Revue de la Ligue de la jeunesse haïtienne

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Material Information

Title:
Revue de la Ligue de la jeunesse haïtienne
Physical Description:
2 v. : ; 24 cm.
Language:
French
Creator:
Ligue de la jeunesse haïtieene
Publisher:
Impr. de L'Abeille
Place of Publication:
Port-au-Prince
Publication Date:
Frequency:
monthly

Subjects

Subjects / Keywords:
Periodicals -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
periodical   ( marcgt )
serial   ( sobekcm )

Notes

Dates or Sequential Designation:
1re année, no 1 (20 fevr. 1916)-
General Note:
Title from cover.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Holding Location:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
aleph - 001528667
oclc - 19032133
notis - AHE2021
lccn - sn 89020401
System ID:
AA00000450:00006

Full Text















This volume was donated to LLMC
to enrich its on-line offerings and
for purposes of long-term preservation by

University of Florida Library








20 JuiN 1916





DE LA

REVUE DE LA LIGUE

DE LA JEUNESSE HA1TIENNE



---- @-.----



JUSQU'AU BORD....
-I Io C elle

PAR

SLON LALEAU











PORT-AU-PRINCE
IMPRIMERIE DIF L'ABEILLE
4. RITE DIT FORTl'PER 1, RITU AMERICAINE
1916














,TTT!EQtJ'TJCk7j 1E3 CXFU3:)


EN GUISE DE PREFACE


Ceux qui vers 1904 allaient dans le monde,
n'ont certes pas perdu le souvenir de Danielle
Barret.
Elle devait alors avoir trente ans. Elle 4tait
dans toute la gloie de sa beautd, au dernier pe-
riode de ses charges, just ce moment ot les
grdees, perdant an peu de leur forte juvdnilitel
s'attdnuent de cette sorte de discretion, de ret
air de nonchalance redvlateurs des multiples in-
quidiudes qui troublent un eceur de femme,
quandsa premiere jeunesse commence t ne plus
avoir que la vague douceur d'un souvenir et que
devant elle se dresse, inevitable et prorhain,.le
spectre cruel de la Vieilles.se, avec outrage de
ses rides et l'injure de ses indligances
J'dtais bienjeune alors. Petit lyceen de douze
ans, pdlissant, le soir, sur ses premieres versions
latines on se ntant t voir clair dans les dqua-
tions du premier deqrd. Mais, ma sensibility







etait dejd si aigi'e, et, elle s'aiguisait dat'antage
de tant d'histoires d'amour savoiirees hdtive-
ment, que je ne restai pas indifferent aux grd
ces de Madame Barret don't le sourire. quelque
fois, dclairait de sa clarld rose mes riees d'en-
fant.
Ce sourire jusqu'a ce jourje ne l'oubhe pas.
11 est presque sdtr que je ne l'oublierai jamais,
ear Madame Barret a did mon premier a-
mour.
Souvent, elle venait chez nous. Par delay les
ans, j'entends encore monter dans notre petit sa-
lon d'ordinaire si mdlancolique de silence, la
ioie emperlie de son rire, de ce rire qui contra-
riait si violemment la goutte de tristesse qui me
rendait si tendre le noir distrait de ses regards.
Je la vois encore, prise dans la mousseline blan-
che de sa robe, e'ldgante, sautillante, tantdt jou-
ant un air lMger sur le piano, tantdt, comme
j'en garde un doux souvenir venant par des-
sus mes epaules, promener sur ma lefon de de-
main, la melancolie de ses yeux et la maigreur
rose de ses longs doigts de patricienne.
Anuune femme n'a etd plus calomnide que
Madame Barret.
Aujourd'hui meme, et il ? a quelques annees
qu'elle est morte, j'entends encore commenter
d'une horrible facon certain actes de sa vie.
On n'a mmie pas le respect de sa mdnmoire. 11
semble que c'est la rancon de sa gaitd.
Quant t moi, je n'ai jamais pu, un instant,
avoir des doutes sur la vertu et I'honnetete de
celle vers le souvenir de qui je me penche tou-
fours, les soirs de tristesse ou d'ennui, avec la







pidte amoureuse et sinte que seuls connaissent
ceux qui aiment une ddfunle.
Mdme, il m'a toujours semble qu'il me strait
devolu d'arracher un jour, des series de la Ca-
lomnie, celtte more et que ce serait, par deld la
tombe, tine manire tendre de lti faire l'aven de
cel amour qui a enchanted mon enfan2e et pros-
terne encore mon dine devant la purete de sa
me'moire.
Ce jour Id est cenu enfin !
Le Messie ptomis t mon amour d'enfance est
arrive !
Un heureux hasard a mis en ma possession un
carnet ot Madame Barret notait quidquefois les
edvnemcnls de sa vie.
Ce n'est pas an journal. C'est plutdtl ute sdrie
de feuillets dpars, sans suite, sdpards souvent de
tres longs intervalles.
Quoiqu'ils soient semrs de nigligences parfois
delicieuses, et de hardie.,ses de style soucent bi-
zarres, je les pu' 5lie quznd mnme, comnme tune
defense posthu ne de celle qui, parce qu'inno-
cente, ne s'est ja nais ddfndue duirant sa vie, et
un pen auss'i, it cause du frisson de sincerity
don't it cibre-t incessamment, qui es', sans doing
le, le seul lien qui les unit, et leur donne ce char-
me confidential d'une douce confession sincere.
Madame Barret, je le sai', cut condamnd cet-
te liberty que je prends d'off'rir an public ce
qu'elle n'avait decrit que pour ell mnmt rct pour
dire remis d son maria quand elle serait more.
C'est une trahison, peut dire, que d'offrir d la
foule, des trances de sa vie et cr rtaincs phases
de la lutte que lui avail livree ce seducteur de








etait de/d si aigi'e, el, elle s'aiguisait datantage
de plant d'histoires d'amour savourodes hdtive-
ment, que je ne restai pas indifferent aux grd
ces de Madame Barret don't le sourire. quelque
fois, dclairail de sa clartd rose mes rves d'en-
fant.
Ce sourire jusqu'A ce jour je ne l'oublte pas.
11 est presque sur que je ne l'oublierai jamais,
ear Madame Barret a dte mon premier a-
mour.
Souvent, elle venait chez nous. Par delay les
ans, j'entends encore monte dans notre petit sa-
lon d'ordinaire si mnlancolique de silence, la
ioie emperMle de son rire, de ce rire qui contra-
riait si violemment la gottte de tristesse qui me
rendait si tendre le noir distrait de ses regards.
le la vois encore, prise dans la mousseline blan.
che de sa robe, dlegante, sautillante, tantlt jou-
ant un air hlger sur le piano, tantdt, comme
j'en garde un doux souvenir venant par des-
sus mes dpaules, promener sur ma lecon de de-
main, la mdlancolie de ses yeux et la maigreur
rose de ses longs doigts de patricienne.
Aucune femme n'a did plus calomnide que
Madame Barret.
Aujourd'hui meme, et il y a quelques anne'es
qu'elle est mortle, j'entends encore commenter
d'ine horrible facon certain actes de sa vie.
On n'a meme pas le respect de sa mi'moire. II
semble que cest la ranfon de sa gaild.
Quant i moi, je n'ai jamais pu, un instant,
avoir des doubles sur la vertu et l'honndtetee de
celle vers le souvenir de qui je me penche tou-
jours, les soirs de tristesse ou d'ennui, avec la







pidti amoureuse et sinte que seals 'connaissent
ceux qui aiment une defunle.
Mime, it m'a toujours semble qu'il me scrait
dvvolu d'arracher un jour, des serres de la Ca-
lomnie, celtte morte et que ce serait, par deld la
tombe, une maniere tendre de lui faire l'aven de
eet amour qui a enchanti mon enfance el pros-
terne encore mon dine devant la purete de sa
me'moire.
Ce jour 1a est venu enfin !
Le Messie promise t mon amour d'enfance est
arrive !
Un heureux hasard a mis en ma possession un
carnel oi Madame Barret notait que(quefois les
devnements de sa vie.
Ce n'est pas un journal. C'cest plull uine sdrie
de feuillets dpars, sans suite, sdpares souvent de
trhs longs intervalles.
Quoiqu'ils soient semes de negligences parfois
ddlicieuses, et de hardiesses de style solvent bi-
zarres, je les p'l 5ie qu'nd nmime, commne une
defense postht ne de celle qui, parce qu'inno-
cente, ne s'e't janais dfendue dirant sa vie, et
un peu aussi, a cause da frisson de sincerity
don't ils ibre.t incessamment, qui es', sans dou
te, le seul lien qui les unit, et leur donne ce char-
me confidential d'une douce confession sincere.
Madame Harret, je le saiv, uat condamne cct-
te liberty que je prends d'offrir an public cc
qu'elle n'avait ecrit quoe pour elhe mnoe ct pour
etre remis d son mari quand elle serait more.
C'est une trahison, pent dire, que d'off/ir a la
foule, des branches de sa cie et cl rtaincs phases
de la lutte que lui avait livree ce seducteur de







Philippe Lehaut don't on vent quand Ymnne
qu'el/c ait etc la mailresse. Maiv que n'anrai-je
pas fail pour prouver que si elle est arrivCe.an
bord de la f/'ate, jusqu'au board, elle n'y est ja-
mais lombde; et que, si elle a cdlo/ec l-abime de
trds pres, jusqwu' en avoir le cei tige, elle a en
cependant la force de ne pass'y laisser entrai-
ner.
Je serais vraiment heureux, el cela ferail
laire en moi bien des scrupuiles, si les profes-
sionnels de la calomiic, aiux minutes de ltrkve
que leur laisse leurs trop nombreuses occupa-
lions, jetaient leurs regards sur ces notes d-une
femme qui, aux derniers moments de sa vie, a
subi, comme une fatality, la gaietl de sa nature.
IUs en comprendront certainement la souffrance
et surlout la sinc6rite. Car les accents qui par-
tent du fond d'tin ca'ur endolori atllignent, sans
tdionneinents, tous les Cwutrs. m eme ceux qtte
cuirassent les pires sentiments.
Peut-elre alori enfin, oui enfin! se rdsi-
gneront-ils, a rayer de la lisle des condamnes
aux tortures perpedtelles de leurs propos ineur-
trissants, cette Danielle Barret, qui, quoique
more, n'a pas obtenu cependant sa grice.
Dire qu'elle n'a menrite' de comparaitre devant
leur Cour Alartiale que parce qu'elle avail su
rester indiff'rente 4 /'impertinence de leurs re-
gards et ne pas se soucier des caresses de leurs
sourires !


L. L.














JUSQU'AU BORD-*



A CLtMENT MAGLOIRE
Directeur dj journal OL M ArTIND
En t6moignage de renonnais-
Fante affection.
L. L.



I
C'est aujourdliui clair, Philippa me rait la
cour. Une c) r Isrr3., attentive et savante.
S; j'en doutais encore, il y a deux j,)urs, je
n'cn doute plus aujourd'hui. Je no poux plus
en douter. Cela saute aux yeux. Et aux re-
gards don't on nous pursuit quand nous som-
mes a causer, je sons que tout le monde voit
comme moi. Tout le monde, A mon marl pros.
Moi qui cependant croyais qu'il serait le pre-
mier A decouvrir le danger r6dant autour do
ma fidelity et A m'en protdger a'issit6t.
J'ai une si douce confiance dans ses regards
qui m'exasp6raient tatit aux tout premiers
jrurs de nos fianqailles,- ces regards qui
m6me lorsque je suis nue semblent me d6sha-






8 JUSQU'AU BOARD

biller encore,- quo j'avais toujours esper-
qu'il ne leur 5chapporait jamais to moindro
tressaillement do mon Ame, la plus petite vi-
bration d'une des cords de ma sensibility. Et
tout m'engageait A penser ainai. Tenez, bien
des fois, lorsque, par example,. jo m'occupe A
arranger le& bibelots dki salon, ou A lire, ou A
broder, toute Ace quo je fais, sije sons quo
quelque chose do tendre et de pOndtrant me
chatouille la nuque, jo n'ai qu'a m; retourner
pour rencontrer lo regard do mon mari, son
long regard tendu, aux sourcilsfronces don't
je vois alorsqu'il avaitappuy6 sur moi toute la
vigoureuse caresse. Et nous nous sourions.
Et toute joyeuse, jeo course me jeter dans la
frdmissante 6treinto do sos bras pour, do
plus pros, me bruler A la flamme verte de ses
grands yeux Je les aime tant, ses grands
yeux I
Je ne m'explique pas comment mon maria
n'a pas encore surprise que Philippe a cessd
d'avoir pourmoi des pr6venances d'ami. C'est
A croire que la conflance qu'il a en moi et
son amitie pour Philippe sont un dpais ban-
deau qui.recouvre et sa perspicacite et ses
yeux.
S'il avait vu cependant et qu'il m'eqt tout
cach6 pour imposer une petite dpreuve A mon
amour ? Non. C'. n'ost pas possible. Do tols
manages ne sont pas do son gout. II est si
loyal I
Eu tous cas, ce n'est pas mi)i qui continue-
rai A garder ce silence. II est de mon .de-






JUSQU'A U BOID


voir de lui dire ce que je crois avoir decou-
vert. Et pas plus tard que ce soir, quand il
sera rentre, il saura tout. Je le lui doisd'a-
bord et je me le dois ensuite.
L'amour est un pacte de confidence. Le ma-
riage encore plus. Deux coeurs ne sont vrai-
ment en s6curit6 centre les soubresauts de
la vie que s'ils sont compl6tement unis et de
fagon, qu'entre eux il n'y ait do place pour un
secret quelque banal qu'il Hut!
.Quant a moi, claque fois quoe j'ai une sen-
sation nouvelle, que des emotions jusqu'a-
lors inconnues coulent en moi des frissonne-
merts strangers je n'ai de cesse, ma cons-
cience ne me tiraille plus que si je ne tarde
pas a en parler A men maria et d'une manireo
si precise, en los enguirlandant de tendres-
ses si caresseuses qu-elles deviennent aussi
A lui qu'a moi.
Cela me rappelle un petit fait assez signifi-
catif.
Deux ou trois mois apres notre marriage, je
ne sais plus au just, mon maria me trouva
un peu triste, trcs pas a son goiit comme il me
dit encore quelquefois. J'avais reollement une
petite contrariet6 et qui me venait de lui. II
me lutinait do questions, m- pressait decares-
ses, me taquinait do cAlineries pour me con-
traindre a m'ouvrir A lui, toute. A tout ce
qu'il me demandait je repondais par de peti's
<( rien A pine susurrus et qui etaient de d6-
licieuses monteries. El je m'escrimais a me
faire un masque qui ne decelat point mon






JUSQU'AL BOARD


dtat d'ame. II parait quo jo n'y reussissais
gu6re; que mes yeux se voilaient de trouble,
que mes mains qui chierchaient toujours ou
se poser tremblaient febrilement et que. sans
relAche, de la pourpre me montait aux jo)ues
car mon mari no tarissait pas on questions de
toutes Fortes.
Le .oir venu, je me suis couches, paisible
ment on apparence ot lui, tout pros do moi.
Une minute apres, son souffle rythmique
m'annon-ait qu'il dormait de son somm"il
d'cnfant et d'heureux.
Moi, j'avais les paupieres, large o'lvertes.
Le sommeil so refusait a me garner. Un re-
mords m'entrait dans l'dme a la fapon d'une
pointe d'aiguille et me picotait le coeu'. L-i
lumiere rose et vacillate dela lampe,comm3
si elle out ete un ueil indiscret, m'exispa alt.
Je me tr6moussais, me tremoussais. sans
cesse. Ma chemise do nuit m'etait do tro.,. Sa
fine batiste me chauffait la chair comme une
four!ure 6paisse en plein juillet tropical. MT
cihevelure me pesait horriblem3nt t t me d )a
nait I'insupportable sensation que 1'on m'a-
vait fixed a la nuque un tres lourd fardeau.
Enfin, jeo ne me sentais pas vivre et pressen-
tais quo do toute la nuit, j'aurais. pench6e
vers moi, la pale insomnia, lori:qu'unc idee
d'abord vague, imprecise, mais qui, peu A
peu, prit corps, s'alluma en ma pensde, y cou-
lant comme la douce clartd d'une aurore de
Mal. Je reveillai m)n maria. Je le riveillai
tendrement, avec amour, avec sollicitude,






JUSQU'AU BOARD t

comme une femme qui vient d'6tre mere doit
reveiller son premier b6bb. D'un geste, me
d6pouillant de toute pudeur inutile, jetant
par dessus mes 6paules touted fausse honte,
dev6tant tout vain scrupule, je lui murmurai
au tuyau do l'oreille, comme si j'avais peur
que dans 1'ombre un indiscret m'entendit, ce
qui, durant tout lejour, m'avait paru impos-
sible a lui Wtre avouo.
Longuement alors il m'embrassa. Comme
je fr6mis encore par delay six ann6es au sou-
venir de ce baiser d'amour adouci de recon-
naissance I
Nous nous mimes ensuite A deux pour re-
gretter mon abstention qui n'etait pas un
crime, il est vrai, mais qui n'avait pas sa
raison d'etre et, A la favour des caresses,
nous oubliAmes les mille et un petits << rien ,
que j'avais opposes A ses questions et qui
sontjusqu'ici mes souls mensonges envers
lui.
Quelques minutes apres, all6gee, heureuse.
je dormais profond6ment, m'ayant fait do
ses bras muscles, un mcelleux oreiller...















Le lendemain. La loi de franchise conju
gale absolue A laquolle jo me suis toujours
conformde a trop souvent apaise mes tristes-
ses pour ne pas m'y conformer une deuxiW-
me fois. Escomptant la docoe privautd do h-a
chambreo nuptiale et le d6licieux mystere do
la demi obscurity trouLe de la clar'e vacil-
lante des lampioi.s aux abat-jours de brode-
rie., j'ai attend quo nous ffissions au lit pour
dire A mon maria qu'il me semblait, du moins
que j'etais certaine que sur moi, son ami',
avait jete son devolu pour 6tre une do ses
nombreuses victims.
Je le prdparais depuis l'apres-midi A cette
confession. J avais pris ma mine inquie'e,
mon visage do femme contraride que tout
irrite ct A qui rien ne fait plaikir. A ses ques.
tions anxieuses, j'opposai-. des reponses a
dessein molles, si hien qu'il avait fini par
comprendre qu'entre lui et m)i il existait
quclque chose de douteux qu'on sa qualitO
d'dpoux amouroux do sa femme il so devait
de tirer au clair.
Apr'es avoir joud aux car-Le ju-4qs'a dix
heures, nous voilA mainten int dinis notre
chambre.






JbSQU'AU IORDl 13

Quelle belle nuit d'6toiles et de clartes t No-
tre chambre est touted clair de lunde et le si-
lence qui sur la ville se deroule comme une
mousseline imperceptible est si attentif que
l'on dirait que tout lo monde, frdmit au char-
me alanguissant et pin6trant du soir et en
jouit avec la sensibility vive et toujours vier-
ge des poetes.
Tu sais, dis-je a mon mari quand nous
nous sommes couches, tu sais, j'ai un tr6s
grand secret A t'annoncer...
II m'interrompt d'un elargissement de ses
grands yeux. Sans avoir I'air de m'en aperce-
voir je reprends :
-Un grand secret duquel dependent peut-
6tre, I'harmonie de notre menage et la securi-
t6 de notre bonheur conjugal.
-Voilh do bien grands mots, ma chore,
me dit-il, ot, qui me font palpiter de crainte.
Puis :
-Parle, jet'ecoute.
Rassure-toi, fis-je.
Et j'eus un sourire qu'il ne soupqonna pas.
-Rassure-toi. Notre bonheur est en p6ril,
mais tu peux encore le sauver.
Et je plongeal dans le silence. Un silence
queje fis long de fagon ; exciter sa curiosity
et d l'6nerver d'impatience. Ce qui d'ailleurs
arriva sans peine. II s'inquidta:
-Mais parle done, ma ch6re, je grille de
t'entendre.
Lentement alors, comme i tAtons, je lui
racontai les regards de Philippe au fond des-






JUSQb'AD BzO RI)


quels quand ils so posent sur moi, j'entrevois
une sorte de langueur amoureuse tr6s expres-
sive. Je lui racontai ses mots A double sens,
ses phrases lourdes de sous-entendus mali-
cieux et ses expressions pleines d'arriere-
pensees. Sur tout cela je mis un air de digni-
tW. A toutcelaj'attribuai une tres grande im-
portance, l'importance qu'une femme vertueu-
se et qui desire toujours l'6tre attache A sa
vertu attaqu6e et a son bonheur inquiWte.
Aussi fus-je docontenanc6e en mourir d'en-
tendre apres ma confession, au lieu d'une
parole r6confortante ou d'une serieuse r6so-
lution, un long eclat de rire, mordant de mo-
querie et cinglant d'ironie. J'en faillis pleu-
rer.
-Mais je necomprends pas vraiment qu'on
puis-e rire d'une chose aussi grave, murmu-
rai-je, comme me parlant a m)i-mi:n f, lion-
teuse, ktonnie et... impertinente un peu.
Subitement, il se fit tendre:
-Je crois que tu te trompes, ma chore Da-
nielle. Et c-est pourquoi j'ai ri de cot air de
gravity que tu donnes A une meprise qui est,
il est vrai, toute A ton honneur. Comment
veux-tu que Philippe te fasse la cour. Ah !
non. Je t'en prie, laisse-moi rire encore.
Et, ai nouveau, il so mit A rire du meme ri-
re don't j'avais tant souffert la minute d'a-
vant. Puis, baissant Ie ton jusqwil une ten-
dresse que je ne lui vois pas tres souvent :
-Philippe ne peut Otre qu'un ami .. Com-
ment done peux-tu avoir de tellesidees ? C'est






JUSQU'AU HORD


grAce a lui que je t'ai 6pousde, tu te rappelles
bien, n'est ce pas?
Et devant mon silence :
-Non, il est pour cela trop notre ami.
Dans le fait Philippe est le tres bon ami de
mon mari. Ensemble, ils ont fait toutes leurs
classes et e'est, c6te-A-c6te, que de la barriere
de I'dcole ils sont parties vers I'inconnu de la
vie. Comme me I'a rappele mon mari c'est par
Philippe que nous nous sommes connus.
Sont-ce IA pourtant des raisons qui plaident
contre ce quej'ai cru voir ? Et puis d'ailleurs,
est ce qu'une femme qui, par dessus le mar-
chd n'est plus naive, peut se mdprendre sur
ces choses-lA ? Dans une affirmation faite par
une femme et relative A l'Amour, toujours
il y a une ombre de v6rit6.
Philippe depuis ces dix dernieres annees a
eutant de succis dans lemonde; tant de joues
ont Dil6mi a ses propos d'amour,tant de mains
ont frrmi dans ses m'tins, tant d femmes se
sont pAmees dans ses bras qu'il peut hien
avoir atteint maintenant le dernier pdriode
do sa vie do viveur, c'est-a-dire 6tre blasd jus-
qu'A croire que la femme honnete est une im-
possibilit6e t I'amitie, une chimire. Rien done
d'dtonnant qu'il fasse l'assa'it de ma vertu et
que pour cela, il pasie, A pieds joints, sur I'af-
fection de mon mari. Meme dan; les romans
on no voit presque pa I'amitid, attdnuer les
rauquements du desir Voire dans la vie. On
a toujours le temps, apres avoir assouvi une
passion affamoe, de pleurer une amiti6 pieti-






16 JUSQU'Ab BOARD

nee, une sympathies perdue et de se morfon-
dre dans le remords.
II est bien malheureux que mon maria no le
comprenne pas, d'autant plus que vu l'accueil
qu'il a fait A mon aveu je ne lui parlerai plus
de Philippe. Jamais plus.
Je serai d6sormais seulo, la gardienne de
mon foyer.
















II me resteune bien grandedouleur de lacon-
versation que, hiersoir, j'ai cue avec mon ma-
ri.;'y ai d6couvert le d6faut le la cuirasse de
son amour. II nest pasjaloux. II n'est pasja-
loux, mais, pas pour une roquille. Et ce n'est
que maintenant, que je m'en rends compete.
Maintenant, apres six ann6es de marriage,
apres six annees au course desquelles, toutes
nos aspirations furent confondues, tous nos
d6sirs. communs, et nos deux vies si unies
que nous n'6tions plus qu'une Ame, qu'un
coeur dans deux corps. II est vrai que ce n'est
quo maintenarnt qu'un tiers, d'une main indis-
crete, vient fair le geste d'entrebailler la
porte qui s'ouvre sur notre bonheur conjugal
et essayer de le trouble de lHindiscr6tion de
ses regards, pour, apres, sp6culer sur ma
douleur.
Comme je silis triste d'avoir d6couvert que
mon mari n'est pas jaloux II me semble que
j'ai 6te volde d'un bijoux rare, d'un talisman
pr6cieux.
Pour d'autres femmes ivres de liberty, de
plaisirs clandestins et qui no trouvent doe joies
appreciables qu'en sautant par dessus la bar-
ricade du Foyer, ce serait le bonheur pres-






JUSQU'Al iIOHI)


que, du moins, le chemin don't le terme est le
honheur. N'est-ce pas que ]a petite ecervelte
qu'est Madame Darys disait dernierement au
milieu do ses amies qui l'ont applaudi de leurs
rires que le maria type, le maria le plus maria
enfin est celui qui ne voit que par les yeux de
sa femme et, passant par le labyrinthe de ses
caprices, lui laisse le loisir de courir apris
tous les r6ves qu'elle grille de realiser.
Je ne sais pas si je me trompe, mais il me
semble que n'Otre pas jaloux do sa femme
c'est sinon no pas I'aimer, A tout le moins no
pas I'aimer assez. C'est Bourget qui dans
Alensonges a ecrit : <, Dans un co(ur qui aime
vraiment ou la jalousie tue I'amour, ou I'a-
mour tue la jalouAie. Dans la passion c'est
tout le contraire (1)
Eh liien du haut de mon ignorance de pe-
tite femme haftierine qui ne sait qu'une cho-
soe c'est (q'elle veut 6tre aimee comme elle
aim.1, je crois pouvoir dire que l'affirma-
tion de M. Bourget, si elle est vraie, cesse de
I',tre sous I'ardour ensoleillee de notre ciel
tropical. Commoje comprends mieux c'? vers
d'un de nos potes :
t, Ne parole pas d-amour si tu n'es jaloux. n



(1) Cette penste de Bourget que Mine Barret a sans
doute citA de e ininoire puisqu'elle 'it alter~e est plu-
t^t dans Physiologie tie I'Aiour miioderne. Co
West pas de cotnsquence.
















II semble qu'au dernier bal des Carmeran,
dans le d6licieux enivrement d'etra belle et
de me sentir chloy6e du succes, it semble que
dans les conversations que j'ai eues avec Phi-
lippe, it m'a Ochapp6 des mots qui ont 6t
plus loin que ma pens6e et bien au delh de
mes sentiments. Car depuis, Philippe s'est
presque completement dobarrass6 de la sorte
de respect qu'il me gardait encore, mmrn aux
minutes les plus troublantes de la cour qu'il
me fait. Ce respect d'un viveur, comme j'y te-
nais! C'6tait comme un incontestable homma-
go rendu A ma fidMlitd, A ma vertu et j'y pui-
sais, pour roster honnete, une volont6 inflexi-
ble, un courage que rien ne paraissait pouvoir
an6mier. Mais le hasard se met de la parties
et contre moi car depuis ce soir ouij'ai senti
peu A peu s'en aller, s'6vanouir la d6f6rence
de Philippe pour mon honneur, depuis, les oc
casions d'etre seule A soul avoc lui se pr6sen-
tent plus souvent qu'autrofois, comme autant
d'embiches, que sur ma route, me tend line.
xorable at injuste destine. Dieu sait cependant
si j'ai cherch6 A 6viter ces occasions lh!
Mais que peut notre volont6, du moins ce
que nous appelons ainsi contre les desseins






.JISQU'AlI JOI()f


imp6nbtrables de la Puissance qui gouverne
notre monde.
Hier soir Philippe a soup avec nous. Immd-
diatement apres nous 6tre leves de table, j'ai
vu mon maria courir A son chapeau et attraper
vivement sa canne. Mes yeux. anxieusement,
I'interrogbrent. II n'a pas ou Pair de s'en
apercovoir. Et se ) 'nchant vers Philippe. sou-
riant et came, il lui dit:
Veux-tu me fair un grand plaisir?
Mais avec plaisir fit Philippe, en souriant,
lvi aussi.
El! bien tu vas tenir compagnie A Da-
nielle jusqu'I mon retour. Jo reviens dans
une petite minute.
Et il lui tendit loyalement la main et, sur
mon front. mit ses 16vre- avec autant d'amour
et de contiance que si nous dtions encore aux
to it premiers jours de notre marriage.
Ecoute, dis-ja alors A mon mari et le te-
nant par ses deux mains, ne pourrais tu pas
renvoyer a demain martin ce que tu voudrais
raire ce soir?
Pas possible exclama-t-il. Oh pas pos-
sible!
Car, vois tu, continuai-je, je souffre dnor-
m6ment. J'ai une migraine qui me torture
depuis une here. Etj'allaispr6cisement prier
M.Lehaut de m-excuser ot de me permettre de
gagner ma chambre. Je t'en prie ne sors pas.
Monsieur Lehaut s'ennuierait avec moi, car
je souffre a mourir.
Mais si elle souffre, insinua Philippe,






JUSQL'AU BOARD


mollement, tres mollement, tu ne dois pas
sortir . .
Mon mari n'a pas compris ce que lui di-
saient mes regards disesperds, ni la lamen-
table supplication de mon silence si lourl. II
n'a pas vu ma pAleur et cependant moi je me
suis sentie plir A I'idee que j'allais 6tre seu-
le avec Philippe. J'ai senti blemir et so cris-
per mes l6vres.
Que ne m'a t-il regard comme il me re-
gardait nagureo encore, de son regard qui m3
fouaillait I'Ame et don't j'aimais la douce et
minutiouse inquisition?
1Ielas! j'avais A peine o cott penso q(j'il
dtait dejA au pas de la porte de sortie et d*i
sait d'une voix don't le timbre me parvenait A
peine.
Oh! cola passera dans trois seconds au
plus. Danielle est sujette A ces petites migrai-
nes aussi subites qu'inconstantes!
II venait de partir que Philippe rdso'maent,
s'approchait de moi comme s'il existait d i ji
entire son ceuar et le mien, un pacte d'am )ur
et que ma chaireit dejA fr6mi a ses caresses.
Allume, il me chantait une fois do pl.is, tous
ses propos de flirteur professionnel, tous ses
mots attendris d'6ternel amoureux, sans ces-
se vou6aux choses de I'amour Je n'y enten-
dais presque rien. Une lassitude profonde,
une sorte de vague ensommeillement, a'vait'
comme voil6 mos facultds et rel'-chli les res-
sorts de ma volon t6.
II parlait sans trove. Sa voix parais-






22 JUSQU'AU BOARD

sait me venir de tres loin comme ces brises
de soirs de Mai qui, avant qu'elles vous ca-
ressent la face, vous caressent d'abord les
oreilles de leur musique lointaine qui, peu a
peu, avec lenteur, avec douceur, devient de
moins en moins lointaine. de plus en plus
poetique.
Je n'ai pas eu la force de le mettre a la por-
te quoique plus d'une fois j'en eusse la pen-
s6e. Je n'ai pas pu le chasser sous peine de
paraltre sotte, car, comme a l'ordinaire, il voi-
lait sapassion, d'expressionsamicaleset d'une
forme h doublenuanco. Etpuis, que diraitmon
maria si, a son retour, il me trouvait seule,
seule et abattue comme je me sentais 1'etre.
Je me taisais. Profitant de mon silence qui
avait l'air d'dtre un consentemnent timiJe, Phi-
lippe parlait toujours, emplisbait mon trouble
de I'harmonie vigourouse de sa voix male et
pleine.
II faut vraiment 6tre femme, 6tre profond6-
ment femme pour surprendre que sous ces
mots d'amiti6, il y a autre chose, un senti-
ment moins rdflechi que l'amiti6, un senti-
ment violent, fou, fait de ddsir et de passion.
OhI comme ils parlaient a l'encontre de ses
l6vres, les yeux de Philippe! ofi la convoitise
de moi ardait etrangement, allumait d'inex-
tinguibles braises. Pendant un instant,- c'est
dr6le, les yeux do Philippe me rappelerent
les yeux de mon maii.
Dans l'etat de total alanguissement ofu
plongeait tout mon 6tre, je n'6tais plus qu'u-






JUSQU'AU BOARD 23

ne proie facile, qu'une chose inconsciente,
qu'une banale petite chose toute meurtrie,
toute 6crasde et, par-dessus tout, sans ddsir,
sans volonte.
Philippe s'en apercut. Car a un moment
donned, c'est alors seulement que je revins
A la vie. je m'aperquis quo non soulement
it s'6tait tu pour mieux me parler avoc ses
genouxetmepresser lesdoigts,mais encore...
mais encore,.. . ( comment expliquer cela
Grand Dieu! ) que j'etais, oui, que j'etais, moi
Danielle; emprisonnde dans l'dtreinte de ses
bras. Hautaine et violent, mais toujours si-
lencieuse je Hisun geste brusque do m'arra-
cher de Philippe. Mon piAd heurta t'ortemeiit
la table. J'en souflris cruellement et faillis,
de tout mon long, tomber sur le parquet. Mais
je no tombai que dans ses bras qdli, cotte rois
encore, apris s'etre ouverts tout grands
pour me recevoir dans ma chute, s'6taient
refermes vigoureusement sur moi, si vigou-
reusement qu'ils g6nerent ma respiration et
compiim6rent les hal6tements do ma poitri-
ne. J'en resentis une insupportable douleur.
Et comme, malgre moi. clio s'cxtdriorisa par
un ah!, prolong, vibrant et souffrant, il se
mit A m'embrasser longuement, longuemeht,
A pleines l6vres, dans les yeux, tout le long
de ma nuque, dans les cheveux ot, quand je
m'essayais A parlor, sur mes dents.
Ne pouvant plus nm d0fendre dails cc corps:
a corps, je voulus crier.. Mais ma voix m'a-
bandonna. Des sanglots s'ecrasbrent dans ma






24 JUSQU'AI RBORD

gorge. Mes cris ne furent plus qu'un banal
glougloutement de b6to traquee. Je voulus
courir, m'en al!er de la maison. Mes jambes
6taientankylosdes ettousmes membresalour-
dis et morts comme d'une subite paralysie
J'6tais encore dans les bras de Philippe, me
d6battant desesperiment quand s'ecarterent
les persiennes.
Prompt, il me libera de son 6trointe. De tout
mon poidsje m'affaissai sur une berceuse et
lui se mit posdment sur une chaise, la plus
eloignee de moi, celle prdcisement sur laquel-
le il Otait assis au depart do mon mari. Puis,
sans crier gare, avec un sang-froid et un cy-
nisme rdvoltant, il entama la conversation la
plus triviale qui puisse exister.
Et c'est vrai quo vous y avez dte, Mada-
me??. .
Je tombai de la lune. Car, en vdritd, je ne
savais pas ofij'avais 6te, sinon, et a grands
pas. vers cc qui ne m'etait pas permis, vers
ce que j'ai toujours regard, avec, aux com-
missures des l6vres la crispation d'un sincere
degout, vers le stupid adultere. Mais, com-
me mon mari, ayant traverse le salon etait
deja pres de nous et nous tendait ses deux
mains, avec quelle conflance Seigneur! -
je repris toutes mes forces, cell do mentir
surtout, pour repondre d'une voix quoe je sur-
pris blanche d'etonnement et de crainte, oh I
si blanche.
Oui, j'y avais &t6, Monsieur.
Oft done avais-tu Wet comme ea, ma pe.






JUSQU'AU BOARD 23

tite Danielle, fit mon maria, caressour et ten-
dre?
Come il me parut stupile a cotto minu-
te!
Je no savai- que lui rdpondre. Trouble,
interdite, j'allais balbutier un nouveau men-
songe. Dieu m'en pr serva. Car Philippe re-
prenait dteja:
A ... A la messe qui avait prec6dd la
derniere Kermesse des ZAlatrices de Saint-
Vincent de Paul.
. .. ......... ..... ............ ............ ..* .. .......
Je no puis pas encore m'expliquer com-
ment mon mari n'a-t-il pas compris, a Pat-
mosph6ro lourde qui regnait autour do nous,
au depart precipit6 do ce Priola de Philippe
qui, visiblement, ne pouvait plus subir sa
presence, qu'il y avait quelque chose d'anor-
mal que son entree avait interrompu, quel-
que chose qui ne sentait pas bon.
Je no sais pas comment il n'a pas senti que
nous n'6tions plus A l'aise et que, rien que de
le voir prts de moi. je souffrais horriblement
dans mon amour et dans ma fiert6.
On dirait qu'il no faut 6tre que mari, pour
6tre A ce point aveugle, pour ne plus pouvoir
arracher do ses yeux le bandeau noir d'une
confiance imbecile.















J'ai Wte, cette apr's-midi Ala Chapelle de
N... petit asile de recueillement confidential.
de douce intimit6, oft mon ame, chaque fois
qu'elle est tourmentdo, peut on toutesecurit6,
plongerdans le sein de Dieu.
U:" silence melancolique, monacal, tombait
du plafond et des murs 6pais tachet6s d'ex-
voto, et des portes contre lesquelles venaient
se heurter et s'ccraser tous les bruits du de-
hors, toutes les rumours de la rue.
La lampe kternelle, ainsi qu'un grand wcil
ouvert sur les m6andres de mon ame, brulait
avec des clignotements furtifs comme si elle
luttait d6sesperement pour ne pas s'etoindre,
tandisque sur I'autel d'or ot de blanchour,
entree la ouate des cierges, deux profils d'an-
ge semblaient attriitds do ne pouvoir se-
couer la torpeur de leur immobility de mar-
bre pour m'apporter, avoc le souvenir du ciel
qui eclaire la fixit6 rose de lout sourire, la
paix du coeur, la sccurite d'Ame vers lesquel-
les toute ma vie criait si lamentablement.
J'6tais Id, immobile, depuis jo no sais plus
combien de minutes, la face abimde dats les
deux mains, priant vaguemenit et, do temps
en temps, regardantparles interstices de mes






JUSQU'AU BOHO


doigts le chceur qui, peu i peu, plongeait
dans une ombre croissante, une ombre pale,
transparent, leg1re et sous le fr6missement
silencieux do laquelle ne s'evanouissait pas
les rayons de clartd de la grande hostie do-
ree qui, comme un astre, illumminait la peti-
te porte blanche du tabernacle. Du dessus du
tabernacle, majestueuse et poi'rtant humble
dans son attitude do pdnitente 6treinte par le
Remords surgissait la statuette en couleur
de Marie Magdcleine, la sainte et la belle.
Une grosse sceur embellissait l'autel. Car,
c'etait samedi.
Elle allait lentement, de statue en statue,
les epoussetait minutieusement, avec une
patience d'ange, clarifiait d'un torchon I'ar-
gent des chandeliers, y fixait des cierges
qu'elle colletait ensuite de collerettes de pa-
pier aux teintes multiples et criardes. Chaque
fois qu'elle passait devant le maltre-autel,
elle s'humiliait en une profonde genuflexion
et la puret6 de son front assombri de l'ombre
di voile, fr61lait les degrds de l'autel.
Puis, elle dev6tit l'harmonium de sa house
pourpre etoilde de fleurs vertes, l'essuyajus-,
que dans ses coins les plus cach6s, 1-ouvrit
et-sur le ratelier blanc et noir du clavier fit
doucement courier, et plusieurs reprises, la.
caresse soyeuse de son plumeau. Elle le re-:
v4titensuite.
Prestement, ella poussaaux ex-votu. L'un
apres l'autre, ello Ics d(tachait du mur, les
lisait avant d'entrepreodre leur toilette. Elle






JUSQU'AU BOARD


Ics lisait avec amour, avec des regards no-
y6s de bonheur jusqu' Iextase, comme si
cha'un de ces hommages rendus A cc Dieu
auquel elle a sacrifiU sa jeunesse et aussi sa
beauty, etait un nouveau soutien, une base
nouvelle a sa foi, au ddvouement inalterable
qu'elle vouait au Seigneur don't, a ce moment,
je voyais l'image affaisseo et comm3 pros de
tomber de la croix do plAtre oA ello etait
clouee.
Comme tout pres do moi la s('ar cuoillait
du mur un ex-voto semi de fleurs ct do bro lo-
ries.jo levai la t6te sans y poenser, presqz'i'ls-
tinctivement. Elle me sourit d'un loger su-
rire, d'un sourire trite on dirait, common si
les sourires dejoienolui6tainitpluspermis et
qui mit un furtifet agroable dclair do m insui-
tude sur I'entlouement lger do sesjoues.
Au has du cadre de 1'ex-voto qu'elle gardalt
encore dans ses mains, mes yeux lurent:
< Vous m'avez sauvte, 6 mon Dieu, en re-
tour, je vous offre ma viedechaqua jour.,
S'1l me sauvait aussi cc Dicii infiniment hon
qui a remis ses peclihs A Marie Magdeleine
et qui, en face de la foule tumultueuse, vou-
lant lapider la femme adultere cria I'immor-
tel et divin : ,( Que celui qui est sans pchies
lui jette la premiere pierre. s'll me sauvait
aussi comme je lui consacrerais ma vie de
tous les jours, ma vie de toutes les heures et
mes pensees de toutes les minutes Je me
sentirais si heureusede m'ltre 6vade de mon






JUSQU'AU BOBD


enfer qu'il nest apres, de sacrifices trop
grands queje no ferais Aceluiqui nm'ayant pris
tendrement la main m'aurait enseigne la rou-
te qui, donnant dos A celle dans laquelle je
suis engagee, conduise A toute autre chose
qu'. la perte de son honneur, a. I'dvanouisse-
ment de sa fidlitd.
.Peu A peu, la scour s'eloigna de moi. Pas-
sant devant l'autel elle s'agenouilla une der-
niere fois et disparut dans I'ombre de la sa-
cristie. Je I'y suivis.
La sacristie s'ctendait, 6troite et sombre.
Toute une do ses palissades 6ta;t une vaste
armoire dont, A deux battants, 6taient ouver-
tes les portes. Sur une table, vaste, au mi-
lieu de barettes rouges cardinal, violets d'&-
vOque, noirs, s'dtendaient des surplis brodds,
des aubes, des chasubles, paillet6s d'or que
la bonne smur s'appliquait A plier.
Danielle !
Bonsoir ma chbre scear.
Et tu vas bion ma petite ?
Trbs bien ma chere sour.
Je connais tresbienetde longtemps la sour
Marie. Je ne I'avais pas tout d'abord recon-
nue. Elle a Wet l'unedemes dernieres maltres-
ses. J'ai 6etl 'une de ses 61aves les plus ai-
ree0s.
Apres quelques minutes marques pal' un
echango de bons sourires, do sourires d'amis
trbs anciens qui se retrouvent avec joie, je
repris :
-Monsieur l'Aumonier n'ost pas chez lui ?







30 JUSQU'AU HORD

--Ah! Tu voudrais aller A confessed ?
Oui, chore sour.
-Je ne sais pas trop si le Pore Pouplang
(c'est le nom de l'Aumonier) est chez lui.. En
tous cas nous allons voir, n'est-ce pas, ma
ch6rie ?
Et nous avons traverse la cour tr6s lente-
ment, tr6s lentement, etn causant.
Soeur Marie me rappelait les jours de mon
enfance la plus lointaine, avec une precision
inimaginable, ne devinant sans doute pas,-
et commentle pourrait elle?- combien, A cette
heure, on remuant mon passO, elle faisait se
lever eii moi un parfum trop pur qui incom-
modait'mon present etinfligeait a mon ame
un vertige de douleur et A mon cceur, comme
une horrible crispation de souffrance.
Elle disait :
-Te rappelles tu Danielle comme tu taiss
bavarde, dissipee et combien de tes bouta-
des incessantes,tu interrompais le silence de
l'6tude? Avec cela, intelligence, dveillde. Tu
e6ais si intelligence que, quoique ne l'ayant
pas apprise, tu la recitals, ta lec'on, pourvu
que l'on t'interrogeAt apres deux autres l16-
ves au plus.
Ces souvenirs me brflaient horriblement.
Ils m'ktaient comme une blessure, une bles-
sure fraiche sur laquelle on efit vers6 de l'al-
cool.
Comme pour y couper court, a voix tres
basse, de faqon copendant A 6tre entendue de
sceur Marie, je murmurai :







JUSQU'AU BORDI


-C'est loin dejA, si loin !
Pas si loin que cela ma cherie Et pour-
quoi t'obstines-tu A te faire moins jeune que
tu ne l'es.
Et elle reprit :
Qui eut un instant pens6 que tu serais
la femme sincerement pieuse que tu es main-
tenant, toi si turbalente jadis.
Sincerement pieuse ? Ces deux mots me fl-
rent si mal que je n'entendis point ceux qui
vinrent apr&s, sinon que pour en souffrir. Uis
me tombbrent dans I'Ame deo trs haut, du
plus haut de la puret6 des levre', qui les a-
vaient dits. Ils jet6rent en moi ainsi qu'une
pierre dans une eau pas dejA tr6s : claire, des
ondulations troubles, dont les cercles doulou-
reux s'6largirent jusqu'A mes derriibres fibres
en une vibration si intense, que de tout moi
j'en fr6mis d-un cruel et brutal fr6missement.
Un voile descendait sur mes yeux De-
vant moi, c'etait come si s'ltendait la plus
profonde des obscurites et qu'elle rut entre-
lardee d'innombrables 6cueils.
La bonne soeur Marie avait devin6 mon
trouble. Quand je secouai ma torpeur, je me
vis assise, mes deux mains dtaient dans ses
mains et elle me parlait de sa voix veloute,
eette voix de jadis dont elle me caressait,
quand, souffrante, on m'expddiait dans la so-
litude et ['ennui de 1'infirmerie.
Tu as sans doute un gros chagrin, -Da-
nielle ? Mais le Bon Dieu.... mais....
Non, Soeur Marie, seulement, je suis






JUSQU'AU HORI)


quelquefois sujetto A ces soudains 6tourdis-
sements.
Cemensonge me fit rougir Ce n'6tait pas
cependant le premier depuis 1'immixtion de
Philippe dans mon foyer.
Subitementje cassai le flI des explications
que je commenqais A donner A Soeur Marie.
Comme l'on fait d'un enfant qui a mal, elle
promena la douceur de ses mains sur monr
front, me prit le mouchoir que chiffonnait la
nervosite de mes doigts, m'en epongea des
tempes, avec une mansuetude si maternelle
que je m'y abandonnal ab-olument sans au-
cune restriction, et souhaitant A part moi que
ces soins ne fussent jamais interrompus.
Je sens ma fille que tu as un gros cha-
grin. On en a toujours. Toujours il nous faut
souffrir. C'est sans nous plaindre qu'il nous
faut porter notre croix pour qu'A notre mort,
notre Ame puisse jouir des felicites Oternel-
les du paradise, etc., etc.
Merci, murmurai-je, merci Sceur Marie.
Je me sauve, tu sais, me dit-elle alors.
Attends ici un instant pore Poupelang qui ne
tardera certainement pas a revenir. Pendant
ce temps prie un peu, ma chdrie.
Et elle avisa sur une table, pr6s d'une pe-
tite lampe coiff6e d'un laiteux abat-jour, par-'
mi des lives aux tranches d'or, un chapelet
qu'elle me tendit et hiAtive, s'enfuit.
Le bruit de son pas rapide, sur le sable de
l'all6e,ressemblait au pas du honlieur, fuyant
6perdAment a toute bride vers d'autres cieux.







JIJSQU'AI) BORI)


Machinalement, j'avais pris le chapelet.
Mais je le ddposai tout de suite. Car j'avais
le mien dans mon reticule.
A mos regards, la solitude do lasalles'eten-
dait, silencieuse et vaste, avec ce quelque
chose de denude des sales of ne se trouve
que le mobilier necessaire.
Aux murs pendaient et se balancaient des
tableaux. Pres de ,,la Vierge a la Chaise de
Rapl.)a1, s'offrait aux yeux avec sa teinte de
profound mystere, d'"nflnie souffrance la
< Mise au Tombeau de Ligier-Richier, au
lieu que Ia-bas dans un vaste cadre dord,
Marie Magdeleine, A genoux, du flot de ses
larmes et des ondes soyouses de sa cheve-
lure baignait le, plaies que les clous avaient
faites a Jesus en traversant d'outre en ou're
son cou-de-pied.
L'une des pallssades don't s'effritait, par
endroits, la peinture verte, portait sur tout
son large les photographies de tous les arche-
veques de Port-au-Prince, depuis le premier
en date jusqu'a celui qui administre encort,
les Eglisesd'Haiti. En face, surune autrepho-
tographie d'une trUs grande taille,avoc a lear
pied, trois enfants de che('lr aux jamb s en
croix, souriaient d'un sourire gravy adu-
quat a la soutane, tous les membres do no-
tre Clerge. Parmidux, au premier coup d'oeii,
jedistinguai le Peroe Poupelang. Sa figure
m'est si (amiliere et son so wire si arni!
Oni dirait que jusqu'en photographic, il con-
serve le battement rapid do ses paupiere-,






.IUSQIJ'AU V /"1b


le fretillement nerveux le ses lIvres et cet
te. teinto pourpre et farouche qui sur son vi-
sage florissant et rond semble I'empreinte
des bons vins.
La pendule sonna six heureS.
Le silence qui, avec le grand lustre, tomn
bait du plafond dtait si essentiel que les coijps
paraissaient venir de loin et monter vers moi.
en pclios lents et attewinis C'etait comme si,
penchee au bord d'un puits, les coups m'a,'ri-
vaient, A des intervalles assez longs, en des
ondulations qui se suivaiont, se pour suivaient
sejoignaient et se confondaient enfin.
Par l'une des portes une harre de clartte
tpaisse, penktra dans la salle, une barre de
clarte si epaisse qu'on I'eu dite palpable, avec
les atomes nombreux qui y roulaient et dan-
salent leur 6trangd farandole. Elle s'allongea
lentement, s'dcraa contre le mur, dissipa
I'ombre discrete de la salle et spiritualisa, on
dirait, les photographies jusqu'auxquelles elle
s'ktait elirde, d'une expression d'or et preta
un peu moins de flxite a leurs regards, et un
peu plus de vie aufigementmuet de leur sou-
ri ie.
Le silence se fit alors m)ins tombal, moins
mysterieux. Les fri!ements de ma jupe, le
bruit de ma respiration s'yexagdrerent moins.
Mon souffle cessa de m'inquidter parce qu'il
ne medonnait plus l'impressionque quelqu'un
6tait derriere moi, li, et tout prbs de me sai-
sir lanuque. Et, venant du dehors, I'Ame clian.
tante du soir prochain frissonna. Elle pass







JIJSQU'AU BOBOi


dans les rideaux auxquels elle imprima une
legere enflure, une bosselure ailee. La douce
monotonie de son murmure frais qui s'etait
parfum6eaux fleurs de la cour, 6parpilla, au-
tour de moi comme une musique de vie, com-
me des appeals A la Joie.
..Mon attente se fit plus calme. C'etait vrai-
ment A croire, tant s'etait ali6g6e mon Am@
que le vent avait emport6 loin, bien loin d'elle,
de fagon qu'il ne revinssent jamais plus,
tousles chagrins quimela rendaient si lourde
et me la faisaieat porter comme on porte un
cilice ou une haire. C'etait A croire qu'en moi
aussi, des souffles s'ktaient lev6s, tendres et,
parfum6s, comme ceux du soir et, venant des
derni6res fibres de mon Ame, des lointains
replis de moi-m6me, rafraichissaientmea- pen-
sees, d6barassaient mes sentiments de la
poussi6re qui avait 6clabousse leur neigeuse
blancheur.
Mon enfance me remonta au coeur. J'y son-
geai sanscrainte. presque sans remords,avec
moins de dugout de moi meme.
L'Innocence, silencieusement, m'effleura do
son aile immaculee. Je m'abandonnai toute A
son irreelle caresse, A sa tendresse vague qui
m'enveloppait commed'une atmosphere d'i-.
vresse sainte et veloutait mespensdes comme
d'une couche de miel.
La stridence prolong6e du cri d'un paon
6corcha aigrementlesonged'alanguissement,
cette sorte de nirvana ofi je plongeais.
-Je sursautai. M'dtant-lev6e du canape oft je








6' .IJUSQU A l BOfI

m'tIaisaffata-sd, je ima, dirigeai vers une re-
n6tre. J'en ecartai les rideaux. Je m'y accou-
dai.
L'ombre an dehl)rs, s'etait completement
tissue. Elle faisait comma une dchartpe de
cr6pe don't la lIgbretd.-,'dtait developp6e, avee
des fi, nissem ,nts de sole froissee, sur toute
la court. Des flours, on ne voyait plus que des
forces d'ombie dans I'ombre qui s'dpai,-sis-
sait. Avec la descent du soir, leu;- parfum
devenait plus subtil, plus discret et aussi plus
insinuant. Le sillage cmb lumr don't elles lon-
geaient 1'espace, avait, dans le profound mys-
tero du lieu, qclelqua chose do pieux et d'ex-
tatique. Chaque tflur dtait un vase minus-cu-
le, double de satin, d'of montait autant d'en-
cens que de ciname, vers le Dieu de la solitu-
de, du recuoillement et du silence.
Leos ,sabliers de la rue tachetalent d'une:
massi ve obscuritH, l'obscurit6 dejA si compac-
te. Et IA-bas, tout lA-bas, au couchant, comma
des eclaboussures de sang autour d'une bles-
sure, de longues traindes de pourpre conti-
nuaient a royallser l'agonie du soleil.
Le pore Pouplang ne venait pas.
Ddciddment ce n'wtait plus la pine de l-at
tendre.
Je retraversal la court. Les portes de la cha-
pelle Mtaient encore ouvertes. Je passai : laI
Sacri-tie. Elle 6tait obscure, silencieuse et
solitaire.
Je m'en 6vadai instan'anement.
Aux deniers bancs de la net deux ftdeles





JUSQO'AI l'Olill 37

priaient, la tete enroncee dans lours bras.
Elles secou6rent la profondeur de lour immo-
bilit4 pieuse quand elles m'entendirent pas-
ser. Je hAtai le pas. On dirait de quelqu'un
qui marchait dans mes talons.
Comme j'en frissonnai, Grand Dieu
Cs ne rut qu'arriveo A la grande porte do
sortie que .j'eu. le courage dio m rott)'lrnf-r.
Apres moi, je ne vis rien, sinon la poiurpre
mignarde de la lampe oternelle (I|i se I)alan-
cait lentement et paraissait 6tre dans Ie t'bm
bean quii'0lait alors la petite chapplle de N.
avec son f ilenc s sf pulcral. un w(il aiisjsi im-
placable que N'(il de Cin et hiint la t6nacit&
allait me poursuivrc juspiue dans ma i Clraitie
la plus lointaine.















On dirait que les lieux ofu nous sommes,,
agissent sur nos pensees, nous inspirent des
idWes don't nous n'avons pas la respon-abili-
t0, nous suggerent des sentiments, confor-'
mes A l'air de ces lieux et qui so m6tamor-
phosentous'dvanouissentdes que nous chan-
geons de cadre.
Certains endroits ouatont nos sentiments
douloureux, veloutent nos petnsdes attristan-
tes, nous les rendent supportables et quel-
quefois meme, agie6ables. Certains lieux 4tei-
gnent meme les pens6es et les sentiments qui
n 'us font souftfir,-tandiis que certain autres
les attisent, ranim!nt leur flamme et lear
donnent une plus grande capacity de tortu-
res.
Ces rdflexions me sont venues au moment
ofi j'ai quite ia chapelle de N.
Le soir 6tait compl6temont clos. Je m'etais
A peine encoignde dans la voiture qui me ra-
menait chez moi, sur le thdAtre des tenta-
tions, qu'il m'abaridonna absolument, le cal-
me don't s'dtait drape mon coeur. La trove
prenaitfin ct je recommenQais la lutte que
journellement et A toute heure. je me livre A
moi-m4me.






JUSQU'A U B11OH) 3

L'image de Philippe dtait venue en moi, s'y
4tait rdinstallde et j'en subi-,aik si bien le
joug que je n'entendais pas le bruit de ma voi-
ture roulant dans la rue solitaire, presqu'en-
dormle dans son silence.
Je la revoyais avec plaisir, cette image don't
toute une apre--midi je m'etais divorce, avec
tant de joie, et entire laquelle et moi, j'avais .
place, comme un obstacle incontournable,
toute ma sincere piWte et tout I'amour infini
de mon Dieu.
Vainement, pour la chasser de mon ame
maintenant, j'appelais ce Dieu. Vainement,
pour la mettre A la porte de mon ceur, j'ap-
pelais de toute mes prieres ferventes, le Dieu
infiniment bon qui m'en avait protegee tou-
te une apres-midi.
Elle restait encore maltresse de mon Arme.
Et le soirs( fraikait complice de cette conqtid-
te. Ses souffles m pdnetraiont par tous les
pores. m'alangiissaient, m'attendrissaient
et tout le plaistr indflini que j'en ressentais'
me semblait venir plut6t de Philippe, qui sou-
riait, fier, fier de cette fiert4 souriante des
vainqueurs dans ce coin de mon Ame, dans
ce repli de mon coeur qu'il a decouvert oft il
m'a amenee, malgrd ma volontd contraire,
respirer ce je ne sais quel parfum qui affaiblit
autant qu'il enivre.
La voiture brusquement arrdt6e, arr6ta
mes reveries, coupa net le fil de mes ponsees.
J'en descendis avec regret car j'allais, ren-
trde chez moi, retrouver la cause de toutes






JUSQU'AU BORD


mes tristesses, de tous mes desencharite-
ments, car chaque objet, chaque bibelot du
salon, chaque meuble de la mason, me rap-
pelle,-comme autant de point repere, tour a
tour, chacune des tentatives de Philippe allant A
la conqudte de ma vie,demavertu. Et chacun
de ces objets me remets aussi que do chacu-
no des tentative do Philippe, hien (ue jo ne
sois, malgrd ma faible-so, jamais vaincuo, je
sors plus'avilie et plus ddgoCitde de ma per-
sonne.
Je poussai la port, presqu'avec douileur.
Comme il avait I'airridicule en m'acctwillant
avec son sourire de caresse, mon beau maria,
pros dii non moinsbeau Philippe qui lui. avait,
repandu, sur son visage et princivalemeint
dans ses grands youx aux regards profonds.
comme un 1eger et 'urti' sourire de spiritiuel-
lI ironie pour mon pauvre mari qui ne s'en
doutait meme pa<,.















Je n'ai pas etd la maltresse de Philippe. II
Ost certain que jamais je ne serai sa maltres-
se. Mais entire lui et moi, il est des choses qui
se sont passees qui, si elles dtaient sues, ne
m'dpargneraient pas le mdpris dos honnetes
gens, comme elles ne m'ont d'ailleurs pas
6pargnd mon mepris a moi.
Non, je ne serai pas la maitresse de Philip-
pe. Car j'ai horreur de lui, car j'ai horreur
do ses manieres. Et desormais, en d6pit de
tout, du hazard mrme, je saurai dviter les oc.
casions d'6tre avec lui seule A seul.
J'ai 6te pourtant plus que sa maltresse. Je
ne puis devant ses regards, que baisser mes
regards. Sa presence, je ne puis la subir,
sans confusion, sans lionte, sans que la pour-
pre'de la pudeur froiss6e me monte aux joues.
Je suis lide A lui par je ne sais quel contract
de silence qui me contraint A voiler de discre-
tion, A garder toujours par devers moi,. com-
me si j'en etais jalouse, les impressions cou-
pables que m'ont inflig4 ses paroles, les sen-
-ations mauvaises que m'ont dispense la fier-
td de ses regards ot la brulante ardour de ses
baisers. Manuque enest comme scellee, com-
me estampillde et,jamais je no m'en souviens,






JUSQ'A U IH)II


sans de cruels frdmissements, sans de dou-
loureux frissons.
J'ai 6te l'esclave de Philippe. Plus d'une fois
il m'a faith tomber dans ses bras et la fascina-
tion, 6tait tell, de ses regards de maltre,
que vaincue, chaque fois, je n'ai jamais pu
m'6vader de ses 6treintes, ni fuir ses cares-
ses. Je suis encore son esclave. Sans que je
Ilaime, il me subjugue. 11 n'a qu'A me pour-
suivre d'une insistence do regards, pour que
je ne me senate plus vivre, pour quo ma vo-
lontd s'etourdisse ot que je sois prdte A rou-
ler A ses piods, comme un petit chien incons-
cientet peureux. Si jusqu'a ce jour 11 n'a pas
6t le maltre de ma chair, s'il ne I'a pas pri-
so, il nela prendra jamaisplus maintenance,
heureusement !- s'il n'en a pas dispose
comme de son bien, il n'y a que les circons-
tances en 6tre orguowilluseo, car, elles seules,
ont toujours dressed leur harribro cntre ma
fidelity chancelante et les agressions 6ternel-
les de Philippe. Je n'ai aucun m6rite A tirer,
mol personnellement de n'avoir pas Wte jus-
qu'ici sa maltresse, aucun merite, aucune
satisfaction. Car toujours j'ai defailli dans
ses bras. Toujoursj'ai senti, devant lui, avec
la complicity de la solitude, fuir toutes mes
forces et, demesur6ment, infiniment, grandir
en moi, la plus veule des IAchetds, la plus at-
tristante des faiblesses.
Bien que jo ne l'aie pas ddsird, il a pdnetrd
dans un coin de mon Anme, dans une parties
vierge de mon coeur of jamais avant lui, n'a-





JUSQU'A U lOIfD


vait p6ndtre un 6tre, que personnel n'avait ex-
plor6e, pas meme moi. Dans ce coin de mon
Ame, il est entr6 ccmme un ImoDrator dans
un pays conquis. II y a mis vigoureusement
ses talons, de toute la force de sesjarrets d'a-
cier. Et comme, dans cette pattie de moi-m6-
me, il y avait un peu de boue, ses talons y ont
laissd une empreinte profonde que plus rien
ne pourra effacer; un vestige vasoux et humi-
de que le soleil le plus pur, le plus dblouissant
ne saurait sdcher, do ses rayons les plus ar-
dent. II faut que jamais plus je ne descend en
ce coin do m)i-m6mn, de facon que jamais
plus je ne puisse respirer les flours de co jar-
din secret, fleurs aux nuances d'adultere. auix
parfums de mensonge, don't la seule vcrtu est
de vous insinuer par tout l'etre je ne sais
quelle impuissance absolue, quelle profonde
pu-illammit6 qui vous rendent la chose de
n'importe qui, du premier venu, pourvu qu'il
sache observer et surtout, oh surtout!...
saisir les occasions.














La Coupe Sur le silence frissonnant et
frais dans lequel baigne La Coupe. le soir a de-
ploye.la melancolie blue et clair-dc-lunte de.
son ciel. La majestueuse harmonic et la su-
perhe s renite de son calm semblent atten-
dre. Ellesparaissent hositer come si lies al-
laientetre troubles, n'Mtre plussillonn(es que
par la br6ve et raboteuse parties des cigales,
le mol andante des grenouilles;, on lo frdmis
segment si lIger qu'il en semble tr&s loiittin,
des feuilles qui choient,
Comme 'on se sent ici loin du mownle, loin
de la vie, -- oh! si loin. On dirait que brusque -
ment leTemps s'est arr6td do marcher come
un pelerin qui, lasso de trop longues routes,
sejette au bord du chemin, et que la Nature,
pieusement so recueille ou, toute, s'alanguit
dans'un onsommeillement rdparateur. J'ai la
douce impression d'une solitude indicible d'ouf,
en verite, je serais heureuse de no plus sortir,
car, je m'y sens loin du Monde, loin de la Vie
c'est-A-dire, en marge de la souffrance, a l'an-
tipode de la douleur. Ainsi qu'une s6bille de
mendiante. je tends mon Ame a la deesse de
la Nuit, confiante en sa genero'it6, je lui tends
toute mon ame pour qu'elle y laisse bomber
,un peu de cet apaisement qu'elle dispense au-







JUSQ,'A 1111OI)


tour d'elle, un peu de cette treve a la vie ar-
denteet tumultueuse don't elle s'enivre a loisir.
Comme il fait bon vivre A La Coupe, en Avril,
quand ceux)-ld qui font de cette champagne, du-
rant l'dte, une sorte de snobopolis, I'ont aban-
donnie sans les regrets don't parent leurs
.lvres, et surtout,comme il faith tendre de ser-
rer son am1, lorsque I'on soaffre comme je
souffre encore, contre l'Ame consolatrice des
nuits silencieuses de La Coupe !
Dins le bassin qui, rdtl6chissant le soir
etoild, n'est plus qu'une flaque de lumiere na.
cree, le robinet continue de pleurer sa m6lo-
p6e monotone et si doceal
11 y a dejA quatre jours que je suis ici. J'ai
d& lachement fair devant les attentions reit6.
rees et pub.iques de Philippe. Elles ktaient
non seulement dangereuses pour moi, durant
ces deux dernieros semaines, mais encores
elles m'etaient revenues compromettantes et
a un point tel que j'dtais, en visit, la cible de
tousles regards, de ces regards longs, persis-
tants don't on sent qu'il, quetent une proie
pour la calomnie qui, on ne le sait que trop
hIl6as! n'en a jamais assez chez nous. Je com-
mence par souffrir un peu trop de cette vie.
Je m'impose beaucoup trop de sacrifices pour
6viter les propositions niaises d'un pseudo
Don Juan A la moda. Et je veux maintenant
en finir. Oui, je veux, comme naguere encore
pouvoir, aux minutes de ddsir ardent. ne pen-
ser qu'A mon mari, sans que le souvenir de
ses caresses ait cet arriere-goftt de remords







46 JUSQU'A U 1ORD

qui me donne le vertige, sans que le souvenir
de ses Mlvres ne me remette d'autres levres,
aussi savantes que les siennes dant I'art ex
quis des chatouillements. J'ai soir d'apaise-
ment. Je veux de ma conscience d'autrefois,
de mon Ame ancienne, aussi pure, aussi serei-
ne que la silencieuse et harmonieuse paix de
ce soir de printemps.
















. Et pourtant si mon mari savait! si seule-.
ment il me regardait d'un de ces regards qui,
faisaient de chacune de mes pens6es, de cha-
cun de mes sentiments, les hi6rodules de ses
pensoes et deses sentiments A lui, simon ma-
ri surprenait tout simplement ce don't it ne
s'aper.oit meme pas et queje ne peux plus lui
apprendre, car it me faudrait lui avouer
aussi queje me suis plus d'une rois, sans I'a-
voir voulu, il est vrai, pAm6e dans les bras de,
Philippe qui m'a tellement embrass6e que le
souvenir do ses 16vres chante encor A mas
oreilles et chatouille d'une fremissante sou-
venance la chair de ma muque; si, come
autrefois, il se mettait << en garde >. et rdtrd-
cissait un peu cette confiance don't it conti-
nue de m'aczabler, comme je serais alors,.
sans efforts, sans lutte, une honn6te femme,
oui, une honnete femme, ce que de toute la
force de mon ame je devrai bient6t regretter
de n'6tre plus si, par mon mari, Dieu n, me
vient en aide.
Dieu??
Mais ne dirait-on pas que Lui aussi it m'a-
bandonne.
Ne semble-t-il pas que Lui aussi il me laisse







48 JLSQU'AU IORO

aller, lamentable dpave, sur cette mer
rouspetante, emportoe dans la farandole
dchevelde des lames, sans, sinon apaiser, a
mes appeals d&sespdrcs, I'offroyable temp6te,
du moins, me jeter la planche de salut qui
m'amenera au port, 6gratign6e certaine-
ment, blessee et meurtrie peut 6tre, mais en
vie, en vie et forte du fervent espoir da guerir
de toutes les blessures d'Ame cueillies en rou-
te.
Chaque fois que je vais A l'Eglise, une sorte
de dllcieuse paix de conscience s'insinue en
moi, glisse sur mon Ame, comme la caresse
d'une main consolatrice sur un front de mala-
de. Mais des que j'en reviens, jo retrouve tou-
jours chez moi. indubitablement, mon Ame
tumultueuse de p6cheresse, mon Ame de
douleur aussi meurtrissante qu'une haire.
Sins esperance alors, je ne sais plus que faire
et je sens grandir en moi une inconscience
de' chose.
Quelle est done cette loi ? Ne pas voulo ir
d'une passion, n'avoir pas cherche A la faire
naltre, en avoir horriblement peur et sentir
cependant qu'elle est iA, tout pres de vous,
qu'elle se dechaine deja et va vous emporter
fatalemtnt, avec toute la violence d'une rafa-
le ? Etre oblige de souffrir cette passion, com-
me on soufire la lumire declatante des jours,
ou le Printemps vet d'un manteau de Soleil la
nature, avec cependant, en soi, la nuit tend-
breuse do la tristesso et dans son cceur I'obs-
curit6 epaisse des douleurs profoades que







JUSQb'AL #01RD~


1'on croit 6ternelles; oui, 6tre contraint de
souffrir cette passion, sans mone avoir, du-
rant une petite minute, surprise en son -Ame,
commie par liasard, la force qui combat et
~6siste, la force sainte qui sauve enfin.
, Et j'ai pourtant foi en vous Seigneur. J'ai
pourtant foi en votre infinie bont6, en votre
justice infinie, la foi ardente qui ne se discute
pas et qui soulve les montagnes. Souvent
je suis venue A vous. Je me suis us6 les ge.
noux aux prosternements les plus sinceres et,
de mon front, j'ai,sans cesse, fr616 les degrds
de vds autels. Jo vous ai offert avant qu'elle
ne s'ecroule compl6tement mon Ame qui a en-
core la volont6 de rester impollue et ma chair
que, malgre moi, lardent les d6sirs mauvais
et les coupables frissons.
I semble que vous n'avez, pas daign6 m'6-
couter,que vous ne m'avez pas entendu. II sem -
ble. que pour me punir deje ne sais quel crime
doni j'e h'ai ni la m6moire, ni la conscience,
vous n'avez pas daigne comprendre los la-
mentationsde mes appeals de d6sesp6rie et les
larmes et les sanglots par quoi s'achivent
'mes prikres, puisqu'apres vous avoir ouvert
mon couur, par I'intermddiaire de vos pr6tres,
apres vous avoir, sans vains scrupules, mon-
tr6A nu toute mon Ame et avoir surtout implo
re de votre Puissance I'aum6ne de m'aider A
rester honn6te, je me sens aussi veule, aussi
lasse dans ma faiblesse que si jamaisje n'a-
vais eu recourse A vous.
Enfin puisqu'il saute A mes yeux que le bon


49 '






:)0 JUSQU-A l liORD

Dieu ne souille pas sa divinity A ces mesqul-
nes histoires qui engagdnt cependant ce qu'il
y a de plus sacrd an monde la vertu d'une
pauvre femme qui s'attache A sa vertu com,
me it son un:!qu raison de vivre; puisqu'il est
clair que drap4 dans sa toute puissance il ne
fait do nouS quoe le hochet banal des circons-
tances et dos ch ses; puisqu'enfin tout ce qui
m'entoure m'invite solennellement A tomber
et que je sens que je n'ai plus la force de r'-
sister, je i'en vais jouer mon va-tout de-
main, dis l'arrivee de mon mariA La Coupe.
No m'a-t il pas, dans un motde billet, annon-
c( qu'il monterait demain. II est- vrai ausi
qu'il m'a informed, en post-scriptum, de I'arri-
vre de Philippe qui doit I'accompagner.
C'est legal. Malgre les regards de Philippe
et contre tous ces manages je jouerai remain
mon va tout en demandant A mon mari d'en-
treprendre avec moi un voyage d'une ann6e
au moins, le voyage d'Europe que depuis si
longtemps il me promet et auquel il parait
tatit tenir. II en a les moyens. II en a aussi
les loisirs, sa presence n'6tant plus n.ces-
saire A Port-au-Prince depuis le retour do
son procurateur.
Je vois djA' la tte de Philippe Je sens d6-
jA courier sur moi la supplication de ses re-
gards et les prieres de son silence. Mais je
serai inexorable. Car au bout de ce voyage,
il ya non seulement mon bonliour, c'est-A-
dire la cessation des souffrances que je ne
mWrite vraiment pas, mais encore, mais sur-





JUSQU'AU BOARD 51

tout, la dignilt do notre foyer qui, jo le saik,
a Wt6 ddjA suffiamment entam c. Pour ddci-
der mon mari a prendre le prerni -r navire en
parlance pour I'Eiirope, celui du 13, je pro-
texterai ma santd. Je vais A co sujet, voir d's
cette apr6-s midi, notre ami lo Doctour Mar:al
qui sous mes suggestions lui conseillera
.clialeureusement ce changement do climate in-
dispensable. Mon mari tie s'y refusera pas.
.J'en suis pres-que certain. Si cepenriant il s'y
refusait ? Si...
Mais non. II no s'y opposera pas. II est trop
jaloux do la santl de sa femme de ( son
amour de petite remme comme il m'appIlle,
come je le laisse m'appeler encore ...

DANIELLE BARRET.












EN GUISE D'EPILOGUE.


G'est sur cette note de douloureuse espe-
rance que s'acheve la derni.':e page du car--
net do Madame Barret.
Elle partait le 13 Avril 1905 pour Paris, six
jours apres avoir fix6 presqu'A la hbte,
- l'Priture du manuscrit en fait foi cc-
lamentations de son oceur qui, on le sent
quo trop, etait A bout de lutter, allait met-
tre bas les armes. Mais heureusement le vo-
yage project fut approuve de son mari et elle
put enfin entire son presqu'amant et sa vertu
mettre touted l'immensite blue des mers.
Cette fuite fut une belle victoire pour Mada-
me Barret.
Jo suppose que quand le navire leva I'an-
cre apres avoir declire 'air de la stridence
de ses cris ct du gris opais do sa fumeo, jo
suppose qu'elle a di sentir on el!e, cette
sorte de complete socu rite qui nous mot comn-
me une agrdable chaleur a I'Ame t que l'un
6prouve d'avoir franchi un obstacle on con-
tourn6 entin un continue danger. Cotte pe-
tite sensation a certainement attdnue dans
sou cceur la tristcsse profonde des departs
subits que, sans doute, elle a fortement res-





JUSQU'A( 110/l


sentie, lorsqu'appuyee a I'arribre du ba-
teau,olle voyait s'eloigner d'elle, peu a peu et
graduellement disparaitre sous la voilette
d'ombre du crepuscule, coPort-au-Prince qui
avait tant aimed sa beautit ou jusqu'alors eHe
avait passe toute sa vie, ce Port-au-Prince qui
maintenant etait pour elle le but A 6viter et
qu'elldne' devait plus revoir helas!
Non, elle ne devaitjamais plus y retourner.
Quelque mois apres son arrive a Paris. elle
mourait d'une mort aussi brutale qu'inatten-
due comme si le hasard voulait 6pargner A.
cette femme les tourments do I'agonie, elle
don't toute une parties de existence, du faith
de ce Philippo Lh"rmt, t'ut la plus douloureu-
se des agonies.
Nous n'avons jamkis eu ici, comme cela
nous arrive d'aillours presque toujours, des
details precis sur les circonstances de cette
mort, nos quotidions wen ayant paric qu'a-
vec un regrettable laconisme. Voici ce qu'en
disait FIun d'eux don't j'ai IA le numero:

< Un cdblogramme refu de Paris nous a ap-
portd la triste nouve lie de la mortde M'"" Barret,
I'dpouse distingude de notre ami Clement Bar-
ret. D'apris ce qui nouw est pa venue Madame
Barrel a disparu dans un violent accident de
Chemin de fer. C'est la seule victim ha'tienne
qu'il y aitete dans cettle catastrophe.
,, Madame Barret avait, a Paris, beaucoup
de success, tant par sa beauty que par son esprit
aise, alert qui faisait desaconversationunplai-





JUSQb'AV) BO/Ib.


sir rare et un ddlicieux rdgal. C'est une des
haltiennes qui faisaient le plus d'honneur an
Pays d l'Etranger, prouvant, par son amour des
belles hoses ft une discrete elegance qu'Haiti
n'est pas seulement une bande de negres Mlgb
rement teintde de civilisation franCaise ). Nous
pleurons sincerement celte mort premature et
envoyons d notre ami Climent Barret nos sin-
ceres compliments de condoldance. ,

Et ce fut tout. Puis comme une double in
justice, le silence de toute sa lourdeur et I'in-
difference do tout son froid, qioelilues jours
aprbs,tombercnt sur la m6moire de cottopau-
vre femme que jo suis peut-6tre le seul A
pleurer encore quelquel'ois, par des soirs de
tristesse comme co s )ir, ou, noitalgique,
j'essaie do museler ma douleur pour lui ,'on-
sacrer ce souvenir emu, pour payer a son
sourire qu'A tantadmir6 et adore mon enfan-
ce. anxieusc ot prdcoce, cette lointaine dette
de reconnaissance.



Quant lu;, ce Philippe Lelia'it, I'unique
remords de ce coeur de femme, la seule bles-
sure de cotte belle conscience. il continue A
couler sa vie de format du Plaisir, a trainer
avec sa vaniteus? et feintc insouciancele lourd
bou!et do la debauche. La moustache tordue
ev-accrocle-ccu'urct toujours luisante, I'(il
indessamment en oveil, I'ame et la chair, fre.






JUISQU-AU BHOh 55

missantes de toute une agglomeration do dd-
sir insatiable, on dit quil va de conq Wite en
conqueto ot que sa musique prfCtree, celle
qui burce le mieux sa superb de viveur est
encore la plainte que gimisient los ccears
sur lesquels il march, avoc cet air d'etre A
I'aise sur ce piddestal toujoirs ensanglantW.
Et I'on pretend aussi, on cela, sa destinee,
dit-il, avec joie, a un point de suture avec cel-
lo du Marquis de Priola, et I'o 1 prtend
aussi que pour seracheter de leurs turpitudes
ot ravoir lour droit d'entree A t'), 1lo; silons;
les habitues do 'adultere, les petites dames
d'honneur de la Voluptd, n'ont iu'A s'arficher
avec lui dans une liaiso i public luI. Et it est
houreux do ce role do r6dempteur des vertus
Pcrouldes, lui qui on a tant piktinees dans sa
vie.
Leo hasards d'un entr'acte de Cinema nous
a rounis ces jours derniers au; scating-ring
de Housseau. Nous 6tions une douzaine a
pau pr&i de camarades et qui parlion feom-
me. Je neo sais plus q i de no is jeta discr6-
tement dans la conversation le nom de Da-
nielle Barret.
-- En v'li une, fit alors Leh tut, quime don-
ne du fil A retordre... all! cette petit, fut6e,
c'est pout-6tre la seule femme qui m'ait tant
et 4'i bien resi-ste... Mais a la fin...
Mais a la fin?... interrog'a I'an de inouz.
... Elle a pass comma les autres au fil
de I'dpee affirma Philippe Lehaut.
Et pour donner un air d'incantestable v6-






56 JUSQU'A L BORlD

rite A son odieux mensonge, il le souligna
du double geste de croiser lentement ses
jambes et de retrousser, ave. art, la soie
6paisse et noire de sa longue moustache.. .

Mars-Avril 1913.

L. L.