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Pour l'histoire de la révolution haïtienne par le parti progressiste
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 Material Information
Title: Pour l'histoire de la révolution haïtienne par le parti progressiste
Physical Description: 30 p. : ; 21 cm.
Language: French
Creator: Bobo, Rosalvo, 1873-1929
Publisher: Lightbourn's Press
Place of Publication: St. Thomas, D.W.I.
Publication Date: 1908
 Subjects
Subjects / Keywords: History -- Haiti -- 1844-1915   ( lcsh )
Genre: non-fiction   ( marcgt )
 Notes
General Note: Cover title.
 Record Information
Source Institution: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: oclc - 21142843
ocm21142843
System ID: AA00000417:00001

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)7db*~


X
972.9404
Be 3,


















UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES


_ --











aI

R. BOBO
Docteur en Mldecine,
Licencig en Droit
des Facultis de MAdecine et de Droitlde Paris


0 Liberty o civilisation !
ce qu'il faut que vous cotitiez
toujours de douleurs, de meur-
trissures, de martyres et de
vies !



Pour 'histoire de la


.REVOLUTION HAITIENNE


par le Parti Progressiste.


LIGHTBOURN'S PRESS, Sr. THOMAS, I). W. I.


----I
I I
















AUX LECTEURS
Ces temps-ci sont marques par une de ces luttes his-
toriques palpitantes et d6cisives vers lesquelles se concentre
toujours le regard 6mu du monde entier. Qu'y-a-t-il ? Le
heurt impuissant mais sans cesse renouvel6 de tout un people
a une toute puissante organisation autocratique, t6ndbreuse
et meurtribre.
Cela se passe en Haiti.
Ce people intelligent et laborieux mais asservi, spoli6,
mutil6, retenu de force en place, r6clame 6nergiquement et
ddfinitivement ses droits a la vie, au bien-ktre, A la march
en avant.
Cette organisation souveraine et barbare tend au contraire
et de toutes ses forces A conserver le system de spoliation et
et d'abrutissement qui la fait vivre, elle, et lui assure son
maintien perp6tuel.
D'un c6t6 quelques hommes extraordinairement sinistres a
la tkte de bataillons arms. De l'autre toute une nation re-
voltee, mais d6sarm6e et sans recours.
Ici le Droit nu. La la Force equip6e.
Syzigie terrible. Qu'en va-t-il r6sulter? L'histoire le
saura.
Ce qu'on va lire, descriptions et r6flexions, lettres et
appeals, est la pens6e de la collectivit6 r6volutionnaire du
pays. Celui qui l'a sign n'est que l'interprete de cette col-
lectivit6 aux vues sublimes de laquelle il a vou6 sa plume,
son Ame, son bras et son sang.







972ZD01-



LATIN
AMERICA











HABITANTS DE LA VILLE DU CAP,
Mes chers cocitadins, mes chores cocitadines,
De la terre d'exil je vous envoie. comme Th6mistocle
aux Athdniens, comme Dante aux Ravennates, l'expression
dmue de ma reconnaissance, toute mon Ame charge d'affec-
tion et de devofment.
Merci de l'ardente sympathie que vous m'avez toujours
t6moign'e et qui n'a jamais fait que s'accrottre d'annee en
annee. Merci de vos cris d'indignation et de protestation
dans les viscissitudes politiques que j'ai essuydes a mon re-
tour dans le pays en D6cembre 1906. Merci enfin du cou-
rage que vous avez eu de venir quand meme a moi, les uns
aprbs les autres, dans mon abri sous le pavilion franqais les
quelques jours qui ont prec6d6 mon ostracisme.
Vos centaines de missives affectueuses qui ne sont plus
restent 6crites dans ma m6moire en lettres ineffaqables.
Vos paroles d'encouragement si'fortes et si cordiales, je les
entends sans cesse, consolation supreme de mon cceur meur-
tri, bruissement ineffable dans ma solitude de proscrit.
Aimable et vaillante population, vous m'aimez je vous
aime. De la colline du Bel-Air au monticule du Picolet je
college a chaque pas un souvenir, une sollicitude, un devoi-
ment, un sacrifice. Oh merci! Hommes, je vous tends la
main et vous donne l'accolade, femmes, je suis A vos pieds
et vous baise les mains.

PEOPLE HAITIEN, CITOYENS ET SOLDATS
Notre pays a souvent 6t6 le th6itre d'evbnements sang--
lants et tragiques. Mais ce qui vient de s'y passer n'a pas
de pr6c4dent. Une fusillade qui semblait interminable a
fait ruisseler du sang de St. Marc aux Gonaives, On a tu6
du monde A Jacmel, on en a tud au Borgne et h Port-de-Paix.
Port-au-Prince, notre ville lumirre, est un champ de douleur
et de deuil oh le monde des lettres et des sciences pleure
des illustrations, des families un pbre, un mari, un fils, un
fr6re, tous atrocement disparus.
Les planes et les habitations de l'Artibonite, d'autres du
Nord-ouest ont 6t6 divast6es par le pillage ou ras6es par
1'incendle.
Puis c'est un exode en masse de la plupart de ce- localit6s
consterndes et terrorisdes qui est venu y completer le vide
cominenc6 par le carnage et la ruine.










Et qui a ainsi fusill6, pille, incendi6, ruin6, proscrit ? Le
Gouvernement de la RUpublique.
Et pourquoi ? C'est ce qu'il faut dire au monde entier et
que la postritr sache.
Le 17 D6cembre 1902, au moment oh l'Assembl6e Nation-
ale allait proc6der A l'l6ection du Chef de l'Etat, un homme
qui n'&tait point candidate a la Pr6sidence, vieillard intrdpide
et audacieux fit irruption a la Capitale de la R6publique, h
la tate d'une bande effroyable d'hommes artn6s, envahit le
Palais National et s'y fit proclamer Chef Supreme. Et tous
les prdparatifs faits pour un massacre, si cela devenait n6ces- '
saire, les rues occupies, les sorties intercept6es, les fortifica-
tions prktes a vomir la mitraille, il fit cerner I'Assemblee par
un corps de soudards, et des gueules de fer la couchant en
joue, il la somma de ratifier le fait accompli.
La representation national avilie et blillonn6e courba la
tete (I). Tout un people d6sarm4, surprise, stupefi6, sa Con-
stitution lac6r6e et jetie au vent 6tait sous les talons. d'un
empereur de 88 ans, Nord Alexis.
Le crime 6tait 6pouvantable, certes, mais l'on se mit A
espbrer secretement que le criminal le fit oublier dans
I'avenir.
C'6tait en effet facile. Cet homme inculte, born, pour
qui administration d'un pays ne consiste que dans l'occupa-
tion militatre, ce spadassin exterminateur tourment6 toute sa
vie de I'ambition du juchoir pr6sidentiel, incurablement
assoiff6 des ridicules honneurs du fifre et du tambour, cet
usurpateur sorti de l'ombre, on pourrait dire, emerge de la
tombe, s'il se fat rendu compete de sa complete incapacity,
s'il eat, par suite, consent h n'&tre qu'une statue en chair,
sorte de Moloch autour de qui graviteraient le parjure, l'ig-
nominie et le crime et qu'il se fat convaincu de la n6cessit6
de s'entourer d'hommes 6clairds et honn&tes et de leur laisser
Administration politique, la gestion des choses savantes et
compliqu6es, se contentant d'etre adul6, encens6 par la
16gion d'8tres vip6rins qui rampent autour de tout tr6ne, le
pays bien dirig6 eft prosper, eit connu le bien-8tre et apres
6 ans flt gu6ri de ses cruelles meurtrissures, eat oubli6
l'attentat, eft pardonni le crime.
Mais non. Les quelques hommes intelligent et dignes
(I) Un seul reprbsentant du people et, apres lui, un Senateur se
leverent devant les gueules meurtrieres et protesterent. Deux heros:
Posterit6, histoire retenez leurs noms: DAVID JBANNOT et LUXEM-
BOURG CAUVIN.










don't il a essay6 de s'entourer parfois pour se donner quelque
prestige, il a toujours entendu les soumettre h son cole, leur
dicter ses volont6s d'autocrate, superposer sa b&tise i leur
science. Ces hommes qui n'avaient accept l'humiliation de
servir a ses c6t6s qu'avec l'espoir de reliever la nation, mis
face a face avec la r6alit6 brutale, butant i l'entktement
senile et inflexible du monarque, accul6s enfin h alternative
ou de rester aux houneurs s'ils eussent consent h etre en
quelque sorte des marchepieds de luxe du tr6ne, c'est-a-dire
t abdiquer leur dignity et -leur patriotism ou bien d'etre
renvoy6s et mis a l'index s'ils entendaient porter haut la tkte,
ces hommes sont rests cons6quents et, apres un passage
6ph6mbre aux affaires, s'en sont all6s les uns et les autres
avec toute la fiert6 qui caract6rise leur nature transcendante.
Par ainsi le recrutement gouvernemental n'a pu se faire et
se continue que dans les classes louches de la nation, celles
oh se trouvent le jeune homme inconscient ou vicieux,
I'homme mfir tare qui se dit: tout est perdu, sauve qui
peut, le vieillard cynique qui professe que la cure honteuse,
si vous voulez, mais qui fait vivre est preferable au culte
platonique de 1'hofneur qui ne rapporte pas de pain.
II faut pourtant dire que quelques hommes de renom et
d'assez belle culture intellectuelle se recontrent par ci, par li
dans ce fourmillement d'ktres obscurs et ignobles.
Cela s'explique du fait que dans l'humanit6, pour un grand
nombres d'individus chez qui la morality est en proportion
de la culture intellectuelle, il s'en trouve tout de meme oh
un grand esprit loge dans la nature la plus vile. Ces
personnages sp6ciaux pratiquent la doctrine 6picurienne mo-
derne: De n'importe quelle fagon la vie doit 6tre v6cue.
Donc pas de honteux marches qu'ils ne concluent, pas de
compromissions malsaines qu'ils n'acceptent. pas, de r6les
abominables qu'ils ne s'empressent de jouer au nom du
dollar qui fait la vie belle et douce.
Or ces tas de gens de toutes les difformit6s,'de toutes les
hideurs, sont accroupis ou A plat venture autour du fauteuil du
peuplicide de D6cembre.
Tout qa grouille intimement dans le Palais National.
Quand qa en sort, la face trouble, guetant la foule d'yeux
inquiets, vous ktes stir qu'un nouveau crime vient d'etre
concert !
People, c'est ainsi que le crime primitif s'est nourri de
crimes successifs.
AprEs avoir pill6 tout ce que des droits exorbitants d'im-








6

port et d'export faisaient encore tomber dans la caisse pub-
lique, aprbs avoir tout engage, tout surimpos6, accul6e, aux
abois, regard6e de travers et dconduite par tous ceux, tant au
dedans qu'au dehors a qui elle allait demander emprunt, la
compagnie gouvernementale de d6valisation dut, pour con-
tinuer son immense entreprise, recourir A l'emprunt. forc6,
c'est-a-dire A celui qu'on fait sur le sang, sur les entrailles,
sur la vie du people. Ce fut, de ses m6morables travaux,
l'bre ouverte de la fabrication mon&taire.
D'6normes stocks de paper monnaie d'abord, puis de
rondelles de nickel de 5 N 50 centimes de gourde innonde-
rent p6riodiquement le march.
On sait qu'il y en a des millions et des millions, mais
personnel n'en peut dire exactement le nombre, aucun con-
tr6le n'6tant possible dans une aussi intime affaire de frappe
de fausse monnaie par un gouvernement constitu6.
Qu'en est-il result ? Le plus rapide et le plus complete
d6sarroi 6conomique et financier: l'616vation continuelle du
change, la hausse parall6le du prix de la merchandise, le
ralentissement, puis l'arrft du commerce, la ruine de l'in-
dustrie, la paralysie de l'activit6 du travailleur. Toute une
collectivit6 humaine, intelligence et laborieuse stagna d6sor-
mais entire l'incertitude du jour et la perspective d6coura-
geante du lendemain.
Alors au fur et a measure, progressive et inconjurable la
misere, comme un flot montant, du chaume du faubourg
atteignit a l'appartement lambrissd oh toujours r6gnbrent le
bien etre et le luxe. II passe dans les rues une procession
de gens A la face have, merchant d'un pas ind6cis, leg yeux
presque 6teints. Le d6sespoir est dans toute leur personnel.
Ils vous accostent indignes et r6sign6s et, vous demandant
quelques sous pour acheter de quoi manger, ils vous content
que depuis deux jours ils n'ont rien eu dans le venture. Que
sont-ils ? Des ouvriers honn&tes. Ils ont 6te partout quB-
mander du travail. Partout on leur a r6pondu: rien a faire.
Au dessus de la petite famille oh s6vit la famine il y a la
grande famille oh l'on ne faith plus qu'un maigre repas par
jour. L'aune d'indienne ou de drill devenant inachetable,
la classes ouvribre est depouill6e, nue et prisonnibre au logis
oh la lampe ne brfile plus la nuit. Les chaumieres sont
vides, la plupart des grandes maisons sont d6garnies, les
meubles, le linge, l'argenterie ayant &td vendus pibce par
piece. On connait des meres de famille qui, apres avoir
tout engage, en sont a debiter, livre par livre, le coton del










leurs matelas pour avoir de quoi faire passer la journ6e h
leurs enfants. Il est des gens debien, des gens d'dlite que
depuis quelque temps on.ne voit plus dans les rues. Vous
allez frapper A leur porte. Quel est celui-ci ? Un profes-
sionnel. Quel est celui-la ? Un ancien grand fonctionnaire.
Vous etes un ami. Vous apprenez que la derniere paire de
chaussures us6e n'a pu etre remplacee. Et l'unique culotte
est troupe et la malle est sans chemise. Hommes, femmes,
jeunes filles, enfants on s'6puise A fravailler. Pour gagner
quoi ? Des rondelles de fer blanc don't on ne peut rien
acheter. Le labeur impossible augmente la faim qui ne peut
etre satisfaite. Le surmenage amene la maladie. La mort
frappe A la porte. Les cimetieres s'encombrent.
Peuple, pendant que vous endurez ainsi ce p6nible mar-
tyre, pendant que vous etes en proie A toutes les ,douleurs
morales et physiques, que vous etes couch A terre, que vous
agonisez, que vous succombez, la clique gouvernementale,
les pieds sur votre gorge et votre cceur se regale, rit, chante
et s'enrichit dans des proportions fantastiques. Peut-on
s'imaginer les fortunes que les divers d6positaires de Port-au-
Prince et d'ailleurs font continuellement acheminer h l'6tran-
ger pour compete de ces ddvaliseurs officials ? Un seul de
ces hommes de confiance, un Italien, a, pour ce qui le con-
cerne, recu de trois de ces messieurs, et pas des plus impor-
tants, la some de cinq cent vingt sept mille dollars (deux
millions six cent trente cinq mille francs). 11 n'est pas
jusqu'au plus petit valet du Palais National qui n'ait trois ou
quatre mille dollars sous la main et plus d'une vingtaine de
milledau credit Lyonnais ou ailleurs.
Aussi de temps en temps, association gouvernementale
a-t-elle df. pour perp6trer avec le plus de s6curitd possible
ces abominations inoules, faire tomber les tktes qu'elle sup-
posait les plus capable de se lever centre elle. Elle en a
fauchees dans les montagnes,. elle en a fauch6es dans les
planes, elle en a fauchees dans les villes.
Tout citoyen marquant qui n'est pas a la cure et qui, par
consequent, est un ceil qui voit, une conscience qui juge,
march escort a son insu d'un espion qui le gukte et d'un
sbire qui le vise, jusqu'au jour oh, une maladresse de leur
part l'ayant averti, il se voit oblige, pour dchapper a la mort,
de prendre le chemin de l'exil.
II faut done se taire et se taire avec art, accepted tout
ce qui se fait et, quand on le peut, rire, pseudo-feter, paraitre










content ou bien l'on vous sequestre, ou bien l'on vous
proscrit ou bien Pon vous tue.
Et bien, people haitien, c'est pour vous apporter le pain,
c'est pour vous ddlivrer de vos trop longs supplices, c'est pour
vous rendre h la vie, h la llumire, k la liberty qu'une lignde de
h6ros immortels, Me. Ant6nor Firmin A leur t&te, sont parties
de la terre d'exil et ont d6barque aux Gonaives le 15 Janvier
dernier. A la veille de quitter St. Thomas, une nouvelle
terrible vient les frapper en pleine poitrine : tout le materiel
de guerre achet6 & l'etranger au prix de mille sacrifices n'a
pu &tre expedi6 a la date convenue (i). Ils furent un instant
atterr6s, mais qu'importe, dirent-ils, tout un people nous at-
tend la-bas. II nous tend les bras. Ils nous dit: venez.
Allons A lui quand meme.
Ils paltirent les mains vides, la poitrine nue, mais la foi
dans 1P'me, la joie dans le coeur.
: De 1'Anse-Rouge oh ils atterrirent A la ville des Gonaives
ils furent acclam6s comme des R6dempteurs et, sur le par-
cours de dix-huit lieues, ports en triomphe. Partout oh ils
avancaient on allait au devant d'eux avec les cris de Vive
la D6livrance, vivent nos Lib6rateurs, vive Antenor Firmin..
Et les populations des villes, les populations des campagnes
accourues, masses les unes centre les autres, tous les miliers
de malheureux que les persecutions avaient tenus caches
dans les for&ts, sous les roches, dans la terre, tous ceux qu'on
n'avait plus vus, depuis lorigtemps terrns dans leurs logis,
travailles par la famine, ddvores par la douleur, tous sortis
dans les rues, d6bordant pile-mele, criant, chantant, pous-
sant des vivats jusqu'aux nues, ce fut le tableau 6mouvant
de l'affolement d'une cohue humaine dans une all6gresse
universelle.
C'est ainsi qu'en moins de quatre jours, la revolution, sans
coup f6rir, occupa prbs de la moiti6 de la R6publique.
Oh palpitantes heures d'histoire C'&tait a l'horizon si
longtemps t6n6breux une dechirure soudaine par oh l'on
voyait se lever l'aube du Droit. C'6tait l'affirmation mag-
nifique du souffle ancestral a travers tout un sibcle de doute,
d'instabilit6 et de perils. C'6tait la vision soudaine de la
gloire dans le triomphe du people c'est-A-dire de la verit6,
de l'id6e just et souveraine, triomphe de la loi et de la
justice, triomphe de l'Honneur, triomphe de la Libert6.
Encore une minute et c'tait I'apoth6ose de 1804.

(i) On sait depuis qu'il a 6t6 malheureusement saiWi A New York.










Mais subitement la scene change.
La nuit s'6tait abattue sur l'aube. Le Griffon avait saisi
la Chrysalide.
Quoi les bourreaux-pillards de la R4publique venaient
d'apprendre que le people marchait devant. lui sans moyens
de defense. Aussitot tout ce qui avait decamp6, tout ce qui
s'en allait pr6cipitamment, tout ce qui avait servi depuis
cinq ans & tous les crimes et fuyait A to.utes jambes s'arreta,
se redressa et revint i la charge. Le canon vint, la mitrail-
leuse vint, tous les fusils s'amenbrent, tous les glaives. se
pricipitbrent. En un clin d'ceil ce fut un cercle de fer,
c'est-h-dire de mort autour des revolutionnaires sans armes,
brebis vis A vis de gueules de loups.
Alors ce fut la debAcle,' mais aussi ce fut le massacre.
Toute la meute gouvernementale lance, haletante,
suant furibonde et feroce traqua les fugitifs dans lei
.fonds des maisbns, dans les greniers, sous les points, dans
les bois, dans les eaux, sous les roches, jusque dans les sou-
terrains. Pendant des journ6es et des nuits ce tut un
continue abatage d'hommes. Le pillage qui d6truit le bien
opera c6te A c8te avec la balle et le glaive qui d6truiseint la
vie. La torche compl4ta la trinity sinistre. Tout ce que
1on crut appartenir aux r6volutionnaires et que 'on ne put
emporter fut livr6 au travail des flames. Des cadavres
d'animaux giserent a c6t6 de cadavres d'hommes sur d'im-
menses terrains devastis et fumants.
Puis, on accourut aux Gonaives. Ce fut unr effroyable
d6bordement de plus de six mille hommes arms de pied" en
cap. On venat pour y parfaire le vandalism. On fouilla
les maisons, on les vida. On abattit du monde dans les
faubourgss, dans les rues de la ville. Mais tout cela ce n'dtait
qu'un hors d'oeuvre dans le menu du carnage. Pour apaiser
'inapaisable app6tit de ces fauves, il leur fallait. la tite de
FIRMIN.
L'illustre Patriote et tous les hdros de 1'Anse-Rouge et un
nombre considerable d'autres r6volutionnaires avaient et6
s'abriter sous le pavilion frangais.
La horde s'avanga et menaga d'envahir Ph6tel consulaire.
Mais la France tendit les bras et cria: halte-lA !
De loin dans son Palais le vieux tyran, contrarid, dtonn6
de trouver un obstacle, fit un geste de colere, s'agita dans
son fauteuil et lui aussi, tendant les bras, dit d'une voix
grondante: France livrez-moi cet homme ou je vous le
prends de force.










Alors se dressant majestueuse, indignee, pleine de d6dain,
sentant bouillonner dans ses veines ce sang don't les globules
sont faits de civisme et de liberty, la France par la bouche
de tous ceux qui sont, par la voix de tous ceux qui ne sont
plus, de tous ceux de 89, de tous ceux des barricades de 52,
de 1'accent A jamais retentissant de Baudin, de Schoelcher,
de Dussoubs et d'Hugo rdpondit: non.
L'Allemagne qui venait a petits pas arrivant tendit la main
a sa rivale et dit: France, dans cette occasion, je suis 1 pour
t'aider. L'Angleterre accourue fougueuse, terrible et mena-
cante, moi aussi, gronda-t-elle, je suis a1 et je suis prete.
Comme on se retournait on vit l'Espagne et l'Italie arri-
vant a la rescousse.
C'&tait l'Europe coalisde, 1'blite de la race blanche venue
au secours du plus grand homme de l'humanite noire. Parce
que cet homme, sublime ap6tre de revolution civilisatrice,
etait vou6 a la mort par une corporation de brigands
officials, dite gouvernement, et qui, par ses perpetuelles
scel6ratesses anti-vitales, anti-humaines est consid6ree depuis
longtemps et dans l'esprit de tous comme hors le Droit, hours
la Loi Internationale, hors la Civilisation, hors l'Humanite.
Alors le Chef de la corporation,, bourreau" centenaire qui,
pour couronner le m6tier de toute sa vie, entendait jouir de
la volupt6 supreme d'6gorger le plus haut colosse intellectual
et moral de sa race, regardant de tous co8ts et ne voyant que
les canons de l'Europe braqu6s sur lui, comprit la situation,
s'effaroucha, trembla et la tete baiss6e, les Ivres crisp4es, les
bras pendant inertes et impuissants conclut: puisque c'est
comme ca, qu'on le laisse partir.
Et Firmin, mont6 sur le pavois que lui pr6sentait le
monde civilis4, s'embarqua a bord du croiseur franqais : le
d'Estrees.
Et l'Europe attentive, jalouse, fixa les yeux sur ce navire
jusqu'au moment oh une salve grandiose et solennelle eit
annonc6 qu'il avait debarqu6 sur la terre d'exil le future
R6dempteur du people haitien.
Citoyens et soldats, devant cette apothgose unique dans
l'histoire du pays et de notre race, les criminals du x7
D6cembre et tous les supp6ts du forfait enr6les depuis sont
rests stup6faits, ouvrant des yeux 6baudis et se demandant
ce que cela voulait dire.
C'est que, d'une part, ils ne s'etaient pas souvenu que de
tous les grands noms haitiens le plus retentissant est celui-ci :
ANTENOR FIRMIN, parce que le monde qui avait suivi










I'homme qui porte ce nom sait qu'il allie A une science
vaste et profonde les plus belles vertus morales et civiques,
et ils ne se doutaient pas que le monde etait navr6 de ne
voir cet homme porte-flambeau a la tte d'un people assoiff6
de lumiere et de progrbs qui le desire de toute son Ame et
l'appelle de tous ses cris.
C'est que d'autre part, ils ne savaient pas que partout I'on
6tait mis au courant de l'affaissement progressif du pays sous
le joug 6crasant qu'ils font peser sur lui; ils ne savaient pas
que par tous les courriers des lettres partaient annongant la
desolation de la R4publique livree A une bande de sc616rats
imp6riaux qui se font assister dans leurs hauts faits criminals
par tous les engines reunis de la ruine et de la mort; its ne
savaient pas que dans toutes les chancelleries il y avait un
carnet a part oh se faisait le d6nombrement des meurtres a
petit feu, des exodes, des s6questrations arbitraires, des fusil-
lades, des barbaries de toutes sortes que leur bon plaisir ou
la crainte d'8tre troubles dans leurs oeuvres ndfastes leur
faisaient ordonner de temps en temps.
Ils n'avaient .done jamais pens6 que le jour oh l'occasion
se pr6senterait A eux, de porter le coup de grice a la nation,
de faire tomber d'un coup les t&tes les plus 4levdes c'est-A-
dire de tuer a tout jamais l'esperance, les r&ves, I'avenir il y
aurait du monde en dehors du pays qui eut I'idde d'intervenir,
de protester, de les menacer, de leur faire la loi, de leur pas-
ser des ordres. Ils ne pouvaient pas s'imaginer, que des bras
puissants d'outre-mer pussent venir d6liberement avec des
canons braques et le glaive d6galn6 au secours de ceux qu'ils
avaient toujours concertW d'assassiner a F'aise avec la s6curit6
du tigre ayant sa victim enfermee avec lui dans la caverne.
Dans leur ardeur inextinguible A faire le mal, ils n'avaient
jamais song qu'au dessus de leur petite bande organis6e
pour 6charper les individus, il y avait l'humanit6 jouissant du
droit de venir au secours de l'homme quel qu'il soit; qu'au
dessus de leiirs d6crets en vue d'opdrer l'abrutissement
d'un nation intelligence, il y avait les peuples civilises ayant le
droit et le devoir de sauvegarder les peuples et la civilisation.
Alors comprenez qu'ils ragent de constater qu'ils ont tou-
jours 6tW gpids, suivis,, denonc6s et, qu'ayant toujours dt6 r6-
prouv6s et m6pris6s, l'occasion qui a -failli leur etre bonne
de consacrer leur banditisme a 6t6 surtout favorable au
monde europeen de se manifester ouvertement et de leur
dire : nous vous avons toujours observes et nous .pensions
tout bas que vous 6tiez odieux, que vous etiez horribles et










nous vous avons toujours eus en d4goilt, mais sans vous
le faire savoir. Maintenant nous vous le d6clarons: vous
etes des barbares, vous etes des brutes. Nous vous ex6crons
et nous n'avons que l'envie de vous exterminer au nom de
civilisation, au nom de l'humanit6. Sachez-le.
Ceci d'une part. D'autre part ce qui les poussait a toutes
les extr6mites, ce qui depuis les empeche de dormir, ce qui
leur donne la furie supreme combinee A 1'6pouvante 6norme,
c'est la constatation de la sympathip manifestante de la
nation pour ceux qu'elle appelle ses R6dempteurs, c'est
I'approche qu'ils sentent de 1'heure fatale oh le people arm6
et confiant dans sa force se levera- comme un seul pour les
chasser ou les abattre, c'est expansion puissante du fir-
minisme dans tous les coins et recoins du pays, expansion
envahissante, irresistible, invincible, a la fagon d'un torrent
qui d6borde.
Peuple, pour vous soulever comme vous l'avez fait, sans
defense, sans armes, et d'une facon si rapide et si menaqante,
vous n'avez 6cout6 que la voix de vos entrailles. vous n'avez
ob6i qu'h l'impulsion de vos vertus ancestrales. Animb de
la grandeur, de la saintet6 de la cause, vous n'avez et6 en-
train6 que par votre foi patriotique et votre heroisme. Et
puis vous vous disiez : voila des ann6es que les maitres.du
pays nous flagellent bAillonnbs, qu'ils nous pi6tinent ligot6s,
qu'ils nous bastillent, qu'ils nous tuent et comme tout cela n'a
6t6 fait qu'en vue de nous piller le plus possible, et qu'ayant
A laise fouill6 dans nos poches, dans nos tiroirs, dans nos
entrailles, nous ayant spoli6s, d6valises, ruins, ils sont main-
tenant tous riches, tous propri6taires, tous grands seigneurs et
rentiers, il va suffire qu'ils nous sachent tous debout pour
lAcher pied, fatigues de crimes, pris de records et de honte
peut-6tre, trouvant m&me l'occasion propice de faire leurs
paquets et de s'en aller paisiblement jouir ailleurs du fruit de
leurs ceuvres accomplies.
Vous pensiez cela. Vous aviez raison. Mais vous vous
trompiez. .
Ces hommes 6tonnament monstiueux viennent de vous
prouver qu'il leur est p6nible de renoncer au crime. Is en
ont l'habitude, ils en ont le gofit, ils en ont la volupt6. Ils
se sentent vivre de martyriser, de verser du sang. Leur ar-
deur a se maintenir, les dispositions qu'ils ont prises pour
tout recommencer disent qu'ils ne sont pas repus des ddpouil-
les du pays, des millions qu'ils ont tass6s. Rien ne peut les
assouvir. Peuple, ils sont insatiables.










Hdlas au dessus du. mal il y a le pis, au dessus du pis il
y a l'inouY.
Tandis que vous essayiez de computer les victims de
rArtibonite, du Nord-Ouest et de Jacmel et que vous vous
disiez, c'est affreux, mais c'est bien fini, tous les bourreaux
brands et.petits r4unis dans la nuit du 15 Mars au Palais
National, serrfs les uns centre les autres, tenaient conseil.
Pour faire commodement nos affaires, disaient-ils, nous
surimposions le people, nous le martyrisions, nous le met-
tions A mort. Mais pour nous defendre. devant le monde
civilis6 nous entretenions une bande d'Ocrivassiers services,
journalists et pamphl.taires uniquement affects A la per-
p6tuelle fabrication de causes les plus capable d'expli-
quer et de justifier nos iniquitys. .Et des liasses de journaux
s'en allaient au loin qualifiant nos actes d'6nergiques mais de
justes et necessaires en vue de maintenir la paix, d'assurer la
prosp6ritg national. Et quand I'atrocit e6tait par trop
inorme, on battait la cymbale historique, on invoquait, o pro.
fanation, notre soin jaloux de conserver l'h(ritage des aieux.
Nous volions, nous pillions, nous avons, h force de gratter
partout, semen, sur notre passage, la disette, le d6nhment, la
faim, la maladip, la consumption. C'est vrai. Mais pour
nous faire passer dans l'Univers pour les premiers gouvernants
probes. de la R6publique noire, pendant m&me que nous
arrondissions nos magots, nous avons cherch6 querelle a ceux
qui avaient vol6 avant nous, nous leur avons fait process, nous
les avons condamnes au bagne et par les quatre coins du
monde, a grands renforts de documents et de pamphlets
nous avons sem6 leurs crimes suspendus A leurs noms.
Nous sommes des gens ineptes, tellement nuls qu'au fond
nous avons honte de nous memes. C'est vrai. Par cons4-
quent a jamais incapables de comprendre quoi que ce soit
aux choses d'administration, c'est entendu; et avec 9a anim6s
d'une mauvaise foi inouie, c'est indeniable; mais pour
nous presenter au dedans aux diplomats qui nous regardent,
au dehors aux puissances qui s'informent de nos affaires
comme des gens outillss pour faire du bien au people, des
gens bien intentionn6s, un gouvernement de bonne figure,
nous avons fait un march avec des hommes remarquables.
mais crapuleux et moyennant une place de ministry
ou de secrdtaire avec toute garantie de s'enrichir et de
se maintenir sous notre 6gide, nous avons obtenu d'eux
en retour qu'ils se mettent devant nous comme de beaux
6crans, que nous usions largement de leurs noms. de leur









pseudo-prestige, de leurs ouvrages, qu'ils nous d4fendent
avec eloquence et que, de temps eri temps, par dessus le
march, ils nous diifient de leurs lettres.
Mais helas tous nos subterfuges ont ete vains, toutes nos
parodies ont &t6 inefficaces, toutes nos miroitantes mises en
scene n'ont rien cach6 de nos jeux infames.
Tandis que nous paraissions en plein soleil, travestis,
fard6s, des photographies exactes de nos infirmit6s qui, soit
dit entire nous, sont horribles, prises sur le vif par des
instantan6s, circulaient au dehors de main en main.
Tandis que nous jouions a la probity miraculeuse, que
nous nous pavanions devant le monde, grosse caisse devant
et derriere, faisant passer quelques pauvres freres prId6ces-
seurs pour les pires dilapidateurs de la caisse publique,
pour les plus affreux concussionnaires, il y avait des indis-
crets qui d6nonqaient notre organisation armbe de d6trous-
sement de people et, exp6diant addition sur addition,. ils
permettaient que partout l'on ffit a m&8e de faire le total
stup6fiant de nos pillages inouis. Si bien que, le chiffre
compare au chiffre, on pouvait se rendre compete que le
crime que nous poursuivions pAlissait, s'effaqait devant
celui que nous consommions.
Tandis qu'au lendemain des emprisonnements arbitraires,
des ostracismes calculus, des executions sommaires, nous
nous exhibions a la foule. avec une attitude de circonstance,
la face quasi 6ploree, expliquant a tous, dans des audiences
'solennelles, que nous etions forces d'arriver A ces measures
extremes pour pr6venir des conspirations, sauvegarder les
int6rsts nationaux et strangers, assurer le travail et le
progress a l'ombre de la paix, il y avait des gens de marque
qui 6crivaient partout l'exacte verit6 a savoir qu'a part notre
app6tit natif pour le sang human, nous ne demandions leur
concours A la prison, a la fosse, a l'exil qu'en vue de cr6er
autour de nous une s6curit6 preventive et parfaite pour
executer a l'aise, sans chance de rencontrer d'obstacle effectif,
le plan dress A l'avance de nos brigandages inimaginables.
Nous avions done oubli6 qu'il y avait parmi nous des
ministres pl6nipotentiaires, des consuls, des n6gociants de
tous les pays du monde, helas des tourists, ces redoutables
curieux qui vont partout, voient les choses de leurs yeux,
les touchent du doigt et s'en vont avec une conviction
personnelle.
Nous n'avions par consequent pas song aux rapports
officieux, aux communications secretes de chancellerie A chan-









cellerie, aux lettres, aux courriers, aux descriptions v6ridiques
et aux comptes rendus vivants du voyageur parti.
Est-ce terrible d'8tre ainsi accosts et par suite d'&tre si
ennuyeusement demasques, 6tiquet6s, signals ?
Et bien puisqu'il en est ainsi malgr" toutes les pr6cau-
tions prises, puisqu'on sait partout que nous sommes des
bandits arms vivant de vol et de meurtre, puisqu'on nous
reconnait irr6vocablement comme des sauvages et que toute
1'Europe est venue a notre barbe nous traiter comme tels,
soyons pour de hon des bandits et des sauvages. Donn.ons
toute la measure de notre g6nie. Desormais sans masque,
sans forme aucune, pillons en grand, tuons en masse,
tuons le jour, assassinons la nuit. Puisqu'on nous hait
au dehors, qu'on nous abomine au dedans, faisons qu'a
force de servir le crime, lui le crime finisse par nous aimrer.
Ils eurent dit. Et ce qui fut dit fut fait.
La soci6t6 de Port-au-Prince r6veill6e le lendemain, 16
Mars, ne se retrouva pas telle qu'elle s'6tait endormie. Elle
se vit tronqude, mutilde, saignante.
Des gens avaient 6t6 la nuit arrach6s de leurs lits, trains
demi-nus devant des fosses creus6es a l'avance et pr6cipit6s
dedans par une grele de balles. Ce fut une hecatombe com-
mengante d'enfants de la patrie de toutes les souches, de
toutes les valeurs. II en tomba d'obscurs, il en tomba
d'illustres. Les femmes ne furent pas 6pargn6es. On en
jeta aux fers. D'un bout A l'autre de la ville on n'entendit
qu'un cliquetis lugubre, des pas de chevaux presses r6son-
nant sur le sol mr16s aux paroles menagantes d'hommes
arms allant et venant dans toutes les directions. Tout ce
qui paraiscait un ceil capable de voir, un bras capable de se
lever, une bouche pouvant protester, une conscience apte a
juger fut depist6, d6nich6, traqu6, menace, mis en joue.
Alors ce fut la fuite, le d6sordre, l'affolement, toute une
population 6chevelde allant chercher asile dans les Legations
de France et d'Allemagne.
Depuis la population de la grande cit6, les oreilles aux
portes, les yeux dans les serrures attend les minutes de
fatigue et d'accalmie. Quand ces minutes semblent venues
on sort, on se voit, on se concert et l'on convient de se
grouper pour en finir, de n'importe quelle facon, avec les
devastateurs de la R6publique.
Mais on est h peine r6uni, on n'est pas encore convenu
d'un plan quelconque que l'Association de la ruine qui a des
sbires partout fait irruption, empoigne, incarchre ou tue.










Ceux qui s'echappent par miracle vont grossir la toule des
r6fugi6s don't regorgent les consulats.
Pourtant braves protestataires, rien ne vous d6courage,
rien ne vous effraie. Aprbs une tentative 6chou6e vous en
faites une autre. Tant il est vrai qu'il est des choses pre-
mibres qu'un people doit quand m6me avoir pour vivre et
qu'il se d6bat pour avoir jusqu'A ce qu'il meure, autant qu'il
faut l'air A l'individu. qu'une main puissante 6touffe et qu'il
se d6bat d6sesp6rement sous elle jusqu'a ce qu'il tombe
asphyxia, inerte.
Peuple, vous relevez sans cesse la t&te quelque acharne-
ment que mettent vos bourreaux A la baisser, la meurtrir, a
I'6craser. Vous 6tes digne. Vous 8tes louable. Qu'im-
porte dit ici une famille qu'on nous ait tue un fils, qu'un
second soit dans les fers, qu'un troisieme parte pour I'exil,
qu'importe en disent 1A mille autres qu'on nous ait mises A
nu, qu'on ait brafl nos champs, nos maisons; que nous
n'ayons plus aujourd'hui que le deuil et la faim pourvu,
ajoutent-elles toutes, que nous ayons foi dans le triomphe
prochain du Droit, que l'aube de demain soit celle de la
Liberty. Oh vous etes admirable. De loin 1'Europe vous
regarded et vous 6coute. Attendrie elle vous dit : je suis avec
vous, je pAtis a vos douleurs. Je vous donne mon cceur ne
pouvant vous pr&ter mon bras. Esperez le succes et la rd-
demption que je desire pour vous.
*N'est-elle point faite, cette immense sympathie, pour vous
rdconforter et vous honorer !
Mais h6las vous &tes d6sarm6. Vous n'avez pas -ce que
redoute le bandit : l'engin qui tue ou fait fuir. Seule la force
puissante que communique le Droit vous agite et vous 'mee,
seul 'hrdoisme que cette'chose sainte souffle dans 1'Ame vous
fait braver le p6ril. Or l'une et l'autre vous I'avez vu, vous
le voyez encore, sont inefficaces devant 1'extermination or-
ganis6e par la mitraille et le canon.
Eh bien puisque vos exterminateurs ne sont autres que
des fauves A forme humaine; puisqu'apres vous avoir ligotW
supplicid, tu6 en detail et tout cela pour vous spolier, riches
de tous les 6cus qu'ils vous ont vol6s, regorgeant de plethore
du sang qu'il vous ont bu, ils n'entendent encore, et parce
que vous avez os6 dans I'agonie leur dire : je veux vivre, que
vous assommer en masse et sans merci, people, si un evhne-
ment impr6vu ne vient les disperser ou les an6antir, attended
un peu et vous aurez entire les mains le plomb, 1'acier et la
foudre.










Si & ce moment supreme, moment du droit arm6, de
I'h6roisme invincible, moment decisif oh' vous ne serez plus
des hommes, mais des lions, ces chasseurs de gibier human
subitement pris d'assez d'horreur d'eux-memes pour d6sirer
mourir, acceptent le r8le de belluaires, vous jouerez de la
rapiere, vous manceuvrerez l'aff t et dans 1'6clair et le
tonnerre, ouvriers de la mort vengeresse, vous travaillerez
leurs iangs. Et ce sera le tableau d'une legion de hbros
justiciers abattant une armie de titans du crime.
Mais c'est certain qu'A ce moment-la vous n'aurez pas
cette peine. Ils d6taleront. Ils s'en iront pele-mele se bous-
culant dans une fuife pitoyable. Attended vous y.
Alors vous vous souviendrez que vous n'6tes pas fait
comme eux. Noble, fier, laissant crottre davantage. votre
magnanimite, debout, les bras crois&s dans une attitude de
d6dain et de pitii heroique vous regarderez cette ddbandade
de carnassiers tout a coup devenus sans dents et sans
griffes et vous les laisserez s'engouffrer dans toutes les ca-
vernes oh ils iront digerer, peut-etre, les derniers. boyaux
qu'ils auront d6glutis ou, ce qui est plus stir, en mourir
6touff6s. Remords d'entrailles.
Oui mes frbres, si alors il vous est loisible de les laisser
vivre, s'il n'est pas n6cessaire que vous les tuiez pour passer,
oh laissez les vivre !
Laisser a sa destin6e le criminal qui n'est plus qu'un
monstre, c'est lui faire courir des chances de recouvrer la
nature humaine. Les beaux examples peuvent le frapper, le
temps, ce vieux sage, peut le sermoner et l'Tdifier. II peut
se mettre a r6fl6chir et le remords qui sauve peut enfin lui
veniir.
Et puis, songez-y dbs maintenant, frapper le criminal est
imprudent. En le frappant vous d6placez l'horreur de sa
personnel A la votre. Le crime au lieu de s'en aller en terre
avec celui qui le porte trouve un habitat en vous. D6sor-
mais, vampyre invisible, il vit de votre vie. Le sang du
bandit qui 6clabousse un linge et des mains ce linge et ces
mains ne s'en lavent jamais. C'est un sang particulier.
L'horrible tache qu'il fait au lieu de palir et de diminuer
devient de plus en plus vive et s'l6argit sans cesse.
Done vous bornerez les coups, s'il faut que vous en
portiez, A ceux toujours aveugles du combat, a ceux tout
just n6cessaires pour vaincre, pour culbuter, pour faire
'6vacuer le terrain par le crime et le faire envahir par le Droit.









.18


Cela fait, sans vous arr&ter un instant A regarder le pass6
qui fuit vous vous lancerez a toute vitesse dans l'avenir.
Freres, vous ne perderez pas de temps h hair. Vous en
gagnerez h oublier et A pr6venir.
Nous serons tous 1A, nous la reserve, nous l'arriere garde,
nous qui avons tout accept au nom de la Patrie, le disha-
billement, I'humiliation, l'insulte, le cachot-fers, 1'exil, touted
les souffrances, le chagrin, la solitude, la faim.
Nous serons tous IA, et, pour inaugurer la fraternity, nous
appellerons au milieu de nous et de partout, de la terre d'dxil
comme de l'interieur tous ceux d'hier qui n'6taient pas des
plus purs, mais qui sont encore rachetables, n'kyant tremp6
dans le mal que par entrainement irresistible, I'entrainement
de la mauvaise education national.
O people du courage. N'allez pas faillir. N'allez pas de-
sesp6rer. A aucun moment de notre existence national; on
n'a compt6 dans le pays, partout, jusque dans les planes les
plus obscures, une legion aussi considerable de gens de tous
les Ages, animes de sentiments patriotiques plus purs, qui se
soierit tenus si opiniAtrement a l'6cart de la contagion des
vices publics, se r6servant pieusement A l'accomplissement.
future de leurs devoirs envers le pays. envers la Patrie qui est
tout a la fois le pass et l'avenir.
Courage. II n'est pas possible que l'heure de la d6li-
vrance soit encore lointaine. Elle vient, elle sonne. Enten-
dez-la. Ce sera l'heure du recouvrement de la lutmire,
l'heure premiere de la liberty, l'heure oI le people haitien,'
des homes 6minents et honnetes A sa tete, se mettra a.
l'oeuvre pour acqudrir tout ce que la civilisation actuelle met
a la disposition des peuples.
ST. THOMAS, LE 10 AVRIL 1908.










APPENDICE


Le 23 Janvier, la Revolution clochait. La population
capoise qui, A ce moment, allait se soulever, ftit prise d'abat-
tement. On me demand un mot pour la masse. J'y fis
repandre ceci:
APPEL AUX ARMES.
CITOYENS ET SOLDATS,
e-
VoilU une semaine que deux departments et plusieurs
autres arrondisements sont debout pour renverser la monar-
chic drig6e par le crime du 17 D6cembre 1902, monarchie
terrorisante qui depuis cinq- ans ecrase la nation, pietine la
loi, passe des ordres au .juge; mong.rchie torturante qui a
baillonne les bouches, fig6 la pensee et clou6 la conscience;
monarchie-esclavagiste qui a supprimd toute liberty, 6teint
tout idMal; m6narchie anti-6conomique qui a an6anti le
credit,' persecut6 le travail ruined le commerce, detruit I'in-
dustrie; monarchie pillarde et faussaire qui, aprbs avoir
d6valis4 la caisse publique, frappe periodiquemeht de la fausse
monnaie empilant ainsi toutes les misbres sur toutes les
ruines; monarchie idolatre des t6nbbres et du vice qui
frappe d'ostracisme tout ce qui est honn&te, probe, lu-
mineux et grand, 61lvant aux honneurs le Vol fait Ministre et
1'Assaiinat fait General; monarchie sanguinaire qui a tu6 A
petit feu par le cachots-fers et extermin6 par la fusillade;
monarchie de toute l'immoralite associ6e h toute la brutality,
qui a d6chaine au fond de toute maison la faim, la desola-
tion et la r6volte, mais aposte l'espionnage a la porte et fait
se pavaner le canon dans la rue.
S'il est just que des etres qui ne sont pas des brutes
mais des hommes, ayant quelque sentiment, quelque notion
des choses se rdvoltent centre un pareil regime; s'il est
nature que,les entrailles qui ont faim reclament la pitance
et que l'individu reteriu de force dans les t6nebres aspire A
voir le jour, qui que vous soyez, citoyens et soldats, vous
n'avez qu'un chose a faire : vous armer de vos fusils et aider
les gen6reux liberateurs a renverser le tr6ne qui nous 6crase,
c'est-&-dire A conqu6rir le pain sur l'inanition, la lumibre sur
les tenebres, la liberty sur l'esclavage.
Aux armes...... C'est la voix du Devoir qui vous jette ce
cri. Et le Devoir vous guete et vous attend.










Des qu'il apprit l'insurrection du d6partement de l'Artibo-
nite, le tetrarque du Cap Haitien fit donner pr6ventive-
ment la chasse aux principaux leaders de cette ville du Parti
Progressiste. Quelques braves amis qui n'avaient eu le
temps de se mettre h couvert furent empoignds et jets en
prison. La, des sbires de choix allaient tous les matins les
abreuver d'injures et, pour se d6lasser les biceps, leiu ad--
ministrer la bastonnade. Ce fut le spectacle de victims
enchain6es, impuissantes, livr6es a la f6rocit6 exerc6e, raffin6e
de bourreaux sp6ciaux. Il y eut d'affreuses contusions, il y
eut des fractures, il y eut des vomissements de sang.
O Liberty, o civilisatioh, ce qu'il faut que votis cofttiez de
douleurs, de meurtrissures, de martyres, de vies !
Pendant que par tous les coins de la ville on traquait les
membres du Parti, ma maison fut assaillie. J'&tais dans les
rues. Averti A temps, je gaznai le consulate frangais. C'6tait
dans la matin6e du 17 Janvier.
Apres la debacle, un haut gouvernemental, admirateur
agenouill6 de Sa Majest6 Nord il., vint me voir.
Qu'allez vous faire ? me demanda-t-il.
Rejoindre Firmin et mes corr6ligionnaires sur la terre
d'exil.
Pourquoi ne resteriez-vous par bien tranquillement au Cap-
Haitien ?
Je sens que je m'asphyxierais si je devais rester. plus
longtemps dans l'atmosphbre de ce pays infect6e par le crime
et les horreurs journalieres d'une monarchies sanguinaire et
pillarde.
Vous craignez peut-&tre d'&tre inqui6te par l'Autorit6 ? Et
si le President de la R6publique vous envoyait un sauf-
conduit ?
Alors je me redressai.
Quand, aprbs avoir subi le d6shabillement, puis l'horrible
supplice de grossibret6s de la part d'un sous-tyran farouche,
tout cela patiemment, philosophiquemeut, avec la secrbte
conviction que ma presence dans la R6publique etait n6ces-
saire pour aider au triomphe de la cause sainte du -Droit et
de la Libert6, je constatais l'inanit6 de ma philosophic,
'inefficacit6 de mon ascension au Golgotha que fut pour moi
le salon du t6trarque departmental; quand mes correligion-
naires traqu6s par le malheur, desservis par le hasard, de
l'aube du triomphe 6taient brusquement rentr6s dans la nuit
de la d4tresse; que je sentais le besoin de me rapprocher d'eux










pour les encourager et leur porter la parole de philosophic et
d'espqrance; quand tout un people, le cou tendu vers le
soupirail d'oh semblait venir un peu d'air et de soleil, es-
p6rant qu'il allait enfin respirer et vivre, 6tait brutalement re-
jet6 dans l'antre de la consumption et de la mort; quand
tout ce qui avait faim et voyait venir le pain ouvrait d6ja la
bouche croyant le tenir, remis en face de l'affameur et de
l'escarpe, n'avait plus qu'a d6vorer le de'espoir; quand la
Liberty, le Droit, la Justice, la Civilisation, toutes les belles et
grandes choses un instant debout, avancant serr6s et radieux,
avaient 6t6 refoul6s avec plus d'impetuosit6, pi6tin6s avec
plus de furie par une coalition plus formidable des ten6bres,
de la negation humaine et du crime; quand mon cceur oil
fermente l'amour sacr6 de la Patrie, saignait devant les
atrocit6s d'une nu4e de vandales souverains de mon pays;
quand j'avais la vision de tous les h6ros de notre Histoire,
tous tristes, la tete baiss6e, comme pris de remords; quand
je n'avais qu'une envie : celle de mourir devant le triomphe
une tois de plus du mal centre le bien, du petit centre le
grand, de la boue centre I'azur, du bandit centre l'honhnte
homme, il s'est trouvd quelqu'un qui me connait pourtant, a
me demander d'accepter un bon de sauve vie de ce bandit,
d'accepter en definitive ce mal, de me vautrer dans cette boue,
de me rapetisser a cette coud6e ignoble.
Je me redressai, dis-je, et je r6pliquai: Voulez-vous en-
tendre ce que je dirais A votre monarque, A ses satrapes s'ils
me disaient: je vous accord la grace de rester dans le pays,
savez-vous ce que j'6crirais sur leurs signatures aposees au bas
d'un laissez-vivre A mon adresse ? Et par ma bouche l'en-
ceinte du consulate retentit du mot qui, a Waterloo, a I'heure
supreme et sinistre, au milieu de la mitraille et des fracas de
corps a corps, 4clata comme un tonnerre de la poitrine du
I'officier frangais que les Prussiens invitaient A se rendre.
Hugo dit quelque part que ce mot a gagn6 la bataille A la
France et sauv6 l'honneur de l'arm4e frangaise. Et bien
j'eus l'impression que ce mot de toute l'ordure qui, dans
cette second circonstance, 6tait celui de tout I'honneur,
que ce mot qu'il m'avait sembld jeter A la face de tous les
bandits victorieux de la Republique et qu'ils avaient entendu
tous A la fois transformait notre 4chec en triomphe, notre
d6tresse en puissance. Je sentais qu'il venait de sauver
l'honneur du Firminisme.
La nuit vint; ce fut la premiere oh je dormis depuis dix
jours.











Le lendemain, j'appris par des voix autorisees que Me.
Firmin et tous les h&ros de la R6volution avaient' 6t6
embarqu6s i bord du croiseur francais, le d'Estr6es, en route
pour St. Thomas.
Ce fut le comble de la satisfaction. Un steamer allemand
partait. Je le pris. -Dix jours de voyage. Je d6barquai
'dans l'lle danoise dequ, isol6, inquiet. Firmin n'6tait pas
parti. Le Gouverement de Nord Alexis demandait sa
tete. Les t6l6grammes quotidiens, rassurants un jour 6taient
le lendemain alarmants. La France, disaient-ils, tient bon,
mais aussi, par instants ils semblaient indiquer qu'elle fle-
chissait. C'est alors que j'adressai au Prdsident de la R&-
publique Franqaise les lettres qu'on va lire (r).
Ces lettres expddides, nous apprimes du New York Herald
que, d'apres toutes apparences, les chose allaient trainer en
longueur. Je d6cidai alors de me rendre en France aux fins
de mettre tout en ceuvre pour obtenir une solution rapide et
heureuse de la situation pr6caire de l'Illustre Chef Pro-
gressiste.
J'en 6tais aux derniers prdparatifs du depart quand un
til6gramme annonqa la capitulation des bourreaux de la
Republique d'Haiti devant les canons braquds de la France,
de l'Allemagne et de l'Angleterre venues au secours du Parti
Progressiste et de son chef.

(1) J'en ai adress6es d'autres et le meme jour aux Presidents du Senat,
de la Chambre des Deput6s, au Ministre des Affaires Etrangeres et a
deux 6minents journalists de Paris. Elles seront publiees prochaine-
ment en appendice de, ma second brochure: Qu'est-ce-que le
Firminisme.''














ST. THOMAS, LE IE. MARS 1908.


A Monsieur le Prisidenl de la Republique Franfaise

PARIS.

llonsieur le President,
Que suis-je ? Rien.
Quel droit personnel ai-je de vous 6crire ? Aucun.
Mais quand il s'agit de pousser un de ces cris dignes
d'etre entendus de I'humanit4 toute entiEre, quand il s'agit
de la solution d'une des grandes questions relevant des
principles sacr6s de la Revolution Frangaise, quand il est
possible, par, une demarche de la nature de celle-ci, de
conjurer une de ces catastrophes 6normes pouvant compro-
mettre la civilisation dans un coin quelconque du monde, on
est en droit, si petit soit-on, de s'adresser A la Grande
France, et, pour le faire plus efficacement, d'implorer du
grand Elu du pays immortel de Schoelcher et d'Hugo sa
bienveillance philantropique et sa magnanimity native.
Et, Monsieur le Pr6sident, c'est ce que j'ose. C'est A
1'egard des Haitiens, mes compatriotes r6fugies, depuis un
mois, au consulate frangais de la ville des Gonaives.
Que sont-ils ces hommes ? Vous allez le savoir.
II y a cinq ans et deux mois, le 17 D6cembre 1902, un
veteran de ce que faute d'autre nom on appelle l'arm6e
haltienne, le g6n6ral Nord'Alexis, homme obscur, sachant
t6ut just lire et 6crire, ag6 actuellement de 92 ans, commit
un crime.
Le siege presidentiel 6tait vacant. II forqa carr6ment les
portes du Palais National et s'y install President de la R&-
publique, ayant oubli6, dans la circonstance, de prendre le
titre d'Empereur.
Des canons braqu6s partout et partout des balonnettes
dresses, menagantes et impitoyables, la nation surprise,
d6sarm6e dut accepter le fait accompli.
Ce crime eut son complement ndcessaire : l'ostracisme en
masse de tous ceux qui l'ayant pressenti avaient essay de
contrecarrer les desseins de l'usurpateur et de tous ceux qui










avaient risque une plainte quelconque devant l'6normit6
foudroyante.
DBbarrass6 ainsi de tous ceux qui pourraient nuire effec-
tivement A ses combinaisons, I'homme du 17 Decembre mit
tout en oeuvre pour consolider et maintenir son pouvoir
illegal.
Dans sa conception d'homme borne et ambitieux, gouver-
ner, administer he consistent qu'a regner, il a eu bien vite
epuise les resources de l'Etat a stipendier des soudards
arms et h entretenir un immense college d'espions.
Deux ann6es se passbrent. L'Administration financiere
livr6e, de Port-au-Prince au plus petit village, aux complices
primitifs du Coup d'Etat, veritable corps organism de pillards,
fiddles souteneurs, on en vint h rie plus pouvoir faire face
aux d4penses publiques.
On essaya l'emprunt sur place et a 1'etranger. Tout le
monde convaincu du discredit don't 6tait frappe le pays,
n'ayant aucune confiance dans les garanties declamatoires
qu'offrait un Gouvernement appuy6 seulement sur les armes,
partout le refus de donner fut net et vexatoire.
Que faire ?...... Fouiller dans les entrailles du people que
l'on vient d'assommer.
On frappa des millions de monnaies de nickel.
Le change fit un bond. Le prix des marchandises haussa,
Le commerce flechit et le people atterr6, mais jusqu'alors
silencieux, poussa des gemissements.
II fallait que 1'espion et le soudard servissent h quelque
chose. Les prisons s'emplirent. Des fosses se creuserent.
La 4.mre et la Sime annn6es, 19o6 et 1967, les bastilles,
le meurtre a petite journ6e dans les casemates, l'empoi-
sonnement A petite dose, les fusillades r6p6t6es, ayant
fini par imposer quelque silence dans la nation, d'autres
millions de pieces de nickel, horrible fausse monriaie d'Etat,
infestbrent le march.
Depuis le change oscille entire 550 et 6o0. Les commer-
cants se croisent les bras, incapables de continue les affaires,
les faillites se multiplient; tout travail est arrft6, toute acti-
vit6 paralysde, les artisans et les professionnels ch6ment et,
pour la premiere fois depuis notre existence national, I'on
voit dans ce petit coin de terre beni de la nature, des enfants,
des femmes, des peres de famille mourir de faim.
Ce pays naguere si riche, ayant joui d'un si grand credit A
l'6tranger est aujourd'hui, par suite de la spoliation progres-
sive A main atm6e du Gouvernement imperial de Nord Alexis,










le foyer par excellence de la misere et de la d6cheance du
people par l'inanition et toutes les douleurs morales.
Sur ce champ de desolation et de famine le bras du tyran
n'a cess6 de promener la terreur et la foudre. Je ne vous
rappelle pas les executions barbares qui ont, il y a A peine
quatre mois, ensanglant6 la ville de Port-au-Prince.
Le corps diplomatique s'en est profondement 6mu et les
journaux parisiens ont amplement relate ces sauvageries don't
le seul souvenir indigne A tout jamais.
Eh bien, Monsieur le President, c'est dans un paroxysme
de son martyre atroce, dans des affres plus aigiies de sa
longue agonie que le people haitien a essay de reconqu6rir
la vie et la d6livrance.
II s'est concert, il a appel a son secours ceux-li qu'il
sait les.plus aptes A op6rer sa redemption et il a subreptice-
ment fait rentrer dans le pays ceux qu'en avait bannis le
Coup d'Etat.
La revolution a 4clatd le 15 Janvier dernier. En moins
de huit jours elle avait gagn6 le tiers du pays. Elle mar-
chait deviant elle sans armes, sans munitions, confiante en
elle-meme et en effet elle gagnait, elle gagnait du terrain.
Tout-h coup la bande des forcends impdriaux qui pliaient
bagages et priaient les Consuls de se tenir pr&ts A les
prot6ger, reprennent courage, d6ploient quelque force et les
g6ndreux. r.dempteurs, que je viens de vous presenter sans
defense devant le glaive et la mitraille, les mains vides, la
poitrine nue, n'ont pas cru devoir laisser aux tigres bondis-
sants la voluptd d'un massacre et ils ont 6td s'abriter sous le
pavilion frangais.
VoilA, Monsieur ie Pr6sident, quels sont les gens qui ont
6td demanded protection A la France. Vous les jugerez
inaintenant. Vous, fils ain6 et glorieux de 1789, vous com-
prendrez ce qu'ils sont, ce qu'ils revent, ce qu'ils ont tent6 et
vous mesurerez l'interet don't ils sont dignes A l'exces de leur
malheur.
Vous songerez qu'a la tate de cette Idgion de r6dempteurs
qui constituent ce que la nation appelle avec bonheur le
Parti Progressiste se trouve 1'homme le plus mninent non
seulement d'Haiti et des Antilles, mais de la race noire, Me.
Antenor Firmin. C'est un savant distingu6, auteur d'ou.
rages lus et appr6ci6s dans le monde entier et don't le nom
figure parmi ceux des membres de plus d'une soci6et savante
de.Paris et.cet ancien Ministre Pldnipotentiaire de la RC-
publique d'Haiti prbs le Gouvernement francais porte avec










devotion sur sa poitrine la Croix de la Legion d'Honneur.
Vous songerez que c'est cet homme extraordinaire, lui
l'honneur de son pays, la gloire de sa race, lui le porte-
flambeau de la future rdpublique, lui l'avenir, lui l'espoir de
la jeunesse intelligence et patriote, le pain vivant de l'artisan,
I'ap6tre de la masse, le regnerateur d6signg du people
haitien, vous songerez que c'est cet homme IA que le vieux
despite centenaire, qui s'en va, demand A assassiner, comme
si, se sentant s'enfoncer dans la tombe, il regrettait que ce g6nie
doive lui survive et vienne rendre la vie au pays qu'il a tue.
Le droit d'asile dans les consulats en Haiti et le respect
qu'on y attache sont consacr6s par un usage seculaire. On
a toujours laiss4 les consuls embarquer sans difficult les in-
dividus qui, A des titres moins 6lev6s et pour des motifs
revolutionnaires des plus douteux, allaient s'abriter sous leurs
pavilions.
Le general Nord Alexis lui-meme a b6nMficid plus d'une
fois de ces immunit6s aff6rbes aux hotels consulaires par les
us et coutumes du pays.
En 1865 il osa tirer du consulate anglais huit r6fugi6s
rAvolutionnaires. L'Angleterre envoya trois bateaux de
guerre bombarder la ville du Cap-Haitien.
Feu le Pr6sident Domingue ayant essay de prendre du
consulate frangais Monsieur Boisrond Canal, rdvolutionnaire
et qui fut plus tard President de la Republique, la France
tint bon et Monsieur Canal fut embarque entire deux ranges
de matelots frangais.
Plus tard le Pr6sident Salomon fit une tentative semblable.
L'Am6rique qui 6tait en cause fut plus qu'6nergique. Salo-
mon s'empressa de c6der.
Voila, Monsieur le President, des manifestations violentes
ou non qui sont venues affirmer et consacrer ce qu'a 6tabli
l'usage relativement au droit d'asile dans les consulats en
Haiti.
En terminant cette lettre, j'apprends par un t61lgramme
que le GouvernenTent Haitien promet A la France de faire
aux r6fugi6s un process civil dans lequel il fera preuve,
assure-t-il, de loyaut6, d'impartialite.
Si cela a 6t6 vraiment dit et propose A la France, je n'y
vois que la superposition d'une antinomie juridique a l'abus
grave de grands mots que la petite gent gouvernementale
devrait, par supreme vergogne, se garder bien de prononcer.
Le tigre fait patte de velours, la ruse cherche A supplier &
l'impuissance.










Non. La loyale et magnanime France ne livrera pas des
revolutionnaires g6n6reux que des bourreaux arms ont
destines A la boucherie par 1'extermination immediate ou h
la mort lente dans les cachots de Port-au-Prince par la main
de ge6liers chargee de poison.
Non. La France ne se fera pas complice de la profanation
diu Droit et du meurtre de la Liberte.
Elle n'aidera pas k assommer une petite nation qui de-
mande A vivre, une petite nation que des d6trousseurs offi-
ciels ont devalisee et mutilee. Elle n'aidera pas d'un coup
de poignard le coup de hache que le belluaire des t6nbbres
m6dite de porter au g6nie de la civilisation. La France ne
reniera pas son ocuvre sublime : La Revolution Frangaise.
Elle tendra plus large et plus forte la main protectrice
don't elle couvre d6jh un group de liberateurs, grands
esprits et grands coeurs que les viscissitudes des armes ont
rapetissis, mais qui seront soulev6s en 1'Histoire national
dans la plus sublime et la plus imposante apoth6ose.
, Nous en aimerons davantage la France, notre mere intel-
lectuelle, notre second Patrie.
Avec l'espoir que vous accordiez i mon adresse attention
don't je la crois digne, j'ai 1'honneur de vous presenter,
Monsieur le President, avec mes hommages respecteux l'ex-
pression 6mue de ma profonde reconnaissance.


ST. THOMAS, LE 3 MARS 1908.


A Monsieur le President de la Ripublique Franfaise
PARIS.

Monsieur le PrIsident,
Je vous supplies d'accorder votre meilleure attention h la
lettre que je vous ai addressee en faveur de mes chers et
g4ndreux compatriotes qui sont r6fugi6s au consulate frangais
des Gonaives.
Monsieur Antenor Firmin, cette eminence haitienne, pris4
dans le monde scientifique et des lettres, est connu
d'hommes tres marquants a Paris.
Si vous ne 1'avez connu personnellement ou n'avez encore
entendu parler de lui, la soci6t6 de Sociologie de Paris -dont










il est membre et au sein de laquelle il a pris la parole pour
discuter, il, y a quelques annees, sur de hautes questions
economiques, pourra vous renseigner sur la valeur et la com-
petence de ce plus grand des hommes de son pays et de
sa race (r).
En finir avec lui, le faire disparaitre d'une facon ou d'une
autre est le reve auquel s'acharnent le parti de 1'obscuran-
tisme en Haiti et les chefs ignorants et barbares qui, grace a
la force des armes, ont tenu en mains jusqu'a present les des-
tin6es de cette petite nation interessante a tous 6gards.
Les choses en sont arrivees a un point tel qu'aujourd'hui
ce people abim4 dans la servitude, spolie, meurtri, blillonn6
n'a qu'une aspiration: voir a sa tete un homme qui soit une
lumiere, un bienfaiteur, un civilisateur.
Et ce people de tous ses cris, de toute son Ame appelle
Monsieur Firmin qui est A la fois un grand esprit et un grand
coeur.
Coute que cofite, si.ce Representant du Parti Progressiste
6chappe A la mort don't le manace le gouvernement d'Haiti,
coQte que cofite il arrive au Pouvoir.
La France a cet homme entire les mains. Elle le livrera
aux bourreaux affames qui l'attendent A la porte du consulate
des Gonaives ou elle le protegera, le sauvera et le rendra au
pays, A l'avenir, i la civilisation, a l'humanit6.
Puisse-t-elle faire ce que tout naturellement sa grandeur,
sa g6n6rosit6, son r61e de civilisatrice du monde lui dictera
malgr6 des difficulties apparentes, malgre de vaines menaces !
Je ne doute pas qu'A son avbnement au Pouvoir, Monsieur
Firmin d6lgue Fun de nous, moi peut-&tre, pour Vous re-
mercier, remercier la France de ce que vous aurez fait pour
lui, pour le people haitien qui attend de vous, h cette heure,
sa redemption, son droit A la vie et h l'avenir.
Veuillez agr6er, Monsieur le President, mes respectueuses
salutations.
(I) Nous avons appris depuis que Monsieur Fallires et sa famille ont
t6 dans le temps en relations amicales avec 1'eminent 6conomiste et
diplomat.
0. .










5 ECHOS

Depuis un cri unanime d'horreur s'6leve centre les exac-
tions retentissantes du Gouvernement d'Haiti.
Lisez les journaux de la R6publique D'ominicaine, notre
voisine, lisez les journaux frangais, les journaux danois, les
journaux anglais, les journaux allemands, jusqu'aux jour-
naux ambricains qui, tout d'abord mal informs, induits en
erreur sur la vraie situation morale et mat4rielle du pays,
semblaient quelque peu favorables aux malandrins de la
Republique. Tous sont indignes et jettent a pleines poi-
gn6es'il a face de ces tas de criminals qu'ils ont mis sur la
sellette de 'Histoire, le mot qui fl&trit, vengeant I'humanit6
l1sbe et la civilisation atteinte, le mot qui cloue au pilori, le
mot qui tue.
Elite martyre de la nation haitienne, ce n'est plus seule-
ment 1'Europe qui vous admire. Aujourd'hui c'est 1'Amerique
aussi.
Vous triompherez, dcrit-on de partout. C'est sir.
Ce jour les portes de la Patrie que nous aurons ouvertes a
toue nos freres exiles seront aussi rouvertes aux g6npreux
strangers que les x4nophQbes qui sont au pouvoir ont chassis
en masse depuis 1902.
Comprenez done que l'6tranger ait toujours g&n6 les cam-
brioleurs du 17 D6cembre. II a l'amour de l'ordre, de la
bonne justice, du travail, du progres. En consequence ii
s'est toujours tourn6 vers nous autres les Progressistes, nous
la lumirre, le droit, la liberty, nous la s4curit6 future. II fal-
lait que comme nous ii fit espionn6, traqu6, avili, expuls6,
ruin6. Tout engagement qu'on prenait avec lui un jour 6tait.
violet le lendemain. II a 6tW la constant victim de l'escro-
querie gouvernementale: des lois brutales et inattendues di-
minuaient ses revenues ou les supprimaient. Quand on 1'avait
ainsi tromp6, ddvalis6, condamn6, dcorch6, on le mettait face
a face avec un decret d'expulsion.
Par sympathie, par respect pour nous et confiant dans la
reparation par I'avenir, il n'a pas fait appel auYcanondde son
pays.
G6n6reux enfants de la terre trangere, vous nos co-mar-
tyrs, nos freres par le coeur et la communion d'idees, nous
vous rappellerons avec toute la force de nos voix et nous
vous ferons sentir notre reconnaissance et notre admiration.








80

Vous viendrez en masse, europ6ens, am6ricains. Vous
nous apporterez le concours de vos capitaux, de votre indus-
trie, de votre m6thode. Vous aurez de nous en retour toute
protection, la s4curit6 de vos personnes et de vos biens.
Entour6s de notre estime et de notre respect, sous l'4gide de
lois refondues et appliques uniform6ment A tous, vous pros-
p6rerez au sein de la prosp6rit6 national. Alors vous aimerez
davantage ce pays, paradise des Antilles, don't les resources
merveilleuses, les beauties enchanteresses 6tonnent et char-
ment les voyageurs du monde entier.
LE 10 MAI 1908.
Dr. R. BOBO.







Dnte Due






5 7 F D0+o +


CIL- C
0.







U~ivERSITY OF FLORIDA
lllw II III11 lllWl III 111111111
3 1262 04325390 4









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