Revue de la Ligue de la jeunesse haïtienne

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Material Information

Title:
Revue de la Ligue de la jeunesse haïtienne
Physical Description:
2 v. : ; 24 cm.
Language:
French
Creator:
Ligue de la jeunesse haïtieene
Publisher:
Impr. de L'Abeille
Place of Publication:
Port-au-Prince
Publication Date:
Frequency:
monthly

Subjects

Subjects / Keywords:
Periodicals -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
periodical   ( marcgt )
serial   ( sobekcm )

Notes

Dates or Sequential Designation:
1re année, no 1 (20 fevr. 1916)-
General Note:
Title from cover.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Holding Location:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
aleph - 001528667
oclc - 19032133
notis - AHE2021
lccn - sn 89020401
System ID:
AA00000450:00008

Full Text















This volume was donated to LLMC
to enrich its on-line offerings and
for purposes of long-term preservation by

University of Florida Library





PREMI]E~E ANN1~E Nu~I1Ro 7 20 AOUT ~i916





DE

LA LIGUE


DE LA


I


JEUNESSE


HAITIENNE
PARAISSANT LE 20 DE CHAQUE MOIS

ADMINISTRATION RgDAQTION
1:5, rue du Centre, 1M5




PORT-AU-PRINCE
IMPR1MERIE DE L'ABEILLE, 4, RUE DU FORT-PER


~~(A dl
,I.


20 AOUT 1916


PREMIf1RE ANNIE


NUMERO 7








Pour toutees tomnunications, s'adresser an Itureau da Comiei',
1 25, rue dit Centre, Port au- Pi ince.










I B'lo in do1 la litue de la jeinnese ha'flionno 1
a) Itapport sur le projel de stabilisa/ion du ch/aian
II Le Patrimoine s(iial I d la Naiim
I latieinne. -- /r prix dii concouri
de la Lignt Anoi.nl: Blitx 9
III la Situation financibre d'IIaiti FI'RNAND I)INNiS 17
IV NMiitille F. I)sTot'cuSiis. 2".
V Po ies I Le.' Mille vol. de la Foiit L I. Il. IMA\ :f)
I AI mili amnou'etlise l.rc GUiMAll) 2:1
'I Ilisflidre diploinal;iiiu d'llah ti ( IV) Ami t. N. I.L H-t- :15
I JIoln.i, et ses envi' illn (/il) T'illl. lirikE PAI'UT.' 47
I B hbi iaphl : Tite f- aitiian t11'olu/tiol .


Ce numero content un supplement lit 6rai e
UNE CAUSE SANS EFFET
Comndie en deux act',.
P.R LEoN LALEAU'IT GEORGES N. LI.; El'R



Abonneni ensim :

TROIS MOIS-------- : (;Go;l DES
SIX MOIS- ---- '
U N A N - ..... .. ........ ............ .... ...... ............................ ... .. 1 -


LE NU\M1MO(: U NE GO'l I)'



I('ir les a o 'tres, s'adre.tsr in Ilureati dii Comile;, I 2?., rue dl
Centre oun a 'lmprimerie de lI'Abeille, 4,.rue.du Fort P .









REVUE.













BULLETIN DE LA LIGUE
SEUNESSDE LA JNESSE IAITIENNE


Le Samedi, 29 Juillet, la ,, Ligue de la Jcunesse Haftien-
ne, ) a donnd h P6tionville, dans la salle du PresbytWce, une
soir6e tlh6trale qui a eu le plus vif succCs. Au proai'amme
figurait une comrndie en deux actes Une Cause sans Effet ,
de Messieurs LDon Laleau et Georges N. L(Iger, laquelle le
public fit un accueil des plus flattOurs.


A la stance du 9 Juillet la Commission charge d'6tudier
le project de stabilisation du change a pr6sentd le rapport sui-
vant, don't les conclusions ont 6t6 votes A l'unanimit6 par
l'Assemblfe.
MESSIEURS,
La Commission charge d'tudier la question suivante:
Est-il de I'int6rkt national de voir la Gourde stabilisde au taux
de cinq cents, ou convient-il au contraire de souhaiter la







REVUJE DE IA LIGI'E


baisse du Change? a l'hionneur de vous presenter son rap-
port:
La promulgation du decret stabilisant la Goarde au taux
de Cinq pour un, fit I'objet d'apprdciations tres diverse dans
notre monde dconomique. Deux ordres d'idees bien distinct.
tes surgirent, 6tablissant les avantages d'une baisse du chan-
ge ou ceux de la stabilisation don't bneflicierait la collecti-
vite. Devant toute une kyrielle d'arguments presents de part
et d'autre, la corporation des commereants, qui constitute
une de nos individualites 6conomiques, fut invitee emettre
une appreciation et h indiquer le moyen le plus habile A fa- I
voriser l'interkt national. La meme diversity d'opinions se
present et finalement, la question fut tranchie par la con-
secration des terms du d6cret prkcit6.

La stabilisation du change, solution adoptee par 1'Occupa-
tion americaine, peut-elle nous offrir de rd-els avantages ?
Telle est la question primordiale A se poser, car cette mesu-
re est appelee A rdaliser une certain influence sur le sort
ddjh bien deplorable de toutes nos branches d'activitd.
En jetant un coup d'oeil retrospectif sur la situation 6co-
nomique du pays, il se pr6sente a nous tout le triste spec-
ticle des ravages exerc6s sur 1'6pargne national par la cr6a-
tion du paper monnaie. Des I'annde 1826, (,ce cancer qui of-
fre la certitude triste et cruelle d'une banqueroute dont les
sympt6mes portent la mort au pays ,, prenait ddfinitive-
ment naissance et devenait aux 6poques difficiles le fAcheux
expedient de nos financiers. Les missions successives, n'of-
frantaucune garantie, firentbaisser graduellement la valeurde
la gourde. La fortune publique et la fortune privee ne furent
pl:is, dOs lors, revktues de cette stability si necessaire a leur
formation ; et, par suite des oscillations dangereuses que I'a-
gi )tage 1,gua A notre signe d'dchange, ce fut la destruction
de la richesse national qui n'avait plus de base fixe de dd-
velop ement, cc fdt la rnisdre qui s'introduisit. dans nos fa.
miles. Fordcment, il rsulta do eet Mtat de choses un long
avilissement de la retribution du travail et une d6preciation
constant du prix de la propriWth immobilitere.
La mime situation se retrouve actuellement chez nous







DE IA JEUNESSE IIAtTENNE


et dans toutes les couches sociales la misere 6treint encore
ceux-l qui, pour fruitde leur labour, touchent un numerai-
re ayant perdu considerablement de sa valeur initial. Un
examen quelque peu scrupuleux de la stabilisation du Chan.
ge nous indique done qu'elle consncrerait maintenant la sta-
bilisation de la misere et consoliderait 1'dtablissement du
course force ( une parties du mral don't la nation souffre aujou:r.
d'hui. ),
Ces considerations denotentque l'interet national ne recut
pas toute F'attention qui lui etait due et qu'un mobile, certes
bien different, inspira la stabilisation du Chang' aux finan-
ciers de l'heure pr6sente.
En foulant notre sol, les armies ktrangeres trouvcrent en
proie a la d6tresse un people don't le sort s'acheminait vers
une ruine certain. Apres un si6cle d'indlpmndance, la civi-
lisation recherchait encore dans notre sein ses faiulrt- d'6-
volution et la majeure parties de la population 6tait d6pour-
vue de moyens d'existence par I'absence de toute industries,
un des l16ments cr6ateurs du travail. Sans h6siter, 1'6tran-
gerappel6 desormais a diriger la barque do notre dostin-',
promitde remndierau mal consomme et do faciliter lintro-
duction de ses capitaux qui doivent jeter parmi nous une
lueur d'esp6rance. Mais, les intdrts privds rivalisant ave:
l'intdret national, des measures prealables devinrent indis-
pensables pour favoriser le jeu de l'or a rpandro sur no;
places. L'idde de la stabilisation du change fut admise auisi-
t6t, car seule, celle-ci permettra aux capitalistes d'obtenir ai
un prix derisoire la propriWt6 urbaine et rurale et de payer
A peu de frais les services on general.

Les partisans de la stabilisation invoquent constamment
les examples de l'Argentine et do la Dominicanie qui en ont
us6 pour l'amelioration de leurs finances publiques. Bien que
la concession d'une bonne foi leursoit faite, nous sommes, ce-
pendant, A meme d'arguer quejamais, ces deux nations ne se
trouverent a 1'6poque de leur reforme respective sous le coup
d'une measure simifaire A celle applique cliez nous.
Quand se presenta A elle le problIme de la rdforme, I'Ar-
gentine avait, en effet, une emission fiduciaire atteignant le








RELVUE, DE LA IAGVE


chiffre do six cent cinquanto millions. La circulation aussi
dense d'un paper, don't la d6preciation s'accentuait periodi-
quement, reclamait d'urgentes measures. On out alors recours
a une Caisso do Conversion qui, par un rouge micanique
et ai un taux prcalablement fix., substitua aux anciens de
n)u veaux billets garantis.
En Dominicanie, le (aux courant de 800 ne tut point chois
comme base de la stabilisation. On le ramona A 500, bien
quo l'argent dominicain tendait a so d6precier d'avantage.
La situation de la nation haitienne ne reflbte done aucun
de ces deux cas. Lors de la promulgation du dicret de sta-
bilisation au taux de cinq pour un, sa circulation fiduciaire
n'dtait que do 1 .531.592 gourdes et elle avait un change in-
fdrieur A 400 0/0.
D'autres adversaires do la baisse du change presentent un
argument d'oriro plus 1lev6 et maritant do la sort une plus.
grande consideration. Le paysan, pr6tendent ils, qui verrait
diminuer la valour pecuniaire do sOs products ,', don't la bais-
se du change influencerait le prix, so di3intdresserait ai la
longue do ses plantations et les consequences fAcheuses re-
jailliraient suP 1'expoitation, une des principals sources de
la richesse national.
Le producteur indigene oprouvorait peut ctre un certain
dicouragement A recevoir pour Ic fruit de son travail une
retribution d'infdriorito numerique. Le cadre de sa concep-
lion prdsente des dimensions trop 6troites pour lui permet-
tro do s'assimiler que le prix do sa production, quoique di-
minuant numdriquoment, poss-derait une puissance acqui-
sitive beaucoup plus grande. Malgrd copendant, la crainte
naturelle du phdnomnneo, don't les effects sembleraient de pri-
me abord projudiciables a ses int0r :s, il so soumettrait gra-
duellement A l'dvidence, on constalant l'acquisition devenue
plus facile do tous ses articles do consommation intdrieure.


La Rdpublique d'HaTti ne traverse pas sa premiere crise
6conomique. Elle out A plusieurs reprises A lutter centre cel-
le-ci et parvint A dominer par des moyens efficaces Ia pertu-







DE LA JEUNESSE HAITILINNE


bation g6neralequi s'ensuivit ct A donner des anndes relati-
vement prospires. Une nomenclature de quelques opinions
6mises et measures pratiqu6es A diff6rentes cpoques nous
prouvera qu'aux lieures les plus difficiles de notre histoire
dconomique, aux heures ou lc, chifire du paper monnaie
6tait de six cents millions, les effects d'une stanlilisation ne
furent point pr6conis6s, combine on Ie fait si soigneusement
aujourd'hui.
En remontant a l'ann6o 1872, nous trouvons cunc ircu-
lation de papers, presumde do six cents millions, que I'admi.
nistration de Salnave avait h1guec A ses successeuOrs. Le gou-
vernement de Nissage, tenant alors les renes du pouvoir,
resolut de se defaire de cette masse de papier. san valour,
qui avait rendu d6plorablo l'6tat do nos finances et jet6 uti
d6sordre indescriptible dans toutes nos branches 6conomi
ques. Une loi vote le 21 Aoit de la m6me annie, incarnant
la measure qui lui parut <, une des conditions essentielles
de la r6generation do notre soci6t6 o et U rc. it l'accueille plus
favorable de nos populations en genIral ,, d6crota le re:rait
integral et immediat des billets en circulation. Malheureu.
segment, les beaux jours qui s'ensuivirent no furent pas tr's
nombreux,car, dix ans plus tard, le papier-monnaic faisait-a
r6apparition. Mais, d6s 1801, I'administration du Gen6ral
Hyppolite comprit quo, merne au prix de lourds sacrifices,
il fallaitimm6diatement on debarrasser to pays, afin d'acor-
der une protection A l'6pargnc du people.
A une date encore toute rdcente, c'est-a-dire le2 2 juin 1913,
la Chambre de Commerce do Port-au l'erince mrnetl.iit I, ni'-
me v ]'ai dans une stance, cetto mesr lue l ) pirai tit indis-
pensable centre la ruine fatal du commerce national, et le
paper monnaie fut dtsign6 comme < un mal qu'il fallait com-
-battre a outrance. ,
11 n'y aurait certainement aucune lionto a mettre en prati-
que les sages conscils do nos devanciers,- appeals A conuni
tre mieux quo 1'6tranger les causes do notre ruino ,'conotmi,-
que. Maintenant quo la liberty individuelle semnble plis st,.-
ble, maintenant quo la resource facile du paper ir'n n:io
ne pout plus naitro do l'instabilit6 politique, il parait f. hieux
do constator qu'on s'dvertue a nous conserver le marl exis
tant pour la bonne raison quc d'autres pui-sances out pro-







lIEVIDE L)L LA LIGIJE


flt6 de la stabilisation du Change. Or, les moyens de radier
le flNau ne manquent pas A nos maitras actuels et les pre-
miers seraient fournis par cette parties de l'encaisse or affcc-
t6e au retrait et qui, tout derni6rement fuyait, tout le monde
sait comment, a board d'un navire. Avec quelques sacrifices
reclamns a la nation, habitue hilas! a en faire de tres
grands, on nous doterait d'une nouvelle gourde ramen6e a
sa valeur initial et poss'dant le caclht de surel6 que doit
avoir tout signe d'6change. De 1i, sortirait le bion 5tre de la
collectivit6, de l1 seulement naitrait la confiance, un des fac-
teurs principaux du retablissement du credit national.
D'ailleurs, cette m-.7thode est design6e maintenant comme
dtant la meilleure ct presentant le plus d'avantages aux na-
tions anim6es du desir de supprimer le regime du course
forced auquel elles sont astreintes. Dans la seance du 5
Juillet 1911 d la SociWt6 d'Economie Politique de Paris, M.
Georges Levy exposa en effl', avec beaucoup de talent, la
mcthode de stabilisation employee par I'Autriche, la Russie
et 1'Amnrique du Sud, pour so garer centre les fluctuations
dans le course du change. Aprds d'intdressants ddbats A ce
sujet, il ne fut pasmoins reconnu par les autorit6s financi6res
pr6sentes que ( la solution id(ale est cell qui r6tablit I'ordre
des closes ant6rieures ,, c'eot-ii dire celle qui conserve la
monnaie primitive et lui donne sa valeur originaire.
La Grce qui petit se f[liciter de n'avoir pas 6cout6 les con-
soils en faveur d'une stabilisation, bhndficia tout particuli&-
rement de cette mlthode;" l'Italie est revenue au pair ancien,
bien que la monnaie mntallique manque encore A l'interieur,
et I'Espagne s'y achemine. ,) Mmo le Mexique qui so trou-
ve aux praises avec un milliard et quart d' papier-monnaie,
esiaya au commencementdo cette annee de ramener a sa va
leur do cinquante centimes or nmericain le peso qui actuelle-
mont a une valour de six ou sept centimes.
Done, c'est la bonnie m6liode, car, avec I'autre, la mon-
naie va toujours en se depriciant, s'il se produit plusieurs
crises dans la vie d'un people. )
Les minmbre; de la Commission :
PIIIIPP'E LAFUONT'ANT, GEORGES N. LEGER, PAUL, BARIIJON,
MAURICE ETII'ART.






DE LA JEUNESSE HAITIENNE


EN PROVINCE


Le Cap

Grace A !'initiative et aux efforts intelligent des Membres
de la Filiale Capoise, I'Ecole libre de Droit Ju Cap qui avait
di former ses portes par suite de la suppression regrettable
de la subvention que l'Etat lui servait, a pu recommencer
ses course.
Sont professeurs A l'Ecole Messieurs Marc Arty et Joseph
Aug. Guillaume (Droit Civil,) Edgard F. Pierre Louis, (Pro.
c6dure Civile ) ; Ls S. ZMphirin, (Droit International public) ;
A. Acacia, (Droit international priv6) ; Charles Andre (Droit
Administratif, )J. B. Villehardouin Leconte, (Droit Commer-
cial, ) A. Acacia, ( Droit Constitutionnel) et MM. Montholon
Boisson et Ls. Marceau Lecorps, professeurs suppldants.
C'est IA un beau succCs don't it convient de {.liiciter Ies
Membres de la Filiale du Cap.

Gonaices

Une interessante Filiale a dtd fondde aux Gonaives i la
date du 16 Juillet. Le Comit6 de Direction est compose corn
me suit : Fdlix Pdlissier, Pr6sident; Fernand Lalanne, Vice-
president ;',S6nque Michel Secretaire ; Louis Fils, Tr6sorier ;
Paul Emile Sajous W. Richard et Ludovic P61issier, Con,,
sellers.
Le travail bat ddji son plein et bient6t seront prkts les rap-
ports sur la question de l'abrogation de l'article 6 de la
Constitution, et sur la question du Suffrage Universel en
Haiti.

Bibliotheque de la Ligue

Par suite des difficultis et des lenteurs'mises actuellement







IUA'UEU DE LA LIGUE


par les usines d exdcuter les commander do paper, it s'est
produit un certain retard dans la publication des ouvrages
que la Ligue doit 6diter. Le paper 6tant enfin arrive, les tra-
vaux vont 6tre poussisactivemcnt, ct la Ligue livrera pour la
rentrce d'Octobrc le Code do Procddure Civile, annot6 et mis
A\ jour, par MI J. N. LUger ; ensuite, << Le Manuscrit do Mlon
ami, roman par Fernand Hibbert, ainsi que d'autros livres
qui sont en cc moment sournis au Comitd do Lecture














.^ -~







DE LA JEUNEZSSE 11AFTIENNE


LE PETRL'I'T.IMVOI'STJE SOCIAL.

DE LA

NATION HAITIENNE(1)


En consid6rant 1'6tat de meurtre et de rapine ou nous avons
v6cu, dtat anarchique particulicr aux soci6dts en formation
ou en decomposition, aux soci6t6s qui n'ont pas encore ou
sont en train do perdre cette communaut6 de pensdes et de
sentiments qui fait la force des nations, les esprits haitiens
se sont pos6 cette question:
Qu'est-ce au jusle que le palrimoine social de !u Nation haitien-
ne, comment s'est-il /ormd ; quels sont ses caractlres propres ?
Quels sont, dans les circonstances actuelles, les moyens pratiques
de le conserver?
A notre point de vue, le patrimoine social d'une nation conm-
porte des objets si divers et d'une si grande 6tendue qu'il
devient une comprehension oui ne sauraientatteindre l'eflort
le plus prodigioux et la plus vaste intelligence, et c'est en
vain que nous cherclions une formule n'offrant rien de sp6-
cial ni d'accidentel resumant vraiment cette chose abstraite
Toutes les luttes du pass, toutes les manifestations reli-
gieuses, artistiques, scientifiques et littcraires de l'tme et de
1'esprit d'un people, tous ses efforts vers le bien, le mieux,
le beau, tous ses faux-pas dans les sentiers de la civilisation
etdu progr6s, toutes les aspirations collectives et individuel-
les a un id6al moral et materiel, toutes ses joies, toutes ses
souffrances, toutes les pages de son hlistoire torment en effect
ce legs don't l'6tendue est inditerminee parcel quesa source se
perd dans l'immensit6 des sicclcs passes, tandis que chaque
jour lui apporte une contribution nouvelle sous une infinite
de formes.

(1) A cette 6tude a tdt attribud le premier prix de Cent (jourdes, du con-
cours do la Livlle de la Jettnesse 11utienne.







'10 BEVUE DE LA LIGUE
Avec cette complication, ce patrimoine embrasse done tou-
tes les spheres de l'activit6 humaine et sa comprehension
differe n6cessairement selon les individus, car elle s'l1argit
avec le d6veloppement cultural et nous ne pouvons en d6ti-
nir que la part que nous en avons personncllement acquise.
Pour le paysan haitien particulierement, sans culture, ce
legs consistera seulement dans l'Ind6pendance conquise, et
dans les faits d'armes des aleux; mais celui qui a 6tudid no-
tre histoire se mettra a penser que nous avons dans nos vei-
nes, ne serait-ce qu'une goutte de sang de ces peuples qui,
avant 1492, ont module leurs areytos a l'ombre de nos cht-
nes et appris a chanter a l'Ncole des rossignols.
Quandles fils de Louquo percent leuriiid6pendance, quand
ils meurent A I'heure mAme ou l'instinct d3 resistance a l'op-
pression et t\la resignation des vaincus inspirent A la musi-
que de leurs sambas deux modes nouveaux, quand les tris-
tes el6gies du d6sespoir et les sauvages chansons de la co-
lWre succedent q la m6lodie pittoresque des choeurs dclicieux
de jeunes files cheminant au soleil des planes de Yayuana,
quand les vallons de Quisqueya cesserent do rdp6ter 1'dcho
des gracieux poemes d'Anacaona qui avwient, avec la naive-
td la joie et la gaiet6 de l'onfance, finit u -e pdriode do notre
histoire qui constitute un patrimoine tout aussi cher a nos sou-
venirs que les siecles d'esclavage et les aundes de guerres
h6roiques de nos aieux immediats pour l'Itd6pendance.
Cette facon d'envisager la question trace d'ores et deja
aux patriots leur devoir: elle les incite a tiavailler au dave-.
loppement d6 toutes leurs facultesen function non seulement
de la conservation de cet heritage mais encore en vue do son
agrandissement pour sa transmission aux generations futu-
res. Elle condamne en meme temps ceux qui d6precient la
beauty et la grandeur des actes de leurs dev Anciers et ne veu-
lenten voir que la parties rouge de sang ou fangease do d6-
faillances, car ceux-la insufflent le m6pris d eux-m6mes dans
le coeur des jeunes, d6truisent 1'esp6rance sur leur front et
commettent ce crime affroux: d6goter I homme de son
pays.


Apres avoir avanc6 que le patrimoine social d'une nation







DE LA JiEUNESSE HAITIENNE,


est par l'6tendue de ses composants difficile sinon impossible
a dMflnir. nous reconnaitrons volontiers qu'A l'origine de tou -
te communaut6 politique, il y a toujours un grand acte, con-
sdquence d'une grande idde, qui a amend les diildrcnts mem-
bres de cette communaut6 d cherch r dans lear union la for-
ce n6cessaire pour le triomphe de cette grand,, pensee.
C'estcette idde qui caractdrise le patrimoine social d'une
nation et qui en est comme le fondement essential.
Pour nous autres HaYtiens, la Guerre de l'Ind6pendance,
entreprise au nom du principle de I'Egalit6 dos Races humai-
ncs, est en mmrn temps l'idec ct I'acte.
Un coup d'oeil rapidejet6 sur notre histoire fera voir au mi-
lieu de quelles penibles difficulties rdussit a triompher I'CEu-
vre de l'Ind6pendance; et aussi comment dans les moyens
forcdment employs pour son execution se trouvaient en ger-
mes les malheurs qui nous accabl6renrt par la suite, portant
avec eux une nouvelle obligation, un nouveau legs.
Devenus maitres du sol d'Ha'ti, ap es des siecles d'esclava-
ge, les negres avaient conquis l'independ since, c'eit.-h-dire
le droit de former une communaut6 politique regie par des
lois choisies par eux, mais li ponssie qui avait soulev6 tou-
tes les. populations du pays, n'(lait pas uniluement la revo!-
te d'une nation sujette, centre un people maitre, elle 6tait en-
core la protestation avouglo contre cette iniquit6 qui faisait
de I'homme noir une clios3 et une propridt(_.
Cette circonstance particulicre de notre naissance comme
people, nous donna done des l'origine une physionomie a
part dans le monde; et notre legs eut, d6sormais comme fon-
dement essential: la preuve a faire de l'dgalit6 des aptitu-
des civilisatrices de la race noire avec celles des autres races.
Depuis le moment pique de la Guerre pour I'Independan-
ce, nos veterans de cc Grand'Age avaient contract des ha-
bitudes qu'ils conserverent au detriment de I'ddifice Ipar eux
fond6. Avec leurs iddes et leurs habitudes d'une pdriode de
luttes, il leur fut impossible d'orienter le Gouvornement vers
un regime d'ordre et de paix. Ainsi se cramponna au pou-
voir une oligarchic don't le personnel se rajeunissait, mais
don't la valeur morale sinon intellectuelle allait diminuant.
Cette v6ritO volontiers constathe fournit la Mlef d'introduc-
tion do notre histoire actuellc et dflnit notre present dtat.








RLATVE DE LA LIGUE


La briche de l'assassinat de Dessalines avait ouvert la voie
des heurts entire les aspirations nationals vers un regime
de liberty et le despotisme militaire, et apres notre premier
siecle d'independance qui s'dcoula rapide, inf6cond, le peu-
ple parut, attrist6, engourdi, dkcourag6, an6mid.
La consequence immediate de cette andmie fut un Cxces
de nervosisme qui, violent les consciences et amenant les
crimes de ces derniers jours, rompit l'dquilibre entire notre
grande mission de rehabilitation do la race et les 6goismes
individuals.
Le trait d'union qui avait fait notrc force dans le passe,
s'6tait relachi, la nation perdait son homog6ndit6 et il fallout
la presence de l'tranger sur notre sol pour ouvrir nos yeux
Ala rdalit6. Alors seulement nous comprimes que nous avions
compromise l'uvre des Aleux qu'il fallait conserve cote
que coute; alors seulement nous nous rappelAmes que nos
pores avaient assume, avec un grand bruit d'armes, en face
de l'Univers, la mission de montrer digne de la liberty une
race consid6rde digne seulement de la servitude; et que, nous,
les hieritiers de cette mission si honorable, nous n'avions
fait quo donner au monde 1o spectacle de notre impuissance
par des luttes intestines et stdriles; tandis que mouraient
dans la misere, dans l'ojbli, les meilleurs d'ontre nous, tou-
to une pli'ade de littdrateurs et de poktes comme Ddlorme,
Coriolan Ardouin, Massillon Coicou, Pommayrac, etc. ; do
savants commc Miguel Boom; de penseurs come Edmond
Paul et Firmin, pour no citer quo ceux-la, de commercants
avists et honnetes qui auraient pu nous guider, pour notre
honneur, dans la voice du progres ct de la civilisation.
C'est ainsi qu'it c6t6 do note grande mission premiere
s'inscrivit, comme pour specialiser d'uno facon plus grande
le caractero racial de notre legs, une autre obligation: Prou-
ver par notre conduite a venir que, si pendant plus do
cent ans, nous avons 6t6 lAtclies et mrnprisables, cola ne pro-
vient point d'un d6faut particulier h. la race, mais de ce quo
nous avons 6t6 une mallieureuse victim des maux qu'cn-
gendre pai'tout l''golsme de la brutality.
Le Pays, occupo militairement, lid par une convention,
nous voyons l'dtranger, parnotre imp(ritie, participor aujour-
d'iui presqu'en maitre a la conduit do nos offaires nationa-








DE LA JEUNEQSP~ IIAITIRNNE


les. Quelle honte pour nous et dans quelles tristes circons-
tances nous nous trouvons i cette here ployant sous la
double charge d'un pass de gloiro compromise par un pass
de defaillance !
Et nous voilA, maintenant qu'il a 6t6 mis un freic a nos inu-
tiles bouleversements, maintenant que nous avons perdu
une parties de note souverainet6, en face de la r6alitM, nous
accusant nous-memes et nous demandant: << N'avons-nous
pas lachement ali6n6 a jamais l'hMritage recu des peres et
nous est-il encore possible de le sauvegarder en realisant la
grande pens6e qui avait fait notro Inddpendance ?
Bien que notre cas ne soit jusqu'ici tout i fait d6fini, nous
ne pouvons conclure en ce moment a notre condemnation ah
mort, et en presence des maux du jour, nous ne procherons
pas l'indifference et le d6couragement. Les deux seraient a
craindre au contraire; rien en eflet n'6tant pire pour une na-
tion que l'auto suggestion de sa decheance.
Nous no saurions conseiller non plus une intransigence
exclusivement inspiree par des raisons de dignity. Ce serait
la plus mauvaise des politiques: cell qui amrnerait notre
disparition a brive ech6ance. Songeons plut6t que dans l'or-
ganisme social haitien, il y a une inconnue et cette inconnue
c'est I'immense reserve des travailleurs de la terre et des
professionnels de tous m6tiers qui n'ont jamais pi donner
toute la measure de leurs forces dans le regime d'instabilit6
politique oui nous vivions. Que ceux-lai done unissent leurs
forces et leurs capitaux, qu'ils forment des associations, s'ils
le peuvent, pour la sauvegarde de leurs int6drts et la vulga.-
risation de leurs products et que l'impulsion ancestrale qui
avait pouss6 nos peres A la r6volte, nous 6branle encore, non
pas pour nous conduire, comme hier a des victoires sur les
champs de bataille, mais aux victoires non moins glorieuses
remportes dans la lutte pacifique du travail et du progr6s.
Ainsi nous aurons conquis ce que ni la Crkte-a-Pierrot, ni
Vertibres ne nous avaient donn6, car nous aurons lav6 dans
lasueur de nos fronts le pr6jug6 de paresse don't nous avons
et, si souvent accabl6s.








REVUJE DE LA LAGUE


Ici nous touchons a l'importante question de l'organisation
do travail. Question ardue, surtout dans notre pays ofi les
capitaux sont extrimement rares et oO manquent la plupart
des 615ments n6cessaires at la bonne march des entreprises
agricoles et industrielles.
Cependant on announce 1'arrivee prochaine de capitalites
strangers qui vionncnt achoter ou affermer A long terme, ce
qui est la meme chose A peu pros, des terres et les faire tra-
vailler. Le regime de stability que nous avons actuellement
amenera probablement aussi les colons do moindre impor-
tance. II faut se garder de voir dans ce fait un bienfait pour
nous. J'en vois deja plut6t les funestes consequences, car
c'est notre expropriation du sol, dans un temps plus ou moins
long, et la creation au dessus do nous d'une aristocratic ru-
rale et professionnelle 6trang/.re, corn me notre expropriation
du haut commerce a cr66 dans nos villes une aristocratic
commercial 6trang6re.
En eflet, I'agriculture qui est partout une science est res-
tee chez nous une pratique empirique. Le propri6taire culti-
ve sans rfgles ni m6thode. La terre ne recoitaucun amende-
ment, donne peu, et avec cela notre principle production, le
caf6, support des charges trop lourdes.
Dans de pareilles conditions, il a 6t0 impossible au pro-
priktaire rural d'amasser quelque argent. Au contraire, pour
vivre, it a dO emprunter et sa situation a empire par suite
des gros int6r6ts qu'il a eu d payer. Aujourd'hui, il est A bout
de forces. 11 a fait tous les sacrifices possibles, il ne peut
plus diminuer ses d6penses pour 6canomiser quelque peu,
bien que la sobri6td et la parcimonie nationals se contentent
du strict minimum. Et c'est a ce moment que vont arriver
ces capitalistes et ces colons strangers.
La lutta sera certainement in6gale et j'entrevois d6ja la si-
tuation qui attend nos enfants.
D'ailleurs, ces propridtaires eussent-ils des capacit6s agri-
coles, comment les utiliseraient-ils ? Notre connaissance des
choses de l'agriculture n'est pas trws grande, mais elle. est







DE LA JEUNESSE HAITIENNE


suffisante pour nous fair voir que pau d'amtliorations se
font sans argent.
Un propridtaire au courant des meilleures m6thodes agri-
coles pourra certainement mieux administrer son domaine,
mais c'est tout. Pour augmenter le rendement des terres, il
faut des amen elements, done de l'argent. De l'argent encore
pourconstruire des maisons,acheter du b6tail etdes outils,etc.
De l'argent pour mange.' pendant qu'on songe a ameliorer.
Personne n'en a. Nos industries se trouvent dans le meme
cas que nos agriculteurs.
La question reste done pose: Comment amener le chan-
gement d'une situation kconomique contre laquelle le tra-
vailleur haitien ne peut plus lutter, et qui fera tomber au
rang de proletaire sinon de serf, le proprietaire et le patron
d'aujourd'hui qunnd vienclront des colons et des capitalistes
strangers ?
On ne saurait attendre que des progres de quelque am-
pleur naissintde l'initiative privee. La self-association dans
un pays longtemps asservi n'est pas possible. Est-ce trop de-
mander au Gouvcrnement que dattendre de lui qu'"l vien-
ne en aide A :nos propridtaires et a nos patrons d'industrie et
de s'en constituer le protecteur ?Le salut ne peut venir que
de l'Etat; et c'est 5 lui qu'incombe le devoir d'ameliorer, par
un ensemble de measures soigneusement 6tudides les condi-
tion; d3favorables ofi le manque de viability met nos exploi-
tations agricoles et industrielles.
C'est en permettant aux citoyens d'etre ais6s que nous
leur perm3ttront de s'instruire et de conserver toutes les
traditions qui forment notre patrimoine social. Nous avons
dit plus haut que rien, en eftet, n'est plus restreint que la
conceptiondu patrimoine national chez un home sans cul-
ture; nous ajouterons qu'elle est encore chez celui la une
idde vague qui disparait devant le desir de vivre.


Si notre sort materiel depend de l'Etat en grande parties'
notre avenir moral ne depend que de nous.
N'oublions pas que nousavons h6ritM de la France, notre








16 REVt'E DE LA LIGI'R
vieille m6tropole ct notre mere par la langue comme un peu.
par le sang, des sentiments de sociability, de sympathies ra-'
pide et de g6n6rosit6, avec une merveilleuse facility pour
comprendre, apprendre, juger et raisonner; car si nous noe
voulons pas 6tre absorbs, it faudra nous cramponner Apre-
ment a notre culture francaise, car seule elle nous permet-
tra de conserver notre originality au milieu de la nouvelle
invasion des homes du Noid.
Et si nous mettons toutes ces facult6s herities de la Fran-
ce en action dans la conduite de nos entreprises, en y adjoi-
gnant la tinacit6, la hardiesse et le serieux de nos protec-
teurs americains, nous pourrons peut-etre, sauver du nau-
frage notre nationality.
L'heure n'en reste pas moins critique et notre salut avec
les destinies heureuses ou malheureuses qu'il comporte est
tout simplement une question d'intelligence de volont6 et d'6-
nergie de la part du Gouvernement comme de celle des cito-
yens.

c' ADOLPHE BRUN.








DE LA JEUNESSE IIAFFIENNE


LA.


SITUATION FINANCIER D'HAITI



L'article 1i de la Convention quo nous avons slrgnie avec
les Etats-Unis dit << Le Gouvernement des Etats-Unis, par ses
bons offices, aidera le Gouvernement Haitien A dvelopper
efficacement ses resources agricoles, minieres et commer-
ciales et d dlablir sur une base snolide le.s Firances ha'tiennes. ,
Et le proc6s-verbal d'6eliange' des ratifications dressc6 A WVa
shington, le 3 Mai dernier, tait ressortir que la Convention a
Wte conclue ontre les deux Pays << dans le but de ressur/'er les
liens d'amilid el de remeife'r 4 la situation actuelle des Finances
d'llaiti. )
A la veille, esp(wons nous, de la mise en application des
moyens necessaires pour atteindre le but indiquf qui est,
sans nul doute, un des principaux mobiles do 1 Intervention
americaine, il no sera pas inutile pour les lecteurs do la Re-
vue d'avoir sous les yeux un tableau, aussi exact qu, ponsi-
ble, de notre situation financiire, do connaitro quol est le
montant de notre Dette, de se rappeler les el6ments qui la
forment, de savoir comment nous pnyons annuellement pour
les interets et son amortissement, queiles sont nos receites,
quelle portion de ces recottes le soul service de la Dette ab-
sorbe, d'envisager avec nous les moyens qu'il conviendrait
d'employer pour augmenter nos resources, et en attendant
que ces moyens soient appliques ct portert leurs fruits, quel-
les measures immediates doivent etre prises, pour dimninoer
le fardeau, lourd pour nous, de la Detto publique actuelle.
Avons-nous besoin de dire quo nous no pensoas pas un
seul instant que les moyens et les measures quo noau in liqua-
rons soient infaillibles ni qu'on n'en puisse pas trouver do
meilleurs?Tout cc qoe nous voulons, c'e-t, au moment ou
ces questions vitales vont s'agiter drinitivement, essayer








REVLJP DE LA LIGUE


d'apporter, de bonne foi, et si modest qu'elle soit, une con-
tribution A leiar solution.


La Dette publique de la R1publique d'Haiti monte actuel-
lementh Trente-Deux Millions de dollars environ et est cons-
titude :
10 par nos trois Emprunts ext6rieures de 1875, 1896, et
19:0, don't le total en ce moment est de 22.671.010 dollars,
auquel il faut ajouter plus de 600.000 dollars pour int6drts et
amortissement 6chus et non encore pays ;
2- par le_ Emprunts Intdrieurs 1912; 1913; 1914, A. B. C.
se chiffrant 2.263 226 dollars, le pr6t statutaire de la Banque
562.600 dollars et les soldes des Conventions Budg6taires
1.151.547 dollars;
30 par diverse valeurs dues par contract pour les travaux
de Construction du Palais, des Rues et des 6gouts de la Ca-
pitale et des Cayes, garantie de Chemin de fer, dclairage
dlectrique, crzance Fouchard, effects publics arridres, envi-
ron 2.500.000 dollars,-
et 40 par le Papier-Monnaie, le nickel et le billon en cir-
culation, soit 16.531 598 gourdes qui au change de5 pour 1
repr6sentent 3.300.000 dollars environ.
En dehors de la portion constitute par la circulation fldu-
ciaire et par quelques crdances peu considdrables, toute cet-
te dette rapporte un intdrkt d'environ 6 o/o.
L'inlcrkt et I'amortissement exigent Quatre Millions de dol-
lars par an, ce qui represente A peu pr6s les deux tiers de
nos revenues, soit 67 0/o. C'est vraiment dnorme et nous nous
trouvons dans le cas de ceux A qui il faut un Concordat avec
leurs crdanciers, solon l'opinion de la plupart des 6conomis-
tes. Car, disent-ils, (, lorsque dans un budget le service de
la Dette prcl6ve plus de 35 0/o, I'Etat est tenu A une grande
prudence; quand il d6passe 45 o/o des revenues, la situation
est inqui6tante ; lorsqu'il atteint 55, 60 O/o, il est certain que le
moindre accident devra amener un concordat entire I'Etat et
ses cr6anciers. >,
Orainsi queje l'indiquais, notre Dette absorbe 67/0 de nos








DE LA JEUNESSE HAITIENNE


recettes, c'est-a-dire que sur une rentree annuelle de 6 mil-
lions de dollars, nous sommes obliges d'en consacrer 4 A son
service.
Nul doute que ce ne soit-lh une situation vraiment alarman.
teet a laquelle ii faut, de suite, porter remade en augmen-
tant nos revenues et en diminuant nos d6penses non produc-
tives.
Mais comment augmenter nos revenues?
II y a pour cela toute une serie de moyens et de measures
don't les r6sultats peuvent les uns ktre plus ou moins 6loi-
gn6s, les autres imm6diats.
Il y a les grands moyens pour intensifier la production:
les chemins de fer et les routes publiques, I'irrigation de nos
planes pour permettre l'exploitation des regions les plus
6loign6es, la creation des grandes industries du sure, de I'al-
cool, du tabac, les exploitations minicres et foresti6res, la
vente ou la location des terres du domaine national mises en
valeur par la construction de voies ferries et do routes. Ce
sont 1l des moyens puissants, certainement, mais qui exi-
gent un temps assez long avant de porter des fruits.
Or la situation actuelle demand l'application do measures
qui am(nent des r6sultats imm6diats afia de justement nous
permettre la disposition des valeurs necessaires pour la mise
en train des grands moyens don't nous venons de parler.
Parmi ces measures a r6sultat imm6diat, il y a une percep-
tion de plus en plus vigilante de tous nos imp6ts ; il y a l'or-
dre et la s6curit6 qui, garantis, ameneront, d'une annae a
l'autre, une extension sensible de notre commerce et de la
production national; il y a la creation d'impots nouveaux,
parexemple, celui sur l'alcool qui constitute, en Dominica-
nie, une source serieuse de revenues ; il y a aussi une enten-
te a faire avec nos cr6anciers lo concordat que les 6cono-
mistes indiquent aux peuples qui sont dans note situation
-entente et concordat pour arriver a une diminution des
charges que nous impose notre dette.
C'est sur ces deux points, mise -en oeuvre des grands mo-
yens a rdsultats plus ou moins 6loign6s et application des
measures a resultats imm6diats que nous attendons, parti-
culibrement, I''aide et la protection promises depuis bient6t









REVUE DE LA L1GUE


un an pour rem6dier a la situation actuelle des Finances
d'H alti ".


Ainsi done en ce moment, quand nous avons payd les in-
terkts et I'amortissement de la Dette, il ne nous reste pour
les autres services budg6taires que deux millions de dollars,
soit un million de nos taxes en or et Cinq millions de gour-
des repr6sentant un million do dollars, au change de5 pour 1.
Notre service mensuel d'appointements, de location et au-
tres, au dernierdouzieme public, celui do Juillet 1916, mon-
tait At 371.547 gourdes et 26 637 dollars. En admettant qu'on
puisse ramener ces chiffres d6finitivement ai 300 000 gourdes
et 25.000 dollars, nous aurons done un Budget annuel de
3.600.000 gourdes et 300 000 dollars.
Mais dans ces chiffres ne figurent pas l'entretien de la
Gendarmerie et du parsoanel des douanes. Jusqu'ici aucun
document official n'a public le montant de ces d6penses
et il est impossible de les 6valuer meme approximativement.
C'est autant qui viendra augmenter nos depenses an-,
nuelles et diminuer les resources qui pourraient rester pour
les travaux publics dans l'etat present de nos Finances.
Ce qu'il y a de lamentable dans cette situation, c'est que
toute cotton dette constitute principalement par des emprunts,
n'a dt6 contracted pouraucune d6pense productive. Ces em-
prunts n'auraient pas 6te si lourds h nos finances, malgr6
Icurs conditions ondreuses, s'ils avaient 6itfaits dansun but
utile et employes A ce but : construction de chemins de fer et
do routes, qui auraient, comme partout ailleurs, augment la
valour des regions desservies et amen6 plus facilement au
rivage nos products de l'interieur. Ainsi, vers 1888, les Colo-
nies Australiennes, par rapport Ai leur population semblaient
avoir une dette 6norme, 833 millions de. dollars pour une po-
pulation de 3.678.000 ames, ce qui faisait ressortir la part de
capital a 225 dollars par tete.
Mais tout le service de cette dette 6tait assure, et au-delA,
par les revenues des cliemins de fer qu'elle avait servi at 6ta-






DE LA JEUNESSE HA1TIENNE 21
blir, et par la mise en valeur des terres du domaine natio-
nal, tra'versdes par les voies ferrecs, qui 6taient vendues ou
loudes.
Chez nous, nous savons comment et pourquoi ces em-
prunts ont Wtd contracts. Lorsque nous les 6tudierons cha-
cun en particulier, nous developperons cc c6t6 de la ques-
tion.
Nous avons done une dette qui se chiffre h Trente Deux
millions de dollars et don't le service annual exige Quatre
Millions de dollars. En admettant que notre population soit
de Deux millions d'Ames, ce qui est un peu exager6, la det-
te resort h 16 dollars de Capital par tete et a 2 dollars d'in-
ter6ts et amortissement par an.
C'est peu et beaucoup a la fois.
Ce ne serait pas grand'chose pour nous, si toutes les mer-
veillouses possibilities de notre sol et do notre sous-sol.
talent mises a contribution pour acquitter cotton dette. Ello
pourrait mmemo trc augment6e, d condition que l ou les
nouveaux emprunts soient consacrcs aux grands travaux
publics don't nous avons parld plus haut, chemin de for de
pdnetration, routes publiques, irrigation m6thodique do nos
plainse, services liydrauliques, assainissement do nos villes,
etc., etc.
Ce qui rend notre situation 6conomique et inanciere sj
critique, c'est que toutes nos resources provionnent, on peut
dire uniquement de nos droits de douane, et pour moiti6 do
nos taxes A l'exportation qui grevent, au delay de toutes me-
sures, notre production agricole.
Si nousjetons un coup d'oeil sur notre Budget, sur Ie der.
nier public, celui de 1914/1915, nous verrons que sur un to-
tal de pres de cinq millions de dollars et autant do gourdes.
les recettes autres que cells provenant des droits de doua-
ne se chiffrent seulement a 324.518 gourdes ot 151.-55 dollars.
Et dans les cinq millions de dollars, les taxes h l'exportation
figurent pour 2.3-22.047.
Nous savons cc qu'il faut ponser des taxes d'exportation.
Si cells a 1 importation, A c6td de leur caractreo fiscal, peu-






REVUE DE LA LIGUE


vent aussi pr6tendre A une idie de prAtection do I'industrie
national, les droits d'exportation sont, eux, univers6llement
condemns. Ils ne sont compris que lorsque le pays qui im-
pose un produit a la sortie a le monopole absolu de sa pro-
duction, tels : le souffre en Italic, le Guano, au Perou et les
Nitrates au Chili. L'Italie, pendant un moment imposait ses
vins a la sortie, mais elle a d6 abolir cette taxe et depuis sa
production vinicole a considlrablement augmentW.
Notre Pays est loin d'avoir le monopole des denrees qu'il
taxe si lourdement a leur sortie, et c'est tout just si notre
caf6, notre cacao et notre campeche peuvent lutter, imposes
come ils le sont, avec les mnmes denr6es des pays plus
producteurs du Centre Amerique et le Br6sil.
Ainsi done en envisageant l'augmentation de nos revenues,
ce n'est certainement point du c6t6 de nos droits de douane
qu'il faut reg'rder. Moeux, lorsque nous serons arrives A
rialiser cette augmentation par ailleurs, il faudra alors se
retourner vers nos douanes pour une diminution progressive
des taxes exag6r6es que nous y percevons, particulierement
A I'exportation.



Pour sorLir de la situation actuelle, it faut done augmenter
nos recettes et diminuer nos d6penses c'est deja chose
faite sur le deuxieme point en ce qui touche les appointe-
ments, location et autres, et nous avons meme supprim6 en
entier le D6partement de la Guerre et de la Marine qui, bon
an, mal an, nous mangeait pr6s de trois millions. Mais bien
que considerable, cela ne suffit point. Notre plus lourde
charge, nous I'avons indiquii, c'est le service de nos emprunts
extrieurs. Inevitablement it faudra arriver & en diminuer
le capital et les int6rets, a r6partir leur amortissement sur
un plus grand nombre d'ann6es, a une consolidation de ces
trais emprunts sous une seule garantie, afin de pouvoir con-
tinuer par une diminution des affectations qui leur ont Wt
si royalement consenties, les resources n6cessaires aux
grands travaux publics don't I'urgence ne peut plus lIre 6lu-
d6e, et qui sont le premier pas A faire pour une mise en va-
leur de notre Pays.






DiE LA JE~UNESSE HAITIENNE


Pour savoir dans quelle proportion on pourra toucher A
ces emprunts, il faudra les 6tudier chacun en particulier,
rappeler les conditions si onrcouses pour la Nation, dans
lesquelles ils ont Wtr contracts, indiquer les garanties qui
leur sont affect6es, etc.
It sera ntcessaire aussi de consider une operation pa-
reiile sur notre dette intcrieure, particulierement sur la par-
tie de notre dette ilottante form6e par les effects publics ar-
- rirds.
C'est ce que nous ticherons d'cnvisager dans une prochai-
ne 6tude.

(F siticre)

FERNAND DENNIS.








11FVUE DE LA II6UE


X 11 I IEILILE


(SOUVENIR DE JEI'NESSE)

Sainte Thiruese Davila s'est eurida
dans le delire de son exaltation mys-
tique: a L'enfer est le seul lieu o0 l'on
n'ainme pas. )>

Mon premier amour date d'il y a quelques ann6es d6jA.
A quinze ans j'avais conserve toute mna sensibility resserrne
dans une conscience droite, droite come elle 1'est d'ordinai-
re au jeune age.
Toute l'ann6e s'dtait passe au college a entendre qu'il fal-
lait treo pur comme un beau lis de robuste croissance et le
mot fer nmme 6tait!e mot profane qui me redvlait un ,tro fatal
a l'll )mnme fort; or a quin/z. ans m)n id6al 6tait de deve-
nir un liomme fort et la jeunesse so croyant tout possible je
m'ktaisjur de l'6tre ... mi^me contre la femme.
A I'dpoque de mon premi,.r amour, j'6tais a la champagne
dans Ie ddcor fearique de n )s b )is ou tout me troublaitdepuis
la musique bercouse du vent aux. tides hlleines jusqu'aux
cris des oiseaux so poursuivant ('arbre en arbre proclamant
une sainte loi, que, sans comprendre, je sentais exister et vou-
loir m'agiter.
Des les premiers jours de mon arrivee j'avais remarque
une fillette, femme d6ja grace au grand air et ou soleil, fruit
mnrvoilleux muri par la chaleur des tropiques, une flllette
qui avait du fou dans les prunelles troublantes et don't les
j une-i seins qui so mouvaient d'un movement impercep-
t ble dicelaient toute I'ardeur don't elle brCilait. Sa peau
b'une avait emprunti au fruit du p6cher son plus beau
rose, deux nattes magaifiques lui ondulaient en tresses so-
yeuses .ju-qu'aux 6paules ot qu-in1, les pieds nus, les jambes
a docouvert, iH me semble aujourd lvui encore la voir passer
de grand matin, svelle, souriante et belle, portant un seau et
se dirignant very's !a source prochainm, j'dvoque toujours l'ima-
ge do quelque Samaritaine allant puiser de l'eau au puits de







D)E LA JEIJNESSE HAITIENNIE


Jacob et involontairement je me r6pite ces vers du pokte de
Cambo :
Voici bien, ) Jacob, le geste don't tes lilies
Saventen avan ant d'un pasjamiaistrop protnpt
Soutenir F'amphore sur leur front.

Comme je ne prisais pas troples jeux sauvent brutaux
auxquels so livraient losjounes g-ns do mon age, je restais
au grand ddplaisir de mes parents plut6t dans les jupes. sauf
aux ann6es ou l'on recoltait le mals. Les jours de recolte fai.
saient mes ddlices; vctus d'une simplicity touto rustique nous
enfourchions. une bourrique le fits du g-rant et moi puis reve-
nions, 6a travers bois, le sac de paille chlarg6 d'6pis blonds.
Cette distraction ellc-mnme me troublait, car l'id6e de mon
ennemie, !a femme, m'y suivait. Les paysans occup6s ou a
sarcler ou A mettre les 6pis on tas l'6voquaient en la chantant.
Un de leurs refrains petdfdrs'et qui revenaitcomme une incan-
tation 6tait :
Daminlla ou lo' eomnpt combine famine fr' Do gangin. h.

Ces rustres vous redptaient celaavec unesorte de volupt,
comme enviant le sort de ce fr' Bo qui avail tant de femmes
qu'il faltit 1es computer. Quelle puissance me disais-je peat
done bien avoir cet 6tre pour que ces liomrnes frustesau milieu
du soleil et de leur dur labour prononcent son nom et sem-
blent allegds du poids des pVnibles travaux ?
Or il y avait chez nous, a l'cpoque de mon premier amour,
rdcoltesuperbe. Leolisdu plysan partaitseul pourleschamps.
Les jupes s6dentaires, sous leur galorie, restaient seules aussi.
J'allais, 6colier timid, de I'autre c6to du chemin, voir la brune
entant qui me faisait rover. Je pus constater d6s l'abord que
je ne lui 6tais pas indifferent, car elle me regardait et chacun
do ses regards 6tait le reflet de quelque chose d'infiniment
troublant. Je pensais : t Le mme travail qui s'opere en moi
doit se faire en elle. Pourquoi Dieu I'aurait il conque difflren-
to de ce que je suis ? associant, surprise, pour la premiere fois
I'idde de Dieu a l'idde d'une femme. Tantot j'avais l'air dur
jeune homme qui ne comprend pas, tantot devant tant de
jeunesse et tant do beauty j'aflectais le maintion gourm6 d'ua
jeune universitaire. Jamais, je no tme sentais assez hardi








REVUE DE LA LIGUE


pour lui dire la moindre effronterie ni meme pourlui envoyer
un lointain baiser. Parfois, me rappelant Faust, je me jurais
dq m'avancer vers elle des le lendemain et do lui dire: <(Ne
pqrmetterez vous pas ma belle demoiselle qu'on vous offre le
bras pour faire le chemin,, et le lendemain, je m'arretais
dens mes resolutions viriles de crainte qu'aussi fire que
belle elle s'avisAt de me repondre : <, Non, Monsieur, je ne
suis ni demoiselle ni belle etje n'ai pas besoin qu'oa me don-
ne la main. ,
Cependant par une bleue et claire aprcs-midi d'Wt&, elle
me decida tout a fait. Elle 6tait vktue avec sa simplicitM ac-
coutumee, simplicity que no faisait que rehausser ses char-
mes naturels. Je m'6tais install pour la voir art iver, au haut
d'un petit morne qui bordait la route. Elle vint a passer, me
vit, souritet adorablement belle s'6cria: < Que faites-vous 14? :
La rus6e elle savait bien pourquoi j'etais la; je le voyais a
son sourire triomphant; elle savait bien quel dieu malin
m'avait perce de ses flUches, et je rougis. Je rougis, n'osant
c:oire au bonheur d'etre aim6 de cette creature qui person-
niflait pour moil'Amour; je rougis autant pour m'6tre vu de-
vine que sous l'influence de tout un monde de sentiments
que cette flilette avait fait affluer a mon cceur; je rougis en
pensant que peut-ktre son sourire n',tait que moquerie, qu'elle
ne m'aimait pas tandis que mon amour se trahissait 4 mes
moindres gestes. Je ne pouvais rester bouche close et banale-
mentj'entrai en matiere. Comment vous nommez-vous lui
dis-je? Je m'appelle Mireille, dit-elle. C'ost un beau nom.
-- On me l'a dit parfois.
Ici, je dois avouer que le paradise Mtait en moi et que trop
fortes sont pour un simple mortel lts jouissances celestes.
Malgr6 le flot de sentiments qui d6bordait de mon coeur et a
cause meme de ce flot je ne savais que lui dire et cependant
voulant la retenirje hasardai n'importe quoi : quel Age avez.
vous ?
Elle hesita, puis finit par me r6pondre en faisant une
moue qui vous eut donn6 envie de la taquiner toujours afin
d'Mn jouir sans cesse: (que voulez vous faire de mon age
Monsieur? ,,
A ces paroles j'eus conscience d'avoir commis une indis-
cretion et me ressouvins de cette phrase lue dans un roman







DL LA JEUNESSE JlAITIENNL 27
laiss6 sur une table & la maison et auquel j'avais touched pen-
sant avoiraffaire A un tout autre livre, 1'homme fort ne lit
pas tous les romans, et parmi les auteurs A mettre au pilori
on nous avait cit6 Pr6vost qui tout just 6tait l'auteur de cet.
te infamie, du moins ce devait en etre une car il parait que
cet homme aime beaucoup les femmes, j'avais lui dis-je :
a Les femmes dans leurs printemps comme dans leur hiver
n'aiment point A 6tre questionn6es sur leur Age. ) Mais j'a-
vais tourn6 la page sans plus approfondir la question car
il s'agissait de la femme, ce fl6au des hommes forts.
Ayant done eu conscience de mon indiscretion je voulus
faire oublier ma faute dans la measure du possible et dis:
c Mireille, vous devriez-vous mettre un clapeau afin de pro-
t6ger votre belle chevelure du soleil. Comme Mireille s'6tait
arretde depuis quelques instants, je d6gringolxi du mon-
ticule et allai la rejoindre sur la route. Je me le figure, pen-
dant cesmoments d6licieux mesyeux durent briller du m6-
me eclat que les siens. Pour mieux causer nous allAmes nous
asseoir sur un tronc d'arbre abattu qui barrait l'6troit clic-
min.
Apres avoir parl6 de mille riens d6licieux elle me deman-
dasoudain sij'aimais,avecde l'inqui6tude dans la voixetsur le
visage. Feminine, elle l'6tait6minemment, Mireille voyait
surgir quelque rivale entire elle et moi. Une de ces petites mi-
jaur6es A grand chapeau et robe en falbalas qu'elle voyait
parfois le dimanche venir admirer les beaux sites de la cam-
pagne. Telle Graziella, elle ignorait qu'elle 6tait belle, elle
ignorait le charme irresistible du cou et des *bras nus, et de
deux belles nattes pesantes lui tombant sur les 6 p a ul e s
et volontiers elle eut troqu6 comme sa soeur immortelle,
sa petite robe simple et belle come la nature, contre quel-
que toilette de simili rose A belles broderies fines qui 1'eut
surement travestie.
Mireille, lui r6pondis-je, d'une voix entire couple par I'6-
motion; vous 6tes la premiere... la premiere femme que
j'aime. J'h6sitai encore une fois a prononcer ce mot ; ce :fut
la derniere. Et avec surprise Mireille s'6cria vivement pou-
vant a peine me croire : Vous n'avez jamais aim6 ? ... paro-
les que je traduisis ainsi, comment as-tu v6cu, ami, toi qui
jusqu'ici as v6cu sans amour. Elle me fit alors une promes-







*20 HEVUE DE LA LIGUE

se, celle do m'aimer mieux, disait-elle, a vingt ans, et ses
yeux achevaient les pensees que ses 16vres laissaient inex-
primkes puis, il arriva qu'elle se sentit troubtie. Je m'enhar-
dis alors jusqu'A tenir ses mains dans les miennes et nous
nous promises de revenir le lendemain, tous les jours.
Dans ma timidity qui commengait a peino a s'6vanouir je
ne vis pas le baiser qui 6tait sur ses l6vres quand nous nous
separAmes.
A ce moment les feux mourants du soleil jetaient une de-
mi-teinte roussatre sur les vertes frondaisons ; suivant Mireil-
le des yeux comme Booz contemplant Ruth la belle moabi-
te, je me disais il est impossible belle enfant que tu ne passes
que glaner, ici-bas, it est impossible que tant de beauty soit
pour des amours indignes et dans mon beau reve de jeu-
nesse je voyais l'anneau nuptial reluire ses doigts.
Nous connflmes de bien douces heures, Mireille et moi.
Nous 6tions n.s pour toutes les ivresses. ElRile 6tait tendre,
psssionnie, mystique, mais d'unc tendresse, d'une passion,
d'un mysticismeo elle, tout 6tonn6s de se trouver A un degr6
tel chez cette enfant don't l'dducation 6tait a l'avenant.
Je prenais plaisir a lui faire des defenses d'amant jaloux
et je I'aimais d'autant plus que j'dt is ob 0 i di la letire.
Je dis une fois a ma mire qui la regard iit passer et la trou.
vait belle que je l'dpouserais, ello se moqua de moi. Apres
notre s6jour A la champagne je la revis souvent. Jusqu'au jour
ou m'ntant absent du pays pendant quatre longues annbes,
j'appris a mon retour qu'elle 6tait more, more a l'age ofu sa
beauty resplendissait le plus ; j'allai voir sa tante avec qui
elle habitat. ,, Si vous aviez connu Mireille, Monsieur A dix-
huit ans me dit la malheureuse temme on sanglotant. >
Ayant connu la fillette d'auitretois il ne me fallut pas grand
effort d'imagination pour me figure quell ango do beauty
elledut etre dans tout I'dpanouissement de ses dix-huit ans. -
< Elle aurait tout just aujourd'huit vingt ans ajouta-t-elle.
Vingt ans r6dptai-je et, oppross6 par un souvenir ancient,
je ne pus retenir une larme.
Quand je parties, j'eus a pine fait quelques pas que je me
retrouvai dans le d6cor de notre premiere rencontre : Le
tronc d'arbre aujourd'hui tout verdatre de mousse barrait en-
core I'6troit chemin; le vent remuait doucement les arbres,









DE LA JEUNESSE HAITIENNE


les feux mourants du soleil jetaient une demi-teinte roussA-
tre sur les vertes frandaisons; il me sembla voir Mireille
s'Mloigner, me jeter un dernier, regard, un dernier baiser tout
comme autrefois. Sa voix harmonieuse rdsonnait A mes oreil-
les et l'illusion fut si forte que quand elle fit place a la triste
realitd, j'eus le coeur encore plus nreurtri.
J'allai m'asscoir solitaire a la place d'autrefois. Bient6t ce
fut le moment cr6pusculaire, puis la nuit, une splendid nuit
aux reflects d'opale qui me fit penser aux soirs enfuis, aux
soirs 6coul6s oi je lui confiais tous les secrets de mon coeur
n'ayant d'autres t6moins que les 6toiles; aux soirs ou' la
main dans la main nous parcourions les sentiers que parfu-
mait l'Ame des roses tout en devisant de gais lendemains,
aux soirs ou framissante elle se laissait enlacer ne pouvant
dire un seul mot tant tout son 6tre debordait d'amour ineffable;
aux soirs d'amour, d'extase, d'ivresses, de folies, de d6lires...
Semblable a la rose de Jericho qui une fois qu'elle s'est d6s-
sechee s'6panouit do nouveau sous le baiser de la rose, mon
Ame, ce soir-ld, abattue par la douleur se sentit renaitre a la
rosee du souvenir de cell qui pendant de longs mois fut ma
bien-aimoe et l'est encore malgre la tomba, malgr6 la mort.
Le lendemain, dans le petit cimetitre de champagne baign6
de soleil et fleuri de mille fears sauvages ou les brunes tour-
terelles se pAment d'amour, j'allai m'agenouiller sur la froi-
de pierre ou_ repose mon amie. Depuis, j'y suis retourn6 sou-
vent chercher un baume a cette blessure faite a mon cceur,
blessure tres lente A se former car nulle femme n'a su depuis
la mort de cette infant m'aimer d'un amour aussi infrangible
que fut le sien.
0 Mireille, soisbenie par delay la tombe toiqui sur le livre aux
feuillets encore blanks de ma jeunesse ecrivis la premiere ce
mot: Amour !

FnEI). DESTOUCHES.


- -Vif PI^ff


i 29









IIEVUJE DE LA LIGUE


'^r'" ^ **'"" *- ^-^'- -R *


POESIES




LES MILLE VOIX DE LA FORGET.


La fort dans la nuit projette sa grande ombre
Et, muetle, repose en sa majesty sombre.
Les oiseaux se sont tus, et le vent seducteur
Dans les branches retient son murmure enchanteur:
Les feuilles que i'Automne implacable a jaunies,
Se tordent dans les cris d'une lente agonie,
Et rdlent sous le poids du pied qui les meurtrit;
A travers le feuillage une dtoile sourit,
Et se mire, belle de chaste nonchalance,
Dans l'onde du ruisseau qui serpente en silence...
J'erre seul au milieu de ce monde endormi
WO je venais chercher quelque regard ami.
C'est I'heure triste et vague oi' plane le mys/tre
Ainsi qu'un grand linceul sur les cceurs solitaires.
Et le front dans la main au pied d'un chdne assis,
Je m'endors, fatigue de rives impricis.
Or voici tout-a-coup qu'un joyceux babillage
S'dleve et le ruisseau, le vent et le feuillage,
Et les oiseaux moqueurs et le gros chene vert,
Tout ce qui aime et vibre en le vaste universe,
Semble s'etre animen sous tin effort magique.
On dirait qu'un concert de voix melancoliques
M'arrive et je perfois ces mots mdlodieux:


S0 Pokte, 4 riveur Toi que sur terre Dieu
< Envoya pour chanter son aouvre souveraine;
, Toi don't le front qui touche aux demeures lointaines
, Impose un saint respect aux pi ofanes humans;
, Toi qui, te dechirant aux ronces des chemins,









DE LA JEUNESSE HAITIENNE


T'envas,pr/chant partout, vibrant, chantant sans cesse;.
Qui apprends a aimer, a souffrir sans faiblesse;
Toi qui sais nous ch/rir; toi par qui nos accents
a Sont toujours entendus, tendres on menacants;
Toi don't la mission est celie du prophete;
Poturquoi ce desespoir, notre frhre, o' Poble ?
Es-tu done dejd las, toi qui n'a que vingt-ans?
< Qu'as-tu-vu ? Qu'as-lu fait? Quels travaux eclatants ?
A Non, non, releve-toi! L'aucvrecst grande,elle est belle,
Et comme Diei, il fantqu'elle soit immortelle!
Or tout est equitable en la creation:
a A cdtd du mauvais on troupe le bon:
Le plaisir chaque jour & la donleuur s'allie;
El le rire et les pleurs a chaque here se lient.
Celhi qui fit la terre et le bleu firmament,
Qui ftt la fordt sombre et le vaste ocean,
Qui de ses mains petrit la chair rose des femmes,
A Au ceur de l'homme mit cetle dtincelle, I'dme,
Qui fit tous les oiseaux aux plumages divers,
a La chaleur des etes, la glace des hivers,
< Qui donna cct declat et ce parfum aux roses,
v Celui qui de son sein a tire tant de choses,
a Ne leur a point donned tant de preuvces d'amour
Pour les abandonner ldchement quelqluejour!
Non, iln'y a jamais en de mal en ce monde;
C'est vous seuls qui rendez votre vie infeconde !
a Comme vous, nous aussi, Poete, nous souffrons,
SEt pourtant nous vivons sans abaisser nos fronts!
Les pauvres animaux sont vos b/tes de some;
Les arbres, ces giants, par ces bourreaux, les hommes,
Par le fer et le feu sont rdduits en morceanr;
V Vous detournez les eaux limpides des ruisseaux
Pour arroser vos champs; et la blanched colombe
Sous vos plombs meurtriers sans un mnrmure lombe,
a Cependant, comme vous, nous sommes ses enfanls;
, Comme vous son amour infini nous defend;
< Comme vous nous avons une dine, notre s4ve;
o Come vous, nos amours, comme vous, notre rdeve!
Et que de fois tout sombre et se fane et s'enfaiti !
Mais jamais nous n'avons pour me'dire de Lui
SLeve nos bras vengeurs, poussd des plaintes vaines,
Et pour lui nous aimons nos plaisirs et nos peines.
S0 Poete, la rie est an vaste jardin










REVUE DE LA IGUE


0i l'orlie a la rose a mile son venin.
a La vie a ses doulears! la rose a son pine,
SHBelles sont routes deux et routes deux divines.
a Prends la lyre, 4 Poite, et relive ce front
, Que rien n' doit courber, ni crainte, ni affronts :
, Pobte l ee-loi, reprend ta lyre et change
a Malgrd le doute affroeux, la satire me'chante,
l Malgrd les veints grondeurs, malgre les durs chemins,
, Malgqre ton cm'ir meurtri que present tes deux mains.
SI)ans les palais des rois et dans i'humble chaumiire
, Dans -'ombre de la nuit i'dclat de la lumiere,
, Come un ccho divin des grands cieux descend
Que lo,z chant noble et pur soit toujours enlendtu!
, Fais que le riche au pauv,'e accord une demeure;
a Men ce le Inichant; console ceux qui pleurent;
a Dis leur que tout iUs sont en fan's d'un m4me Dieu:
, Qu'il faut savoir donner pour meriter les cieu. ;
L Dis leur qu'aimer, pleurer et souffrir, c'est la vie,
, Et que lorsque notre dine et ce monde est ravie,
, Nos douleurs, nos amours, no. rdees decime's
, Sont autant de bonheit, que nous aurons semis! ...
a Po le, lice- toi. .. a


Et le babil s'acheve.
Ouvrant des yeux surprise, tout embrumis de reve,
Je cherche en vain Ai tracers les grands bois
D'ou m'arrivent ainsices radieuses voix.
11 semble que souril la fort toute entire
En s'eveillant sous les baisers de la luminre .
Phoebus in,',.i,,i' r enflamme l'horizon,
Tandisqu'autour de moi dans la vaste maison
S'e'lve un hymne doux d'extase ra/onnante.
Et mon dine a chassis la tristesse obsedante ..
Je sens descendre en moi ine saint ferceur.
Un grand lh/s d'esperance est dclos en mon car I!!...


L. HEA'RY DURAND.


1910









DE LA *JEI'NESz4" IIAITIENNE


AM iTi;k AMOUItEUSE




BIegarde! le jour meirl el le soir va venir !
Encore un soir qui noui surprend a cette place:
L'apres midi pdlit, dt/'aille, d;j/a lasse,
Laissantl tl/uer, coinm e un parf//um, le south enir...


Encore un soir qii nous surprend i cite place,
)evant Ia melr, a/uprcs da 'n ur, Sir1/ lvieur tIro/n;
Bieniol, let horizons inoints chairs disparailront.
On dirail qu'une rh'r,e iin ino it se d/'cnlire...


L'aprAis-midi pdlil, d;faille. d,/,i lasse,
El met une pdnombre au dessoas de vos yea.r,
O vrient luire un regard risie el i(imy l/rieu.x
Pareil d ciete voile, au loin, qa se dopltace.


Laissani come /in parfam flolltter le souvenir,
Le jour s-en ra, danls les eti(aces de I-'aerse.
Le ,jour s'et ii... Le de nuIS le e ji f plear/ oi. s v eri'se
/'Un adieii langoureux. qui ne veit pasi finir.


legarde! lejour meirt el le soir va vei/r:
Pour remplacer le so/hil nm 'rll, et sa l/mi/'re,
Une Iremblante dioile apparait, /a premirie'e!
Comprends tiu? amour naal/, I amiltid ca mo(i/ir.


LI. dernier vent d-did frissonne dan n1o.S pa/ms'.
Don't iun branclie bass achlve do j ainir:
Qae ces.jours de la /in de sepltembre sol calmes !
tegarde! le jour meari el le soir va venir.


Un pan du ciel est hle,; le ioion so violace
El la mer s'alangqit. Voits songt,zi l absent
El je tie peno vcous colnsoler... Le .soir; descend
Encore tin soir qui noas slrpreid ( celle place...









REVUE DE LA LIGUE


II nous surprend, rivant tous deux, devant la mer,
De 'e'ternel sujet. L'amour qui vous enlace
Vousfait un peu plus pale, et, telle un coeur amer,
L'aprks-midi pdhit, defaille, deja lasse.


L'amour qui vous enlace et qui voudrait venir
lidder autour de moi, come une amilie tendre,
Q u'il mere avec ce jour car, le soir va s'etendre
Laissant flotter, come un parfum, le Souvenir!

Luc GRIMARD.








DE LA JEUNESSE HAITIENNE


HISTOIRE DIPLOMATIQUE D'HIAITI



IV

PETITION ET CIIRISTOPIIE (Fin)


La Rdpublique et l'lndipendance vedndzudlienne: les secours de Pelion
Si Bolivar, la question de l'esclavage, la mnodestie du President.
La Mission de FONTANGES ESMANGART (1816): son attitude con-
ciliante, ses propositions, son dchec.
Appreciation de la politique des deux chefs d Haiti.

La iRevolution haitienne exorqa sur le Continent americain A pou
pres la meme influence que 1789 sur I'Europe. A part les Etats-
Unis, le. reste de l'Am6rique subissait et la domination dtrangere
et le regime de l'esclavago, h l'ep)que oi Haiti chassait do se~ ri-
vs les debris lamentables de l'armde de Leclrc et mpttait fin A I'o-
dieux traffic inaugur6 depuib le XIVe icleo par les Portugais, tra-
fic qui avait pris des proportions si considerables a la dkecoilverte
d'i Nouveau-Mondel A quel example l'Amrnique latine doit-ello son
affranchissement des m6tropoles europ~ennes, aux colonies an-
glaisesou aux esclaves de Saint Domingue? 180N est assurmrent
plus humain, plus grandiose que 1776!
Los colons anglais no s'6taient r6voltcs que sous I'irijustice des
taxes prohibitives de la m6:e-patrie; mais, aux Antilles, dans un,
geste superbe et d6gagd de toute question p6cuniaire, nous nous
Motions dresses pour briser nos chalnes sur la tete de nos mAltres,.,
pour abolir les premiers 1'esclavage, pour donner A 1'6tre human,
qu'abrutissaient des civilisds la conscience do sa dignitO, de ses
facult6s morales et de ses capacit6s intellectuelles. L'Amdricain du
Nord ne supprime chez lui I'infame commerce de l'exploitation de
1'homme par l'homme que plus de trois quarts de siecle apres la
proclamation de son inddpendance; il ne tend aucune main gdn6-
reuse aux autres peuples de ce continent cherchant a s'6manciper








';5 REVUE DE LA LIGUE

A leur tour. L'haitien met fin au traffic et aux souffrances des Noirs
du jour oil le succ6s de ses armes lui a donn6 la liberty et s'em-
ploic activement A libdrer aillours ses congdneres et A secourir los
collectivites luttant pour la liberty politique! C'est done dans la
rdvolte lieureuse des Haitiens que des 1810, A la voix des Iturbide,
des Hidalgo, des A'-tigas, des Saint-Martin et des Bolivar, les co-
lonies espagnoles puisent la hardiesse qui met le feu A l'Amdrique
latino. Mais, pour elles toutes, les premiers efforts demeurerent in-
f'*uctucux. Et Simon Bolivar, qui poursuivait la r6alisation de I'In-
dependance du V6nezu6la proclamde depuis 1811, dut, faute de res-
sources et paralysed par le concours donned aux espagnols par les
L/ancros, les sauvages des savanes, s'enfuir de l'Amerique du
Sud. Apris divorses per6grinations qui ne lui apportbrent aucune
aide, il se r fugia sur le sol haltien vers la fin de Jh'cembre 18151
Et plus tard 1'escadre du Commodore Aury amena aux Cayes les
principaux chefs vanezuoliens et leur famille dans un complete dtat
de dinuement.
Les esclaves de la veille, qui so prdparaient encore Ai la rdsistan-
ce ,our laconsoliiation de leur emancipation, n'hlsiterent pas une
scconde a embrasser la cause de Bolivar et de l'Am6rique latine.
UIs ne so dirent pas que la France n'avait pas encore desarm6, qu'il
6tait pout-Otro imprudent de s'affaiblir par un concours effectif, et
impolitique dose mettre A dos lamonarchie espagnole. La Rdpu-
bli lue do PNtion prit immddiatement position sans crainte des res-
ponsabilites, sans souci des represailles possibles de l'avenir. El.
le ranime le courage des revolutionnaire.3 et leur donne 1'assistan-
ce nOcessaire: des rations, des armes, des munitions. Elle autorise
me:ne des Ilitions a prendro part a l'exp6dition projetee. La seule
condition que pose notre President, ot cette condition est gn6reuse
et disintdressor, c'est que l'ind6pendance des colonies espagnoles
profit, A tous les hlommes sans distinction et que la race noire soit
affi anchic dans I'Amdrique du Sud!
La prohmosse solenne'lb do B)livar do pr)clamer ( la Libert. gd-
n0rale des esclaves de la provinc- d. Vdn3za.',la et de toates autres
provinces qu'il reussirait a r6unir sous les drapaaux de I'ind6pen-
dance" estcertainement I'un des plus beaux succes do notre diplo-
matie.
Si, en Juillet 1816, le champion de l'inddpendance vankzuelienne
ne lib6ra que quinze cents de ses propres esclaves, la faute en est,
4on A lui, mais aux circonstances et aux obstacles rencontrds. En







DE LA JEUNESSE MAITIENNE


tout cas, dans l'Am6rique du Sud, et grace A notre Chancellerie, le
premier chalnon s'6tait A tout jamais d6tachd de la lourde chalne
de l'esclavage.
Potion ne prodigua pas seulement le rdconfort moral et 1'aide
,mat6rielle. II precha l'entente parmi les chefs de 1'exp6dition, Bo-
livar, Aury et Bermudbs, qu'une question d'argent avait failli divi-
ser, et au plus fort de la querelle, lorsque los deux derniers vou-
laiont partir de leur ct6 avec l'escadre, il intervint 6nergiquement
pour emp6cher les navires de quitter les Cayes et do compromettre
le succ6s de l'entreprise!
Tant de bienfaits ne purent laisser insensible Bolivar, qui deman-
.da au President de la Republique la permission de le nommer, dans
.sa:proclamation aux habitants du V6ndzuela et dans les d6crets
.-qulil allait expddier pour la liberty des esclaves, comme l'auteur de
-l'lnddpendance v6nezu6lienne afin de ,(laisser a la post6ritW un mo-
nument irr6cusable de sa philanthropic (8 fevrier) Le Chef d'Etat
haltien ne voulut pas que l'on se servit de son nom, prdf6rant
couvrir sa modestie du pr6texte d'une convenance international a
sauvegarder: le management de 1-Espagne qui ne s'etait pas en-
core pronone6e centre nous d'une maniere offensive.
L'exp6dition part pleine d'espoir et A la fin de mai opere un dd-
barquement a Carupano. Mais en Juillet Bolivar est d6fait par les
-troupes espagnoles. C'est encore A notre terre hospitalibre qu'il re-
vient demander des armes et des munitions. Le 4 d6cembre 1816,
,au moment ofi, ses preparatifs terminus, it s'apprdtait a aller re-
commencer la lutte, il ne put s'empecher d'dcrire au Gendral Ma-
rion, Commandant de i'Arrondissement des Cayes, que << si les
bienfaits attachment leshommes lui et sescompagnons ,,aimeraient
toujours le people haltien et les dignes chefs qui le rendent liou-
reux.
Ces nouveaux secours lialtiens, donnas A une heure decisive, as-
surent le triomphe. D6barquesuccessivement a Margarita et a Bar-
.celona, Bolivar bat le general espagnol Morillo et march ensuite
de victoire en victoire. Le 17 d6cembre 1819,le Vn6zu61la et la Nou-
velle Grenade formreant la R6publique de Colombie, qui no tarae-
'a pas A absorber a I Equateur et A aider le PNrou a secouer la tu-
tello etrangere. P6tion ne devait pas voir tous ces ,6v6nements: it
n'est pas moins certain, pourtant, que c'est A sa gdndrosite, a sa t&-
nacite et au large contours qu'il fournit sans marchander, A une
p6riode critique dans I'histoire dss efforts v6ndzuelienu, que le con-








38 REVUE DE LA LIGUE

tinent sud-americain dut encouragement efficace qui facility la
,rdalisation de ses aspirations nationals.


Dans l'intervalle de la double expedition dquipee ainsi sur notre
territoire, et au lendemain de la publication de la Constitution de
1816, une nouvelle mission francaise arrivait dans les eaux haltien-
ies. Elle etait compose de deux commissaires (1). le Victmte de
Fontangez, lieutenant-general des armies de France, et Esman-
gart, membre du Conseil d'Etat; de deux commissaires-suppleants,
Jou'ette, colonel d'infanterie et Cotelle-Labouterie, procureur au
Tribunal de Glen et d'un secr4taire-gendral, M. Laujon.
Elle avait pour objet, aux terms de l'Ordonnance du Roi Louis
en date du 24 juillet 1816 don't une copie fut communiquee au gned-
ral PMtion, de calmer les inquietudes que les habitants de Saint-.
Domingue pouvaiet:t avoir sur leur situation, faire cesser leur in-
certitude, determiner leur avenir et Igitimer les changements que
les 6v6nements pourraient avoir rendus n6cessaires. Les agents
f! anais 6taient en consequence habiles A s'entendre avec les ad-
ministrateurs actuels sur tout'ce qui tenait A la legislation de la co-
lonie, au regime interieur et d'ordre public, aux fonctionnaires ci-
vils et militaires, a 1'etat des personnel et au rdtablissement des
relations commercials avec la metropole.
Cette mission dissimulait difficilement l'impuissance de la Deu-
xieme Restauration. L'chec des pourparlers de 1814, la brutality
exercee sur Franco de Medina, les pr6paratifs de guerre qui avaient
ote la consequence de la divulgation des intentions secretes de la
France ne pouvaient laisser aucun doute A l'ancienne m6tropole sur
l'impossibilit6 de nous ramener par des n6gociations a l'ancien or-
dredes choses colonial. Elle l'avait si bien comprisque, sans lesCent
jours, elle nous rservait une formidable expedition militaire. Elle ne
pouvaitreellement s'imaginer qu'elledtait en mesureen 1816 denous
convaincre par de simples arguments persuasifs. Et puis, c'est as-
sez singulier de voir Louis XVIII songer alors A calmer nos inquid-
tudes et A faire cesser notre incertitude, lorsque la France elle-
mnOme subissait au Nord de la Loire l'invasion 6trangere et au Sud
la Terreur Blanche avec tous les exces des Royalistes! Plus que
jamais elle devait done s'attendre A un non possumus haitien.
Ii faut rendre A la mission de Fontanges-Esmangart cette justice
qu'elle n'encombra pas les negotiations de vaines menaces. 11 n

(1) 11 y avait un troisimine Comminissaire. M. Dupetit-Thouars, capitaine de
vaisseatn, qui inourut en imer avant son arrive.







DE LA JEUNESSE HA1TIENNE


s'agissait plus de nous traquer comme !, des negres marrons et des
sauvages malfaisants ) si nous n'6coutions pas ses propositions.
On nous faisait grace du spectre habituel de la Puissance de la
France et de ses allies. On ne nous imposait plus en applrence au-
cunes conditions. Les armes franchises consistaient en un voca.
bulaire de douceur, de moderation, de conciliation et en des croix
de Lis, de St-Louis et de la L6gion d'honneur! DNs les premieres
ouvertures faites le 2 Octobre, a bord de la Flore ,, les agents de
la Restauration mandaient a Potion que c'dtait A lui a indiquer tout
ce qui pouvait 6tre pour le people un objet de d6sir ou d'inqui6tu-
des, ce qui pouvait assurer sa prosp6rit6 et son repos, et plus tard
ils 6crivaient encore : (( Ceux que vous redoutez viennent, l'olivier
A-la main, vous offrir la s6curitM et le repos. Le Roi qul nous en-
< vote, ne veut pas m6me choisir les moyens de vous les conser-
A ver; il craindrait encore de se tromper ; c'est lui qui vous con-
sulte sur ce qui pourrait vous les rendre. Parlez, et bient6t vous
verrezjusqu'oui peut aller la bont6 du Roi, sa moderation, sa jus-
A tice et son amour pour ses peuples I n
Le President de la R6publique rappela, dans sa r6ponse la perfil-
die de 1814, tout en donnant I'assurance aux nouveaux agents qu'en
mettant pied a terre ils s'apercevraient que le droit des Gens dtait
sacr6 dans son gouvernement. Sa diplomatic loin d'etre rebutante
comme celle de Christophe consistait a causer, a changer des
vues, A essayer de convaincre. II 6tait toujours pr6t a& couter les
propositions qui regardaient le bonheur et les droits du people,
saufA les rejeter si elles 6taicnt inadmissibles. Une vaine etiquette
n'embarrassait jamais ses n6gociations.
Une double deception attendait de Fontanges et Esmangart. Le 8
Octobre ils sollicitaient un entretien particulier. Ils ne furent regus
qu'en audience publique et en presence des principals autorites de
la Republique. Ils croyaient pouvoir conserver la colonies a la m6-
re-patrie et faire du chef de l'Etat un gouverneur-gdneral; ils du-
rent apprendre le soir m6me de leur entretien que le- lendemain,
9 Octobre, Pktion allait etre l6u, conform6ment a la nouvelle Cons-
titution, Pr6sident a vie d'HaIti. Cet 6venement allait sans nul dou-
te a l'encontre du but de lour mission, et pour ne subir aucune ge-
ne, ils prdf6rerent quitter Port au-Prince dans la nuit du 8 au 9 Oc-
tobre. Its allaient sonder, dans le Nord, les dispositions du Ro-
Henry!
Mais 16, des 1'abord, les agents frangais ne purent guere conce-
voir de doute sur le rbsultat ndgatif de leur mission. Christophe
se refusa positivement a entrer en relations avec eux. Arrive au
Cap, la frigate <(la Flore, eat beau faire des signaux, le pilote du







REVUE DE .LA 'L!GUE


:Port ne so donna pas ]a peine de r6pondre. De Fontanges et 4011
colelgue se rendirent alors aux Gonaives oh sous le convert 'du
commandant de la ville ils 6crivirent le, 12 Octobre au General
Christophe.
C',tait assurement feindre d'ignorer le caractere et I'attitude r6..
center de Ihomme que de lui demander, come le faisalent les ple-
nipotentiaires de Louis XVIII, d'eclairer le people du Ni)rd sur la
v' it4 et les intentions di Roi, do faire disparaltro tous ;les doutes
que la malveillance ou laciupiditd pourraient chorchtr A r6pandre
sur le but de la mission et de faire comprendre que la soul6 inten-
tion de S. M. 6tait de consolider et de I6gitimer tout ce qui'pouvait
i'.tre. aNous ne dontons pas un instant, ajoutaient ils, que vous
ne saisissiez avec empressemmnt l-occasion do prouver A vos
concitoyens, dans une circonstance si solennellp, que vous voulez
leur bonheur., Mais Christ)phe comprenait si peu le -bonheur de
s )n people, comme l'entendait la Restauration' qu'il renvoya- sur
l'heure et sans 'ouvrir leur lettre aux agents franiais. Si Pdtion
avait accept sans recrimination le simple qualificatif de ( Gen6ral,
.lui, il considnrait cette suscription comme ,injurieuse et insul-
tante au people haltian.,
L'echec du Nord etait piteux. 11 fallait une revanche pour le
prestige meme de la mission. Elle pouvait echouer, mais pas d'u-
ne maniere aussi lamentable, sans lutte, par le m6pris I Elle s'on
revint vers POtion, detemperament plus accommodant. (23 octobre,)
JTel 4tait leur desir de r6ussir, quie les agents francais confesserent
*alors tous les crimes de la m6tropole. IIs reconnaissaient que St-
Dominguie fiit sans contredit, la terre, ofu la R6volution s'6tait fait
!sentir avee to plus de force, -le pays ou it a et6 commis le plus de
barbaries, d'injustices, de cruautds et de crimes. Itls demand6-
,rent I'oubli dii mal mutuel que 1'on s',tait fait. Ils ne venaient pas
-dicter des lois, mais repondre aux ddsirs et aux besoins du people
haltien. Louis XVIII n'etait pas 1ennemi d'IIatti. C-'tait un pere,
,qui apres avoir Wte abandonn6 de ses enfants, leur tendait une
main secourable, pour les tirer da precipice dans lequel la plus ter-
i'ible d s Rdvolutions les a jets. Les liaitiens devaient accepted
le bonheur, la sdcuritd et le repos qu'on leur offrait, car plaeds
sur un volcan ils n'osaient rien entreprendre, rien rdparer; leurs
maisons sont en ruines, leurs champs sont incultes, leurs campa-
gnes sont d&sertes. Toujours inquiets des malheurs qui peu-
vent fondre s'ir eux to lendemiin, ils ne songent qu'd se dd-
fendre, et leurs torcluh sont prdteo pour les ditruire eux-md-
'mes.
Ce.tableau dtait vrai. D.puis douze ann6es qu'llhiti avait secoud







DE, LA 'JEUNESSE HAITIENNE .41
latutelle des frangais, elle n'etait qu'un vaste camp et vivait sur
un qui-vive continue.
L attitude de Petion futfTerme et 6nergique. 11 no pouvait violqr
u le serment sacr6 prononc6 piar un people indign6 et qui dtait 10
palladium de la liberty publique. A l'epoque, aucun haitien n'au-
-raitconsenti sans d6shonneur et sans infamie A retracter le .ser-
ment de vivre libre et inddpendant. Aucune force humaine n'au-
.rait pu le fair revenir surcette idee-la, pour laquelle on vivait et
pour laquelle chacun d'avance avait fait le sacrifice de sa vie. Aur
eune fausse declamation, aucune forfanteria n'alt6rait les terri-
bles resolutions de jadis. Et force etait A nos adversaires de croire
A la realit6 de nos menaces. Quand Pdtion 6ciivait A de Fontange~s
et AEsmangart: Nous la possddons, cette independance, nous
nous croyons dignes de la conserver ; pour nous l'enlever, il fauT
drait'nous exterminer tous, il ne faisait que transmettre 'lea
multiples et sinceres 6chos de l'Ame national. (25 octobre.)
Los agents franQais semblent piqu6s de cette indbr1anlable rdso-
lutions A ne pas vouloir ndgocier sur d-autre base que cell de la
reconnaissance du Gouvernement haitien comme libre et ind6pen.
dant. Ils le font sentir i Pdtion, en lui demandant comment Louis
XVIII pourrait reconnaltre un pays regi par une Constitution ren-
rfermant des clauses telles que le; articles 33, 39 et 4t, et qui 6tait
un acte d'hos'ilit6 envers 1'Europe, pui;qu'il 6tablissait la differen-
ce que la philanthropic depuis un demi siecle s'efforgait de faire
disparaltre entire les couleurs ?,, I somblait habile aux agents de
la Restauration de faire ainsi de leur cause particulibre une cause
general avec touts les Puissances de l'Europe. Impuissante 'a
nous reconq'i6rir par la force, incapable da nous ramener par la
persuasion, la France essayait de nous brouiller avec le vieux Cor-
tinent I
Notre loi fondamentale interdisait A tout blanc, quelle que fuIt sa
nation, de m3ttre le pied sur notre territoire, a titre de maltre ot0
de propri6taire. Elle reconnaissait haitieos les blancs qui faisaient
parties de l'armde, qui exercaient des functions civiles et ceux qui
6taient admis dans la Republique lors dela publication dela Consti-
tution do 1806. Elle edictait qu'a l'avenir nul autre ne pourrait pr6-
tendre au memo droit, ni 6tre employed, nijouir du droit de citoyen,
ni acqu6rir de propridtd dans la Republique. Elle admettait pahinii
les nationaux tout afiicain, indien et ceux issues de leur sang, nds
des colonies ou pays strangers, qui viendraient habiter le .pays,,et







REVUE DE LA LIGUE '


leur confdrait los droits de citoyen apres une ann6e de residence.
Tout cela etait vrai, mais en fait, les Europ6ens faisalent le com-
merce dans nos villes et aucune prescription de couleur ne -les
frappait. Les b"timents strangers frequentaient nos ports et nos
navires 6taient 6galement requs aux Etats-Unis et en Europe.
Potion ne put pourtant dissimuler son rossentiment de la critique
adress6e A son Gouvernement qui a'avait pas eu l'initiative des
dispositions constitutionnelles incrimindes, puisqu'elles existaienit
depuis 1804 dans tous nos acts. II sentait qu'on le traitait d'esprit
retrograde, en lui disant que les Haitiens avaient combattu vingt-
cinq ans pour soutenir le principle contraire a celui consign dans
la Charte de 1816, qui ( 6tablissait la distinction qu'au prix de notre
sang nous avions voulu detruire. ,
Le Prdsidentlui r6pliqua que chaque paysava"t ses lois etqueper
sonnenes'dtait immisc6dans les affairs de la France, lorsque Louis
XIV avait rtvoqu6 1'Edit de Nantes et exclu das Frangais mdme de
la France, qu'Haiti voulait 6tre libre (< sous la seule forme qui puis-
se r'assurer de 1'6tre. Et pour couper court a toutes ces digres-
sions et A ces pourpalers qui prenaient une allure desagr6able A
son administration, Petion signifia en ces terms, le 2 novembre,
cong6 aux agents de Louis XVIII. Si vos pouvoirs n'ont pas la
latitude n6cessaire pour vous permettre de traitor sur la base que
j'ai eu 1'honneurde vous proposer, ou quevous nejugiez pasconve-
nable d'en faire usage danscette circonstance,je dois vous preve-
nir queje ne crois pas devoir correspondre plus longtemps avec
vous sur 1'objet de votre mission. >
Fontanges et Esmangart avouerent que s'ils avaient ecout6 leur
premier movement ils auraient imm6diatement mis a la voile,
ils crurent prendre une revanche sufflsante en qualifiant notre in-
d6pendance actuelle de veritable chimere, de pr6tention qui ne
peut se soutenir et ils ne voyaient en elle que la volontd de md-
connaltre les droits de Sa Majestd Cependant 1'interet qu'ils
nous portait 6tait tel qu'ils ne pouvaient s'en aller en d6pit de l'e-
xdat signified, sans tenter une dernibre fois de transformer en inde-
pendance rdelle l'ind6pendance fictive dans laquelle, d'apris eux,
nous persistions I Et, pour fixer le bonheur du people, ils propose-
rent les concessions suivantes :

1. Il serait declare au nom du Roi, que l'esclavage est aboli d St-
Domingue, et qu'il n'y serait jamais retabli.


42







DE LA JEUNESSE HAITIENNE


2. Que les droits civils et politiques seraient acccordis a tous les
ciloy/ens, comme en France et aux mimes conditions.
3.- Que l'armde serait maintenue sur le mdme pied ot elle e trou-
ve aujourd'hii. Les officers generaux, les officers supdrieurs et par-
ticuliers, seraient confirmeds par le Boi dans leurs grades respectifs,
et tois jouiraient des mtnmes iraitements, honneurs et distinctions don't
jouissent les armies du Roi en Fl" ance.
4. Que le R)i n'envcrrait jamais de troupes europdennes d St-
Domingue. La defense de la colonic serait toujours cfnfidc au courage
et a la fidelild des armde's indigines, qui ne seraient jamais emplo-
ydes hors de la Colonic.
5. Le Prdsident de la BRpublique, les Sdnateurs, conserveraient
leurs prder.gatives, et le Senat ses attributions. U1s resteraient, .ainsi
que les aulorites administrative et.judiciaires provisoirement tels
qu'ils sont, sauf les modifications que le Sdnat proposerait et arrdle-
rait lni-mime, d'accord arec les Commissaires de S. M.; et dans le cas
de changement aI l'avenir, iUs ne s'effectucraient que d'aprcs le mode
qii serait arrdlt dans la revision de l'acle Constitutionnel.
6. Que les anciens colons ne pourraient arriver et r.sider dans la
Colonie, qu'en se soitmettant aux lois el ruglements qni seraient eta-
blis, notamme'it a c *ux qui concern"nt I'dlat d,:s persolnes et des droits
civils.
7. Qiuil serait lait par les autoritjs acluelles, de concert avec les
Conmnissairs du Roi un rbllenecnt gUndral sur les propridtes, afin de
fire cesser les incertitudes el empdcher que de noureaux troubles ne
vienuent encore retarder le retablissement de la Colonic.
8. Que le Prdsident actiel serait uommd Gouverneur-gdndral
de la Colonie; le commandant-gdndral actuel de l'armee serait nomnie
lieutenant gdndral au Gouvernement. Its conserreraient l'un et l'autre
les ponvoirs qui se trouvent aujourd hai dans leurs attributions, sauf
les modifications que I ditat de choses pourraient commander; mais
vela lie se ferait que sur leurs avis; ils seraient nommes, a l'avenir
par le Boi, sur la presentation de trois candidates choitis par le Sdnat.
9. Que les ports continieraient tire ouverts a toutes les Puissan-
ces, aux conditions qui sont dtablies aujourd'hii pour les strangers.
Le Senate, suivant les circanstances el sur la demande da Gouverneur-
gdndral, repre'sentant du Roi, pourrait en modifier les conditions.
' 10. Le loiemploierait ses bons offices auprbs de sa Saintetd, pour







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oblenir un evdchi pour cette colonie et tous les secours spirituels qui
doivent donner au people une plus grande masse de consolation.
f Toutes les concessions du Roi s'dtendraient au Nord, come
au Sud et d l'Ouest de la Colonie.
21. L'acte Constitutionnel serait revised, dans l'annie, par le Sd-
nat, pour, de concert avec MM. les Commissaires du Roi, en Coordon-
ner routes les dispositions avec l'ordre qu'on voudrait etablir. Le Roi
serait supplied de vouloir bien l'accepter, apres cette revision, et le ga-
rantir pour lui et pour ses successeurs.

A vrai dire, les agents de Louis XVIII no s'attendaient pas A voir
accueillir leurs propositions. Leur experience malheureuse avec
Christophe ; l'in6branlable fermet6 rencontrde chez POtion, I'etat
d'Ame du pays, tout concordait A rdv6ler que nous n'admettrions
que des propositions tendant A la reconnaissance pleine et entire
-do notre inddpendance.Entransmettant ces propositions, ils 6taient
-si certain d'allar au devant d'un 6chec qu'ils 6crivaient au Prdsi-
dentde la Republique. ,Notre s6jour dans ce pays devenant inu-
tile et m6me inconvenant, nous gallons nous retire, d6s que vous
nous aurez accuse reception de la presente... Nous partons avec le
sincere regret de n'avoir pas r6ussi A faire ce qui pouvait rendre
le bonheur A cette colonies. ,
Le project do fraitO, soumis a-i President le tI novembre, aurait
peut-6tre en d'autres temps satisfait les esclaves de St Domingue;
,mais il arrivait trop tard, A une epoque of les haitiens n'avalent
.plus A mendier leour liberty et leur emancipation En 1793 oh V'on
n'envisageait que la liberty des Noirs, c'euft dtd sans doute pour eux
un progr6s inesp6rd; mais on 1816 un recul 6po'ivantable. P6tion
ne voulut pas laisser une minute d'h6sitation A cet dgard dans I'es-
prit des pldnipotentiaires de la France.
Le jour m6me, il leur repondit qu-il recevait avec satisfaction
I'assurance de leur part qu'ils avaient rencontre pendant leur sd-
jour dans la Republique I'accueil et les 6gards qui leur 6taient dus.
C'-tait en language diplomatique confirmer son congd. De Fontan-
ges et Esmangart durent partir le 12 Novembre, sinceriement con-
.vaincus de cettedernibre v6ritd, proclamde par le Pr6sident, quo
l'haitien o savait que sa garantie ne pouvait 6tre qu'en lui-m6me.
mais qu'il avait mesuri toute la force et l'dtendue de sa d6matche
puisqu'il avait predf6r se vouer A la mort plut6t que de revenir
sur ses pas ,
Aprbs 1'dchcc de cette mission, Petion et Christophe firent appel
'au people. Le premier reservait aux Frangais, en cas de retour agres-









DE LA JEUNESSE HAITIENNE


sif, des cendres meldes de sang, du fer et un climate vengeur ;
le second, dans une longue declaration contresign~e par son Minis-
tro des Relations Exterioure.-, indiquait qu'il ne traiterait avec le
Gouvernement de la Restauration que ,.sur le meme pied, de'
puissance A puissance, de souverain A souverain ) et sur la seule
base de l'independance du royaume d'HaYti, sous la reserve qu'ane
grande puissance maritime garantirait la foi du trait A conclure
avec le Cabinet frangais. Jusque-lA il ne recevrait aucun navire
de l'ancienne m6tropole dans les ports du royaume, ni aucun fran-
qais. Dussions nous 6tre extermin6s, ajoutait-il dans une impre-
cation cornelienne, par l'Univers conjure, le dernier des haitiens
rendra son dernier soupir plut6t que de cesser d'6tre libre et ind&-
pendant. (20 Novembre.)

L'idbe de la garantie A donner par une grande puissance Ai la
Convention qui pourrait. reglementer les relations franco-haltien..
nes t6moigne du m6pris dans lequel le Rol Henry tenait la parole
possible des Boupbons et jusqu'ou pouvait aller sa meflance, d6s
qu'il s'agissait de n6gociations avec les Francais I On se demand
cependant s'il pouvait serieusement croire A la r6ussite d'ui tel
programme. II n'avait conflance que dans la Grande Bretagne, et
c'est cette nation qui, dans sa pens6e, devait garantir tout enga-
gement que la Restauration consentirait A prendre avec nous. Or.
I 'Angleterre n'avait aucun intdrdt A modifier son attitude de 1814.
L'insucc6s de Garbage datait de la veille, et les avantages com-
merciaux qu'elle poss6dait chez nous, un monopole dans le Nord,
un privilege pour la reduction des droits d'importation dans la
R6publique, ne pouvaient pas la determiner A favoriser et A ga-
rantir la reconnaissance de notre ind6pendance. Le r6sultat le plus
clair de cotte garantie. en la supposant realisable d'un c6t6 et ac-
ceptable de l'autre, ne serait-il pas d'andantir ou de reduire les
avantages don't les anglais b6ndficiaient ? Et ceux-ci 6taient si.
peu disposes A y renoncer ou A les voir limiter que de I'aveu des
Commissaisres de 1816, consign& dans leur rapport au Ministre
de la Marine at des Colonies, ils auraient de concert avec les am6-
ricains du Nord, pendant tout le course des pourparlers, calomni&
la France en la rendant odieuse A ce people ignorant, en entrete.
nant la meflance de Ptiori, en ne sessant de lui rep6ter que la
France n'a d'autre project que de le remettre sous le joug, lui et
les siens, en l'encourageant dans la d6sobeissance. (1) Procla-
mer dans ces conditions qu'il fallait, comme base prdalable A tous

(1) V. Lepelletier de St Ramy, La Question Hartienne, II, p. 25 30.










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pourparlers avec la Restauration, le concours et la garantie du
Cabinet de Londres, c'6tait assur6ment se laisser aller A de gra-
ves allusions et A une fausse conception des possibilities de l'6-
poque.
La diplomatic de P6tion r6v6le plus d'habiletd et plus de pers-
picacitO. Apr6s 1814, elle ne comptait que sur ses propres ressour-
ces dans l'oeuvre de la legitimation international des victoires hai-
tiennes. Elle tendait toujours a. laisser aux Puissances dtrang6res
l'impression de la parfaite correction du Gouvernement. Elle fit
preuve de solides qualit6s dans les n6gociations avec la premiere
et la deuxieme Restauration. Conciliante sur les questions de for-
me pour considerer plut6t les rdsultats h atteindre, elle dtait tou-
jours courtoise et respectait le caractere des Envoyes de France.
Sa moderation n'excluait jamais la fermet6. Elle encourageait
le commerce m6me frangais, sachant que l'intdret fait souvent
fl6chir l'orgueil, et s'eflorgait de cultiver de bons rrpports com-
merciaux avec l'Angleterre et les Etats-Unis, en envoyant dans
leur port des navires sous pavilion haitien. D6s 1817 elle avait
memo noue des relations de commerce avec Breme. Une telle
politique ext6rieure, si elle ne gagnait pas entierement les autres,
pays anotre cause, les portait du moins A ne pas d6sirer voir
Haiti retourner au regime colonial frangais. Elle nous attira meme
uncertain respect de la part de nos adversaires.
Tout cela est A 1'6loge de POtion. II tint tr6s haut le drapeauna-
tional et tous ses actes extdrieurs r6velent un souci trbs carac-
teris6 de dignity et d'dnergie. Sa mort, survenue le 29 Mars 1818,
causa une affliction g6n6rale. Aussi, est-ce d'une injustice criarde
que, dans l'apprdciation d'une 6poque oft la vie national se resu-
mait A obtenir la reconnaissance de notre ind6pendance, ofi tous
les progres d'ordre interne dtaient subordonnes a ce r6sultat, oft
I'horizon ext6rieur absorbait toute attention, on ait pu dire de
cet homme d'Etat qu'<, il avait atteint les limits de la nullit6 poli-
tique. ,, (1)

ABEL N. LUIGER
A suivre.






(1) A. Firmin: Af. Roosevelt. president des Etats Unis et la R4publique
d'Halti, Paris 1905, p. 808.








DE LA JEUNESSE 1HAITIENNE 47





JEREMIE & SES ENVIRONS


(Suite el Fin)

Quittant Bordes ,, nous pourrions en descendant le ver-
sant septentrional du morne, passer par La Source ,, arri-
ver aux C6tes-de fer et mrnme pousser une pointe jusqu'.
I' Anse-d'Azur n ; mais non, allons vers le Sud et, par un
chemin ou par un autre, gagnons La Plaine >. C'est la
qu'est
la vali6e ot la Grande Riviere
I)Droule avec lenteur, ainsi qn'nn blend ruban
Son onde A la lumunire.
Le fleuve suit la plain ainsi qu'un fol ainant:
Ft celle ci s, pAine aux caresses de l'onde
Qui la rend si fconde....
Des chalet s 46lgants dans le vert enfouis,
On ne ilistingue aun loin que la filehe M1anc~e
Dopassant le fouillis
Des rameaux inurmurant ainsi qu'on voit dress6e,
Sous l'aznr sans pareil de ce ciel printanier,
La flMche du palmhnier.
Cette large plaine measure environ 25 kilom6tres de longueur.
Jusqu'a deux lieues de la ville on trouve, dans la plaine,
des habitations coquettes, de nombreuses maisons de plai-
sance, aux endroits d6nomm6s Le Bac ,, la Digue a, la
Passe et Buvette ; de Buvette on traverse le gu6 (c Rean-
geart a pour se rendre A la Guinaudde >, sur 1' ( habitation ,
ofi naquit le 25 Mars 1762, le petit mulatre qui devait Wtre le
pre de la lignee des Dumas. Quand on revient de la Digue ,,,
a une bifurcation de la grande route on trouve le chemin qui
conduit au pont m6tallique jet6 sur le fleuve de la Grand'-
Anse. Sur la rive droite du course d'eau se pursuit la plaine
du Bac a qui monte d la ,"'Saline a ; puis, I'on n'a qu'd con-
tourner le morne ChAteau et suivre le rivage pour trou-,
ver Testas-sur-Mer ,,, Kanon ,, oui se font d'importantes'
exploitations agricoles et industrielles.








REVUE DE LA LIGUE


Des usines s'y 6levent : moulins A eau, moulins a vapetr
ou A traction animal, distillerie, d6cortication de nos den-
r6es, etc. 11 en est de meme dans la plaine a Buvette.,, &
Jebault . A propos d'usines, je dois r6parer l'omission;
,que j'ai taite en parlant de Bordes ) comme d'une simple
residence de plaisance : non, le travail y est fort en honneur;
lA aussi, on trouve des moulins A vapeur, des distilleries et
une culture florissante ; en un mot, j'avais raison de vous di-
re que IA. l'utile c6toyait I'agr6able...
Cette. petite digression m'dtant pardonn6e, nous allons
partir de la Basse-Voldrogue pour regagner JMr6mie, en
traversant l'embouchure de la Grand'Anse, au lieu de repas-
ser sur le pont que nous aurons laiss6 A notre gauche; il
faut vous dire que cette embouchure n'est pas souvent guoa-
ble ; mais par une faveur spkciale, nous pouvons, nous au-
tres, excursionnistes de la Ligue, la franchir sans encombre;
nous verrons, en passant les oiseaux aquatiques se berrant
paresseusement sur la masse limpide qui d6vale sans mur-
mure versla mer, nous entendrons le bruit sonore des vagues
toujours tumultueuses en cet endroit, presqu'autant que sous
les falaises des C6tes-de-Fer of, je vous I'annonce, pour
vous reposer, nous allons faire une bonne halte et admirer le
soleil couchant. L'embouchure franchise, nous jetterons un
coup d'ceil sur le mamelon vert du morne Omer) ; et,
sur le versant nord de la colline, nous verrons la belle, villa
qui .porte le nom de "Versailles)), don't la toiture rouge
tranche sur la verdure ambiante, et que de tr6s loin on re-
marque en entrant dans la rade de JMr6mie ou en en sortant.
Nous longerons la longue art6re qu'est la rue du.Commerce,
puis, passant par la rue de la .Batterie, nous visiterons sans
nous.y attarder, le fort La Poinite ,. Si je vous dis que nous
n'y resterons pas longtemps, c'est pour que vous ne vous
laissiez pas prendre au charme de cet endroit ou nous pou-
vons rencontrer un grand nombre de promenouses qui, pres-
que chaque apres-midi, s'y rendent, le pliant sous le bras,
des revues ou un volume A la main, .vont s'asseoir pr6s des
c6tes d6chirdes, denteldes de la Pointe pour y contempler
l'azurdes flots, entendre leur musiqueou bien savourer une
conference de Richepin, 'ou tressaillir en .coutant les obser-
vations psychologiques de cet incomparable analyst del'--









DE LA'JEUNESSE HAITIENNE


me feminine. qu'est Marcel Prdvost. Je vous le dis sans ma-
lice, Messieurs, car je vous connais vous series capa-
ble de me fausser compagnie, de rester plutot aux pieds de
la forteresse aux v6tustes parois... pardon! aux pieds de nos
belles Jer'miennes.
Mais, puisque nous ne nous y attardons pas, apres avoir
long 1'6troite bande de rochers qui reste de I'extreme poin-
te et que la mer ronge de plus en plus. nous jetterons les
yeux sur les vieux canons sans affuts, presque enfouis dins
le sol ; et, dans 1'enceinie de ce qui fCt le Fort-La-Pointe,
nous verrons la grosse piece de 100 que les liberaux y place-
rent en 1868 ct qui porte le nom de <, Madame Brice ., tine
autre de moyen calibre et enfin un canon revolver prk A
bord du Croyant par les insurges de Jer6mie en novembre
1908. Mais ces engines A I'aspect terriflant, naguere meurtriers,
servent aujourd'hui de sieges aux promeneurs. Leurs voix
grondantes se sont tues, et la rouille ronge leurs gueules qui
-vomissaient la mort. A quelques pas du mur d'enceinte,
an Nord-Est, nous verrons la base du ,( Phare-Brice pour
F'inauguration duquel j'ai kcrit un A propose en vers.,'en FP-
vrier de I'ann6e derniere. Le cyclone du 12 Aouit 1915 a em-
porte le gdant tutelaire, le cyclope au front toujours se-
rein. Du phare qu'6rigea notre sympathique ami Auguste
Daumecil nesubsiste que les tondemfents ; et, A propos decc
phare it ne reste que mes pauvres vers qui, eux aussi, seront
emportds par un cycloned'un autre genre, don't le souffiL pro.
curseur se fait deja sentir, mais don't nous pourrons do-
tourner les d6sastreux effets si la ,< Ligue de la Jeunesse
Haitienne" atteint son but... Alors, la digue sera prete, la di-
gue Aopposer A la maree qui monte insensiblement mais que
nous observons, et qui n'arrivera pas A submerge:' i'Haiti in -
tellectuelle.
Reprenons notre march, cctoyons le rivag. en passant
sur les rochers escarps qui le bordent, sans y prendre
garde nous aurons bient6t atteint la falaise des C es de for ;
SA notre gauche, nous verrons la rugueuie v6gitation des
cactus aux fruits mflrset incarnadins, lhrissis d'6pinez, par-
mi l'6meraudedes raisiniers ,. Au fond du p Mour.na, nous
pourrons arl.mirer les jolis villas aux tours sveltes. lei co-
quets chalets de (, La Source )' et de ,, Bordes "( don't la mon-









UENTVIE DE IA IAGIT


t agne, dans Ie lointain, se dresse tel un rempart de verdure
place IA come pour empcher 1'escalade des cieux. Voici
que se montre a nos yeux in rocher saillant que surplombe
la mer bruissante ; c'est IA que se trouvent trois petits banes
de pierre que notre cel6bre confrere Etzer Vilaire a fait cons-
truire. Presque chique soir, au temps oI les b.i l,iuds ne fr,-
quentaient guo(re ce lieu d'61ection de la poesie, le chantre de
Terre et Ciel y aimait promener sa reverie que ne trou-
blait pas la compagnie des rares amis qui l'y accompa-
gnaient et qui sentaient aussi toute la douceur qui tombe du
ciel a lieure crepusculaire, oui la nature semble so r6veiller
pour rendre un dernier hIommage a l'At tiste incomparable
qui concut sa structure.
Ce rocher a ot6 appel6 ( Le Rocher des Pontes par une j6-
r6miennc des plus cultiv6es, po6te aussi elle m6me ; cette
gentille marraine, cette amie aussi instruite que modest, ne
me pardonnerait pas si jo commettais I'indiscr(tion de r6ve-
ler son norn, je ne le ferai done pas, m'6tant laiss6 dire que
cela porte mallieur de d6plaire aux femmes..
De la haute falaise trcs d6chiquet6e des < C6tes-de-Fer w'on
domine la mer qui, !orsque souffle le vent du Nord, s'61lve
furieuse, bondit, lance des volutes d'argent ou ses myriades
de perles dans Fair charge d'embrun, puis retombe pour al-
ler .e briser aux pieds de granit de la falaise, en des re-
mous sonores qu'on ne se lasse de contempler. Aussi les
promeneurs y vont-ils en foule aux jours ou la brise fait
jage, admirer le tumult de ces flots orageux. On se perd
dans la contemplation do ce spectacle grandiose, sans faire
attention au poudrin qui lentement, vous hiumecte le visage,
les cleveux, les v'tements et, A la fin, p6netre ceux-ci litt6-
ralement.
Mais quand I'aquilon no souffle pas et que le diel conserve
son impeccable azur, il est beau, 6tant sur les C6tes-de-fer,
de .voir le soleil so coucher ; quand, lentement, il descend
derriere les arbres, ses rayons, t6nus fils d'or, percent les
)ranches, telles de lumineuses 6p6es surgissant d'un tais-
ceau; ils se jouent sur la mer et sur la montagne, jettent ici une
train ,d'6tincelles et, la-bas, varient les tons do la verdure
en une game infinie ; puis l'astre meurt, laissant a l'ocean
Ia lueur purpurine. C'est maintenant I'lieure divine oft le cr6-







| DE LA JEUNESSE fAITIbNNE 51

puscule teint le couchant des mille couleurs de sa palette.
C'est Ie reve, c'est 1'extase aux boards des lots chanteurs,
au pied des months que l'ombre estomnipe, parmi les arbres
?que mordore une derni6re refraction de la lumidre en al-
Ide ..
Laissons ce lieu de ddlices et, a travers la futaie, frayons-
nous un passage pour deboucher sur la grande route qui, de
La Source > mene A la ville par le portail Nord. Nous y
coulerons une nuit agr6able ; la fraicheur do nos bruises nous
versera un sommeil paradisiaque, peupld do roves roses. Au
martin, apris avoir 6pi6 les blancheurs de l'aube, nous par-
tirons gaiement pour 1'Anse d'Azur ; nous remarquerons un
tantet, en passant, les cottages de ,La Source )) (:mergeant
A, peine de l'ombre ; nous suivrons la route ddpartementale
jusqu'a une distance de quatre kilomrtres ; a mi-chemin, au
Lundi a nous verrons les usines au nom significa'if de
Fruit'de la Paix ; et quoique attir6s par la beauty do la
large plaine du Numtro Dcux oI s'dlevent une 6ltgante
chapelle, don du rcgrett6 Georges Brice, et des usines ( mou-
lins a vapeur et distillerie et autres, ) nous descendrons plu-
t6t.vers la mer par un petit sentier assez scabreux, bord6 en
parties, d'herbe de Guinde et, continuellement, d'une fou-
gueuse v6gitation spontande. D6valons le C6teau et allons-
nous asseoir sur le sable d'or fin de la plage, et la, admirons
le beau dicor de la nature :

C'est la moutagn.- aux flames abrupts et ravinds
Ofi, dans I, latrme, out rru i ille planutes saulvages ;
L' lierre et les lichens de lleurettes ornis
P'endent le long des rocs surplombaiut le rivage

Dans le crenx d(i vallom. sur les rmnds versants,
.n111( 'aIl faite crayeux de a la blauli h collins,
D)es raisiniers d'or vert it des gomuniers giants
Se dressent, ti (rht's d'une poudre saline

Le p1lican pieli)eur, le rainier an corps brun,
SReviennent s'y percher pour la nuitee entire ,
Mais ils prennent 1'essor di(s que chassa.it I'em )::iit ;
Le soleil reparait et verse sa lumiOire.

Ah lIe momeient exqiuis pour voir I'A se d'Azuir
Le niurieo a proild, lit-bais, sa masse uolwbre ;







HEVUE DE LA LIGUE


Et le jour, peu A pen, d'un pas lent, mais tres s6ir,
Detruit, en I'estompant, ]a pyramid d'ombre;
Alors. c'est la gait6 ddbordant de vos coeurs;
C'est l'exaltation apris la paix du reve;
La f6te du so'eil dont les rayons vainqueurs
Font miroiter la mer et rutiler la greve !

L'Anse d'Azur, Messieurs. est un coin absolument pittores-
que; la mer y est toujours bleueet deferle en couvrant le ri-
vage d un immense tapis d'dcume qui, en se dissipant fait, un
chuchotement harmonieux entire les graviers que le jusant
entraine.
IPuisque nous sommes ici en famille, je ne vous cacherai
pas que cette ravissante station baln6aire ( en fail, mais sans
la lettre) ne porte ce nom po6tique qu'elle meritait bien que
depuis trois ans A peine ; et c'est celui qui vous parole qui
pensa a d6baptiser L'Anse-a-Cochon (?) pour la rebapti-
ser ( L'Ange d'Azur ), denomination qui depuis I'etd 1913 a
fait fortune; c'est pourquoi dans la pi6ce de vers parue dans
( La Plume en Aofit 1914, piece qui est comme le baptiste-
re de cette anse qu'un autre potej6r6mien, Alibie Fdry,
avait appel6e ( L'Anse de Paroty, et don't je vous citais tout
a l'ieure un fragment, j'ai dit ceci:

O toi qu'on ddsignait d'un nom peu gracieux,
Les bardes tont vengde, en disant les merveilles
De ton site enchanteur, quand, refldtant les cieux,
Ton miroir resplendit et que tu t'ensoleilles

J'emporte dans mwn ate un souvenir trcs pur
De ces heures de joie aupres de toi go&t6e;
D'autres iront te voir, 6 mon Anse d'Azur ,
Et tes beautds par eux seront mieux exaltees!....



Nous voila, Messieurs et chers coli1gues, a la fin de notre
excursion. Y avez-voustrouv6 quelque intdrMt ? Je ne sais;
mais jesouhaiterais qu'il en fut ainsi. Si, cependant, je n'ai
pas su vous interesser en vous parlant de ma ville, ne vous
hAtez pas d'en infdrer que Jdremie jouit d'une reputation sur-
faite ; allez-y plut6t un jour; il est vrai que I'accueil aimable







DE LA JEUNESSE HAITIENNE


qui vous y sera fait, que 1'esprit d'hospitalit6 des habitants
vous auront bien dispose A son egard ; mais si toutefois vous
en reveniez ddcus, ne nous accablez pas trop pour avoir cru
au charme de notre ville et de ses environs, prenez-vous en
aux visiteurs qui vous ont pr6cedd, qui ont mat vu et don't
les louanges nous avaient jetd dans 1'erreur don't vous nous
aurez tous ct.nvaincus...
Alors, nous cesserons de croire a la beauOt de Jdrdmie,
mais nous resterons quand mttne tiers de ce que nous con-'
sid6rons comme son titre d'hoaneur, a savoir que cette ville
a Wtd, est et restera un des glorieux boulevards de notre Li-
bert6.
Port-au-Prince, 2t Fdvrier 1916.

TI.MOTHEE PARET.








IIE\ E DE LA IA6UI:


BIBLOGRAPHIE


The Haitian Revolution. F. G. STE\VAnb.
M. F. G. Steward a dte aum6nier dans l'armee americaine. II est
maintenant professeur d'histoire h Wilherforce University. II a vo-
yag en Haiti et it a eu auparavant des relations avec beaucoup
d'afro-ambricains qui ont vdcu dans notre pays. II1 pa'alt avoir
beaucoup lu Ics productions des auteurs haitiens et it cite Hanni-
bal Price, J. N, Ldger, A. Firmin, Benito Sylvain, Ardouin, Madiou.
D'autre part il a lu Schw1cher, Spencer St-John, etc.
L'auteuretudie la periode qui s'6tend do 1789 180L. 11 fait d'abord
le tableau de I'ktat d3 la colonio de St-Domaingae a la veille do la
Revolution: le Nord est en pleino prosperity. C'est la que les blancs
sont le plus nombreux. C'est la aussi que les affranchis sont une
infime minority.
II y a done contact direct entire maltres et esclaves. Aussi les es-
claves du Nord sont-ils mieux dressds, plus ,'ultives si j'ose dire.
Dans I'Ouest et dans le Sud au contraire les affranchis sont pros-
que aussi nombreux que les colons. IUs forment une classes inter-
mndiaire tres important.
Ainsi s'explique qu'h l'origine les deux movements r6volution-
naires n'eurent aucune relation entire eux : celui des esclaves du
Nord combattant pour leur liberty et celui des affranchis du Sud
et de 1'Ouest luttant pour obtenir les droits du citoyen franqais.
L'auteur soutient cette opinion que la revolte des esclaves dans
le Nord a 6td des l'abord prepare par Toussaint Louverture don't
Biassou et Jn-Francois n'ont dte que do simples auxiliaires. 11 dove-
loppe avec beaucoup de clart6 etde concision la vie etle r61edeTous-
saint-Louverture, lalutte centre Rligaud, la champagne centre les
Anglais, I'exp6dition de Leclerc, et la deportation de Toussaint.
Puis il montre le role pr6ponderant de Dessalines dans la guerre
de I'Independance. II nous laisse soupqonner que Dessalines seul
a bien eu la pensde do rendre son pays vraimont indbpondant ot
que pour cela il s'est d6barrassd do bonne houre do tous los ri-
vaux qui auraient pu contrecarrer sOs desseins.










DE TA .IEINESSE IIATTIENNE


L'ouvrage se termine par un rapide expos des destinies ult6-
rieures de la R6publique Noire.
C'est un ouvrage a lire. Souhaitons qu'on en donne one addition
franchise.
Les vertus militaires des haYtiens, le caractere unique de la Re-
volution haYtienne, sa signification et ses consequences dans I'his-
toire americaine sont magnifiquement mis en relief dans un style
simple et attrayant.
La simplicity du style charme d'autant mieuxque ]a prdfaceavait
I'allure du style un peu pompeux de ceux qui se nourrissent quo-
tidiennement de la lecture de ]a vieille edition anglaise de la Bible.
Il y a sans doute des mises au point h faire.
Mais l'ouvrage serait profitable mhme aux 6co!es par sa gran-
de clart6 et par la rigueur de son plan. Ajoutez a cela l'interkt que
lui donne une foule d'entrefilets de journaux arnmricains de 1'dpo-
que et des documents inddits.







\^'I





I. (










PREMI~RK ANN~E NUM~RO 8 20 SEPTEMBRE 1916


.4::


<<1 REVUE t
DE

LA LIGUE
DE LA


JEUNESSE


HAITIENNE
PARAISSANT LE 20 DE CHAQUE MOIS

ADMINISTRATION REDACTION
1' 5, rue du Centre, 15





PORT-AU-PRINCE
iMtRUIMERIE DE L'ABEILLE, 4, RUE DU FORT-PER


20 SEPTEMBRE 1916


NUMtRO 8 .


PREMIERE ANNAE









Pour toutes communications, s'adresser au Bureau du COmite,
125, rue du Centre, Port-au-Prince.


:S C)1TUkf=


I Bulletin de la ligue de lajeunesse li
II Le Clerge en Haiti
III Gens d'autrefois ct Vieux sou-
venirs. (Correspondance Ine'-
dite de Boyer.) P. El
IV Mademolseile
V Poesies Sonnet Inddit
( Desesperance
VI Histoire diplomatique d'Halti
VII Le mal de notre Siecle
IIIl Le Patrimoine social. 20 prix du
concours de la Ligue
IX La Soiree thidatrale Goldmann
X Chronique


altienne
PAUL BAR.ION


UG. DE LESPINASSE
LUON LALEAU
OSWALD DURAND
CARL WOLFF
ABEL N. LEGER
D' C. PRESSOIR

W. WALTER
SPECTATEUR
ALCESTE


41,onUnem~ent" :


TRois MI
SIX MOS.-.--.-.--__ -


3 GOURDES

10 -


LE NUMERO: UNE GOURDE




Pour les annonces, s'adresserau Bureau du Comite, IJ&5, rue du
Centre ou I Tmprimerie de I'Abeille, 4, rue du Fort Per.


I


I









REVUE

Q 13 ] E L. I^. ILZI 3r TJ iE;

DE LA


SJEUNESSE HAITIENNE
OQ i
^^^ ^^^ ^^-*.-- *g. gg^


VOLUME II.


SEPTEMBRE 196l


N, 8.


BULLETIN DE LA LIGUE
DE LA JEUNESSF; HAITIENNE


L'Association mtant en vacance depuis le mois de Juillet,
il n'y a pas actuellement de rapports prkts p, ur la publica-
tion. Les travaux reprendront a la rentr6e qui se fera dans la
premiere quinzaine d'Octobre.
Le comite6 tudie attentivement les questions qui devront
Atre soumises a I'examen de l'Assembl&e. et qui compren-
dront les articles de la Constitution que l'on so propose de
reviser.


Depuis la creation do la Ligue de la Jounesse HaYtienne, en
Novembre 1915, jusqu'aujourd'lui les pro'),rs rialisds par
la SociWte ont 6t6 constants. Independamment des Membres
de la Soci6tl-Mre de Port-au-Prince, don't le nombre s'ele-
Ve A soixante-cinq, auxquels il faut ajouter une cinquantaino







HEVUE DE LA AIGUE


de Membres Honoraires, la Ligue possede des filiales dans
les \illes suivanles: Cap-Haitien, Gonalves, Petite Rivibre de
I'Artibonite, Petit Goave et Grand-G)ave, Mirebalais, Jrdmie
et Aquin.
D'apres les rapports reQus le Comit6 a bon espoir d'avoir
tr's prochainement des Filiales A Port-de-Paix, A Jacmel et
a Miragnane.
En tout, la Ligue compete environ 400 Membres actifs et
Honcraires.








DE LA JEUNESSE HAITIENNE


LE CLERGY EN HAITI



Sous le fouet des malheurs, la necessite6 de s'imposer ure dis-
cipline chose trop longtemps meconnue cliez nous a fini par'
se fire sentir. Elle s'est manifestee par le grand nombre d'asso-
ciations qui se forment un peu partout ayant pour programme de
developper les facult6s intellectuelles et morales de leurs membres.
Nous n'en disconvenons pas; toutes ces associations prdsentent
un aspect imprecis qui definit mal et leur but et leurs moyons d'ac-
tion. Toutefois nous ne pouvons pas nous rallier au sentiment
d'un journalist qui voit dans cette piussNo vers I'union un mal
quiaurait pour r6sultat de favoriser un penchant vers le dillettan-
tisme, ou pour mieux 6tablir la pensee de l'Evolution, vers la pa-
resse.
Certes, non; toutes ces petites soci6tds sont filles des angois-,es
du moment. La jeunesse actuelle, A quelque classes qu'elle appar-
tienne, sent bien que quelque chose lui dchappe; lors donc que,
pouss6e par l'instinct, elle s'attache A la littdrature, elle Ie fait com-
me le naufrag6 qui s'accroche A sa planche de salut, avec l'espoir
qu'elle perp6tue, par ces exercises intellectuals, les traditions de
1'Ame national, -la seulechose qu'il soit peut -tre possible de sau-
ver. Aussi, loin de la poursuivre de notre ironic, nous devons la
souteniret rechercher les moyens pratiquesde faire que cette Ame
haitienne reste intacte,
s**
La science social peut nous fournir bien des moyens d'arriver
A ce but: l'initiative personnelle, I'attachement fldele aux tradi-
tions sont des conditions essentielles pour la sauvegarde de notre
langue et de notre culture. Mais nous croyons fermement qu'au-
dessus de tout cela nous devons surtout nous rapprocher du cler-
g6 et lui demander de mettre A profit pour I'am4lioration du PIu-
ple haitien, I'influence qu'A travers l'histoire il a toujours exr" (',
sur les populations.
Et cette influence qui s'est manifest6e au milieu de toutes les vi,









REVUE DE LA LIGUE


cissitudes du monde a fait que l'enseignoment religieux, e'est-la-di-
re celii profeswe par los membres du Clerge. a Wt, des la plus hau-
te antiquity a la I)bse de touted education populaire. Le role impor-
tant que cot enseignem,,nt a joue au XM\yen Age et dans les temps
modernos a prsi.std, malgr' bin does assauts, daas Ihistoire con-
temporaine, aussi il est impossible de nior que sos racines sopt
profondes, jamais decruites, toujours viva ces dans toes les mi-
lieux.
. En France surtout, le soin do ddgrossir i'Ame de l'enfant a tou-
jours td6 conrfi aux ecclesiastiques; aussi lorsque les d ctrines
dissidents commoncerent a faire sontir lour intlucnet et que le
materialisme eut conIu l'ambition do supplanter le spiritualisme
on a (to tout droit a l'ecole et on a arrach6 de son bane l'humble
f' re de l'lnstruction Chretienne.
Dans tous les essais de colonisation qui fLirent faits durant le
sieclo passe, en Arrique surtout, apres que la diplomatic ot les ar-
mes eurent conquis la terre, c'est : la Mission qu'incombait le soin
de projeter dans l'Ame de ces populations incultes les premieres
Incurs de la civilisation. Bien plus la mission fort souvent a ou-
vort la route i la colonisation. Elle a ktd un moyen d'expansion
colonial. Aussi est-elle incontestable l'influence considerable que
pouvent avoir sur le people, ceux-la qui donnont cet enseignement.
Etant en rapport direct avec les Ames ils sont leurs conducteurs
aux heuros de crises et c'ost uno v6rite hiistorique que dans les gran-
dos conflagrations, lo people s'est toujours attachl0e a son clergy.
Lorsque nous constatons I'ascondant quo lo pr6tre exerce Sur sOS
admini.-teds, nous devons nous rendre compte des services 6mi-
nents qu'il peut nous rendre dans notre ceavro do preservation so-
ciale, si nous lui confions la mission de propager I'instruction dans
la nmasse. La c.-ose du rest sera absolument I'acile; car l'l66ment
religiux on llaiti, quli se compose du Clergi soculier, dos Pere-o du
Saint Esprit, dos r des l'Ilistr'ctia Clirdtienneet deosreligieuses
dos deux C ngreggation-, est recrutd uniqiremrnt parmi les popula-
tions frauii.ses; ce qui fait que celui qui laisse la terra natale et
qui vient sur nos rives exercar son ministtro, apporte daus sa pa-
trie d'election le peo'fectionnom nt do sa langue et les forces mora-
les qui sont la la base do son educ.tiij. Sl done, en 'et-it actual des
chose nous nous convainquons une fois pour toutes qu'il est plus
que temps que nous lancions la masse du people dans une vole
d'amelioration, ii est toit natural que n )s premiers regards, au
double point do vue do la lanigur et d(;s in m rs, so portent sur le
clergy. Et ce renouveau do sympathie qui nous poussera vers lui
puisera a raison d'6tre dans Ia crainto instinctive qui nous porte;








DE LA JEUNESSE IIAITIENNE


A nous garer dosessais-je ne dis pas d'unc 6ducation--mais d'une
maniere do faire qui n'aurait d'autre but et d'autre r6sultat que
d'aneantir le peu de caractere personnel qeo nous avoas re&ssi a
acquerir. Le temperament americain et su'tout avec le proc'd
par lesquelson tente denousl'inculquer, nius cond lira a coup sur
a une regression; car 1'dgolsme en affaire qui a sa synthlse daus le
trust et le fosse qui spare, daus I'esprit am'ricain, le n6gre da
blanc, sont deux causes principals qui n3 permnAttrout jamais a
I'haitien negre et depouriu de capitaux de tenter aucune am lio!'a-
tion mat'riolle. Et si au surplus nous lais-ons ab lir n )tro lang 1i
et notre culture groco-latine, no-is somm n's aus4i condamnais A ne
plus pouvoi" attire attention par les productions intellectu3ile-
qui quoi qu'en pensent noi d6t-acteurs et pari'm eux, des hai-
tiens interesses devraient 6troe te mtitf d'un mnillour sort.
D'ailleurs avant mTime la perpdtration des faits qui justifient cet-
te maniere do voir, on avait toat6 d'ari-'er le fort c')u-ant d. lal-
cisation Je l'eiseignement primmire. Monsieur Tertulliea Guilbaud
qui avait ddploye do grands efforts pour organiser un personnel
laique A la hauteur do sa tackle, avait da abandonner le Ministere
de l'Instruction publique devant la tendance de Monsieur Michel-
Oreste a career des dcoles presbyterales.
Pour notre part, nous ne pouvons nous empecher d'exprimer
notre regret de voir que co project n'ait pas requ une com-
pl6te execution, car lorsqu'on considere leo services considd-
rables rendus par cet onseign'imnt eccl6siastique dans les autres
degres do l'enseignemnt public, on est en droit d'espiror que bien
organisoes, comes ecolos presbyt6rales oussent r6alis6des progress im-
menses dans la masse, d'autant plus quele jeune paysan aurait vu
s'ouvrir, en meme temps que son intelligence, son cemur aux beau-
tes de la civilisation. On aurait certainoment tort de douter do la
ndcessite do cet enseignoment deldesiastiquo.



A 1'heure actuello, pour notre propre sauvegarde, nous sornmms
obliges de faire appeld des forces independantes des contingencies
du terroir, et cela A cause do la grande mobility pour no pas di-
re de l'absence total de direction dans les affairs publiqu ls,
mobility, qui a cause des fissures qu'elle occasionne, laisso des
overtures A tous los elements de dislocation qui auront pour but
de rabaisser notre niveau intollectuel. Or, c'ost la seule chose qu'il
nous soit possible de sauver int0gralement al'heure actuelle et qui
nous poe:mettra de sauver notre nationality, notre p)ersonnalit6 in.
tellectuelle et do plus, c'est par ello soule quo nous pourrous con-









REVUJE DiE LA LIGUE


server peut-etre cette fiert6 traditionnelle qui nous caracterise.
Aussi convient-il de nous accrocher comme des desesp6res & cette
instruction publique et de ne jamais permettre qu'aucune innova-
tion vienne changer ddsavantageusement pour nous, sa direc-
tion.
D6jA les premiers coups de cognec ont Wte ports A l'enseigne-
ment secondaire: les measures dites r6volutionnaires qui sont au-
jourd'hui en honneur pour la sauvetage d'Haiti, ne l'ont pas 6par-
gn6e. Nous ignorons quel sera son sort. Mais ce qu'il y a de cer-
tain, c'est quo quelles que soient les douloureuses surprises que
P'avenir nous reserve sur ce point, nous trouveronstoujours un
refuge dans 1'enseignement eccl6siastique.
II est peut-etre p6nible d'etre oblige do constater que dans ces
heures de crise nous ne trouvons pas en nous-memes les 61ments
de lutte ncessaires A notre preservation. Le mal provient juste-
menl de ce que l'enseignement public A travers notre histoire
n'a pas eu ce caractere sacerdotal qu'il revetdans les autres Pays.
Le recrutement du personnel de cet enseignement a toujours dtd
fait au gr6 du favoritisme. Comme toutes les autres Institutions
haltiennes, trop souvent, il a servi de moyen de gouvernement.
11 s'ensuit done que la carriere professorale n'a pas dt6 6tablie
sur des bases solides: ce qui a emp6ch6 l'Instruction populaire de
porter des fruits appreciables.
Actuellement encore, les divisions politiques sont trop fertiles
dans notre milieu pour qu'aucune chaire d'enseignement, A part
quelques exceptions honorables, ne soit pas la recompense W'une
opinion. Aussi convient-il et Dieu veuille que l'on en saisisse la
n6cessit6, d'organiser un personnel d'enseignement formant un
agregat solid, capable do remonter tons les courants hostiles,
ayant le sentiment du devoir. Et nous n'wprouvons aucune gene a
l'avouer: un personnel arm6 de cette force morale, ne se trouvera
pas facilement dans notre milieu oi l'on voit des capitulations de-
puis les plus grands jusqu'aux tres petits. Ce personnel d'ensei-
gnement ne so recrutera que parmi le clergy. Lui seul, peut avoir
en ce moment, s'il le veut, une inddpendance de conscience qui lui
permette de remplir sa mission.
Pour rendre justice A notre fagon de voir, il faut que l'on soit
comme nous, convaincus que notre instruction A base do culture
grcco-latine, circonstance qui a imprim. un scoau personnel A no-
tre Ame, est menace d'un effrondement total. On s'expliquera









DL LA JEIJNESSE k1AFI'iNNE


ainsi notre insistan e a chercher secours la oai nous sommos sC'i 4
de trouver la meme langue, pour l'intelligence, et une mo-ale qui
a resistd A toutes les attaques.
Mais on nous ohjectera et m-a Dieu! cette crainto a t ex-
prim6e devant nous par l'un des hiommes les plus 6minent- d)
notre Pays que le clergy tel qu'il est constitus est c )m )'-
d'hommes qui conservent en eux le sontinmat d3s intdhr6ts de la
MWre-patrie, et que ce sentiment en djpit des habitudes, ot d2s af-
fections qui peuvent les lier A nous so manitestora toujours dans
une direction utile a cette patrie, qu'ils n'ont pas cess6 de ch6rir.
C'est une constatation douloureuse mais vraio. Tandis que l'Alle-
magne catholique, I'Autriclie, la Blgique, la France, et plus pros
de nous la Dominicanie, voient leurspr6tr3s vivre leurs souftran-
ces et se dresser pour elles, au nom d I'lhumTanitO, n )u voyons
nous autres, un clerg. 6mu sarermnlt. mais impossible, en appa-
rence, assister froidement A tous nos malheurs.
Cependant d3ux ans deja paisss, oublieux dj nos interrts, n'd-
coutant que la voix du cne ir nous nou, som.nfs unis h lui pour
accompagner de nos chants d'esperance ceux la qui partaient pour
la grande guerre. Et lorsqu'est arrive notre jour d'dpreuves nous
n'avons recueilli qu'une inditfironce profo-de, indiff-rence moti-
vde par lo soin que.l'on mAttait A no pas froisser la susceptibility
des tr6s grands pays passant po ir neutres. Eh bien, les nations qui
voioent leurs pr6tres so soulever A l'iastar des moines d'Espagne,
pour faire entendre la parole d'esperance et de vengeance sont
cells qui tirent leurs pasteurs de leur sein. Nous, nous n'avons
pas un clergy national. C-est la peut-6tre notre mallieur. Aussi
nous ne devons pas espircr ce maximum de bienfait. Du reste,
c'est de cet attachement, au sol, de cet honneur patrioti'lue don't
nous avons justement besoin et 1'exemple que nous ont done don-
n6 ces h-mmes et ces femmes exil~s parni nous, ne doit-il pas
nous sufflre come preuve que la Patrie n'est pas uniquement le
Pouvoir qui nous procure nos jouissances en d6pit des hontes et
des humiliations.


Si on ces circonstances presents nous avons interet A nous rap-
procher de notreclergd, il va sans dire cependant que le clergy
lui-meme a un inte6,-t supkrieur a noui donner son as distance Du
reate le Vatican l'a certainement compris. Le nouvel oldre de cho-









REVUE DLE LA LIGUE


ses qui dorcnavant doit dirigerles destindes d'Ilaiti s'dtait a peine
dessin6 que Monseigneur Cherubini prosentait des lettres l'accr&-
ditant come lgat apostolique a Monsieur le President de la Re-
publique.
Cotte mission diplomatique dtait absolument inattendue et no
s'explique, a coup str, que par la crainte qu'a du inspirer A Sa
Saintet6, l'id6o de voir un pays catholique mlnace de sortir du gi-
ron de l'Eglise. Monseigneur Chlrubini Otait ,i peino a Port au-
Prince que le Vatican olevait son rang diplomatique en le nom-
mant'Nonce, pour couper probablement court a certaines intri-
gues, lesquelles tendaioata priver l'Envoye du Saint Siege des prdro
gatives qui avaient fait de Monseigneur Tonti le personnage le plus
en vue du Corps diplomatiqno d'alors. 'routes cos circonstances
prouvent assez qua le Vatican est dmu do la mauvaiso situation fu-
ture de l'Eglise d'Haiti.
Cetto crainte du rest n'est pas sans fondement. L'Egliso d'llaiti
djai avant la guerre europoenne 6tait menacee d'une rise qui
s'annoncait plus imminent de jour on jour. Bien que toutes les
communes do la Riepublique fussent pourvues a cette epoque d'un
cure au moins, on constatait cependant que les 6vangelistes de l'E-
glise reformeo gagnaient sensiblement un terrain quo ne lui dispu-
taient pas avoc assez d'acharnement les servants des chapelles de
nos campagnes.
La plupart des communes du Nord et du Nord do I'Artibonite
sont maintenant gagnkes au Protestantisme ; los hauteurs de Leo-
gane ot do Jaemol no reconnaissent plus le cure, et Pdtion-Ville et
ses environs sont l'objet d'uno evangulisation Wesleyenne a ou-
trance qui no laisso aucun doute sur les visees des Missionnaires
protestants.
La raison en est que le Missionnaire protestant camp son deo-
le li oft il peut. La Bible qu'il expliquie est lue par ses auliteurs.
II ne reclierche aucun contract avec 1'ltat pour enscigner. La reli-
gion catholiiqe triomphe au contraire dans los grands bourgs et
dans les villes de la c6te pour la mume raison, parce que ses Mi-
nistre,- on grande parties exercent le professorat. A part les qua-
tre ou cinq lycees de la Republique, fonctionnant souvent au petit
bonheur, I'eiteignement superieur est uniquement aux mains des
congreganistes. L'enoeignement laYque soutient pout-6tre la con-
currence qiliand il s'agit do l'instruction des homrnms; mats l'6du-
cation de la jcunei lillo h:a itienuo est p)-osqt'entioremtent confide








DiE LA JEUNESSE IIAITIENINE


aux religieuses des deux congregations qui vivent parmi nous. En
some influence du catholicisme en Haiti bion que disputee dans
les proportions que nous venons d'indiquer, occupe encore cer-
taines positions qui lui permettent de no pas regarder l'avenir
avec trop de scepticisme. Mais voila que la guerre europ6enne en
clairsemant cons'ddrablement los rangs des missionnaires remains
rend de plus on plus delicate la situation du haut clergy : Et cet-
te situation A notre avis devient absolument critique par ce que
l'on est convenu d'appeler la crise haitionne. Do fait la religion ca-
tholique estmenac6o de p3~dro son privilege de religion d'Etat.
Bien des signs nous le font craindre: les pr6tres ne sont plus en-
toures des mimes protections, ne jouissent plus des memes fa-
veurs. Le eulte public ne revet plus !o caractire grandiose d'hier.
Dans le milieu haitien ceo st lA dos oelonn'ts d'appreciation esti.
mables qui permettent do conclude avec beaucoup de chancesd'etre
dans le vrai que les beaux jours du catlolicisme en Haiti sont
comptes.
Pourtant il n-y a pas lieu dis lpx'wer. D ins la lutto que les
Haitiens devront entreprendre pour coaserver lour culture latine,
le clergy n'a qu'a se mettre bravemn t de son c6t et so lancer
dans la m6leo. Naturelloment Une telle attitude demand un redou-
blement do sacrifices ot do dvuvoum nt; nmais lorsqu'il s'agit de
sauyer utne Eglise, je ne crois pas qu'il y ait de sacrifices au-dessus
du courage d'un pr6tre.


Tout poeto done a, croire que l'onvoi d'un Nonce a Port-au-Prince
ne peut avoir d'autre bat quo de roeserrer davantage les liens qui
unissent Haiti au Vatican. Si tell est bien la mission de Monsei-
gneur Chdrubini, 1'e6rinent prelat pout probablement obtenir quel-
ques success purement diplomatiqu s, mais qu'il ne so borce pas
d'illusions. Les conventions qu'il pourrait signer, n'auront aucune
portie, si le clergy reform, rcrut6 parmi los hommnas de la trem-
pe de Monseign ur Leroy, nj sent pas bien persuades qu'ils ne
conserveront une Eglise a la c itliciti, que s'ilssortent victorieux
de la lutte morale qu'ils auroat a livrer d la religion des Affaires.
Trs certainement dans los investigations qu'il no doit pas man-
quer de faire sur IIifti, le N nce a d i ddja entendre bien des ru-
meursgrondantos autour du clorg4. N )us n,)us on voudrions d'6tre
ici l'cliho d'aucune affirnation oisouse, mais lorsqu'on consider
quedepuis.tant6tun an nous vivons los coses los plus surpre-
nantes, los plus incroyables, nous avons bien le droit do nous
omouvoir quand nous pressentuns que de grades conces-









REVUE DE LA LIGUE


sions peuvent 6tre la rangon dos coups d'etat, toujours a
prevoir. En definitive, et nous sommes bimn sars, que le Nonce du
Saint-Siege en sera bien persuade, Haiti nc sera une fille de l'Egli-
se que si le clergy use de son influence auprbs des masses pour
lui conserver son Ame latine. II est done utile d'attirer attention
de i'Envoy6 du Saint Siege sur l'urgente necessity de reformer so-
lidementle Clerg6 en Haiti. Da reste, deja les che's de l'Eglise
d'Haiti se sont emus de 1'indifflrence officielle envers leuw cu'te.
II y a peu de jour; l'Archev6 [ue de Caba;-sa, dans une lettre pas-
torale au sujet des marchds du dimanchle, se plaignait de la tole-
rance de I'autorit6. II so plaindra encore loagtemps tres c3rtaine-
ment, si franchement it croit q,'aucune aide no lui viendra du
c6t6 ofi il s'dtonne de ne pas la trouver. L'effort personnel, l'ac-
tion persuasive, le d6vouement et I'abnigation d)5 p76tres sont
les'seuls moteurs -1 mettre en m-umement pjur obtenir du people
l'observance des prescriptions canoniques. Li r6forme du Clerge,
d'un clergy A l'instar de ce. vaillants champions de la civilisation
que Monseigneur Leroy dirigeait en Atrique, voila le salut du catho-
licisme pn Haiti. Pour notre part, nous suivr;ons avec int6ret l'ceu-
vre de Monseigneur Chirubini, car nous avons la form conviction
qu'un bon clerg6 ne pout que maintenir les aspirations de l'Ame
haitienne : ce sera au moins cela, sauve du naufrage.

PAUL BARJON.







*-..









DE LA JEUNESSE HAITILNNE


GKE1TNS d'A.UTJI3EFOIS

ET

VIEUX SOUVENIRS


(Co;respondance inddile de Boyer )

A Monsieur Charles Dupuy.
L'histoire est la qui donne A l'homme illustre son rang et
sa place dans ses annales. Ceux qui furent grands ou puis-
sants, qui disposrent du pouvoir selon leurs reves et leurs
caprices en surgissant subitement de la foule anonyme des
hommes, sont jugds par la pcsterit6 qui laisse A leurs figu-
res une empreinte ddflnitive.
Les chefs d'6tat d6tenteurs de la puissance sont entourds,
plus notre 6poque s'dloigne de la leur, d'une aur6ole, d'un
prestige allant en grandissant qui font regretter parfois aux
generations qui viennent le bonheur souvent illusoire du bon
vieux temps.
'Les directeurs de people n'ont pas dte seulement ce qu'ils
sont rests. Cornme nous, ilsont v6cu humainement, possWde
des families qui furent peut 6tre leur seule consolation et des
enfants leur supreme espoir. Ils ont aim6 de toute leur Ame,
souflert do tout leur cour et nul ne connaitra sans doute
leurs joies secretes et leurs mallicurs intimes.
II serait intdressant de les voir dans leur intimit6 et de
connaltre pour a'nsi dire les dessous de l'histoire. Ils per-
draienta coup scr beaucoup de leur majesty et meme de leur
prestige puisqu'ils ne seraient plus que semblables a nous-
memes. Nous verrions avec 6tonnement les vices, les basses-
ses et les vertus quisontde toute epoque conduisant la pau-
vre nature humaine, incomplete et fragile.
C'est ce que je voudrais fair pour le President Boyer qui
fut grand malgre 25 ans de rigne. Le lecteur le suivra depuis
1819, dans son intimit6 jusqu'ft sa mort: dans sa puissance









REVUE DE LA LiGUE


comme d'ans son exil. Le caractre de l'hotimme so montrera
sous son vrai jour, et l'on verra que le successeur de Potion
n'dtait pas l'ogre qui fut parfois d6peint, et qu'il 6tait pour
son epoque un esprit avance.
Les lettres qui suivent, presque toutes autographed, snt
des papers de famille. Rmcueillies par los enfants et les pe-
tits-enfants de leurs auteurs, elles eclairent d'une clart6 nou-
velle les figures de Jean-Pierre Boyer et de Joutte Lachenais.
Les premieres, ecrites dans la splendeur du Chef d'Etat sont
pleines d'abandon et de tendresse: c'est le cadre restraint du
chez soi et des families. Dans les dernieres, par contre, le
style devient correct et s6v6re. Les personnages ont chan-
g6, se surveillant d'avantage sur la torre ktran:gire. D ux ou
trois de ces souvenirs intimes ont 6t6 publids il y a quelques
annies; je continue un travail d6ja com nenc6. En livrant
au public ces pages ignores, je ne fais pas come on serait,
tent6 de le croire une wuvre d'6rudition, et pour cause; je ne
serai simplement pour le lecteur et je m'en excuse qu'un
accompagnateur effac6 et un cic6rone peu loquace.
I
Le lendemain de la mort de Pdtion, Boyer 6tait nomm6
president A vie par le Sinat, le 30 Mars 1818. DL'ux d6parte-
ments alors formaientla R1publique qui luttait de son mieux
contre l'imp6rialisme de Christophe. Goman avec ses bands
continuaient de tourmenter les populations dans le Sud : aus-
si des le printemps de 1819 une expedition s'6tait rendue dans
la Grand'Anse pour disperser les rebelles. II fallut pros d'une
ann6e pour r6tablir la pai. dans cos regions d6vastees. C'est
dans une tournde d'inspection dans l'arrondissement de Jac-
mel, de retour dans le d6partement de I'Ouest et avant son
entree A Port-au Prince, que le President d'Haiti ayant hate
d'avoir des nouvelles de sa famille inauguro sa correspondan-
ce avec sa bien aimne Joutte. ,
Jacmel, i" Ddcembre 18 19.
Depuis mon depart, ma bien aimie commr'e, je n'ai pas casse
de penser a vous et A vos enfants. Hersilie (1) particuli-rement,
(1) IIersilie PNtion, fille posthume de Pdtion et qui fut plus tard Madame
Coquiere








DE LA JEUNESSE HAITIENNE


Hersilie que j'idolatre est sans cesse dans mon cceur. Que j'aime
cette enfant Soignez la, caressez la pour moi,je vous en prie.
Je dois partir pour Marigot veadredi matin. Je voudrais avoir
dejA fait cette tournie pour otre A mime de retourner pros de vous.
Je m'ennuie djja ici et je sens plus que jamais qu'il n'y a que le
devoir qui peut me retenir 6loign6 des personnel qui font le char-
me de ma vie.
Conservez votre sand, vous savez combien elle m'int6resse.
Embrassez Fine (1) et Celie (2) pour lesquelles vous connais-
sez toute ma tendrosse et dites leur de toujours songer A leur edu-
cation, que la douceur, la vertu, les principles de morale doivent
former la base do cette education et que ce nest qu'en observant
ces principles que l'on acquiert les droits A l'estime et a la consi-
d6ration des honnctes gens. Dites leur enfin que mon attachment
pour elles m'oblige de leur conseiller sans cesse de suivre la vraie
route qui conduit au bonheur.
Quant A vous, qu'ai-je A dire de plus que tout ce que vous savez
deji de ma vive affection ? Mes sentiments sont connus, ils sont
invariables. Encore une fois faites mille tendres caresses A ma
chore petite Hersilie en attendant que je puisse moi-memo les
lui prodiguer.
Recevez celles que je vous fais du profound de moa Ame et croyez
a la sincerity de votre mailleur et affectionna ami,

BOYER.

P, S. Faites en sorte afin que la voiture aille m'attendre Diman-
che surl'habitation Brache.
Apr s que Jean Pierre cut caligraphi6 cette missive pleine
de bons conseils, renouveld ses declarations d'amoureux tran-
si et donn6 des ordres, it dcrivait le lendemain a sa nice
Antoinette Moulart. qui devint plus tard la femme da Thomas
Madiou, quelques mots affectueux pour s'informer de 1'6tat
de la fllle de Bone Bayer, seur ain6e du Pr6sident.

Jacmel, 2 Decembre 1819.
Je fais des vceux, ma chore Antoinette, pour le parfait rdtablisse-
ment de ta santO. Depuis mon depart du Port-au-Prince je suis tou-

(1) Fine Laraque qui 6pousait en 1820 Pierre Faubert et qui fit tant parler
d'ells en son temps.
(2) Ctlie PWtion, fille (I'Alexandre POtion (1805-1825.,








BEVUE DE LA I.GUE


jours inquiet de saveir que je t'ai laiss6e avec la filvre. Je t'engage
de te d6cider encore une fois A prendre du quina, afin d'en ktre
guerie et de t'empicher de t'affaiblir d'avantage.
Tu connais ma chore niece. t3ut mon attachment pour toi, aussi
n'hUsite pas a suivre mes conseils. J3 sais persuaded d'avance que
tu les suivras et j'espere que tu t'en trouveras bien.
'Je ne tarderai pas h retourner pros de la famille, mais en atten-
dant, j'aurais Wtd enchant6 de recevoir de tes nouvelles.
Embrasse ta mere et toute la famille pour mol. Fais mes cares-
ses a Azdma (1) et reois celles que je te fais du plus profound de
mon c(eur.
Ton affectionn6 oncle.
BOYER.


Dix mois d peine s'6taient dcoulds depuis la pacification
du Sud et le voyage presidential que de graves dv6nements
se deroulaient dans le pays. L'omnipotent Christophe, assis-
tait le 15 Aoft 1820 a la messe dans 1'dglise de Limonade
quand il fut frapp6 sur son tr6ne d'une attaque de paralysie.
C'6tait un coup de tonnerredans un ciel serein ; le roi and-
anti 6tait ramenc dans son Palais de Sans-Souci.
Les populations lasses du joug du monarque s'agitaient f6-
brilement. Saint-Marc, le 2 Octobre, se r6clamait de la Repu-
blique et le 6 du m6me mois, le g6ndral Richard gouverneur
militaire du Cap se mettait a la t6te de l'insurrection dans la
Capitaledu roi Henri ; Boyer sans coup ferir faisait occuper
Saint-Marc et rentrait dans la ville le 16 Octobre 1820. (2)
Sit6t install dans sa nouvelle conquete il cominuniquait ses
impressions a Joutte.

Saint-Marc, IN Octobre 1 820 Ad I du sour.
Je ne puis t'exprimer, ma chlre Joutte, les (3) . ...... j'dtais
hier, il est vrai amplement d6dommag- par les t6moignages d'af-
fection que le people me prodigua, mais je sens que mes forces
m'ahandonneraient deja si l'amour de ma patrie n'enflammait de

(1) Azdma Boyer, spouse Charles Bazelais. Elle etait la fille unique du Pr&-
sident Boyer.
(2 Voir Beaubrun Ardouin. Histoire d'Haiti, tome 8, page 469.
(3) Le pointill indique les parties du texte rongdes par le temps.








DE LA JEUNESSE HAITIENNE


plus en plus mon z613. Te peindre ce qui se passe ici est une chose
impossible. Represente-toi une population ......... . .. par la
plus horrible tyrannic rendue tout a coup A la joie et au bonheur,
tu auras encore une faible idWe des scenes attendrissantes don't je
suis t6moin. Mon impatience est a son comble; dejA je voudrals
6tro au Cap. J'ai pass mes . . . . . . . . . ..
............................ ................. ................ t .........
et queje suis moi-meme dans l'espoir d'etre en route, demain ma-
tin.
J'ai recu ce !mratin quatre d6putds du Cap (1) que je viens d'exp6-
dier avec quatre de mes aides de camp (2). L'intention des chefs do
cette parties de (de P'lle) est d'etre allies avec nous, mais d'avoir
un gouvernement s6par6. Comprends-tu . . . ..

quo je vais ddjoude ferait A . . . . . . . .. du mal A'il
6tait realis6. Je ne perds done pas de temps, je brave tout et mar-
che en avant. Sois tranquille il n'y aura rien de fAcheux.
J'ai dprouv6 le plus doux bonheur en recevant ce martin des
lettres d'Hersilie, d'Azdma et enfln do tous mas chers enfants. Dis
leur queje n'ai pis le temps de leur 6crire, mais quo je les porte
dans mon coeur. Embrasse les pour moi et toute la famille, Hersi-
lie ma fille bien aimde est sans cesse . . . . . . ... .
Adieu ma Joutte aimbe, je t'aime .. . . .. et t'embrasse de
mome.
Tout A toi.

BOYER
P. S. Dis h Antoinette, Az6ma, Fine et Celie de m'ecri,'e souvent,
c'estle plus grand plaisir qu'elles pourront me faire.

B.
Christophe se sentant perdu et voulant tenter une supreme
reaction centre son rmal s'ktait fait tremper dans un bain
d'alcool et de piment. La medication avait sembl6 r6ussir;
le roi avait meme recouvr6 1'exercice de ses membres quand

(1) Les dmissaires du Cap 6taient les colonels J. J. Adonis, Edmond Mi-
chaud et le citoyen Constant Saul. Le nom du quatribne est inconnu.
B Ardouin- li.stoire d'Ilaiti Tome 8, page 471.
(2) La delegation pr)sidentielle comprenait les colonels Ulysse, Saladin,
Souffrant et Backer.
R. Ardouin- Ihstoire d('Haiti- Tomiu 8, page 475.









REVUE DE LA LIGUE


debout sur le p6ristyle de Sans-Souci, au moment oh it passait
la revue de sa garde qu'il envoyait combattre l'insurrection
du Cap, ils'affaissait a nouveau. La guerre civile grondait au-
tour.de son trone ; alors seulement il comprit son impuissan-
ce definitive. Rameh6 dans sesapprtements et trop orgueil-
leux pour recevoir les outrages de sessujets, il se traversait le
cceur d'une ball de pistolet. Le roi avait cess6 de vivre le 8
Octobre 1820.
Les parties politiques s'agitaien dans le Nord sans trop sa-
voir au just ce qu'ils voulaient. Boyer qui comprenait la gra-
vit6 de la situations portait en flUche sur le Cap-Henri et s'em-
parait de cette ville peu de temps apres 1'exp6dition de Saint-
Mare. La famille est informed de ces circonstances lieureu-
ses sur I'heure meme:
Cap, 26 Octobre I 820, d 10 heures du martin.
Depuis environ deux heures, je suis en possession de cette ville,'
etmAonpremier moment de loisir est consacr6 a m'entretenir avec
toi. Mon Ame est emue a un tel point que les expressions me
manquent pour te donner une idde de ce qui s'est passe A mon en-
tree ici. Les larmes veulent couler de mes yeux en t'Vcrivant ces
lignes. J'ai trop de sensibility pour tout ce que je vois dans cette
memorable 6poque. La providence en me reservant pour diriger
des 6venements si extraordinaire et si heureux semble n'avoir
pas proportionne mes forces au courage don't elle m'a dou6 ; car je
brfile d'ardeur pour servir la patrie, tandis qu'elles semblent s'af-
faiblir. Toute ma gloire est d'avoir surmont6 des difficulties infinies
pour la pacification du Nord, sans avoir a d6plorer qu'une goutte
de sang ait Wet verse. Ah! ma chore Joutte, je croirais avoir ddja
assez vdcu, sije n'avais ma famille que j'aime et qui a besoin de
mes soins.
Asema, Fine, Antoinette, Celie, Coquierine (1) trouveront ici P'ex
pression de I'attachement quej'ai pour elles. J'ai requ leurs let-
tres, dis leur de continue de m'ecrire, elles me front le plus grand
plaisir. Je leur decrirai la prochaine fois des que j'aurai un moment
a moi, embrasse les du plus profound de mon coiur sans oublier tout
le reste de la famille.
Quant a ma bien chere IHersilie qui est toujours pr6sente A mon
esprit, couvre la de baisers pour moi, parole lui de son cher papa et
prends en le plus grand soin.


(1) Coqui~rine Bloyer'; antre scour dui Pr~sirdent B~oyer.









DE IA JEI'jNESSE IIAITIENNE


Sois heurousp, ma chere et bien aim6o compagne, je t'aime ft
t'embrasse de toute mon Ame.
BOYER.

P. S Cette lettre dtant restdo ici jusqu'i ce jour, jo t'envoie ma
proclamation d'hier qui vient d',tre publi6e.
B.

Lettre sublime dans sa simplicity et dans sa tendresse !
Elle est 6loquente tout de meme malgr- son style bizarre.
Les faits qu'elles relatent valent plus qu'une page d'histoire.
L'Ame de Boyer se montre tell qu'elle 6tait: belle et loyale.
La proclamation don't parole le President ne s'est pas retrou-
v6e dans ces vieux papiers de tamille. L'original a disparu
de ces souvenirs. On la rencontre dans Beaubrun Ardouin.
Elle est pleinede simplicity et porte 1'empreinte d'une bont6
paternelle. (1) Trois jours apr6s la prise du Cap, partait un
courier en hate pour Port-au-Prince portant la correspon-
dance officielle. Les instructions de Jean Pierre A Joute cette
fois sont exclusivement d'ordre intime.

Cap, 29 Octobre 18 20
J'expddie pros de toi, ma ch6re Joutte, pour avoir de nouveau
des nouvelles directed de la famille. Ma santd est assex bonne; les
affaires se sont assez ameliories; mais n6anmoins mon c(eur
eprouve le plus grand vide; tu cong;ois que cela est natural lors-
qu'on est eloigne de tout ce que l'on affectionne.
Dugu6 qui est charge Je la pr6sento te livrera doux malles de
linger et d'effets que je t'envoie. II te fera aussi remise do quelques
objets don't la note e4t ci-jointe, parmi lesquels se trouve un pla-
nOtaire. La petite clef include est cello du petit meuble qui le ren-
ferme. Je t'engage de ne pas essayer d'en retire les pieces jusq('i
mon arrivee, car no pouvant les ajuster tu gAteras ce precieux ins-
trument don't nos demoiselles ont besoin.
J'ai 6prouv6 1o plus grand attendrissement en lisant les lettres
d'Azdma. Celles de Fine, Antoinette, Celie et Coquidrino m'ont aus-
si fait 6prouver ;a plus grande emotion. Je te price de les embras-

(1) Beaubrun Ardouin Histoire d'Haiti, Tome 8, pag,-s 388-389.









REVUE DE LA LIGUE


ser tendrement pour moi. Fais t.uj.u'ir-, mille tendres caresses a
ma chlre Hersilie et surtout raise la bien harder.
Tous mes compliments A mes soeurs; embrasse tendrement leurs
entrants et enfin dis mille choses affectuouses A ta mere et au reste
do la famille.
Je suis fatigue l'excis de mes occupations; il me tarde d'etre
de retour a Volant (1) pour me reposor; j'en ai bien besoin je t'as-
sure.
Sois heureuse, ma clhre et bone compagne, compete sur mon af-
fection et prends soin de toi.
Je t'embrasse de toute mon Ame.
BOYER.

P. S N'oublie pas de dire a la bonne Amie que je pense a elle
et que j'esplre lui donner des Otrennes.
Dis h ma filleule Mdzirine que j'ai requ sa lettre avec plaisir:
fais lui des compliments ainsi qu'a sa s nur Antoinette qui m'a
adresse une lettre de reconnaissance pleine de sentiments.
B.

Le mome jour ayant deschoses importantes i apprendre A
sa (Commere, n le President d'Haiti reprend febrilement la
plume pour expliquer sa conduit covers les Cliristophe...
Celle ci fut remplie do tact et de delicates attentions.

Cap, 29 Oclobre 1820, 8 heures du soir.
Le Capitaine Duraiget (2) est charge, ma bieon aimde Joutte, de
te dire quelque chose concernant la famille Christophe, et tu senti-
ras, j'en suis sir, que dans ma position j'ai diu agir comme je fais,
pour donner 1'exemple de 'la bout6 et de la g6nerosite qui mal-
heureusement semihlent chaque jour s'affaiblir dans tous les
CCUurs.
Jo suis dans la plus grande imp:itience d'arriver pres de toi,

(1) Volant-le-Thort propri ivD e idt P1tion sur la route de Bizoton.
C'est pendant le bal donn6 pour l'inauguralion de sa railJence que PWtion ap-
prit I'assassinat do Delva dans la prison die Port au-Prince. Beaubrun Ar-
douin accuse Boyer d'avoir Ctd linstigateur do ce forfait.
Voir dg.lemnput les souvenirs historiques de Jean-Joseph Bonnet.
(2) Mot rong dans Ia lottre. Nom douteux ct incertain.









DE LA JEUNESSE HAITIENNE jo

comme jo to l'ai ddja marque. Que l'axistence est penible lorsque
l'on oet loigne de co que l'on aime I j'esp)re m3 mettre en route-
le P1 Decembre, mais que le chemin qae je dois parcouriv m; pa-
raltra long Enfin il faut se soumettre A la la cessite.
J'dcris at la hate et finis par te recommander la tr6s aimt' IIersi-
lie, couvre la do caresses pour mol jusqu'a co que je puisse les l1i
prodiguer. Cette enfant est ma folio: j'iembrasso mes sce irs, leurs
enfantset toute la famile.
Compte sur mon invariable attacheneont. Je t'embrasse un mil-
lion de fois de tout mon cweur.
BOYEl{.

Le lendemain 30, son cceor tout rompli d3 I'absente il con-
fie i celle-ci ses impressions sur cc qu'il a vi et I'imp rtan-
ce du r6le qu'il joue et que la Providence lui r6sorvait.
Cap, 30 Octobre 18 20.
C'est avec un nouveau plaisir, mi tr'6 cliere Jou't,, ql,, ja m'en-
tretiens avec toi. Je suis toujours extre.:neient occup,, et tu con-
si extiaoidinaires.
Jeo t'avoue que depuis que je suis appeld A la tote hI. a'ffAires.,
je n'ai jamais encore ete dan;s ne position 'i impo)"tanto et ia la
fois si delicate. Figure toi un pay-; si longtomps livri A la ltyran-
nie et aux forfaits, un p uple qui avait |Ie -di pour ainsi dire son
exis-tence m-rale qu'il faut *'*,i'.,rar et on3 )reo tu n'aura' t(,I' uno
tri-s petite id'e du tableau que j'ai sous leos yeux et des efforrt-; qI'
,je vais raire pour achever mon ouvrage. Gr.'w.t A la Providiniet,
jo parais avoir come paci licateur 'o iqui- les ct irs, et j'esper1e
que la formetJ, la prudence et la justice qui ni'animent front 10
rest.
Je compete d'a lor domain visiter I'en iroiL infernal appel6 Lafer-
)ii're; je pa-;ser'ai aussi a S.'tn.'-S iiuci lhces-;antnm 'ut apr''s j.e me
mlittrai en ro'ue pour p|arco irir tTl'e-4 les comnitutne- di N )'d. Ja-
grs des tracas qiueje vais avoir encore !
Donne moi frelucrm nent d'. tesr nouvelles at do coll. s de la fa-
mille 'I qut til asueras de mon attacliili uiit.
S Ing's toujour- a m iion cl,re Ir.'rsiF i' que jo couvre do bai-
sers. Sois lheurouse, ma tendro amie, je t'embrasse do toute mon
amre.
BOYI'R.








i70 REVUE DE LA LIGUE
/
Le successeur de P6tion ne s'6tait pas arrMt6 seulement A
une correspondence politico sentimental avec Joutte; it
ecrivaitsouvent a ses nombreuses 'pupilles. Voici deux bil-
lets de lui du Cap d sa niece de predilection Antoinette.

Cap-Haitien, 29 Octobre 1820.
Je n'ai pas le temps, ma bien aimee niece, de te renouveler I'as-
surance de mon attachment; je te recommande de m'6crire sou-
vent, car tes lettres qui depeignent si bien ta belle Ame me font le
plus grand plaisir. Sois toujours bonne.
Reqois mes embrassements et compete sur la tendresse de ton aft'
fectueux once.
BOYER.

La Poste de Port-au-Prince entire temps, 6tait rentr6e avec
des lettres des.siens: il remercie sa niece d'avoir pens6 h
lui et s'avoue 6mu du, contenu de sa missive.

Cap, 30 Octobre 1820.
J'eprouve en ce moment, le plus vif plaisir, ma bien aimee An-
toinette, en te renouvelant les sentiments de tendresse et d'atta-
chement que je t'ai voaes. L'expression vraiment sentimental
de tes lettres m'a pdn6tr6 de sensibilitO. Je connais ton coeur, ch6-
re niece, et j'apprdcie tes honorable dispositions. Assure ta mere
et ta tante Mariette do tout mon attachment, je voudrais avoir le
temps de leur crire 6galement, mais je ne puis le faire. Embras-
se tendrement leurs enfants pour moi.
Tu ne te figureras pas combien il m'est p6nible d'etre eloign6 de
la famillet; elle est toujours prdsente a mon souvenir. Fais de
bien vives tendresses a Hersilie et reqois les tendres embrasse-
ments de celui qui te ch6rit.
Ton affectueux ct attache oncle,
BOYER.
Le President d'Haiti rentrait d6jA A Port-au-Prince quand
il recut en route ces quelques mots de C6lie P6tion. Ils sont
pleins d'une nalvet6 sincere et d'une gaucherie d6licieuse.
La malheureuse enfant n'avait que 15 ans et portait timide-
ment un nom beaucoup trop lourd pour ses 6paules. Son








DE LA JEUNESSE HAITIENNE


style ot son orth)graphe sans douto, laissen't beaucoup -A
desirer; pauvre fillette, elle faisait ce qu'elle pouvait Etait-
on tenu a cAtte 6poque de pirler le franctlis ou de l'dcrire ?
Bien certainement non. Tous caux qui uiaient d la i'a i
de Rabelais don't le miniemnt est certes difficile p *uv.,iient
leur bonne volont6 ; et cela suffit. Je mr permets ici de re-
dresser l'orthographe tout en respectant le style.

Port-au-Prince, le 2 Ddcenmre / 820.
Combien il m'est doux de vous t6moigneo toute la joie que j'ai
ressentie en recevant de vos dheres nouvelles que jo n'ai Wtd si
longtemps privees. Croyoz que rien ne m'est plus doux quo d'en
recevoir. Mon cceur fou do satisfaction en vous ecrivant' a peu de
mots parcequ'il goioe le plaisir de vo:is entretenir. II me serait
impossible de vous exprimnr le desir de vous voir car it est tel quo
je ne puis en avoir de mos souhaits et de vousembrasser bient6t -
( sic )
CELIE PETION.



Le voyage se terminait sans incident p3ur le retour. Le
chef d'6tat triomphant avait regagn6 son Palais, sa tache de
patriote accomplie.
Pour la premiere fois il venait de sauvew la Ripublique.
Deux faits saillants se digigent de la premiroc pirtie de
ces lettres, je ne sais si le lecteur s'en est rendu compete. Le
premier est I'amour tout paternel du Pr6sident pour sa fille
adoptive Hersilie Petion, et le soin jaloux qu'il prend dessiens
dontlesouvenirne le quite jamais. La mallieureuso orplie.ie
n'avait point connu son pare et cela explique amplement la
t tendresse excessive de Boyer pour cette enfant. 11 n'est pas nd-
cessairede chercher ici matierc a m6disance, quoique en pen.
sent certain malveillants de l'6poque; les acts parent
d'eux memes. (1)
Le second par contre et le plus intdressant sans doute, est
un traitde mours t reliever. Ons'6tonnora pout-tre du ton tou-

(1) Voir Bonnet Mort de NPtion.








78 REVUE DE LA LIGUE

jours affectueux et tendre de ces missives pleines de recom-
inandatioIis sur I'ddicatin ontoo morale Af donner aux enfants
de la famille a une femme qui ne fut, en some, que la mai-
tresse de Jean Pierre Boye'.
Celtt conduit forait sourire, j'on conviens, si elle so prati-
quait do nos jours, tandis qu'ello s'explique part'faitement si
nous nous pla(:ons au point d>e vue do nos gra'nds parents.
Le doux a placage du bon vicux tempi n'avait pas ce ca-
ract.re immoral et scabreux qu'on semble vouJoir lui attri-
buer ddsormais. L's anctres en commettant cet acte con-
damn6 par la morale, qui n'est qu'une convention, contrac-
talent dans leur pensde uno union parfaite aussi respectable
que le marriage; ils ne faisaient en fait que conserver une
vieille tradition colonial. Leurs foyers 6taient done consti-
tues ddfinitivement et les interieurs do nos pores crdos d'une
facon irriguliere au point de vue droit no leur paraissait pas
moins I6gitimes.
Presque routes nos families proviennent de ces unions Ii-
bres. Et quel est done I'h Oltion, qji n'a pas, dans Sa lignie
une arriere grand mire qui ne fut l'dpouse d1 I'aloul que par
voie de nature ?
Nous venons d'en avoir la prove Cependant la socidt6
d'autrefois cut bien plus de vertus que cell d'aujourd'hui.

(. s'icrVe) PIERHIE EU(GENE DE LESPINASSE.








DE LA JEUNESSE HAITIENNE


MADEMOISELLE



.. C'est vrai, murmura Calix devenu subitnmeoit ponsif,
beaucoup de choses echappent A notre entendoment Et ee qIu'il y
a de plus bizarre, c'est que bien souvent les faits que nous ne pou-
vons pas comprendre et auxquels notre intelligence refuse tout3
explication, sunt prdcis(ment les plus menus, les plus banals, ls p'us
tenus. UIs raraissent ))ien simple, bien clairs parce qu'ils sont
courants et que chacuripourrait, rien qu'en iegardant un peuen soi,
en trouver toute une collection dans les replis de son coar. Mais
on les a, a peine appel6s devant soi, pour les interroger, que ]'on
s'apergoit qu'ils sont muets, 6ternellement muets. UIs n'acceptent
pas d'etre approfondis, ne vculent 6tre pris que come ils se pro-
sentent et te permettent pas que l'on remote h leurs causes. Coux
qui trouvent A tout une explication, lorsque ces. petits faiti sont
du domaine du sentiment, ne manquent jamais de crier A la
sympathie, A la telepathie, etc etc autant do mots, quicomme I'a-
mour ne me semblent plus vouloir dire gran-l chose, a force d'a-
voir 6tW profanes.
Vous ne vous imaginerez jamais combien cette impuissance
naturelle rait souffrir, ceux qui, comme moi, Oprouvcnt du plaisir A
analyser leurs affections, a pencher leurs esprits sur les moindres
battements de leurs coeurs.
| Tenez, j'ai en ce moment, h la m6moire, un do cos petits fails
,inexplicables sur lequel je grille de jeter un peu de clart .. .
Je ie livre A votre intelligence et a votre sagacitO. C'est I'histoire
de mon premier amour, lequeld'aillours est le seul amour que j'aie
eu jusqu'ici.
j J'avais alors six ans . .
Six ans, s'dcria Pierre Lardent, il faut avouer que tu 6tais pr6-
coCe.
Nous nous mimes A rire.
-, Riez-en. Messieurs, fit Calix, riez-en tout votre sa6ul, il
n'en sera pas moins certain que la petite histoire que je vais vous
center est vraie et qu'elle a donnd a ma vie, je ne sais quelle teinte
de m6lancolie ineffaalable.









REVUE DE LA LIGUE


II s'assit sur un des petits bancs en for de la Place du Champ
de Mars. Puis ayant arrach6 a 1'un de nous sa canne il se mit a en
cognor les cailloux de l'allee, et reprit ainsi l'histoire do son uni-
que amour.
Jo ne vous dirai pas, Messieurs, le nom de la femme qui, a
cot age tendre, m'a inspire ce tonace amour. Car elle vit encore et
est marine. Et bien souvent, nou ; la rencontrons dans le monde,
quoiqu'elle soit ddej assez vieille. Nous l'appellerons si vous le
voulez bien, Mademoiselle. .
Nous levoulonsbien, interrompit Lardent, souriant et moqueur.
. Oui, Mademoiselle, reprit Calix, comme l'appelaient tous
ceux d qui elle apprenait A lire a cette epoque lointaine.
-, La petite ecole qu'elle dirigeait et a laquelle appartenaient
tous les enfants du quarter 6tait trbs voisine de chez nous, de
telle sort qu'en outre des heures de classes, je voyais encore Ma-
demroiselle assez souvent. J'6tais le premier arrive en classes et je
partais le dernier. Mes parents qui n'ont rien soupconne do cet
amour ne tarissaient pas de faire mon .Iloge aux visiteurs et de
leur dire combien j'aimais l'6tude. Le fait est que pour ne pas re-
covoir un de ces reproch-s silencieux quj M ilemiselle nous fai-
sait de ses grands yeux noirs, je restais bien avant dans le soir,
a dechiffrer consciencieusement la page de Lecture gradude que
j'avais a lire le lendemain. Et c'etait un bonleur, le lendemain,
quand Mademoiselle, se tournant vers mai, me disait:
Et toi, est ce que tu viens lire ?
Je rdpondais toujours par le mmn geste. J'attrappiis mon livre
tachetd d'oeicre, au passage, et lenteomnt allais a elle, tres lente-
ment, do maniere a avoir le temps de trouver la page, avant de
m'a-seoir sur le petit escab3al q relle avait pr6s d'elle oet o tous'
a tour do rble, nous nous asseyions pour lire.
Eh bion ? interrogoait elle une fois que j'dtais assis.
Alors 0mu. la voix tremblottaiti, j 3 lis i. J- likais avec en moi,
le delicieux espoir de recevoir, apr6s avoir bien lu, linestimable
recompense qu'6tait le sourire da Maiemnisalle. On dirait que je
le vois encore, cc souriro que j'aim tis tant et que j'apprehendais
ccpendant, car il mettait fin a ma lecon, caril en 6tait le point
final.
,) Quelquefois je m'embrouillais. Au lieu de lire, je suivais
l'index blanc do Mademoisolle que terminait, un ongle d'un rose
poli sur lequel luisait do petites teaches, bIanclies comme des









DE LA JEUNESSE HAITIENNE


gouttes do lait. Les lettres ex6cutaient sous mres yeux d'etranges
farandoles et un trouble' ind6finissable bourdonnait dans mon
esprit.
Comme tu es distrait, me disait-elle alors, de sa voix mater-
nelle et si douce.
Et le rouge me montait aux joues. Et je balbutiais des mcts qui
ne disaient rien sinon mon embarras grandissant. Elle me donnait
une petite tape sur 1'epaule, ou me tirait le mention en souriant et
sans mot dire, m'indiquait ma place du geste tendrement autori-,
taire deson indexde lait, A l'ongle rose.. .
r.. Je no sais pas, mais il me semble que Mademoiselle sentait
quo je I'aimais ot m'aimait, elle aussi, un peu.
Un matin jefus reveille plus t6t que de coutumn. Comme j'en
faisais la remarque A ma mere.
-Comment me rcpondit-alle, tu no reux pas allor au marriage de
Mademoiselle ?
-, Mademoiselle se marie, m',ciiai-je ?
nEt brusauement plongeait ma t6'e dans m)n oreille',je me mis
A sangloter. Ma mere quinecomprenait vienh mon subitddsespoir,
me consola de son mieux. Elle me dit quo Mademoiselle ne s'en
irait pas de chez elle et qu'elle re.sterait m)n professeur, comme
par le pass et jusqu'd ce quo nous fussions on Age d'aller au S6-
minaire ou a Saint-Louis.
) L'iddoe quo ce bel hlomme brun que j'avaik vu parfois. le soir,
cliez Mademoiselle et qu'instinctivement j'avais hai. allait 6tre dd-
sormaisle maitre de ses sourires me fit mal, horriblement, mal.
Et a l'Eglise, tandis que mes autres camarades s'amusaient et
paraissaient tout heureux do voir Mademoiselle si belle, dans sa
robe blanche ot sous son voile fremissant, moi, silencieusement
je pleurais, comme si, en se mariant, elle 6tait more A mon af-
fection, morto A mon amour. Malgr6 tout ce que me disait ma
mere, mon coeur d'enfant sentit oibn, lorsque Mademoiselle s'en
alla apr6s une journey de joie, au bras do son maria, qu'elle ne re-
viendrait plus, jamais plus et que je perdais pour toujours Fines-
timable recompense de son rose sourire et le tableau silencieux
de son index blanc allant d'une syllabe A I'autre, sur les pages de
mon livre de lecture.
Apres cemariage, je refusal d'aller A 1'ecole de Mademoiselle
que dirigeait en son absence sa !cur cadette. Mes parents n'ont








REVUE DE LA LIGUE


jamais su pourquoi, au lieu d'y retourner, moi qui craignais tant
les professeurs en pantalon, je me resignai, A me laisser interner
au College Louverture don't le directeur 6tait d'une severit6 pro-
verbiale.
C- C'est banal, n'est-ce pas. cette histoire, c'est courant. Quel est
I'enfant sensible qui nma pas aim6 la premiere femme qui lui a ap-
pris A lire et a'en a pas garden un imp6rissab!e et doux souvenir ?
Mais ce qui ost moins banal et qu'on ne m'explique.'a jamais mes-
sieurs, c'est quo depuis,- il y a 26 ans de cela, je n'ai jamais
eu le courage d'aimer. Je n'ai jamais pui, non plu;, rencontrer Ma-
demoiselle sans fr6mir, mais 1a, commejo frSmiksais au temps loin-
taini ofi, elle me souriait pour me recompenser d'avoir bien lu.
-- Etrange tout de m6me, fit l'un de nous.
Etce qu'il y a de plus strange, continue Calix, et sa voix a'ors
tressaillit d'emotion, c'est que chaque fois q'au bai, voulant
vous imiter, jo jettemia d6volu sur unej Lmoe ille pour un first
d'uno ndit, qlelque chose d-aussi brtilant qa'un grand remords
m'entre dans 1'ahm, m torture horrib!omnnc. Ec.je crois voir, -
du moins je les voi-, 1 s grants youx noirs de Mademoisille qui,
du fand de m)a p;sse,me font un d, c -, reprov'is sile :ieu:
don't j'avais tant p.ur et don't ie s) iffi'r a.o't c )m n, jadis,
come A cette lointaine Opoque oft elle apprenait a lire au petit
gosse amoureux que j'e6ais ,.
Li-bas, dans le soir, I'enseign3 vorte de Parisiana, de toutes ses
lettres lumineuses nous appelait au Cindma out claque jeudi, nous
ne manquions jamais d'aller. Nous n'y times pas attention. Nous
6tions, paralt il, tous qaatre profonddment emus, car l'un apr6s
l'autre, nous nous en alliames. Chacun de nous 6prouvait secr6-
tement le besoin d'6tre seul pour mieux penser, peut-Atre, A cette
histoire strange et melancolique d'un amour d'enfance.....

Li N LALEAU.



yp^:








DE LA JEUNESSE HIAITIENNE


POESIES





SONNET INiLD.'F
A. S. 1'olILLi.



Je r'C/..i l,i. par la f/endire mi ddclose
Sur la champagne un vol de lege'rs papillons.
Jaine soilffre, blanac bl'-ts, ein j./'Oyeix tourbilions,
Ils cirevoltaient, fous, en I' ltmosphlre rose.

Et le soleil, couchant en une apotheose
A ivait tous ces ors, ces blancs, ces vermilions,
Qui se fondaient en une gaze de papillons,
Entre t'dther fluide et la terre morose.

Alors mes yeux que le dur hiver a voilds
Revoient des papillons longlemps envolds,...
A jamais plus !
Par les persiennes dicloses,


C'dtait des billets blancs, ou bleus, on voters, ou roses /
Miettes d'amour que j'dqrenais an vent du ioir,
Qti partaient, important la jeunesse et l'espoir,

20ctobKe 1901.


OSWALD DURAND








8'4 REVUE DE LA LIGUE


DESESPIlRANCE




(Pages d'aitrefois)

Pourquoi changer? Pourquoi tant de soins a paraitre
Plus hutmaine d mes yeux? Pensez-vo'us me calmer
Par cet air de douceur? Sous le records peut-ditre
Votre cieur attendri vent enfin desarmer ..
A quoi bon? Si I'amour de la pitid doit nailt e
Ce n'est point de l'amour; garde:-vous de m'aimer!


De mes soucis constants, de toute ma tendresse
Trop cnnfiante, hdlas! ne dois je rccueillir
Que eette obsession du doute qui m'oppresse!
Car je doute et c'est bien ce qui me fait soutffrir
D'un caur apitoye que vaut une caresse ?
Si vous ne m'aimez pas, gardez-vous de mentir!


Le sort en est jeltd! Je porterai ma peine
Sans me plaindre jamais et sans vous implorer,
De votre souvenir l'dme incessamment pleine.
Et lorsque enfin la mort viendra me de'livrer,
Prks de ma tombe, un jour, si le hasard vous m)ine,
Sans nul emoi passed ; gardez vous de pleurer!

C.'ARL WOLFF.









DE IA. JEtUNESSE HAZTIENNE


HISTOIRE DIPLOMATIOUE D'HAITI


JEAN-PIERRE BOYER (18181843)


La pacification du pays et les intrigues de Sir Home Popham.
Incorporation de I'Est: la preparation des esprits, les ambitions de
Cacerez, l'habilete de Boyer.
L'Equipee de Samana.
L'hdritage politique laiss6 par Pktion n'6tait pas lourd a recueil-
lr car la situation oxterieure n'avait pas 6tW compromise. Au
contraire, notre diplomatie avait brise l'effort considerable tent6
par les deux Restaurations pour nous ramener au regime colo-
nial. Le tout, pour Boyer qu'ua decret senatorial du 30 mars 1818
nomma Prdsident d'Halti, 6tait de continue la m6me politique de
fermtetW vis-h.vis de 1'ancienne m6re-patrie.
Un 616ment indispensable de cette politique, n6anmoins totale-
ment n6glig6 par Pdtion, 6tait l'ordre interne. Depuis 1807, des
bands insurgees inqui6taient la Grand'Anse, et le Nord 6tait tou-
jours s6pard de la Republique. Le nouveau clief d'Etat se rendit
ftrs bien compete que pour fortifier I'action ext6rieure, il fallait
d'abord commencer par mettre fin A toutes les dissensions qu'ex-
ploitaient nos adversaires. Cela fait, et la parties de I'Est incor.
poree, ce serait, avec la realisation des aspirations nationals,
soustraire definitivement I'ceuvre de 1804 h 1'esprit de destruction
du gouvernement de Louis XVIII.
11 se mit rdsolument au travail. Pour ne pas Wtre contraries, il
fitpartir,quelquesjours A peine apressonelection, une doublemls-
sion pourKingston et Santo-Domingo, charge de transmettre au Duc
de Manchester, gouverneur de la Jamalque, et a l'amiral sir Home
Popham, chef de la station naval dans les eaux de I'lle, de
Smme qu'au gouverneur espagnol de la parties de 1'Est, l'assu-
ce du d6sir de son gouvernement de vivre en bonne harmo-
nie avec les ang!ais et les espagnols.








REVUE DE LA LIGUE


Si I'Angloterre laissh Boyer rpprimer les troubles do la Grand-
Anse, elle intervint poiir l'emp ,lher d'dcra ;er Chrislto;li L'appel
que fit le Pr6sident h ses troupes victoriutisos, on dikant q eurt restait encore plus a faire et qu'elles devaient se tenir I 6tes
A au premier signal A marcher avec lui lI ofi il l'audrait arrive- pn)r
consolider la stabil t' oet la gloire nationa!e, ful coirsidird par
le R6gime Royal comme uuo menace a pine deguisee. Le R1'
Henry que 'esprit de decision de son no'wva'i collgue inquid-
tait, oubliant la farouche dignity montree dans ses relations
avec la France, n'hSiAta pas a invoquer leos secoiars anglais.
L'amiral sir Hom3 Popham, accouru a son appel, accept la
mission de convaincre le Pr6sident de la Republique de la n6ces-
sitd de ne rien entreprendre cont:'e le Royaume du Nord et de
1'interyt de tous los Haitiens do vivro en paix, en unissant
leurs forces pour repousser 'ennomi commute: la France 1 Mais
dupe on non de 1'officier anglais, qui essaya ver. la fin d'avril 1820
de le persuader que les ouvertures venaient do sa propre ini-
tiative, et qu'il arrivait en droit, ligne de la Jamalque, Boyer
refusa peremptoirement do faire la paix avee un execrable ty-
ran don't la domination s'an6antirait avant longtemp3. ,
On pout ktre bon amiral et piltre diplomate. Tel est le eas de
sir Home, qui malgr6 I'Ichec re:.contro A Port-au-P.-inco, per-
sista A jouer la comrdie d'aller dans le Noid soumettre h Chris-
tophe les m6mes propositions de paix. Le 14 Mai, avec une
nalvetd sans gale, il mnnda au Prdsident que ( le Roi (tait
sincerement dispose A entrer dans un arrangement de la plus
parfaite amiti6 avec ses amis de I'Ouest et du Sud Et il s'oublia
m6me jusqu'a ajouter des menaces a sa lettre, ne se rendant
pas compete que ce- menaces ne pouvaient pas en terms plus
intelligibles traduire la faiblesse et les craintes do son protd-
gd. ... Ne pensez jamais a faire la guerre, ecrivait il; ne tentez
pas d'avancer au deld do vos frontiires; car si vous le faites,
..je vous considdrorai comme agresseur ,. L'Angleterre voyait
dans nos divisions un moyen ti 6s pratique de faire maintenir
le monopole commercial don't elle jouissait dans le royaume
du Nord. Boyer fit tirc formememont savoir a I'officier anglais
qu'il 6tait temps de fluir avoc 1-anairchi qui i etardait le.s das-
tin6es du Pays.
Le people haitien a 6tonnamment de resources. Boyer le fit
bien voir A la diplomatic britannique. II ne provoqua pas des









DE LA JEUNESSE HAITIENNE


complications, en s'attaquant ouvertement A Christophe. Mats
peOrsInne no pent affirmer qu'il resta indifferent anx traliisons;,
aux defections et aux rdvoltes qui aboutirent lc 8 octob1o 1820
au suicide do son collgue du Nord eta la chute de la Royaute
Et l'anglaiz, d&concerte, assist h la prison doe possession par Boyer
des deux nouveaux d6partemtnts que les dvknemeuts avaient
procures A la Republique.


L'unification du Royaume et de la Republique, en ddpit du
mauvais vouloir de la politique europdenne, etait une grande
victoire pour le president. Elle eut une large influence sur les
i destinies exterieures du pays. Tout d'abord elle inspira confiance
A nos voisins de I'Est. L'Onergie do Boyer leur plut, et pendant
le sejour de celui-ci au Cap, Justo de Sylva, muni des pouvoirs
des principaux habitantk de Santo Domingo, Mtait venu )ui don-
ner I'assurance d'une aide officace, s'il voulait entreprendre
la reunion A la Republique do la parties espagnole. Le commcdore
Aury, ancien lieutenant de Bolivar, lui fit les mi rnes proposi-
tions.
Le chet' de l'Etat haltien ne pouvait so lancer a l'aveuglette
dans aucune guerre de conqute II1 recomm nida la preparation
des esprits, voulant d'un rapprochement sans effusion de sang.
Et des 6missaires adroits commencerent A travailler ['opinion
publique.
Ndanmoins, d6s le 10 ddcoinb"' 1820, lo general Kindelan,
qui gouvernait la parties o3pA.ga)lC, raisait a no're diplomatic
de vives remontrances et la mettait mnoe en dommure de d6.
clarer si elle avait ou non confiHa a des agents la mission d'en-
tretenir les lines frontieres de la conven'inca do so rallier a
l'autorite haltienne. La ,'*ponse de Boyer 6tait forcement nega-
tive; elle calma les inqiietudo; espigno'os, bion qu'elle donnAt
I'assuranca equivoque que Ic president ne ferait jamais des
conquetes ensanglantdes n. C'dtait demander aux populations de
PEst de continue la preparation de la R6valutioa et c'est ce
qui se fit en effet pendant tout le course de l'annce 1821.
Boyer out raison do ne pas brusquer les ov0nements, car 'ac-
cord n'etait p'Is parfait chez nos vjisins sur les conieq'icnces
du coup d'etat projotL. Nunez de Cacarez et une faible, mino-
ritd vou.aient eiger l'Esc en Etat indJpendant et ne conclure








HEVUE DE LA LIGUE


avoc Haiti qu'un traits d'amiti6, dalliance et do commerce.
La grande majoritO de la population, convaincue du caract re
restreint des moyens d'action don't elle disposait, aspirait A
une incorporation pure et simple A la Republique d'Haiti. Ca-
cerez sentait si bien lui m6me la n6cessit6 d'une protection 6-
trangere, pour garantir le changement qui allait s'op~rer,
que son intention 6tait de faire entrer le nouvel Etat dans
ia conf6d6ration colombienne. Le Commodore Aury, lors de ses
offres de service, avait mis Boyer au courant de cc plan; la
diplomatic haitienne, pr6venue A temps, manoeuvra si bien qu'elle
fut maltresse des dvenements.
Quinze jours avant le coup d'etat par lequel Cacerez chassa
de Santo Domingo le gouverneur Pascual Real (30 Nov. 1821)
Monte-Christi et Laxavon avaient arbor le pavilion haitien.
Et des que le drapeau colombien flotta sur les boards de I'O-
zama etque 1'Etat fut 6rigd en R6publique Dominicaine, d'autres
places, tells que Puerto-Plata, la Vega, C)tuy, Macoris. Ba-
nica, Azua, San-Yague hisserent nos couleurs. C'etait lA la ma-
nifestation A laquelle, depuis la fin de 1820, travaillaient nos hom-
mes d'Etat. La revolution triomphante fut impuissante A neu-
traliser ces tendances, et la maladresse de Cacerez facility au
contraire notre action.
Son acte constitutif da Goavern3inent Provisoiro mscontenta
I'opinion. L'union de la Dominicanie A la Colombie, des dis-
tinctions anti-sociales entire paysans et militaires, entree ri.
ches et pauvres, le maintien de l'esclavage, le d roit de propriktd
aux strangers, c'dtait autant de griefs que vers la fin de d6-
cembre 1821 vint r6capituler au president d'Ilaiti une d6puta-
tion envoyde par la Junte central provisoire de San-Yague.
Ses membres, MM. Nunez Blanco, Morel de Santa-Cruz, Jose
Peralto et Maria Salicedo, solliciterent sans ambages nos se-
cours et exprimerent le d6sir des habitants de l'Est de se ran.
ger sous la Constitution haltienne.
La R6publique ne pouvait rester sourde A pareil appel. Com.
ment aurait-elle pu ne pas saisir l'occasion de donner une rd-
alite A ]'article 40 de notre Constitution, qui comprenait dans
notre territoire la parties de I'Est, et comment pouvait-elle tol6rer
la Charte de Cacerez, qui allait A l'encontre des principles memes
de notre Rdvolution, maintenait le regime de l'esclavage et
appelait le blanc au droit de propriety fonciere ?
Une tell crise ne pouvait durer; elle demandait une solu-
tion immediate, Le 25 d6cembre. Boyer questionne le S6nat sur
ce qu'il faudrait fair si les habitants de 1'Est dtaient en tout









T4, LA JHUNEs`;:- iI!AFJ IESN


ou en parties, sourds A la voix pacifique de son Gouvernement.
II regoit, six jours apres, l'autorisation d'employer < tous los
moyens possibles pour contraindre los habitants de l'Est a de-
venir hieureux .
Une force expbcitionnaire est aussit6t levee. Devant ces pro-
paratifs, Cacerez se rend A 1,'vidence des faits. Toutes los
places importantes ont refuse de roconnaltre son auto ite et
fait appel aux secours haitiens. B yer mobilize, la Colombie
est loin, ot sa protection illusoire, Ai supposer qu'elle plit ou-
blier de sit6t la gdnerosit6 de POtion. En presence d'un poiivoir
aussi precaire, il prend le parti le plus sage, celui de preseon-
tir les intentions du president ( 5 janv. 1822 ) Boyer lui annonca.
dans sa reponse, la campagnoe qu'il allait entreprendro ip la tite
de forces imposantes, en lui demandant d'arborer aussit6t A Santo-
Domingo l'unique pavilion qui convent a l'existence des hai-
tiens et qui est 2elui de la Republique (11 janv. ). Apresavoir,
dans un ordre du jour public en franc:iis eten espagno', avis0 les
populations do l'Est qu'il ar ivait, il quitta le IS jan vier sa ca'pitale.
Les troupes s'dlevaient Ai 14 091 liommes et dlaient rpparties
en deux corps d'arm6e. Le General Bonnet devait envallir le
Nord-Est de la parties orientale; BIyer devait s'achlmlineor par
Azua. La jonction devait s'opdrer A San Carlo-, village, an des-
sus de Santo Domingo. Le plan s'executa tel qu'ii avait tdo cpleni
et note arm6e ne rencontra aucune resistance. (1) II e-st'vrai
de dire que Nunez de Cacerez, de- la reception do la reponse
du President, avait hisse le drapeau rouge et bleusur la ville
iL de Santo-Domingo.
S Aussi le 9 fovrier 1822, lorsque Boyor so prdsenta A la por~e
del CondO, il y trouva les membres du Corps municipal de Santo-
Domingo, venus Ai sa rencontre ave:. tout le codrmo'iial alors
existant. Nos troupes firent leur entire d tris uin enthliusia;m ge-
neral. Lorsque le Pr&sidrnt pIndtra daiis la salle municipale,
Nunez do Cacerez, qui 6tait jusque-la chef de l'Edilit6, s'a-
vanca pour lui remettre los clefs de la ville, comrnme symbol
de la soumission de toute la parties de l'Est A la Republiqded lalti.
Avec un tact remarquable, notre ciiet d'Etat rehusa les clefs, en
expliquant que ses sentiments n'6taient pas ceux d'un conl i-'
rant, <, mais ceux d'un pare, d'un frbre, d'un ami qui venait om-'
brasser avec tout l'6panchement du coe r, les nouveau, liaftions-
qui s'6taient reunis A la famllle. (2) Un Te Daum fut easuite

(1) Souvenirs historiques de Go y -Joseph Bonnet, Paris, 186t,
k2, Praodini s, op .cit.









REVUE DE LA L1GUE


chanted h l'Eglise Cathidrale pour l'heureuse reunion des deux
peuples.
L'IncoC"poration de l-Et 6tait un fait accompli; elle ne coufta de
larmes A personnel, come le proclama le jour meme le pre-
sident d'Haiti.
Ce n'etait pas tout q'e nos forces occupassent pacifiquement
le territoire ci-devant ditenu par les espagnols. II y avait un .
travail de fusion h opjrer, nos me irs et nos) habitudes a faire
partager. Le people haltien, n6 d'hier seulement a la vie po-
litiqia, assuma cependant aven conviction ses responsabililes.
Dans sa circulaire du 11 ftvrier, Boyer traca a ses principaux,
agents un plan de conduite que pourralent envier beaucoup de
grando-s puissances, plus avanc6es en conqutes en colonisation,
et en civilisation. II ne faut rien heurter, il ne faut rien pr&-
cipiter, Ocrivait-il; it faut etudier le caractere does principles
personnel, I'iuclination de la ba-se clause, pour se mettre au
courant de tout, afin de se comporter de telle sorte qu'on leur
inspire de la confiance, pour. par cc moyen, leur donner en con-
versation et sous forme de conseils, la direction convenable...
Rappelez vous que votre mission n'est pas d-&mployer la force pour
assurer la domination ; mais qu'elle est dans l'obligation d'emplo.
yer to language de la douceur. de la persuasion pour fair re-
clierclhr ot chirir cotte domination ,. Aussi avec une pareille
politiqwu, les couleurs nationals allaient-elles flotter, pendant
vingt-doux annees, du Cap Tiburon au Cap Engano!
La soule anicroche vint du cot6 des francais qui, bien qu'ils
n'euisent absolument rian a voir dans les dvenements de la
paitie de l'Est, tenterent un effort pour nous empecher d'asseoir
Scinmpletement notre domination. A Saint-Jean, pendant sa mar-
*clie ves S into Domingo, Boyer avait et6 surprise d'apprendre quo
!a frigate francaise < la Duchesse de Berry ) avait tentO de com-
mruniquer avec la capital de I'Elt, et n'y avait renonc6 qu'en
voyant flotter notre drapeau. Son 6tonnement 'tait d'autant plus
legitime que vers la fin de Novembre 1821, le Gouverneur de
la Martinique I'avait pr6venu que cette frigate croiserait sur les
c6tes d Haiti, contre les pirates qui nuisaient au commerce francais,
entire Lagrange et les Gonalves, la pointe de Maysi et la Go-
wnve.
11 acc6ldra sa march, et le jcur m6me de son arrive A Santo-
Domingo, Nunez de Cacerez lui communique une lettre rescue
de Samana du Capitaine Douault. commandant de la Duchesse de
Beri'y, pour d-rnander que notre pavilion ne fut pas arbor dans la
presqu'lle. II pretextait que les fran;ais 6tablis a Samana ,( dtaient









DE LA JEUNESSE IHAlTIENNE 9J1

& la veille de voir renouveler sur eux les 6venements affreux
don't ils avalent d6jA et6 victims >. II ajoutait qu'il resterait dans
la baiejusqu'A la reception des objets qu'il avait fait demander aux
lies du Vent!
Le Prdsient n'6taitpas d'humeur Aplaisanter. 11 envoya lui-m6me
1'ordre A l'officier franqais de ddguerpir imm6diatement, monacant
de consider un s6jour plus long comme un acted d'hosti-
litd. 11 promit toute protection aux frangais qui pouvaient rdsider
dans ia presqu'lle, car (< les annales de la Rdpublique n'offraient
aucun example A l'appui des craintes manifestoes A cet regard Le
Capitaine Douault r6pliqua qu'il voyait avec peine que son sejour
6tait maljug6, mais qu'il n'attendait pour partir que les moyens
sollicites du Gouverneur de la Martinique.
Tout ce mystere ne pouvait rassurer l'esprit inquiet et pr6venu
du President. 11 exp6dia A Samana le G6n6ral Toussaint A la late
d'un corps de troupes.
Nos soldats arriverent une demi-journ'e avant les objets et les
moyens si impatiemment attendus, et qui consistaient en. . neuf
bAtiments de' guerre! Cette escadre ne put op6rer aucan d6bar-
quement A Samana, qui 6tait occupy par nos troupes. Elle alla
le fire A Savannah-la-Mar, oh nousn'avions qu'une petite garnison'
de quinze homes. Boyer fit -reprendre la ville. Tout ce que I'a-
miral Jacob, qui commandait la flottille, put obtenir fat la per-,
mission d'embarquer les colons frangais. Ainsi avorta la combi-
naison duCommandant de la ((Duchess de Berry,) et du Gouverneur
de la Martinique.
L'attitude des francais A Samana n'a jamais et6 tres nettement
deflnie. Pour les uns, ils auraient dtb appelds par les Espagnols
afln de les aider A enlever leurs ci-devant esclaves. Pour d'autres,'
et Boyer est de ce nombre, les navires deguerre ne seraient venus
que pour faciliter l'embarquement des frangais.
11 faudrait plut6t interpreter la demarche du Capitaine Douault
pour empdcher d'arborer le pavilion hadtien, I'arriv6e da lPescadre
et la prise de Savanah la-Mar dans le sons d'un effort pour con-
trarier la politique 6trangere de la R6publique, retablir si possible
I'autoritd espagnole dans la peninsule de Samana, co qui n6cessi-
terait une action militaire haitienne don't on ne pouvait pr6voir les
consequences.
La Restauration ne pouvait assurdrment voir d'un ceil favorable,
elle qui avait toujours spdcule sur nos divisions, la cessation non
seulementde:nos troubles domestiques, mais encore I'unification de
toute l'lle sous le regime haltien.
Par la pacification du 'pays et 1'incorporation de V'Est, Boyer








Rt\vu1 DE LA LIGUE


etait I'apogde do sa force A l'intn rieur. II no mancqait i la gloire
do la IHpublique que le triomphe au dchors, c'est a dire la regular :
risation diplomatique de notro ind'Opendance de fait, et-notre par-
ticipation par voie c'e consequence A la communaut6 des Etats
Amnr, N. LIEGER.
([ .fuirre )





LE MAL DE NOTRE SIECLE


Le m'al de notre sihcle n'est plus celui du pric6dent: c'6-
tait un pessimisme qui 6tait mal1gr6 tout une maniere d'ai-
mer I'homme et la nature. Aujourd'hui c'est un scepticisme
qui peut conduire tout droit au suicide<
J'entends le scepticisme qui dans son seans original si-
gniflait I'esprit d'examen: I'esprit d'exam,.n pousse A ses
derni6res limits, c'est-'-dire one mobility perp.tuelle de I'es-
prit qui conduit au d6goit, une agitation sans fin qui ne dres-
se un concept que pour lerenverser aussit6t.
Le mal de notre si6cle est la rancon mi ;ne du g6 nie
europ6en. C'est le mal des savants et des pansaurs transpor-
t6 aux foules. Cc sont les frames des laboratoires et des ca-
binets transports dans la socit6t.
Toutes les races ont fait de ia philosophic: mais elles se
sont occupies surtout du problc6ne de la substance. Eiles en
ont tire des religions et des C smog rnies, tan lis qu le g6nie
green qui est le vrai g6nie europeen a renone, A connaitre
I'essence des ch'ses pour s'envoler dans le monde des rap-
ports et des idWes.
Et les success remportds proviennent de cc que la pens6e
grecque avait trouv6 la veritable utilisation du cerveau.
H6riti6re des Grecs, la civilisation occidenlale suivra les
voies traces par les maitres c61bres.
Tout d'abord il y a une hiPitation. Les races nouvelles qui
sont entries d ins I'empire remain ont de la peine A saisir
l'esprit de la civilisation gr6co-latine. C'est encore la philoso-








DE LA JEUNESSE HA1TIENNE


phie qui les preoccupe bien plus que la science. 11 est mnme
natural qu'il en suit ainsi, puisque c'est 1'Eglise qui-est leur
dducatrice. Or, la seule preoccupation des esprits rdfluchis
dans cette dernireo, c'est la justification de la foi par la Lo-
gique.
L'dvolution du g6nie e-uropeen reprendra au XVI' siecle. A
partir de cette 6poque le mouvecncnt vers 1'6tude des forms
'et des rapports sera g6ndral.
Dans Its travaux de Vikte, Fermat, Galil6-, l'csp;rit se d'-
gage de plus en plus de l'imn ige meme de Ii m itiere pour se
chercher lui-meme, s'dvader dans l'abstraction pure et la f,.
condit6 sans limits. C'Utait djai un affranchissem-nt de la
pens6e que la G6om6trie et la M6canique des Grecs.
Remplacer de vulgaires considerations sur la ressemblan-
ce des figures par ce th6or6mo de Thal1s sur la similitude
dps triangles et en tirer une m6thode pour mesurer la hau-
teur de la grandepyramide d'Egypte, c'6tait unebelleconqu6-
te. S'6lever de IA, comme fit Aristarque. A la measure tres ap.
proch6e de la distance de la terre au soleil, c'6tait encore tres
beau. Mais 1'esprit gardait le souvenir de la mati6re dans les
formes g'om6triques. Viete rdalisa un progres immense e6
creant I'Alg6bre, cette science dAlcharn c o0i l'on no voit qu'a-
S ec les yeux de 1'esprit.
Pour mesurer toute la valeur de la nouvelle mithode, tot6tt
la puissance conquise par 1'esprit europien, qdie l'on lise dans
I' (Histoire des Siences, de Maximilien Marie, le procedd
de resolution des equations du second degree pir les Hindous
et qu'on le compare a la solution classique donn6e dans les
traits d'Algebre.
Enfln Descartes vint... et il substitua A la consideration
des propri6dts intrins6ques des figures celle de leurs rap-
S ports des axes, , il dclaira 1'Algc bre par I'intuition gdo-
1m6trique n il feconda la G6om6trie par 1'Algebre. Et 1'esprit
s'illumina: cc nouvel et supreme effort de l'imagination ob-
tint plein succ6s. Partout des faits nouveaux se montraient
et se liaient;des sciences nouvelles se cr6aient et la math6-
mathique devenait magistra scientiarum.


Faire l'histoire des destinies scientifiques du Cartleianis.







REVUE DE LA LIGUE


.me ce serait raconter la plus grande parties des progr6s de la
Science. Notre but, ici, est de montrer l'influence que la m6-
rthode Cart6sienne a eue sur la vie des soci6tds par le presti-
ge que lui ont donn6 ses succ6s dans les sciences.
On va done appliquer la nouvella m6thode partout, meme
A la vie des socint6s et pendant lonrgtemps personnel ne se
. demandera si c'6tait l6gitime.
Mais avant d'aller plus loin, voyons un peu les affirmations
de la nouvelle methode: << Le savant dit Descartes avant
m6me d'etre descendu sur le terrain de la realit6 sait qu'il
possede en soi la source d'ofi drive toute connaissance.,
,< En constituent a priori la science de l'ordre et de la mesu-
re, 'intelligence fournit le mod6le auquelelle devra plier l'uni-
.vers. > Cette derniere citation est caracttristique.
Ajoutons encore que ,Ila science de l'ordre et de la mesu-
re,) tendra de plus en plus A negliger la quality l'estima-
tion des valeurs, et par la leprobl6me Moral et religieux se-
ra d6figur6 ou lui 6chappera.
Admettons avec Bergson ((que nos concepts aient 6t4 for-
m6s A l'image des solides, que notre logique soit surtout la
logique des solides... que par lh meme notre intelligence
triomphe dans la G6om6trie out se revcle la parents de la pen-
s6e logique avec la matiere inerte que de l devrait r6sul-
ter que notre pens6e sous sa forme purement logique est in-
capable de se repr6senter la vraie nature de la vie l; la con-
clusion saute aux yeux; la m6thode cart6sienne pretend r6-
gir la vie par les lois des solides,
De cette inversion nait le malaise et le d6sdquilibre.
Les d6veloppements de cette m6thode conduisent de plus
en plus A faire' fi de l'instinct et du sentiment. Le duel com-
mence entire lecerveau et la conscience.
SC'est ce duel qui dans la civilisation contemporaine boule-
verse lei vies individuelles.
Sur le terrain moral et religieux d'abord, 1'esprit Cartdsien
conduisit A des consequences surprenantes. Spinoza mr-
prise l'exp6rience et declare qu'il analysera les actions et les
app tits des hommes comme s'il s'agissait de lignes, de plans
et de solides. Leibnitz s'occupant du sort des damnds leur
appliquera le principle des infiniments petits et finira par trou-
ver que le mal ne laisserait pas de paraltre presque com-








I DE LA JEUNESSE HAITIENNE U)
me rien on comparison du bien quandon considdrera la v6-
ritable grandeur de la cite de Dieu. ,
Or, le drame va passer A la vie des societ6s. Et c'est le mal
du siecle. Les savants peuvent se liv'rer A la perp6tuelle an ,-
lyse, A la demolition et A la reconstruction des principles Ce
sont drames de laboratoires qui souvent n'influent pas sur
leur propre vie. Mais le jeu eat mrnuvais pour le grand lah )-
ratoire que forme I'humanit6. II 6branle les bi.ses de la vie,
engendre le doute et amene de dangereuses d6faillances de
la volont6.


L'dvolution ne fut pas la m~me dans toute I'Europ-'. Pour
appliquer la m6th)de nouvelle, il fallait des principles et des
principles utiles qui ne changent pas souvent.
Les Allemands trouvArent les leurs dans limitation de la
nature et du primitif. Au reste I'atmospliWre de parlthismn
oi6 leur philosophic les faisait vivre facility l'application de la
mdthode. En regard de la grande Ame universelle que deve-
naient les Ames individuelles ? L'individu perissable no de-
vait-il pas 6tre traits come une simple chose r6gie par une
implacable m6canique?
Et nous avons vu l'expression dernihre de cette doctrine
dans les batailles de la Prusse Orientale, de la Galicie et na-
guere devant Verdun: des masses d'hommes manceuvrant
come des vagues en flux et rellux don't I'6cume 6tait du
sang et le moteur l'ideal allemand.
Les Francais platonis6rent. Ce n'est pas dans la Nature
mais dans un ideal bien au-dessus, une cit6 module A r6ali-
ser qu'ils cherch6rent leurs principles. Et tout ce qui s'y oppo-
saitdevait 6tre logiquement renvers6. C'est en suivant une
march logique qu'on en arrivait A iteindre les etoiles et A no
Considerer le drapeau que comme un chiffon de toile. Dans
des directions diffdrentes, chez les deux plus grands peuples
du monde le duel se poursuivait entire la raison collective et
la conscience collective, la tradition.
Si la lutte est tragique dans une conscience particuliere
combien plus doit-elle 1'etre dans une sociWte !
Les drames qui se terminent pour las penseurs par le pessi-
misme, le suicide, ou I'6branlement de la raison, quo seront-