Haiti en 1886

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Material Information

Title:
Haiti en 1886
Physical Description:
Book
Language:
French
Creator:
Deléage, Paul
Dentu, E. ( Editor )
Publisher:
Libraire de la Société des Gens de Lettres
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Record Information

Source Institution:
MANIOC
Holding Location:
MANIOC
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 253079402
System ID:
AA00000098:00001


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(1887-189k).




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CHAPITRE PREMIER


ARRTVE A PORT-sO-PRIXC9. -Un voyage n buss. Un tramway
et sos consequences. Vicinalit6 municipal. Opinions sur
ce point d'un magistral municipal, d'un contribuable haltien et
d'un financier stranger. -Les tickets de la Compagnie des Tram-
ways devenus papier-monnaie.


Pilote A tribord!...
Stop!...
Et le Salvador, joli petit steamer de la Com-
pagnie GQnerale Transatlantique, charge du service
annexe de Saint-Thomas A la Jamaique, livr6
desormais A sa vitesse acquise, nous sembla,
quelques minutes, attendre le petit point mobile
signaleA quelques centa.nes de m6tres de l'avant.
A vrai dire c'6tait nous qui marcbions, et le canot-
Spilote qui attendait.
t





2 HAiTI EN 1886

II nous saisit, pour ainsi dire, au passage, s'atta-
chant au flano du steamer; remorqu. pa" I'amarre,
jetee aussit6t le long du bord. Les homes qui
montent la petite embarcation portent la tenue cor-
recte des marines francais de 1'ltat.
Le pilote, un grand gaillard, a t6t faith d'est-
lader l'6chelle, laquelle il n'est pas nkcessaire de
trop abaisser pour qu'il puisse 1'atteindre en
quelques enjambbes il a rejoint le commandant
Lamer sur la passerelle.
Il n'a dit qu'un mot, et du geste design une
large bou6e que les vagues balancent mollement A
I'entr6e de la rade.
En avant I...
J'ai quelque loisir pour 'examiner.
Noir, cela va sans dire, mais superbe d'allure et
tr~s digne. Sous les large rebords du sombrero de
paille blanchAtre, le regard un peu dur affected par-
fois d'6tranges fixites; n'6tait la couleur Irds fdnc6e
et la dilatation accentuee des narines, le profile est
d'un Celte. Le geste est ample, rapid; la taille, bien
prise dans une sorte de vareuse de toile bleue, d6note
meme quelque 616gance naturelle. Pour tout signe
exterieur de son grade, un mechant galon defraichi
qui court en zigzag sur la couture de la manche.
Je me frotte les yeux, lorgne vivement le paysage.





HAiTI EN I886 3

N'y a-t-il pas quelque erreur et sommes-nous bien
en Haiti?

J'ai comme une vague souvenance de marines en
guenilles et de pilots mendiants. C'est bien a mon
dernier voyage que, voyant surgir du cannot un fonc-
tionnaire marin, v6tu d'une longue houppelande
marron et d'un immense chapean haute forme, le
commandant, don't j'oublie le nom, s'6criait :
Allons bon, voil& qu'ils habillent leurs pi-
lotes maintenant! qa va manquer de piltoresque!
Mais ce ft bien une autre affaire quand, arrive sur
lepont, le brave vieux bonhomme salua & la ronde.
Un immense eclat de rire secoua jusqu'au bateau
lui-meme. Ce n'ktait pas un chapeau que portait le
pilote, c'btait un tube parfait : il n'y avail pas de
fond. Et comme le commandant le lui faisait re-
marquer :
AhI voyez-vous, commandant, j'aime mes
aises, j'avais trop chaud A la thte; on m'impose ce
chapeau, je le d&couvre. Mais, se hAta-t-il d'ajouter,
je le recouvre aussi les jours de pluie.
Et il extrayait des vastes poches de sa longue
redingote le fond m6me du gibus soyeux, precieuse-
ment envelopp6 dans un paper de soie. Ce fut une
joie d6lirante.
Et il n'y a pas trois ans que les angles du phare





4 HAiTI EN 1886

r6percutaient nos rires. Que s'est-il done passe?...
M'aurait-on change Haiti?

Nous sommes sur la bou6e, 1e commandant cause
un brin avec le pilot. C'est, paralt-il, la premiere
fois que celui-ci monte A bord; il arrive directement
de la c6te Sud, de la ville des Cayes, patrie du presi-
dent actuel, don't il serait un peu parent. Mais de
Port-au-Prince A Jacmel il connait tous les replies
de la c6te, ii en suivrait les contours les yeux
fermEs.
Si je suis ici, ajoute-t-il, c'est que notre bien-
aim (a Chef (1) est un homme just et cherche le
merite. Nous sommes, sur la c6te, quantity de cabo-
teurs experiments don't on pourrait utiliser les ser-
vices dans les ports ouverts au commerce. Non, on
choisissait d'ordinaire dans les villes des gens qui
souvent ne savaient pas manier I'aviron. Vous voyez
en moi la preuve qu e e syst&qe va cesser, et qu'on
renidra aux veritables marines hai'liens, lesquels en
valent bien d'autres, entire parentheses, des fonc-
tions livr6es jusqu'a ce jour au favoritisme.

Je cite A peu pres textuellement ses paroles.

Enfin c'est un beau type, d'ane rare correction
S(1) Le prdBident Salom(,; c'est ainsi qu'il eat d6signd dans Ie
people : a Chef v.




AiTI EN 1886 5

do tenue et de language. Et s'il n'avait Ut6 choisi
encore que pour montrer, A l'6tranger qui passe, un
fier e6hantillon de la race, celui-l gagnerait son
argent, croyez-moi.

L'ancre est jethe, le canon tonne sur le point du
paquebot.

Nous sommes bien i Port-au-Prince, capital de
la rppublique d'Haiti, si6ge de son gouvernement,
et les Haiciens viennent d'apprendre, au bruit de
la petite artillerie du bord, que la poste de France
est sur rade.
Quelques embarcations, detachees du rivage, ra-
sent d6ja, A notre gauche, un petit flot, sur lequel
sont amass6s des monceaux de carbon et courent
vers nous.
Le cannot postal est bient6t arm6, les sacs de dp6-
ches entasses, la valise de la l6gation de France
gard6e A vue sur le bane d'arriere par le patron.
On n'attend plus que le mndecin du port pour
obtenir libre pratique.
*
Cependant,au bas de l'chelle,.d'ob monte un bruit
confus de cris humans et de bois froiss6, se grou-
pent une A une les barques accourues durivage.
Chacune apporte son contingent de visiteurs et,
de curieux. Un melange de thtes les nationalists.


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6 HAITI EN i886

Les premiers viennent au-devant d'un parent ou
d'un ami; les seconds sont 1l en ballade dit pros
de moi le docteur du bord qui arrive en droite ligne
du quarter Latin et fait son premier voyage; d'au-
tres enfin, nos compatriotes, ceux don't les voix im-
peratives couvrent toutes les autres, se sont hates de
prendre un peu I'air natal, que le pavilion semble
toujours d6tenir en ses capricieux replis. Mais une
consigne severe arrate au bas de' I'6chelle tout ce
monde qui menace, en riant il est vrai, de prendre
le steamer a l'abordage.

Pas avant l'arriv6e du medecin du port.....

Enfin, au bout d'une bonne here, Pagent des
posters use de son autorit6 souveraine, et, aprbs
s'6tre concert avec le commandant, rompt la con-
signe.
Le drapeau tricolore est hissM a I'arriere du you-
you official, qui file aussit6t & force de rames.
Les digues sont rompues, le pont envahi, on ne
pent r6ver communication plus libre. Le medecin du
port viendra peut-6tre- mais la visit sanitaire, du
moins quant au but protecteur de son institution,
estd'ores et d6ej une superfluite.

J'en profile pour prendre le large & mon tour.
Deux vigoureux rioeurs, dignes frBres du pilot,




HAITI EN 1886 7

sent i1 qui me sollicitent. Jo leur donne mon petit
baggage et leur livre ma fortune. Pour une demi-
piastre ils chargent le tout. Et dix minutes aprbs je
debarque sur un warf en bois qui semble 6prouver
quelque peine A quitter le rivage sur lequel ii s'6tale
d'ailleurs avec complaisance.
J'estime qu'a mare basse ii est mat6riellement
impossible a un cannot un peu charge d'atteindre
aissment les quelques degres par lesquels on accede
A ce simple d4barcadere d6corM, pour les besoins
de la cause douaniere, du nom de warf.
J'ai li toutes les peines du monde A dispute mes
quelques paquets, les plus petits surtout, a une band
de travailleurs du port, don't je romps avec difficult
le cercle etroit an sommet de la petite behelle. Mes
canotiers, pr6venus par la mise au clair d'une petite
piOee blanche en supplement, ont consent A franchir
les vingt-cinq metres qui s6parent le debarcadere du
bureau du port, et ont d6pose mon baggage sous la
galerie de la douane.

Comme je connais d6ja les etres, je d6ploie sans
mot dire men passport et ouvre mes valises.
La plupart des nations du monde, meme les plus
minces et les plus r6trogrades, n'exigeant plus le
passeport, Haiti s'est empress de fire de ce docu-
ment une pi&ce de premiere nIcessit, don't I'ab-




8 UAiTI EN 1886

sence vous interdirait 6 jamais I'acces du territoire.
Un employ, tres poli du rest, prend ledit passe-
port et pendant qu'enferm6 dans son bureau il le
compulse avec soin, deux subordonn6s s'emparent
de mes valises. Pour le peu que je poss6do du lan-
gage cr6ole,j'ai compris que ces gens-li s'appelaient
couramment : g6n6raux. Et j'ai trop le respect des
officers g6neraux pour hasarder I'offre timide de
quelques pieces de monnaie, ainsi qu'un inconnu, un
manant sans nul doute, tout A I'heure, sur le pont,
me I'avait conseill[. D'ailleurs, je vois bient6t mes
gaillards s'acquitter de leur besogne avec tant de
z6le, que j'aurais vraiment conscience d'dteindre ce
beau feu.

Enfin, comme tout a une fin dans ce monde, mon
passport m'est rcndu; et, une fois ma petite garde-
robe suffisamment press6e et froisse en Lous sens,
je puis reboucler mes sacs et les jeter sur un buss
queje irouve la -j'allais dire : sous la main.
II ne faudrait pas induire de cc qui pr6cide que
je garde rancune aux douaniers de Port-au-Prince.
La douane de New-York m'a fait oublier, par la
suite, les vexations de toutes les douanes du monde,
- je n'excepte m6me pas les brigades francaises,
c'est tout dire. Que si cependant j'ai tenu A reliever
la minute vigilante des gardens haitiens, c'est que




HAITI EN I886 9

precis6ment ce jour-li ils m'ont paru fair une mau-
vaise besogne.

A la minute m6me oi mes deux comperes s'achar-
naient apres mon bagage don't l'aspect Ctique
eat faith reculer le gabelou le plus fureteur des deux
mondes et que huit A dix de leurs camarades les
regardaient faire,- ce qui est encore mieux et bien
haitien, la plus audacieuse contrebande se prati-
quail, je ne dirai pas : sous leur nez, ils tour-
naient le dos, mais presque A les toucher, grAce i
attention g6nerale don't j'ftais l'objet.
Je n'entre pas dans les details, ce n'est point mon
affaire. Qu'il me suffise de dire que le delinquant
haitien m'a affirm avoir 6vite, en ces quelques mi-
nutes, le payment d'une centaine de piastres (4 ou
500 francs environ) de droits A l'importation. Si le
fait se reproduit souvent, j'ai le droit d'affirmer que
les recettes en douane ne sont pas encore parve-
nues, .l'heure qu'il est, en Haiti, A l'apog6e du ren-
dement possible.
Et si j'en juge par ce qui s'est pratrqu6 1l, sous
mes yeux, sur un point oh la surveillance est inces-
sante, que doit-il en etre le long des quelques cen-
taines de miles de c6te, qui ferment le territoire de
la republique, pour lesquelles il n'existe ni un
cotre de surveillance, ni des posters mobiles!...




o1 HATI EN 1886

Pour ce jour-la, il suffisait de montrer un pen
moins de riguelr A I'Ngard du voyageur inoffensif
qui passe que n'attire certes pas en Haiti le desir
de passer en fraude quelques m6tres de soieries ou
de cotonnades. Oui, mais ce voyageur est un
stranger. Et chacun 6prouve le besoin de lui d6B
montrer que le virus administratif a trouve en Haiti
une merveilleuse culture.
C'est souvent, A I'6gard de cet stranger, le mobile
secret et inavou6 de bien des m6comptes. Passons.
Me voilA done install dans un buss.

Un buss! c'est-a-dire une importation am6ricaine,
don't on ne trouve plus trace d'ailleurs au pays d'ori-
gine; une voiture enfin, d'aspect disgracieux et don't
la contexture g6nerale figure une 6troite caisse lon-
gue, susp'endue assez l6glrement sur quatre roues
fines et 6troites; une large et lourde capote recouvre
le tout, laquelle se trouve fix6e elle-m6me aux quatre
coins de la caisse par de solides supports, dont
I'utilit6, j'allais en faire I'exp6rience, n'est pas con-
testable. Dans le fond de cette machine roulante, une
banquette pour deux patients; le troisi6me, s'il se
trouve, peut, en tournant le dos au cheval, partager
avec le cocher la banquette de devant.
Une fois hiss6 sous la capote, je m'installe com-
mod6ment. Mais le petit cheval 6tique a pris, sue




HAITI EN I886 I

l'avis expressif de querques bons coups de fouet soi-
gneusement appliques, un joli galop de chasse, et
me voila aussit6t accrochW des deux mains A ces
bienheureux portants de la capote. Mes valises -
qui ne peuvent user du m6me soutien se mettent
A decrire d'une banquette A l'autre des paraboles
inqui6tantes, don't j'ai peine, pour la sureth de mes
jarrets, a mesurer le foyer.
C'est une course folle et sans tr6ve. Un foss6 suc-
cede A I'autre, les ornibres ne se competent plus.
A un moment, deux secousses plus violentes m'ont
distrait de l'attention soutenue que m'impose I'agi-
tation de mes paquets. Nous venons, Dieu me par-
donne! de franchir un talus de chemin de fer, des
liaisons bordenL la voie. Une ligne ferree en Haiti!
A moi commandant ...

Renseignements pris A la hate et d'une voix con-
tractbe par 1'6motion, il r6sulte qu'il s'agit simple-
ment d'une ligne de tramways qui sillonne la ville,
du bord de mer au champ de Mars quelque chose
comme le reseau Nord. Ce que je prends pour un
talus remblay6 est tout uniment la forme naturelle
de la cbaussde, je parcours un des plus impor-
tants boulevards de Port-au-Prince. Diable! que sont
done devenus les autres, que mon cocher ait choisi
cette voie de preference?




12 HAITI EN i886

J'aurais beau protester d'ailleurs, peine perdue!
Mon automedon ne comprend pas un mot de ce que
je lui dis. C'est un natural de la Jamaique, comme
tons les cochers de Port-au-Prince, un sujet de la
Reine et Imperatrice, le gros appoint de la colonie
anglaise quand il est necessaire d'6nurmrer un
nombre respectable de signatures au bas d'une
adresse a Sa Majest6 la reine Victoria et lui deman-
der aide et protection pour I'importante colonie
anglaise d'Haiti c'est grace A ces cochers qu'on a
pu parfois r6unir jusqu'A soixante ou soixante-dix
signatures de sujets anglais.

De plus-je reviens A mon supplice mon buss-
man maigre, et son quadrupede idem, paraissent
6prouver tous deux un amour si exag&r6 pour ce
sport d'un nouveau genre, que j'aurais mauvaise
grAce de ne pas admirer l'habiletC prodigieuse qu'ils
mettent l'un et I'autre A se diriger mutuellement
dans cet enchev6trement de ravines s'effondrant
de loin en loin en profondes ornieres.
N'ont-ils pas -je parole principalement du bussma "
- 1'entrainement quotidien et, j'ajouterai, la pra-"
tique constant de ces pentes aujourd'hui a pic -
aux diff6rents degrbs de leur inclinaison graduelle!
II appert, en effet, que loinlainement, alors que
les rails furent pos6s, la rue des Miracles, je me





HAiTI EN 1886 13

suis souvenu du nom et je note un miracle de plus
A son actif de voie de communication que la
rue des Miracles, dis-je, oTfrait une surface plane,
et que la forme de talus qu'elle affected A cette here
n'Wtait pas dans les plans de l'6dilit6 port-au-prin.
cienne.
On ne songea pas une minute A cette 6ventualite,
m'ont affirm tres s&rieusement les homes les plus
Scomptents et les plus dignes de foi.
Ce serait la nature seule qui serait coupable i
est vrai que les novateurs, quiont permis la pose de
cette range de rails, ont bien leur part de complicity.

Jugez plut6t f
Quand la Compagnie am6ricaine, concessionnaire
de l&ligne de tramways, entreprit de faire courir ses
voltures sur les susdits rails, sa premiere preoccu-
pauion fut de garanLir la voie centre les entrainements
des pluies diluviennes alors que les eaux se pr&
cipilent librement depuis le hautIdes mornes jusqu'A
la ier, passant par les rues de la ville en une
course torrentiellc.
C'ktait une preoccupation naturelle et lgitime,
qu'elle mit solidement A eu~cution au moyen d'un
Sfort pavage une fois fait, et,depuis, aussi bien main-
tenu et enlretenu que possible. Les &diles de Port-
au-Prince admirerent ces travaux d'art, et le gon-




14 HAITI EN 1886 R

vernement s'applaudit d'avoir affaire A une cornm-
pagnie 6trong6re qui, sans qu'il lui en coulat un
sou, i lui gouvernement, transformait une des rues
de la capital, et la plus frtlucntie, a l'inslar des
cliaussdes de Versailles.

All! oui, mais ,coutez ce qu'il advint par la
suite.

Les ,chos des mornes m'ont parl6, i moi. Voici ce
que j'entendis un soir, qu'accoud, sur la haute
galerie j'interrogeais les ombres profondes de la
montagne voisine, dans le grondement de I'orage.
Les eaux pluviales habituees A courir, sans peine ,
aucune, B travers les rues de la capital, -A en mo-
difier I'aspect, suivant le caprice d'un jour, les
eaux pluviales, dis-je, furent fort 6tonnies d'avoir a
devaler vers la mer plus vile encore que de coutume;
et ce sans pouvoir plus trouver la moindre motte de
terre a bouleverser, le plus petit foss6 i creuser ou a I
combler tour A tour.
Les ravins crierenI au miracle!... mais les echos
sceptiques r6percut6rent un formidable 6clat de rire;
c'6taient les cedres et les chenes qui renvoyaient aux
pins gigantesquesce formidablejeu de mots. Ramen6s
ainsi au souvenir de cette diabolique voie urbaine,
t6moin de leurs m6comptes, les torrents frissonn6rent
de colrre, et leurs mugissements furent terrible.





HAITI EN ~886 15

Les creases solitudes des plus 6troits vallons gemi-
rent an bruit de bouillonnements impuissants, et les
sources, que n'avait point encore captWes !e genie
' haitien, aecoudkes sur leur parure de mousse,
ne causaient que de cela les jours de came et de
doux murmure.
Mais si 1'6motion fut vive, elle fat, je le dis de
suite, de court dur6e. A ce jour, tout est rentr6 dans
I'ordre.
Au premier deluge qui suivit, il etait d6montrW,
et cela de la faqon la plus pertinente, que si les tra-
fiquants am6ricains fortiflaient le milieu de la chaus-
see, il n'en 6tait pas de m6me sur les c6tb.

Les terres se d6sagregeaient mieux, voila tout, et
plus vite, et plus serement. Une ann6e ne s'6tait pas
6coul6e, qque peu i peu les eaux des mornes retrou-
vaient, sur les has c6tes, un champ toujours ouvert
et meme mieux approprie A de capricieux itin6-
raires.
Le talus etait form et les rails montaient tou-
jours.
C'est en presence de cette-Bvolution inattendue de
la vicinalit6 rationnelle que les cochers de Port-au-
Prince ont tenu A realiser le probl6me a peine en-
trevu au temps des Jeux Olympiques du galop
rapide le long des pentes abruptes.




16 HAli EN 1886

Je ne nie pas, au point de vue de l'hygi8ne, f'ex
cellence de la m6thode.
J'estime meme que, de prime abord, I'utilit8 pra
tique de pareil exercise n'est pas a discuter.
Les jeunes Haitiens pour ne prendre que a
c46t interessant de la question -qui viennent par.
faire leur education en Europe gagnent vite chei
nous les somnmets de la derniere 616gance. Certainly
se croiraient deshonor6s si le martin, A l'heure tra.
dilionnelle des chevauclhes obligatoires, ils ne seo
raient nerveusement un pur sang de manage sou
les couveris de quelilue c all6p des Poteaux P. Dana
un pays o4 les chevaux vont systlmatiquemend
I'amble, il n'est pas mauvais que le buss donne, pas
centre, A ces futures sportsmen, an avant-goit di
trot A I'anglaise.

Entre deux cahotements, je happe au passage ul
ami a moi, que les fonclions municip.lessont venue
arracher a de vieilles habitudes, et le colloque suil
vant s'engage :
Voyons, vraiment, lui dis-je, vous n'6prouve
pas quelque embarrass, j'allais dire : qluelue honte
de laisser presque impraticable une avenue aus4
belle, droite comme un i, large comme un boul
vard?
Vous en parlez votre aise, reprend 1'6dile




HATI EN1886 17

il faut connatre le fond de la caisse municipal.
Nous ne pouvons parer Ai 'entretien de la ville qu'au
moyen d'nne taxes sur les valeurs locatives, c'est la
resources unique mise A notre disposition. Mais
personnel ne vent acquitter le montant de sa cote
personnelle; ou encore avec quelles difficult! Que
les contribuables commencent, et nous ferons notre
devoir!...
J'allais me hisser A nouveau dans ma caisse rou-
lante; un quidam me frappe sur l'6paule.
Tiens, vous tombez A propose. Je vous le dis
sans detour, vous 6tes cause de toutes les courba-
tures que je gagne A me fire voiturer dans vos
plus beaux quarters. Le magistrate qui s'en va Il-
bas m'assure que devant votre mauvais vouloir a
tous, votre refuse, le plus souvent, d'acquitter les
taxes municipales, aucun travail de voirie ne sau-
rait etre entrepris. Voyons, payez les droits qui
vons sont imposes, une bonne lois; ce nest pas tr6s
lourd et vous poss6derez enfin une ville accessible.
N'en seriez-vous pas fier?...
Certes, reprend vivement mon homme, mais
nous connaissons I'antienne. Nous payions regulie-
rement nos taxes et on n'a rien fait I'argent est
all6, Dieu salt ob. Aujourd'hui, nous disons A notre
conseil communal. : c Faites de suite les travaux lea
plus urgent; les entrepreneurs vous front credit,




18 HAiTI EN 1886

vous pouvez gager ce que nous vous devons; maisil
commence, donnez les entreprises A des gens s6-i
rieux; nous payerons aussit6t.
-Vous me paraissez turner autour d'un cercle4'
vicieux.
Et je crains que ce ne soit pour longtemps,
soupire le contribuable.
Quand je vous dis qu'Haiti est par excellence le Il
pays de tous les malentendus. Le pire est que ces i
choses-la s'6ternisent, l'on dirait que cliacun s'yi
complaint.

Mais voici bien autre chose. Vers le milieu des ii
fondrieres du champ de Mars, lesquelles sont
rendues encore plus dangereuses par le tapis de
verdure qui les envelope et les recouvre parfois,- i
me croise un cavalier, un stranger, chef d'une
important maison, qui se retourne et vient A moi,
la main tendue, me souhaitant la bienvenue.
Ah! voyez-vous, je suis moulu, rien que du.:l
bord de mer ici, les cahotements du buss m'ont
rompu.
Hein ? quelles mauvaises rues!
Plus mauvaises que jamais. Mais, tenez, j'y
pense; vous autres grands commerCants, qui forme ,
des syndicate financiers pour toutes soi tes d'affaires,
que n'en formez-vous un qui avancerait A la munici-





HAITI EN I886 19

palit6 la some necessaire pour entreprendre les
travaux de voirie, que tout le monde declare urgents.
Vous les premiers devriez entrer dans la combinaison,
qui usez dans ces rues vos voitures, et lassez vos
chevaux, avant le temps. La perception des taxes
vous convrirait ulthrieurement alors qu'aucune
objection plausible ne pourrait plus Wtre oppose A
la perception. Vous series done complktement ga-
rantis. Et vous dimiriueriez vos frais gneraux : vos
voitures resteraient en bon 6tat, vos chevaux con-
tinueraient un excellent servicejusqu' 1' lge normal.
Mais, mon cher, ce que vous me dites 1a, nous
avons voulu le fire vingt fois. Vingt fois nous
l'avons propose. Seulement, car il y a un seulement,
si nous donnons notre argent plus ou moins bien
gagA malgrA vos dires pour atteindre un but, nous
voulons que ce but soit atteint. Nous avons alors
exige une place pour notre d6legu6 dans le contr6le
des d6penses, et une part dans la surveillance des
travaux; voix deliberative encore dans l'adjudication
des entreprises. On acceptait avec empresscment
noire argent, mais on rejetait avec plus d'empres-
sement encore notre ingerence. Nous avons fait natu-
rellement de I'acceptation de nos desiderata la con-
dition sine qua non : I'affaire en est rest 1A!...
Je ne pus me d6fendre d'un movement de mau-
vaise humeur.




20 HAiTI EN 1886

Voyons, voyons, vous me paraissez, permette&
moi de vous le dire, deraisonner quelque peu; vous
figurez-vous les porteurs des obligations de la Ville
de Paris exigeant de la municipality quelques places
au conseil, au nom seul de leurs valeurs de porte-
feuille; et devenant ipso facto parlons latin
come vous les collaboraleurs de M. Alphand
et de ses collAgues des points et chauss6es! San.
m'occuper si ceux-IA n'y feraient pas tout aussi
bonne figure quele premier Mesureur venu, je vous
le demand, ne consid6reriez-vous pas come parti-
culirrement fou I'obligataire stranger qui 6mettrail
A son tour pareille pr6tention?
Ah! vous voilA bien, vous autres, il n'y a paI
deux heures que vous ftes d6barqu6, vous connaie~
sez Haiti et 6tablissez des comparaisons...
Permettez, je parle come un home qui, s'i
avait trouv6 sa fortune dans ce pays, presque civi.
lise et A moiti6 frangais, voudrait nettre son poini
d'honneur a aider ce memepays a sortir non pas ser
element de I'orniere morale, mais encore de sej
orni6res effective, et le voudrais pare, embell
come au temps...
Mon cavalier &tait d6ji loin, et galopait dans lel
markcages.

Je consider un instant avec melancolie les que




HATI EN 1886 21

ques metres qui me restent A franchir pour gagner
I'h6tel qui se dresse 1A, en face de moi sur la
lisiere du champ de Mars et de la colline de Turgeau.
Je compete encore, A vol d'oiseau, deux on trois fosses,
quelques flaques boueuses que le soleil n'a pu scher
depuis le main ; et puis, et puis toujours I'6ternel
talus, non plus A longer cette fois, mais A franchir, ce
qui de loin me paralt un comble.

Je ferme les yeux aux premiers : Quick I...
Quickly!... du Jamaicain, et machinalement compete
les secousses que poncluent les coups de fouet sur les
c6tes saillantes du poney..... Maintenant le vAhicule
role doucettement sur on petit terrain mollement
caillouteux il est des assemblages de mots qui
ne sent possibles qu'A quelque vingt jours de mer
du continent.
Pour la premiere fois, depuis mon arrt A la
douane, j'ai comme une vague perception qu'un
buss pourraitbien tre on vihicule remarquablement
suspend.
Nous venons de franchir la barriere du petit jar-
din qui pr6cede 'h6tel Bellevue et roulons dans
1'6troite all6e qui conduit au perron d'une sorte de
veranda ou galerie extbrieure. Je retrouve A1, ber-
cAs mollement dans les m6mes dodines, des habitues
d'il y a trois ans. Ces Europbens ont pris l'air




HAITI EN 1886


ambiant. A l'inverse de la femme de Sodome, c'esE
en regardant devant eux qu'ils ont Wte frappAs d'i
mobility.
Je me pr6cipite sur mes bagages, au lieu et
place du serviteur vigilant qui est partout en Haiti,
mais qu'on ne voit jamais et paye le sujet de lai
Reine.
All right! Sir!...
Une piastre, et en papier-monnaie encore, c'est-
a-dire une gourde, pour cette petite excursion !
C'est vraiment pour rien.
Ce n'est que lorsqu'A mon tour jai retrouv6 mag
propre dodine d'antan, que je me rememore les
quelques particularitls qui m'ont frapp6 au passage.l

D'abord les postes militaires. J'avais laiss6 16 des
soldats en guenille je les retrouve 6touffant sone
un schako luisant et serr6s dans d'6paisses tuniquesi
A parement jaune; mais le tout tres propre.
Le college Saint-Martial tenu par les peres dm1
Saint-Esprit disparait maintenant sous une v6gta-L
tion puissante et comme je passais 6 I'heure de la
sortie, le nombre d'dleves que j'ai vus a la barriAre
prendre leur envolbe d6note une prosp6rit6 crois
sante.
Quelques petits arbustes que j'avais aperqus
trois dans auparavant, enferm6s ans une cl6ture, on




HAiTI EN I886 23

aujourd'hui plusieurs m6tres de hauteur et cou-
vrent le chemin de leur 6pais ombrage. Tout va vite
en Haiti, pour pea qu'on laisse agir la nature.
Enfin, sur tout mon parcours, je n'ai pas vu un
seul agent de police batonner quelque pauvre diable.
L'eau des fontaines coule plus lib&ralement A tra-
vers la ville, et je n'ai pas senti la puanteur des
ruisseaux.

Quoi encore? On m'annonce que le tribunal de
commerce de Port-au-Prince a refuse la veille d'ac-
cueillir une demand en declaration de faillite de la
Compagnie des Tramways, laquelle faillite m'avait
6t0 predite imminent il y a deja trois ans. Ga, c'est
tries bien, et le doyen Barbancourt a bien merited de
la reconnaissance publique.
Suffisamment fix6 sur les m6rites d'une course en
buss, je profile de la nouvelle pour garnir mes
poches de tickets dix sous environ chaque. Deux
heures apr6s, je n'en avais plus un seul. La hausse
du change a fait disparailre la petite monnaie dans
les profonds caveanx des. manieurs d'argent, le
change.d'unepiastre est devenu un probl6me inso-
luble. Les d6taillants connus ont alors libelle des
petites coupures pour 6viter le petit credit qui s'im-
pose, argent comptant! Les tickets des tramways,
entire autres, passent come des petits pAtis. On





24 HAITI EN i886

parle deja entire deux cok's-talls de couper les pa.
piers d'une gourde en dix parties gales; tout Ii
monde voudrait bien voir cela, mais personnel n'os
commencer. Les bienheureux tickets menacent d4
faire prime..... Ce ne fut qu'une lueur passagere
A dix pour cent de prime, la petite monnaie d'ar
gent, qu'on disait tre passe A I'6tranger, revei
quelques jours apres a la surface, reprenait sa cir
culation ordinaire et les c paquets de dix chemi-
naient tristement en route vers le coffre-fort de hi
Compagnie des Tramways haitiens.
















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CHAPITRE II


Dgui PARENTHIISEI : L'dtel Bellevue. Un sujet simple. -
Le midecin ilu port, le Peuple et (OEl. -- Le temperament hat-
lieo. Un incident domestiqiie. -Protestation d'un conspira-
leur d6sign6.

Premiere parenthese: Car Port-au-Prince a son
hMtel Bellevue tout come Paris, Nice, Naples,
Genes et tulti quanti ont pu avoir le leur sans
fair mentir la qualification.

Accoudons-nous un instant, si vous voulez bien,
sur I'appui en bois d'une fenetre taillee dans la char-
pente en bois d'une sorte de box, lequel vient de.
m'6tre allou6 au deuxieme 6tage de la maison, tou-
jours en bois, qui porte le nom d'hStel Bellevue.
D'ici rien n'arrete plus le regard. Nous embras-
sons presque dens son ensemble une des plus belles
rades du monde enter.
La voici, tout d'abord,enserre et commune A l'4troit
dans ce petit cirque de mornes 6lev6s, au pied des-
I




26 HAITI EN 1886

quels Port-au-Prince s'est mollement 6tendu; puis,
s'6largissant a l'infini, jeter au nord et au sud ses
deux bras montagneux. Et tandis que vers le nord,
la c6te semble s'6lever sur I'horizon, le dominer et
se perdre dans la brume, au sud, par contrast,
c'est come un doux balancement de cimes vcr-
doyantes par-dessous les nudes; et, loin de vouloir
les atteindre, la c6te semble pour ainsi dire s'a-
baisser par degres vers la mer,. jusqu'a laisser
l'6cume des vagues argenter les racines languis-
santes de ses vigoureuses forts.
Encore, entire les deux c6tes, s'6panouit a l'aise 'ile
de la GonAve quelque chose comme la Martinique
ou la Guadeloupe, jet6e 1 A l'entree d'un port vaste
region inhabitee, inconnue meme des possesseurs,
qu'on dirait 6tre 6chappte un jour des mains de la
Nature fatigue de semer des lies et de les aligner.

Pour peindre cet immense amphitheAtre, noter les
nuances, en fixer tout a la fois 1'6clat et les sombres
replis, laissez au hasard le soin de guider votre main
sur la palette, peut-itre alors y r6ussirez-vous.
Mais, si le frisson immense de cette nature en
perp6tuel travail ne vous a pas saisi et penetr6 votre
Ame, jetez-ly vos couleurs, suivez mon example,
abregez. Et alors, moi, appelant a l'aide toutes les
resources du style moderne, je terminerai : en





HAiTI EN I886 27

assombrissant les cimes par les plus fiers sapins; je
piquerai au pied des mornes, A perte de vue, toute la
flore tropical sur laquelle bruissera, avec des frois-
sements de feuilles, le cocotier, don't la haute tige
grince a la moindre caresse de la brise; je n'oublierai
ceries pas de faire courir a deux cents metres du ri-
vage, don't le sable blanc eclate au soleil, toute une
ligne de verts lots; je me garderai enfin, comme
d'une faute, d'oublier la voile latine grise et sombre,
qui glisse dans un fond bleu sur la vague blanche.
Est-ce bien cela? n'etes-vous pas de mon avis?...
Veuillez bien d'ailleurs me croire sur parole : le seul
et unique h6tel que possede Port-au-Prince ful exac-
tement denommn.

I'ai dit : le seul et unique h6tel. C'est la pure
v6rit. N'en exigez pas un autre.
Ni grand, ni petit, ni somptueux, ni borgne, pas
le moindre 6tablissement du m6me ordre n'existe A
Port-au-Prince si ce'n'est ledit h6tel Bellevue.
Et, je me hate de l'ajouter : non pas seulement a
Port-au-Prince, mais encore sur toute l'dtendue du
territoire d'Haiti. On peut parcourir toute la c6te -
du nord au sud, de Fort-Libertl & Jacmel fair re-
lacle dans les huit ou dix grands ports de la r6pu-
blique; parcourir les bourgs de moindre importance,
se mettre en qu6te d'un h6tel, d'une auberge, d'un de




HAITI EN 0886


ces bouchons m6me qui logent A pied et A cheval, on
ne d6couvrira rien de tout cela.
C'est A un Frangais que remote il y a seule-
ment de cela trois ou quatre ans I'idWe mere et
rest.e sterile d'ouvrir en la capital ce refugium du
voyageur inconnu. Je crois qu'aujourd'lii la fortune
de cet entrepreneur est dCjh faite, mais je suis per-
suad6 que s'il ferme la maison detain ce don't
nous 6tions menacks A mon dernier voyage on ne
retrouvera pout-Atre pas de longtemps un autre
amateur pour tenter I'aventure.
Non pas que le client manque j'ai trouv6 cet
Atablissement hospitalier presque toujours comble-
mais on n'est jamais sOr du passage du lendemain.
Celui d'hier ou d'aujourd'hui a pris pension A l'h6tel,
c'est bien, mais que fera celui de remain ? That is
the question!

Voici le pourquoi, en bon franCais.
II existed chez le Haitien une quality fondamentale,
quality qui se retrouve du bas en haut de l'6chelle
social, a tous les degres. Je veux parler de sa
sociabilil6 extreme, de la joie profonde et sincere
que chacun 6prouve A voir accepter du voyageur
hospitalityt la plus large et la plus cordial.
Parler d'Haiti dans cet ordre d'id6es, c'est rtduire
la Iggende 6cossaise ad hoc aux proportions d'un





HAITI EN i886 29

vulgaire radotage. Quc si leclimatpermettait f Il'ai-
tien de porter un manteau, I'histoire touchante du
bienheureux saint Martin n'arriverait plus aux oreilles
de la postbrit6 qu'a 1'6tat d'un vulgaire fait divers.
Quand on debarque en Haiti, toutes ces maisons
que vous voyez la s'aligner devant vous, qu'elles
soient construites de pierre, on de bois, ou encore
recouvertes de chaume-qu'elle recelent I'opulence,
la mndiocritl ou la pauvret6, toutes peuvent ktre
rabri, que vous choisirez. Frappez et entrez. On se
serrera peut-6tre les coudes, mais vous etes assure
d'etre accueilli avec plaisir.

Les Haitiens, pour atteindre cette perfection, n'ont
eu qu'i 6couter leur natural bienveillant et doux.
Ils nr'avaient aussi qu'A recueillir les traditions sa-
cr6es des colons francais, et m6me, pour 6tre just,
disons : de tous les colons des Antilles, de toutes
nationalists tant qu'il y a eu de v6ritables colons
dans les Antilles. Les Eirangers, revenues par la suite
se fixer pr:s de I'llaitien, ont 6prouv6 par eux-
memes les bienfaits de cette pratique, A leur tour
s'en sont impr6gn6s. De la sorte insensiblement cha-
cun est arrive a amenager les chambres d'amis dans
sa maison, comme si l'hospitalit,'i tait chose obli-
gatoire et prescribe.
On comprend de suite que le besoin d'un h6tel ne





30 HAiTI EN 1886

se faisait point sentir. Ce n'6tait pas l I'avis du
future maitre d'h6tel don't je parole.
Cet observateur sagace avait certainement sondd
lesabimes du coeur human et remarqu6 qu'il existed
toute une classes, et fort nombreuse, d'esprits inquiets,
on encore des caracteres timides, lesquels prf rreront
toujours aux avantages mat6riels d'un intldieur,
m6me le plus avenant, mais qui n'est pas le Ieur -
1'ind6pendance de leurs allures. 11 se persuade devoir
trouver en ceux-l une clientele, restreinte peut-6tre,
mais sure, pour laquelle l'h6tel avec tous ses incon-
v6nients, son brouhaha d'all6es et de venues, les ren-
contres ficheuses qu'on voudrait 6viter, est et restlcr
toujours un 6tablissement de premiere ntcessite.
11 faut croire que notre compatriole raisonnait
just, puisque sa tentative tout d'abord trailde de
burlesque a compl6tement reussi.
Tout cc que je souhaite, c'est que la concurrence
se mette de la parties, car le comfort se ressent bi-
grement A l'h6tel Bellevue de cette sorte de mono-
pole. Enfin c'est un premier pas, et it faut tout
attendre du temps et des homes.
Fin de la premiere parenthese.
Passons A la second.

Vous souvenez-vous qu'a mon arrive je signalais
1'absence du m6decin du port? II 6tait venu cepen-




HAIT EN 1886 31

dant, deux ou trois heures apres, pour regulariser la
patent.
Je n'avais pas pret6 grande attention A cet inci-
dent et, m'en rapportant A l'indilfrrence de l'btat-
major du steamer, j'avais dd conclure que c'6tait IA
un fail commun.

Mais voici qu'A mon grand 6tonnement, 1'olinion
publique s'est empar6 d'une autre affaire, en tous
points semblable, laquelle atteint les proportions
d'un petit scandal.
Deux ou trois passages des Haitiens moins
audacieux que naus n'avaient consent A descendre
A terre qu'apres la visit sanitaire; et dame! leur
prudent correction leur avait cotte, je l'ai deja
indiqu6, deux ou trois heures d'attente.
Furieux et jusLement aigris non seulement de leur
attente, mais encore et surtout des quolihets qui
avaient souligne cette premiere preuve d'un fonction-
narisme negligent dans leur propre pays, le premier
soin de ces citoyens z6l6s avait Wt6 de porter le fait
A la connaissance de la redaction d'un des journaux
de l'endroit : le Peuple la feuille le plus Wtrange-
ment redig6e, mais sans contest le plus vivant, le
plus int6ressant et surtout et avant tout le plus
haitien de tous les journaur. Ce qu'appr6cie, mieux
que tous autres, I'Europ6en qui cherche souveut,





32 HAiTI EN 1886

mais en vain, une emanation original de la coq
leur locale et du gott du terroir, et ne demand
journalist qu'une chose : la reproduction instant
tandedu language courant.

Au risque de prolonger ma parenthese je bifurqu
pour fournir aussit6t : l'exemple, le document hu.
main.
Voici la critique musical, en tele des echos dui
People, d'un concert donn6 sur une place publiquej
de Port-au-Prince.


CA ET LA


Dimanche, 8 couranL 8'...) 1886.
Ce soir, par un temps magnifique, maestro Astree a rait
do la tres boone musique sur la place do la Paix. Sa musique
est suave et le bruit que font g6ndralement les-instruments
en cuivre est tempidr, si nous pouvons nous exprimer ainsi,
par beaucoup d'autres instruments et aussi parce que sea mt-
siciens no souffient pas avec une force d!mesurhe et Aperdre
haleine dans ces instruments qui demandent a ce qu'on lea
consider comme des TAPAGEURS A OUTRANCE.
Aslrde, nos meilleurs compliments.
Voulez-vous un module d'article necrologique?
voici :
Marnl, 28 septemhre 1R86
Ce jour a 6le portE en terre non moins de sept cadavres
parmi lesquels nous connaissons :





HATI EN 1886 35

to M-' Svlvanie FAurTIN. Ag6e de 67 ans, m're de noire
sympathique ami et parent Julien DussEx, qui a perdu un
enfant au conmmcIl.'enI,'dti de ce amois.
Elle ifu bonre n erie et femme verluouse.
2o Me veove D rrostllhnes RIBOUL, nee Augusla MARCHB.
Elle fuL une excellence spouse, une bone mere et une amie
devou6e.
3 M"e veuve Aluxii;tlrr: N SAI~r-AuDE, ne JOUBERT, une
saint femme, s'il en fut.
40 Un enfani de 5 d 6 mois de M. Alexandre PASQUT fils.
So Un enfant de 5 mois de M. le colonel Faustin B4TAILLE,
aide de camp oiu president d'llaii.
6 Un oflicier du l i regiment de ligne; fat un fire dmdrife.
7' UNE PERrONNE DON'T LE NOM NE NOUS EST P PAS PARVENU.

Je suis persuadA qne vous n'allez pas savourer le
morceau. Je le regretted : moi, je voudrais pouvoir
I'enchAsser. Je ne connais pas au monde une littera-
ture plus vraie et plus vibrante que celle qui vient
du cceur. Ressentir et rendre, voila les deux termes
do probl6me, c'est le secret de l'Ncrivain. Les r6dac-
teurs du Peuple n'ont pas eu hesoin de chercher,
ils ont trouv6. El je manqucrais 5 tous les devoirs
de la reconnaissance, il me faudrait oublier tout le
plaisir que je ressens, mrme & Paris, A lire cette
feuille de la premiere line a la derniere, si j'avais
oubli6 de rendre ici homage A mes confreres
du Peuple.
Etje me hAte de reprendre le ii de mon discours.

Le directeur du Peuple, M. J.-J. Audain, consul





34 HAITI EN z886

g6n6ral de la r6publique de Liberia, doyen du joul
nalisme hailien, d6nonva la chose dans les term
suivants :

MM. E. R. et F. G.sont venus nous prior d'annoncer qu'sI
riv6s A Port-au-Prince celle apres-midi & une houre, ils n'og
pu descendre A terre qu'A six heures, attendu quo le docti
n'est arrive a bord qu'apres cinq heures ct demise, ce qui
a 6td reprochd A bord mime.
Plusieurs dames. passageres du Petit-GoAve, ont ou pei
de descendre, paree que just entire cinq heures et demie 4
six heures et demie, i! s'est produil une esprce d'ouragan (
elles ont pensd que le cannot qui devait les porter a tero
pourrait chavirer, landis que si la visite sanitaire avail 'td rsill
en temps voulu, tous les passagcrs auraienLt 6l d terre i quata
heures et auraienLt chappd A la bourrasque.

El le doyen ajoulait nggligemment :

Un passage, arrive de Colon par le steamer frangais
Chdtelier, nous affirme que la fi6vre jaune et la pet*
verole regnent A Colon.i
Comment a-t-on pu permeltre 1'entree de ce baleau & Jacj
et au Petil-Goave ?
N'avons-nous done pas un consul A Colon pour nous ledl
an courant des epid6mies qui y s6vissent?
Craignoos une nouvelle Cdition de 1881 A 1882.

Le coup 6tait dur. Le malheureux docteur cria
la trahison, A la perfidie, puis, la premiere 6motli
passe, il faut croire qu'il fit amende honorable adl
pieds du journalist influent lequel, toujours d6bo4




HAiTI EN 1886 35

naire, ayant fait ceuvre de justicier, voulut ramener
I'opinion dans les terms suivants :

Le docleur M. P. a cu Vamabilitd de venir nous annoneer
que, s'il s'dlait rendu & bord un peu tard, c'est bien pares
qu'il s'diail troiv6 au bureau du port depuis le martin jusqu'A
midi pass et, n'ayant vu aucun signal, il avail du regagner sa
maison A pied alia de prendre son diner et que, pour redes-
cendre, il a di aLLendre le tramway tr6s longtemps, de lA, ii
est arrive peu apres le mouillage du le Chdaelier, et qu'il
avait dit cela A bord meme A MI. R. R. Tout le monde sait
qua le docteur habile rue de 'Enterrement au morne i Tuff.
Nous avons toujours constatd que le docteur met un tres
grand zM1e A remplir sa charge. Qu'il pleuve, qu'il tonneil
se rend toujours la oi le devoir lappelle.

La soumission n'Wtait-elle qu'apparente on le di-
recteur du Peuple avait-il pris pour une soumission
une veritable mise en demeure du docteur de rec-
tifier les premiers dires? L'histoire n'a pas encore
parl6.
Quoi qu'il en soit, le concurrent du Peuple, le
journal I'OEil, I'mcil qui voit tout et ENTEN tout,
publiait, le meme jour et A la meme here de
I'apparition du filet ci-dessus, tout un 'article dM A
la plume m6me du docteur incrimin6, sign de la
propre qualification de m6decin du port rue de
I'Enterrement. Jen extrais le passage capital:

Apprenez que le navire est arrive entire deux heures et
demie et trois heures. Dans la matinee, je venais de fair





36 HAITI EN 180b

plusieurs visiles et, ayani cru avoir lini, je suis descend
deux heures pour aller manger. Itant cher moi, un canoti
ost venu m'annoncer I'appartion l'un navire, il devail 6
trois heures moins un quart. et si vous ne le save point
dois vous I'apprendre. Le fort Alexandre, qui d'ordinaih
announce l'arrive des navires, ne fonctionne plus, vu quelqu"
r6paralions A raire Si vos yeux sont microsropiques (?...j, I
mieus ne le soon pas, parce que, 6lant au bord dela mer, j'am
raise vu un sign quelconqiie m'annoncQnt l'apparilion d'q
bhatment. DWs que In canollcr m'annonva colle apparition,
descendis immdlialcment an board de la mer aiin do fair
visit. Tout a 6t bien et qiand, dans vos chiffon, vous diq.
que j'ai 6td reproche, vous en avcz UMNTI. La mer talt man-
vaise et je ne pouvais point aller vile. Vous dies quo M. L
Svols a announce des faits, vous en avez MENTI, puisqu'il m'l
Jail dire que jamais il ne vous avail pri, de meltre mon non
sur voLre journal avee des fails tout A fail mensongers, et,
encore plus, 11 m'a mime fail dire qu'il vous a ddmenti, toul
en me priant de I'excuser sur un suJBr AUssI SIMPLE.

La cause du docleur 6tait bonne, ses explications:
plausibles, ce malheureux article vint tout gAter. R|
y avail surtout cette conclusion stuplfiantc, sous I4
plume d'un homme charge de surveiller l'inlrodluO
tion des microbes ou plut6t de s'y opposer, et quii
declare ing6nuement que son absence sujet aussE
simple n'est qu'un incident sins grande impor-1
tance.
J'avais pris gout A cette polemique et attendais l[
samedi suivant avec intr6,t.
M. J. J. Audain fut digne: il me fallout pousse





HAITI EN 1886 37

jusqu'a la troisieme page du journal pour d6couvrir
ce filet d6daigneux rel6gue au niilieu des annonces:

Le PEUPLE, n'ayant jamais repondu aux gens mal dlev6s,
continue son chemin. 11 dira quand m6me la v6rit sans
crainte du plus gros revolver de n'importe qui. 11 veille, et
il rivera le cloud avant qu'il ne soit longtemps aux gens que
la v.'riLe blesse.
Pied tan gran chimin chouque lan grand chtnin.
Chosiquele taquetle di ou It connain ioute ruse, li control
avec tourniquette qui connain pnss8 li.
PWd gros revolver pas vo di gayngnain courage pou Fa(i).

J'ignore la suite et la fin de l'incident. Mais ras-
surez-vous, le gros revolver est rest muet; cela je
puis m'en porter garant.

La premiere fois que j'abordai les Antilles, le pre-
mier spectacle qui s'offrit A mes regards, en d6bar-
quant & Saint-Thomas port francjtannis alors dans
toute sa splendeur commercial, fut celui de deux
indigenes s'injuriant A distance respectueuse avec
des geates terrible, la menace A la bouche. Plus ils
s'injuriaient, plus ils se menacaient, plus aussi ils
s'6loignaient l'un de lautre. J'6tais 1l, fort rejoui de
cette mutuelle prudence..... lorsque soudain l'un
d'eux, saisissant des deux mains un 6norme pav6,'se

(1) Proverbes cr6oles don't la traductioa litl6rale an franais
a'offrirait aucun ses.





38 HAITI EN I886

jeta d'un bond sur son adversaire. Je vis le bloc de
pierre tournoyer sur la tWte du malheureux, une
vision de sang et de crane brise pass soudain
devant mes yeux. Je me trouvais seul sur la jethe
avec ces deux ktres, don't l'un massacrait I'autre et
IAchement. D'instinct j'avais saisi d'un geste f6brile
mon revolver; je crois, sur ma conscience, queje
voulais coucher l'assassin sur le cadavre de sa
victime..... Ah I par example, j'en ris encore.
Le pav6 roulait dejA bientot inerte -A dix pas
de ess freres ennemis qui, reprenant leur litanie in-
juricuse, s'Mloignerent bientt etcette fois sans esprit
de retour agressif, chacun de son c6te. Le revolver,
A moi aussi, m'6tait tomb6 des mains. Ce souvenir
est rested vivant dans mon esprit.

J'ai depuis revu cent fois la m6me scene, en Haiti:
le coeomacaque (1) tournoyer furieusement dans
Fair, les revolvers sortir de leurs gaines; j'ai fait
comme tout le monde, j'ai passA et souri; ou encore,
si le debat paraissait plus animA que de coutume, j'ai
attend la fin de la dispute plus occupy A suivre
le jeu animA des physionomies, que preoccupi du
resultat.

(1) BAton que portent tous les indig6ies et faith d'un bois tr6s
1eger et incassable. C'est ue arme rcdoutable centre les mains d'un
Haltien.





HAITI EN 1886 39

La Nature 6quilibre toujours ses dons, et s'ap-
plique merveilleusement A ponderer les extremes.
Avez-vous remarque que, chez tout &tre human, la
vigueur physique est toujours attenuee par la dou-
ceur du caracthre? Les naturalistes pr6tendent que
si 1'homme n'avait pourchass6 le lion depuis la crea-
tion, il aurait fait de ce colosse son plus fiddle ami.
C'est le double ph6nomene physique et psycho-
logique en m6me temps qui se pr6sente en Haiti.
Aussi n'ai-je pu encore 6tre temoin A I'heure pr6sente,
dans toute cette population vive mais douce A l'exces,
d'une seule de ces rixes sauvages, don't nos journaux
remplissent chaque jour en Europe la colonne des
faits divers.

Ce que j'ai vu souvent -mais alors en riant aux
larmes- alors que le sang des deux ennemis court
plus violemment sous la peau, c'est un de ces
convuls6s se turner vers moi ou un autre, et s'6-
crier :
Je vous dis, monsieur, de me retenir; je suis
capable de tuer cet homme!
Ou encore, si vraiment sous le coup d'une injure
trop grossi&re je ne pourrais rapporter ici le
dixieme de ce que se disent les Creoles dans ces mo-
ments-l Pun d'eux a saisi son adversaire au
collet et que ce dernier en ait fait autant, il y a d'a-





HAITI EN 1886


bord un instant de stupeur; et alors le premier de
s'6crier, en gesticulant avec sa main libre:
Je vous dis de me IAcher, monsieur.
L'autre h6site, puis aussit6t:
Je veux bien vous lAcher, monsieur, mais
IAchez-moi d'abord!...
La transaction intervient sans tarder, et chacun
de prendre du champ.
En language cr6ole- avec les intonations voulues
et les ports de tWte I'effet est inenarrable.
Notez que si, vous fiant A d'aussi redoutables appa-
rences, voyant toutes les ceintures garnies d'un
revolver ou encore d'un poignard aussi effilM que
peut se faire, vous cause, avec quelque Ha'itien ou
stranger habitant le pays de longue date, des drames
possibles que peuvent susciter de pareilles coutumes,
vous serez simplement terrific.
Elles sont lugubres et nombreuses dans les
comptoirs du s bord de mer aux heures de
mutuels souvenirs les histoires de vengeances
personnelles, de querelles politiques et privies oh
la manchette, le revolveronu le poignard jouent le
rble pr6ppnd6rant.
L'indigene vous raconte cela avec un claquement
de doigts, lequel souligne chaque coup de manchette,
frappe et troue la peau b chaque balle de revolver.
L'effet de la narration et du mimique qui l'accom-




HAITI EN 1886 41

pagne est immanquable vous frissonnez la pre-
miere fois, A la longue vous vous tordez.
Je crois que la passion politique seule a pu parfois
aveugler quelques fanatiques; mais en temps normal
tons ceux que l'on tue on que l'on a tues en Haiti,
dans des querelles particulibres, ou bien se portent
A merveille, ou encore sont morts A un Age avanc6,
dans les circonstances les plus naturelles.

J'ai assisted personnellement un soir, sur la colline
de Turgeau, A une scene typique.
Je faisais la, dans une riante villa, 'experience de
la franche et cordial hospitality don't j'ai parl plus
haut. Or, ce soir-la, vers dix heures, alors que nous
rentrions, mon h6te et moi, plus tard que de
coutume, nous trouvames les barrieres ouvertes,
la maison boulevers6e. Les servantes, jeunes on
vieilles, s'6taient barricadoes dans la maison du
maitre; des sons rauques et des cris inarticules
partaient, A quelques pas plus loin, des communs oh
logeaient les domestiques.
Dans la journey j'avaia eu l'imprudence de grati-
fier d'une gourde un petit service que m'avait rendu
le jardinier; celui-ci, home tres doux et, d'ha-
bitude, d'une conduit exemplaire, 6lail all6 dissiper
une parties do cete some dans quelque 6choppe
du quarter, A ingurgiter du tafia. Tant et si bien



0





42 HAITI EN 886

qu'il etait rentr6 terrass6 par ce terrible alcohol
negre; et,incapable de discerner quoi que ce f6t,
avait adress6 aux femmes les autres domestiques
hommes couchant au dehors les propositions les
plus incendiaires. Aux cris de frayeur de ces der-
nitres, des agents du poste de police voisin 6taient
accourus. Mais devant cet home, arm6 d'une man-
chette, menaoant de mort le premier qui 'ap-
procherait, ils se tenaient prudemment a distance
depuis plus d'une heure. L'autre allait et venait d'un
bout A l'autre des usines (1), declamant les plus
grosses extravagances dans son language image, -
roulant des yeux furibonds A un seul movement des
policies. Le maitre de la maison, un Francais
6lev6 dans le pays, mis an courant, n'hesita pas
une minute. Froidement et sans hesitation, laissant
1 sa canne, sans s'arreter aux menaces, il alla
droit vers son valet, lui dit quelques mots; il lui
prit sa manchette, qu'il rejeta au fond d'une remise,
et le livra aussit6t aux agents.
Dejt les coups de macaque allaient pleuvoir sur le
dos du pauvre diable des qu'il eat Wt6 fortement
saisi. Mon h6tepria le general commandant le poste,
lequel se trouvait I assistant la scene, de ne faire
aucun mal A ce garqon. C'6tait une legon de quelques
(1) Nom donn6 au corps de bAtiment qui continent lea cuisines
et les diffdrents amnaagements des services domestiques.




HAITEI 1886 43

heures qu'il d6sirait infliger A son domestique il
priait meme qu'on le lui renvoyAt le matin A la pre-
miere here.
Et quelques minutes apres, pendant que nous
exp6dions A la hate un souper trfs frugal :
C'est ainsi, concluait mon h6te, qu'il faut etre
avec cette population douce et mrpe craintive. Pas
un geste de colAre, mais aller toujours droit A la
menace; les ramener A la raison doucement, sans
brusquerie, mais aussi nettement et sans aucune
hesitation. Je ne serais pas survenu, que cette sol-
datesque allait rester touted la nuit A 4ontempler
mon homme, sans jamais oser l'approcher. Celui-ci
le savaih entire eux ils se connaissent- et voila
pourquoi il gesticulait pour tenir les autres A dis-
tance. D'autre part, la crainte du cocomacaque d6cu-
plait une sorted'instinct de resistance. Vous avez cru
a quelque danger pour moi, je n'en ai pas couru
le moindre. J'en aurais couru un- -tant donn6 son
6tat d'6briite si je ne lui avais impose par mon
calme. Voilt au fond tout le secret pour gouverner
les Haitiens. C'est beaucoup pour avoir tenu cette
conduite qu le general Salomon a d6jou6 toutes.les
conspirations, etouffT une formidable insurrection
- finalement consolid6 son pouvoir et son autorit6
pour nombre d'ann6es encore.





44 HAITI EN I886

SMIon compatriote parlait d'or. Quelques jours
apr6s, Ie president descendit de cheval au bureau
du port. LA, coram populo, il denonait une cons-
piration prAparee, en denouait le fills, dicou-
vrait la 'trame et citait des noms. Ce fut une sort
de coup de theatre ii y eut quelque effare-
ment dans certain milieux. Les personnages desi-
guns protesterent de leur innocence; aussit6t, cou-
pable ou non, chacun fut amen6e fixer ses inten-
tions.
L'uh d'eux, A pen de temps de Il, faisait publier la
lettre suivante :


PRgSIDENT,
La profonde gratitude que m'a inspire le dernier accueil
de VoLte Excellence me porte d la lui t6moigner par ces
quelques toots :
J'ai sond6 mon coeur et je sais que son dernier batlement
sera au service du gouvernement paternel de Votre Excel-
lence. Et pour cela je n'ai nul besoin d'emprunter le language
du flatteur, je suis conservateur par bon sens et national par
patriotism: ct jamais mos regards de citoyen n'ont d6vid de
cette double (sicl...) boussole, etc..., etc..., etc...

Je passe le rest. Ce commencement suffit pour
donner l'idee de la suite. II restait demontrA que
lee derniers vaisseaux alaient brleas. II ne subsistait
que la double boussole. La conspiration, si elle exist
A.




HAITI EN 1886

jamais, 6tait more. Celle que I'on ne connaissait pas
encore ful frapp6e dans son origine.

Je me souvins, en constatant 1* c dernier batte-
pent v du signataire de la lettre en question, des
paroles de mon h6te de la villa du Boi.Chine."


It I




II

















wi













S




S





































4'





a

a St 9 a,












CHAPITRE III


POIR-Ac-PRINCE : -Le Belar, le morne & Tuff, Turgeau, Martissnt
et Bizolon.-Une villa minist6rielle. Le cimelibre. Le aBord
de mer v. La route de Tnrgeau. Un entrepreneur nomm6
directeur du lycde.

Port-au-Prince est en some une spacieuse ville,
laquelle a dd jadis Atre fort belle- si j'en juge par les
ruines qui la couvrent. De large rues, traces au
cordeau, courent paralllement entire elles du nord
au sud et de 1'est A l'ouest se coupant en angle
droit. Vu de haut Port-au-Prince parait ainsi un
compose de petits rectangles blancs, jaunes ou
rouges, quelques-uns 6videsou chancres, un grand
nombre brises en miettes sur leurs emplacements. De
la rade, avec le haut quarter du Belair don't les
pentes s'l66vent a la droite de la ville proprement
dite on dirait d'une Bnorme panthere tachete,
couch6e et ramass6e sur elle-m6me, qui reliverait
paresseusement la thte en regardant la mer.
Et de fait, kl'encontre des dires des goographes




48 HAITI EN i886

qui r6putent assises sur quelque chose les cites
qu'ils decrivent, on pourrait dire que celle-ci est
couche ou plut6t 6tendue au pied de ses mornes.

De loin tout cela constitute un aspect general riant
et m6me gracieux, avec de grands boulevards eec-
tilignes don't quelques arbres, nouveaux venus, cou-
pent de leur vigoureuse ramure l'alignement mo-
notone. Par example, quand on ptintre, c'est une
autre affaire. Yous connaissez mon odyss6e du jour
de l'arrivee.
Cependant, par temps sec, la circulation eat rcla-
tivoment aisOe, mais A la moindre pluie ce n'est
plus qu'un vaste cloaque. Parfois meme, au plus
fort de I'averse, touted communication dilet A ilet est
absolument suspendue. C'est qu'alors la chauss6e est
devenue un vaste fleuve, avec courant et tourbillons.
Les quelques buss qui s'avcnturent ont bient6t l'es-
sieu covert par 1eau. On parole de gens entrainis
quclquefois jusqu'A la mer je n'ai jamais 6t( spee-
tateur d'une pareille infortune,
Le passant surprise par forage patient sous des
portiques 6tayes solidement devant cheque maison,
lqsquels supportent la galerie de 1'lage superieur,
quand il existed un 6tage superieur.
Lesdits portiques puisque portiques il y a -
reliant les habitations entire elles, souvent sans la




HATTI EN 1886 49

moindre solution de continuitl, transforment ainsi
les seuils des maisons en une serie de large trottoirs
couverts, aussi utiles pour 6viter I'averse que prA-
cieux au pi6ton contre les ardeurs du solcil.
Dans les bas quarters de la ville, c'est-A-dire lea
quarters commercants, rien de plus r6gulier que
ces longues galleries dalles et paves. Le terrain
presque plat se pr6te a cette regularitO, et les pro-
prihtaires ou locataires deshalles et magasins onltle
plus vif inLtrct de s'entendre et de faciliter en com-
mun la circulation publique, sous ces galleries qui
-desservent 1'entree de leurs comptoirs.
Mais d&s que l'on monte, d6j& vcrs le milieu de la
ville, l'inclinaison naturelle du sol force chaque rive-
rain A 6tayer sa galerie et a la paver sans s'occu-
per du voisin- a la hauteur que commander le plan
de son habitation.
Le pi6ton qui, pour une raison ou pour une autre,
ne peut garder le milieu de la chaussee, se voit
alors dans la n6cessit6, une fois engage dans la s6rie,
de proceder & qualque gymnastique pour sauter de
l'une B l'utre de ces galleries bienheureux encore
si la serie est d'inclinaison r6guliere, s'il n'a pas
A escalader I'ane pour d6gringoler sur la suivante.
Tout an haut de la ville, c'est encore bien diff4-
rent. L[ plus de hales, plus de magasins, partant plus




50 HA'TI EN Y 886

de propri6taires interess6s i aplanir voies et moyens..
Ce ne sont que maisons particulieres. Ce m6me va-
et-vient de passants que I'on facility en bas, on Is
repousse ici. Chaque proprietaire entoure avec soin
sa galerie d'une forte barriere. C'est li, le soir venu,
que mollement 6tendu dans sa dodine et entour6
d'une famille qui va s'augmentant le plus possible,
note honorable contribuable respirera les miasmes
de Port-au-Prince. N'espirez pas le trouble. A vous
de chercher un autre abri.

I1 ne faut pas s'effrayer toutefois d'une trop
longue retenue sous ces galleries protectrices. L'orage ..
n'est jamais de longue dur6e. Une demi-heure Is
plus souvent, et c'est fini. Puis encore un petit quart
d'heure, A peine, pour laisser le temps au soleil
d'6ponger la chaussee, et vous pouvez suivre votre
chemin. La ville, un moment en 6moi, a repris sa
physionomie kternellement nonchalante.
La 14gende dit qu'entre I'observatoire de Port-au-
Prince une oeuvre des peres du seminaire Saint-
Martial et le ciel, il a 6th conclu un pacte. Les
oragesne doiventjamais6clater avant la nuit tombse.
S J'ai pu constater que le pacte l6ait assez fidNle-
ment respect mais, comme toule bonne regle,
support nombre d'exceptions.
Aussi, dans la plupart des cas,='suffit-il de bien rb-




HAITI EN 1886 51

gler sa montre pour se passer de parapluie. Et,
alors que sur le tard, les contours de la c6te Nord
percent de I'Apret6 de leurs formes dans une sorte
de bu6e; que les cimes semblent s'avancer une a
une dans de sombres nuages; que, d'autre part, la
mature du fort Alexandre et les sommets du Belair
se d6tachent, 6clatant dans l'horizon noir vous
etes preveou. Entre la septieme et la huitieme heure
du soir, un grand vent du large viendra secouer les
6pais manguiers, faire craquer les cocotiers; les
lataniers s'agiteront, les hautes herbes se courbe-
ront en un rapid fr6missement, les tentes de toile
des galleries se souleveront avec fracas; si l'on
n'entend pas sur la'terre un grand bruit de verre
bris6, c'est qu'il n'y a pas une seule vitre sur toute
l'61endue de la r6publique. Dix minutes apres, terre
et ciel seront confondus en une rage folle don't
les echos des mornes repercuteront a l'infini les
superbes eclats.
11 taut nous r6jouir, mes frbres. C'est enfin une
fraiche nuit qui s'annonce et nous prepare un som-
meil reparateur apres les longues insomnies de
la veille et I'accablement du jour. Les d6chainements
de la nature deviennent parfois, dans cos contr6es,
des bienfails de la Providence.
On recommande a l'6tranger de nmeUre ses soins




52 HATTI EN 1886

& 6viter tout contact avec la pluie. Les indigines,
pr6chant d'exemple, la fuient come la peste. Sans
avoir des connaissances techniques en la matiire,je..
crois pouvoir affirmer que les eaux qui d6gouttent
du ciel d'Haiti ne contiennent dans leurs elements
propres aucun principle morbide. C'est tout batement
la brusque transition du chaud au froid, que clhacan
doit 6viter; au fort de la pluie c'est le cas ouja-
mais, surtout pour ceux-la qui ne sont point encore
suffisamment acclimates.
A tout prendre, d'ailleurs, c'est 1a un mal facile a
6viter.
Je viens de dire que I'heure de l'orage est A pen
pres connue d'avance, et j'njoute aussitbt que -
malheureusement pour le pays- ccrlaines anntes,
les p6riodes de secheresse sont souvent plus nom-
breuses et plus longues que le regime pluvieux.
En 'ltat, le r6sidant achkte un cheval plutOt
qu'un parapluie; notre modest pipin se trouve
class chez F'Haitien au rang des objets sompluaires.

J'ai parl6 en passant du Belair. C'est un des deu l
quarters populeux de Port-au-Prince, la colline sa-
cree et pure de tout melange. L'616ment indigen6 a
subsiste I8 dans toute sa robustesse exactement
comme aux sommets des nornes ou A l'extr'me
fond des planes.



"SL




HAITI EN 1886 53

Je ne dirai pas quo la simplicity des moeurs et
I'am6nitk du caraotere de la race se retrouvent dans
le group urbain comme on le constate A chaque
pas en pen6trant dans I'interieur des terres. Ici le
e6tA moral de la masse se ressent un peu de tout
ce rebut des mers et des continents, don't Port-au-
Prince comme tous les autres ports important des
Antilles est de loin en loin infests. Mais le con-
tact est si faible, que le virus a peine A s'implanter.
Le Belair offre l'aspect d'un amas compact et
confus de petites habitations basses; de loin, et
avant d'avoir circulM dans la ville, on prendrait
presque cette petite collins pour la cit6 tout entire.
Le second quarter, purement haitien, gtt A l'ex-
tremit opposee; on le designe -je ne sais pourquoi
sons le nom de g morne A Tuff ; c'est a pine en
son ensemble un petit mamelon.
La ville proprement dite celle qu'occupent le
commerce, la magistrature, I'armie, le barreau, en
un mot la classes dirigeante et les colonies etrangeres
se trouve, elle, enserree entire ces deux quarters,
lesquels paraissent ainsi comme les deux sentinelles
avanckes, gardens de la capital cosmopolite.
La collins de Turgeau C6ve, derriere la ville et par
delM la savane du champ de Mars, sea touffes
bigarr6es de riantes villas. C'est la banlieue fleurie





54 HAiTI EN 1886

et enibaumte de Port-au-Prince, occup6e principale-
ment par I'61ite du commerce haitien et stranger,
les sommites de la finance et les hommes politiques
les plus en vue.
Au delAdu morne a Tuff court, au pied de la mon-
tagne, une large bande de terrain qui va se perdre
a la pointe du phare comprenant les campagnes de
Martissant et de Bizoton et s'eteignant sous les large
ombrages de MBariani, a I'embouchure d'une petite
rivi&re. C'est tout an d&veloppement inattendu de
perspectives fraiches et verdoyantes. De loin en loin
quelques jolies villas enfouies dans les bananiers.
Partois un rayon de soleil plus hardi pen6tre I'om-
brage et, rapide comme l'Nclair, frappe une artle
vive ou quelque blanc pilier ...................
. ...le rest se devine.

Une d'entre ces villas, de construction racente,
attire aussit6t I'attention. Elle s'impose, pour mieux
dire, d6s qu'on arrive en rade de Port-au-Prince. Jo
restai frapp6 moi-m6me de la r6gularit6 de la cons-
truction, de la rectitude des lignes, de la sveltesse
des contours; I'ensemble est imposant, les details,
d'un gott sor.
De plus Eden-Villa c'est je crois le nom de celte ::
demeure-etonnesurtoutpar sortenvolde audacieuse,
dans un pays oi la plupart des constructions affec-












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HAiTi EN 1886


Lent le terre a terre le plus indolent. Les Haitiens,
qui se donnent des letlres, affectionnent les reminis-
cences classiques je ne serais point surprise qu'en
visant les plans de I'architecte, le propri6taire n'ait
quelque peu r&ve la devise des Fouquet : Quo non
ascendam ?...
C'est 14 la demeure et la propriWtA personnelle du
general Francois Manigat le puissant ministry de
l'intirieur et de l'instruction publique.
Un Frangais, originaire de la Martinique, un
nommA Malause, est venu prater A son ancien ami
des jours sombres et de misere le concours de ses
talents d'horticulteur. Pen A pen les abords de la
villa, grAce aux largesses du propri6taire et aux
talents de son home de conflance, ont 6tt trans-
form6s en plate-bandes du plus gracieux effet. LA oh
I'herbe de Guinke croissait en liberty, s'|l1vent au-
jourd'hoi et fleurissent en plein vent les plants les
plus rares, les plus recherchAes. Les bouquets Ma-
lause sont trks goutAs A Port-au-Prince. On ne les
donne pas, loin s'en faut, mais encore faut-il admirer
les produits splendides, que association d'un mi-
nistre prodigue et d'nn jardinier divouA fournissent
en pAlure A l'meil et A I'odorat de leurs compatriotes.

Beaucoup blAment le g6n6ral des sommes considd-
rables qu'il a dedaigneusement jet6es qu'il jettera




56 HATTI EN 1886

encore, ajoute-t-on, dans ce riche domaine. Ses amie
1e lui reprochent, ses ennemis sembleraient lui en
faire un crime.
Pour moi je considAre que cette jactance de pro-
prietaire fait le plus grand honneur au g6n6ral
F. Manigat; s'il n'a que ce titre A mon estime, je
n'ai plus h la lui marchander.

Depuis longues ann6es on n'avait vu un homme
politique militant, surlout au pouvoir, acquirir et
bAtir. Le president Salomon l'eiitreprenait A Turgeau,
mais tout le monde n'est pas le president Salomon;
- ce president n'a pas un autre president au-dessns
de lui, don't le pouvoir et la popularity sont sans li-
miles. Ceux-l qui poss6daicnt deja gardaient leurs
biens, c'tlait tout ce qu'on semblait pouvoir exiger
d'eux, mais ils se defendaient de les arrondir ou d'en
multiplier le nombre. Ce qu'on n'avail pas vu co
qu'on ne croyait pas voir de longtemps encore -
c'etait un homme don't la fortunepolitique commence
et qui, sans souci du lendemain ou plutbt le bravantt
se met carr6ment dans ses meublcs.
L'Haitien, le simple Haitien lui-m6me-celui don't
le nom n'occupe aucune place dans le livre d'or des
parties politiques a d6sappris depuis longlemps
Ian iquecoutume des achats d'immeubles et des pro-
pri6t6s rurales. Un pen 6chaud6 par les incendies,




HAITI EN 1886 57

que ceux-ci fussent provoqub. par quelque im-
prudence domestique ou allumbs aux torches de la
guerre civil, -craignant d'autre part quelques con-
fiscations arbitraires, le Haitien vient de pr6ference
en Europe chercher des placements moins avanta-
geux certainement, mais plus shrs A tous les points
de we.
Par consequent, surtout ces dernieres annbes,
une baisse 6norme dans la valeur de la propri6t6
fonciere baisse que ne saurait arreter le capital
stranger, auquel Ehappe en Haiti le droit d'acquerir.
C'est ainsi que les quelques rares acheteurs offrent
anjourd'hui, difficilement, deux ou trois mille gourdes
(environ huit ou dix mille francs) pour certaines
propri6t6s achetees d6eja la baisse, il y a quelques,
ann6es, vingt ou vingt-cinq mille francs; lesquelles
6tant donn6 le rendement ou la valeur locative A
I'heure pr6sente, fourniraient encore- m6me au prix
de cinquante mille francs-un placement de premier
ordre, comme il n'est possible d'en trouver nulle
.-autre part.

Le g6enral F. Manigat le premier a voulu r6agir
centre cette tendance et montrer lui qui 6tait un
des seconds dans l'ltat qu'il ne craignait pas le
lendemain ni pour son chef, ni pour son parti, ni
encore pour lui-m6me.




58 HAiTI EN 1886

Les emoluments de sa charge, les b6nflices diveI
et varies qui s'y rattachent, tout, assure-t-on, a "
englouti depuis deux ans dans cet Eden.

J'ai assist des hauteurs de Turgeau, c'est-A-dire
en en lisant le compete rendu donna par les journaux,
au bapteme de cet immeuble coulume picuse et
sacree en Haiti. La listed des parrains comprenait le
president en personnel, les collgues du ministre et
les principaux repr6sentants de la politique et do
haut commerce; les marraines, pour faire cortege I
la pr6sidente, avaient Wt -- A quelques exceptions
prs-- tribes sur le volet. Chacune des chambres de
l'immeuble exigeant un parrain different, selon
l'usage, ii y eut vingt parraias..... et de marraines
autant. Peu de demeures en Haiti competent up ama-
nagement inthrieur aussi important. Je crois bien
que colle-ci estl'unique.
D'aucuns concluent mbchamment que le g6nbral-
ministre a su, en ses quatreou cinq ann6es de pouvoir,
s'assurer des economies respectable. Je n'y con-
tredis pas. Tout au moins et c'est IA oil je voulais
en venir a-t-il su encore demontrer a ses compa-
triotes qu'il existait un Haitien assez peu pusillanime
pour oser, seal entire tous, Bdifer sa fortune sur le
sol haitien, et que le prix de ses services a quelque
chiffre Elev6 qu'il puisse les mesurer ne devenait




HAITI EN 1886 59

B unne cause nouvelle ajoutee A tant d'autres -
d1l'appauvrissement graduel du patrimoine national.
L'audacieux defi jet6 par le general a ses ennemis,
la confiance superbe en lui-meme indiqube ainsi a
ses partisans, tout cela a fait une impression pro-
fonde. Je ne serais meme pas Mloign6 de penser que
le renouvellement des pouvoirs du president Salo-
mon n'ait b6neficie, dans des proportions apprcia-
bles, des caprices haulains de son jeune lieutenant.
Je voulais ne pas laisser dans l'ombre ce document
lapidaire de I'histoire d'Haiti... pendant qu'il est
encore debout.
Je le fais, pour ma part, d'autant plus volontiers,
que je ne saurais &tre taxes de complaisance. II parai-
trait, si j'en crois quelques rumeurs, que les sym-
pathies du ministry ne me sont point acquises. Je
n'avais pas le loisir, A mon dernier voyage, de con-
firmer ces dires. Mais qu'importe. J'6cris ces quel-
ques notes au-dessus des intrigues, et n'ai pas tra-
vers6 impun6ment I'Ocan pour m'arr6ter A quelques
mesquineries de forme.

Arrachons-nous vite a l'atmosphbre capiteuse de
Martissant et A see glissantes pelouses. Gagnons a
nouveau et traversons le morne B Tuff.
A la porte du cimetibre, vers la droite du faubourg,
nous trouverons une tete de ligne de tramways;




60 HAITI EN 1886

nous pourrons ainsi rejoindre le centre de la ville, on
encore, si le cceur vous en dit, descendre par la pe-.
tite 6glise Saint-Joseph jusqu'au a bord de mer a.

On n'eit pas su dtablir A Port-au-Prince une vois
de communication quelconque sans la fair aboutir
au cimetiere.
Les visits au champ des morts constituent un des
6elments, pour ainsi dire permanents, des occupa-
tions quotidiennes. Je ne fais pas entrer en ligne de
compete les ceremonies funebres. C'est presque une
superfluite de constater le concourse extraordinaire
de la majeure parties do la population a entourer d'un
respectueux cortege celui des leurs que le char
tradilionnel emporte A la derniere demeure.
Mais les revolutions successives ont d6cimr les
families dans un laps de temps relativement court, et
il est, presque dans chaque maison, A I'heure ohj .
parole, des plaies qui sont restees vivaces. Supersti-
tion ou piet6, peu imported, les survivants aiment i
se rapprocher presque chaquejour des resales de cee
fiers athletes il en est que la trahison ou sl
dilation sont venues faucher A la feur de I'Age.
L'antique culte des morts, les souvenirs des heures
nefastes, les deuils de la veille et lea craintes du len-
demain tout concourt A faire, en Haiti, d'une na-
cropole, un but presque constant de p$lerinage.




HA'TI EN 1886


On accede A celle de Port-au-Prince par un large
boulevard, nomm6 commun6ment Grand'Rue, et
qu'un ecriteau rouille, oubh6 par le temps sur une
petite maison abandonnee, m'a appris Atre la rue de
la R6publique. Lequel boulevard, parallele A la mer,
partage la ville en deux portions a peu prs distinctes
dans toute la larger de meme que la rue des Mira-
cles la divise 6galement dans le sens de la longueur.
Ces deux aretes principals, qui se coupent per-
pendiculairement entire elles, sont les deux avenues
les plus fr6quentmes surtout aux heures oi la vie
active et commercial se trouve suspendue le long du
a bord de mer a.

Mais si le Haitien conserve le culte de ses morts,
si. pour lui la s6pulture rest encore le dernier foyer
human, oh les survivants retrouvent la supreme con-
solation de converser avec les absents il ne fau-
drait pas croire que I'aspect g6n6ral de la n6cropole
confirm en rien ce sentiment pieux et respectable.
Figurez-vous plutot un amoncellemenL de s6pul-
tres jetles cA et IA, sans ordre et sans m6thode. On
dirait de prime abord qu'une secousse souterraine a
pris, unjour de bouleversement, toutes ces pierres
tfn6raires et les a culbut6es dansun champ de ronces
et d'orties. N'etait un mur 6lev6 et bien entretenu
qui I'entourepn prendrait ce cimeti6re, tris r6quent6
tr




62 HAiTI EN 1886

et parcouru journellement dans tous les sens, pour
quelque in pace abandonn6 depuis des annbes. C'est
que pour atteindre chaque tombe il faut marcher sur
celles qui 1'entourent. Et que la pierre ne garde la
trace des fideles qui s'en tiennent A un role con-
templatif qu'en se creusant sons leurs pas; elle
W'atleste leur constance qu'en 6talant des dgrada-
tions successives.

J'ai assistA IA A une lugubre crc&monie, qui attei-
gnait plus particuli.rement les sentiments de la
colonie franchise je parole de 1'enterrement de
M"- Burdel, la femme du ministre de France. La
veille, cette digne dame avait boucl sa derniere
malle pour rentrer en France avec son mari, mis A,
la retraite; le lendemain matin elle 4Iait morte. Pour
parvenir pres du caveau provisoire oi on d&posa
provisoirement son cerceuil-- il y est encore je
parties de mes vltements aux pines. J'avais cepen-
dant eu la precaution d'emboiter le pas derriere le
president qui suivait le convoi en personnel, el que
guidait dans ce d6dale le garden du lieu.
Je sortis de a1 encore plus atlrislt par le spectacle
d6sold de ce fouilli rtextricable, et de ce disordre qui
contrast singulierement avec le culte fervent, sincere,
que le Haitien, je le rkpkte, professe pour ses morts.



6.




JAiTI EN 1886


C'est qu'entre un sentiment intime et la manifesta-
tion pratique de ce sentiment, il y a unabime de
travail et de constance; qu'au lieu de le franchir,
1'Haitien, presque toujours, tourne court. Ce qui pent
expliquer, en une certain measure, dans 1'histoire
d'Haiti, bien des difaillances, des h6silations et sur-
tout des contradictions flagrantes, qui dcouragent
parfois les plus sinceres amis du pays ou encore,
parmi les Baaitiens eux-memes, bien des esprits in-
telligents, ouverts a toutes idWes de reformes.

Le a bord de mer -- au point de vue des affaires
et du traffic commercial c'est tout Port-au-Prince;
jusqu'A un certain point, tout Haiti. Comme quarter,
- en face de cette baie splendid, c'est une tur-
pitude.
Dans cette sarie d'ilets qui forment le quarter
proprement dit du K Bord-de-Mer 2, dans un
rayon de cent metres tout an plus tout ce
que le territoire de la r6publique offre A la specu-
lation: cafe, campeche, cacao, coton, sucre brut,
peau d'orange, cuirs..., etc..., etc...; on encore les
articles imports : tissus, farine, riz, lard, graisse,
builes, vin, conserves alimentaires, poissons sa-
16s..., etc..., en general tous objets de consommation
et de luxe qui arrivent de rEurope ou des itats-
Unis en deux mots I'importation et 'exporta-




HATI EN I886


tion- trouvent 14 des debouch6s permanents et sors.
Les autres ports d'Haiti ont blen eux aussi leur
activity commercial, tres grande mome j'en
parlerai dans une 6tude ultbrieure mais c'est en
definitive A Port-au-Prince qu'aboutit la r6sultante
de toutes les forces du pays. La tout se vend, se
revend, s'ach6te et se trafique dans un perpL6uel
entrainement. L'enjeu est toujours sur table les.
navires sur la c6te, venanL de tous les points du
monde et y retournant, attendent 1, chaque se-
maine, que la derniere carte tombe, pour lever
1'ancre et emporter les profits.

Une dizaine de maisons 6trangires et haitiennes -
mettons vingt pour ne pas decourager les faibles -
se disputent le march ou en r6glent les fluctuations.
Leur groupement, a des moments donn6s, a rendu
au pays, etprincipalement au gouvernement actuel,
des services signals.
C'est entire ces comptoirs que, concurremment
avec la Banque national d'Haiti don't je parlerai
plus loin, s'6tablissent les course des denrees etdu
change monitaire, la prime du paper sur New-York
et les marches d'Europe, l'escompte des valeurs du
gouvernement; le taux de negociation des feuilles
d'appointements des mois mis A l'arrir6, et aussi
celui des bons compensables de douane ou encore




HAiTI EN 1886 6)

des bonds de la Caisse d'amortissement(i). C'est aussi
dans ce cerele restreint que se discutent de loin en
loin les conditions du prochain Syndicat lequel
viendra, encore une fois, en aide au gouvernement
et tirera provisoirement le Trbsor de sa p6nurie ha-
bituelle.
Trois ou quatre cents courtiers-- pas moins -
gravitent autour de ce haut commerce, courent de
porte en porte. Et I'importance des affaires est
telle, que tout ce monde trouve moyen de vivre de
commissions; queparfois m6me, certain d'entre
eux ramassent A ce mitier de courtier, reconnu et
soumis A la patente par les lois haitiennes, un pcule
respectable.
Et tout cela se brasse, se fait et se d6fait, sans
une agitation apparent, sans un frisson ext6rieur.
Jamais un chef de maison ne franchira les quelques
metres qui le s6parent du comptoir de son concur-
rent. Les intermediaires vont et viennent, portant
la parole, I'offre ou la demande... Tout est bAcl6 A
l'heure dite.

Entre cinq et six, comptoirs et magasins sont cade-
nass6s et verrouill6s ; les galleries du bord de mer,

(4 J'expliquerai topiquement ces forms diverse des valeurs da
Trisor dans uoe 0tude plus detnillee des mears hahtiennes,je me
borne dans ce livr aus vues g6n6rales et d'ensemblo.




66 HAITI EN 1886

tout a l'heure si anim6es et bruyantes, se vident pen
A peu 1'obscurit6 et le silence regnent tout a coup
en maltres d'un bout a l'autre du quarter commer-
gant.
A six heures tout le monde est parti, qui A cheval,
qui en voiture, qui en tramway.

Pour la plupart de ces commercants, Turgeau est
la residence. 11 faut dix ou quinze minutes A peine
pour que chacun se trouve hors de la ville et res-
pire un air plus pur dans une atmosphere possible.

C'est aussi A Turgeau que le president d'Haiti, le
g6n6ral Salomon, a 6eabli sa demeure revenue
permanence a la longue loin de son palais official
et des mitrailleu-es qui en garden le seuil. Les
personnages de marque ont suivi un example qui
venait de si haut.
Aussi chaque soir, a I'heure don't je parole, cette
petite route encaiss6e, qui monte du champ de Mars
aux villas du Bois-Ch6ne et de Turgeau, pr6sente-
t-elle une animation extraordinaire.

C'est un va-et-vient continue, pendant une bonne
heure, de n6gociants casqu6s de blanc, d'aides de
camp v6tus de rouge. Les buss succedent aux cava-
liers, quelques tilburys 616gants alternent avec les
escortes militaires des ministres. Parfois quelque




HATI EN I886 67

amazone passe comme une flMhe, mais c'est plus
rare. II faut s'en tenir, pour contempler le sexe
faible cavalcadant, aux femmes des mornes que
secouent, avec les sacs de provisions, de petits Anes
microscopiques perdus dans la longue jupe blanche
ou roussaire qui traine jusqu'A terre. Le balaillon
de garden lequel monte chaque soir veiller sur la
siretE du chef de l'ltat accentue, aux dernidres
laeurs du jour, le caractere pittoresque de cette
verte colline.
A cette villegiature pr6sidentielle les propri~taires
de Turgeau ont gagn6 une amelioration sensible du
chemin qui dessert leurs villas.
C'Utail un casse-cou, on en a fait une promenade.

Jai vu rarement entreprise plus vivement menee.
Ce fut le parent d'un ministry, deput6 lui-meme,
M. Guillaume Manigat, qui, pour la circonstance, fut
declare entrepreneur de travaux publics.
Le choix etait heureux. En quelques semaines,
con me par un coup de baguette, les ornieres 6taient
comblees, le sol nivel6, raffermi et ferrA de large
ruisseaux d'6coulement, artistement dall6s, formaient
bientbt, de Solitude-Villa au champ de Mars, de
remarquables alignements.
Cela est done vrai- ce que certain disent un peu
partout que ce ne sont pas les bras qui manquent




68 HAITI EN l886

en Haiti, mais bien la tWte qui conqoit, ordonne et
dirige.
La demonstration 6tait suffisanto : au bas de Tur-
geau on arreta mon homme et son zBle. On le bom-
barda directeur du lycee national.

C'est le prnpre du Haitien. Dou6 d'aptitudes di-
verses, il passe d'une function a I'autre avec uno
aisance rare. 11 m'est assure cependant que le nou-
veau titulaire est digne en tous points de ses nou-
velles fonctions.













CHAPITRE IV


UI PrE DE GtoGRAPaIE : -- It de Siini-Dominguo : r6publiquos
d'llali et do Santo-Domingo. Une soir6e de contract: un mot
inedil do come de*Beust. Voeis de communications ma-
rilimes entire H.ti et les deux modes. Cinq grande Com-
pagnies : la Royal Mail Steam Packet Company; la Compagnie
Gisrale Transallantique francaise; I'Atlas Steam Ship Con-
pamy; I'lmperial German .ail, de Hambourg; Compagnie Trans-
llaotique espagnole. Avonir d'HaiLi et son importance future.
Canal de Panama. Compagnie G6enrale Transatlantique
francaise.


Pour ceux qui journellement confondent l'Ocanie
avec 1'Atlantique; Tahiti avec Haiti; la reine Pomar6
avec la princess Olive;-une terre soumise au pro-
tectorat frangais avec une ancienne colonies frangaise
revenue ind6pendante quelques lignes de g6ogra-
phie pure ne seront point inutiles.
Port-au-Prince est une ville de trente I quarante
mille Ames-il n'existe sur ce point aucune donn6e
precise capital de la petite r6publique d'Haiti,
- laquelle avec sa voisine, la petite r6publique de Santo-
Domingo, composent I'ancienne et important pos-





70 HAITI EN 1881

session del'iledeSaint-Doningue, le plus benu joyau,
au siecle dernier, du domaine colonial de la France.
Les deux r6publiques se partagent, 6galement
disent les Haitiens, inegalement r6pktent les Doimi-
nicains,-la possession intdgrale de cette ile, la se-
conde, comme importance territorial, des grandes
Antilles. Distante deCuha et de la Jamaique de vingt-
quatre heures environ, cette belle contric se trouve
precis6ment, et entire ces deux miles, sur la route
future du Pacifique en face de l'isthme de Pa-
nama, don't elle est 6loignee de cinq ou six jours 6
peine.

J'assistais un jour, il y a de cela quelques annees,
dans un des somptueux h6tels qui avoisinentl'Arcde
Triomphe, A une fort belle soirte de contract. Le psro
de la fianc6e- millionaire et diplomat de fraiche
date- avait r6uni le dessus du panier de routes les
6lhgances parisiennes. Et comme les valets, styles
pour la circonstance, cherchaient a dominer le bruit
pour jeter dans 1'enfilade des salons les noms et.
qualities des personnalitis les plus en vue du monde
diplomatique, une jeune femme, qui connaissail
probablement plus le millionaire que le diplomat,
s'&cria dans un group :
Mais que font ici tous ces repr6sentants des
ours 6trang&res?




HAITI EN 1886 71

Ah! ma chre, dit une de ses voisines, vous
ne savez done pas? mais le baron est ministry pleni-
potentiaire de la republique Dominicaine!...
La republique Dominicaine?... qu'est-ce que
c'est que qa?...
A cette exclamation, crepitant brusquemeni dans
un silence soudain, les plus proches ne parent 6louf-
fer un fou rire!... Mais vraiment, il n'y avait pas
a dire, personnel n'en savail rien, personnel ne put
repondre.
Le come de Beust mort aujourd'hui, alors am-
bassadeur a Paris passait par I et lui aussi en-
tendit la question. Alors s'approchant de la dame :
Demandez done cela, chore madame, au
R. P. Didon, a sa premiere conference, il vous ren-
seignera.....
A ce moment le cl6ebre dominicain secouait les
dogmes, au nom de la science, dans ces homilies
passionn6es et passionnantes qui faisaient frissonner
bien des totes folles. Dans le monde catholique on
parlait de rkvolle.....
Le mot etait piquant. Je doute qu'il ait jamais e16
rapportn.

II suffit, pour m'amener A expliquer sans croire
me lancer dans un hors-d'euvre pedagogique-que
la r6publique Dominicaine est la parties espagnole de




72 HATI EN 1886

File de Saint-Domingue, comme Haiti en est la parties
r6put6e frangaise.
Et il ne me faut pas oublier d'ajouter que Santo-
Domingo n'appartient pas plus h I'Espagne, aujour-
d'hui, qu'Haiti n'est reside possession rranaise.
Ind6pendantes l'une de lautre independantes,
d'autre part, de toute ingerence ktrangere ces deux
portions bien tranchees de notre ancienne colonie
n'ont de common qu'une vague, tres vague zone de
frontiere, car de frontiere precise il n'a jamais pu
en Wtre determine.

La retraite force et definitive de la France, lea
premieres ann6es de ce siecle, amena I'ind6pendance
non pas seulement de la parties dite aujourd'hui
haitienne, mais encore de tout le rest de l'ile. De
tout temps, en effect, la politique colonial de notre
pays avait revendique, tout au moins, la suzerainet6
sur I'le tout entire. Les gouverneurs francais ne
consid6raient de limits a leur puissante jurisdiction
que cells que traqaient la nature et les mers a.
II eat certain quo I'assimilation, laquelle existait en
th6orie et par certains ctols, n'allait pas larder B
devenir effective et complete. Ce n'Atait plus, la veile
de l'insurrection, qu'une question de temps.
Dans l'esprit des inspirateurs de cette politique,
le rapprochement plus intime des deux parties de




HAitI EN l886 73

Iile constituait une force nouvelle. L'hozgog6neit6
de la region tout entire, sous une volont6 unique,
apparaissait pour les colons le soul moyen an
cas deja probable d'un abandon voulu on force de la
m6tropole -- de pouvoir rtsister A la fois:'et aux con-
voitises des autres puissances maritimes, de I'Angle-
terre entire autres, et aux soul6vements interieurs de
la race africaine transported de laquelle les ha-
bitations ktaient pleines. Les colons francais, par-
ticulierement, consideraient I'union avee la parties
espagnole comme un appoint appreciable, 1'616ment
europeen dominant de ce c6t6 plus que dans toutes
les autres parties de I'ile.
Le lendemain du jour oi la dernibre frNgate fran-
caise leva I'ancre alors qu'il fut demontr6 que, de
gr6 ou de force, les Francais Ataient bien parties sans
esprit de retour ce jour-l ce que les esprits clair-
voyants avaient voulu 6viter arrival.

En Haiti Dessalines succedait A Toussaint-Louver-
ture, c'est-i-dire que les derniers vestiges dela race
europeenne disparaissaient dans une convulsion su-
pr6me. A Saint-Domingue les creoles espagnols, sau-
v6s par cette pauvreL6 qui ne leur avait pas permits
des achats multiplies d'esclaves, conservaient la pre-
ponderance et encore pourchassaient les r6calcitrants,
lesquels recueillaient aussit6t les bandes haitiennes.





74 HAITI EN 886
Et de jour en jour la situation se dessinait avec
nettet6.
La parties espagnole, toujours dirig6e par les
colons espagnols, traversait toutes les phases diplo-
matiques, passant de I'independance A la soumis-
sion A l'Espagne, pour enfin rester en definitive
maitresse de ses destines mais conservail toujours
rl'elment europeen et sa pr6ponderance, comme an
commencement du sikcle. Ce qui ne veut pas dire
qu'actuellement la situation de cette republique soit
prf6rrable A celle de sa voisine...
Alors qu'a c6t0 en Haiti, la race noire devenue
compacte, homogene, d6chir6e peut-6tre par des dis-
sensions intestines, mais se retrouvant toujours
unie dans la haine de l'6tranger, la race noire et -
j'entends sons cette qualification g6n6rale ce que les
Haitiens eux-memes entendent : noirs, mul6tres et
sang me61 r6alisait le probl6me qu'on considerait ,
comme irr6alisable : dirigeait, sans partage aucun, sa
destine; fournissait au monde jusqu'A aujourd'hui
1'exemple d'un gouvernement civil, bas6 sur un
principle constitutionnel, et appliquant A son fonc-
tionnement, ou, plus exactement, s'efforcant d'appli-
quer les idWes modernes d'ordre, dejustice et d'6quitA.
Dire que le programme des Boyer et des P6tion a
60t r6alis6, dire par example qu'en Haiti la volont6
du people, inscrite en t6te de toutes les Constitutions,


iS





HAITI EN 1886


est un fait reel; que la justice y est impartiale, libre,
et ses sentences respectees; que I'ordre regne et que
I'iquite eat la loi, ce serail aller irop loin.
Ce seraitd'ailleurs un phenomone. La nation hai-
tienne a soixante ann6es d'existence; elle march a
la conquete de son h6gtmonie, sans le savoir et sans
y avoir t~6 prtparoe.
Ilev6s dans I'ignorance et dans une sore d'abru-
tissement corporal, les anciens esclaves devenus
libres all6rent bravement de I'avant.
N'est-ce done point dejA une chose merveilleuse
que ces gens-la ne soient pas revenues inslinclivenment
aleur 6tat social d'origine?...

Quelques chefs d'Etat haiiiens Dessalines tout
d'abord, plus lard I'empereur Soulouque tentlrent
plusieurs fois de reprendre centre Santo-Domingo.
les traditions conqu6rantes des gouverneurs francais
du sikcle dernier. La disproportion numerique des
deux populations- un million d'Haitiens contre trois
ou quatre cent mille Dominicains -paraissaitjustifier
lenrs desseins. Mais le succes fut loin de r6pondre a
leurs pr6tentions. Le president Boyer seul parait
avoir eu sur 'ile entire une domination qui ne
subsista pas 6 I'effondrement de son pouvoir.
bPinalement, la Dominicanie est rest la Do-
minicanie. QC qu'il y a de bizarre, c'est que la

- ,'A
J*..(





HAITI EN 1886


rtpublique d'Haiti-paye annuellement A sa voisine,
et par traits, je ne sais plus 6 quelle occasion-
un tribute assez 4lev6, lequel forme, m'assure-t-on,
le plus clair des revenues de la r6publique Domi-
nicaine.

Je reviens A la situation gdographique d'Haiui et
par 1 aux moyens de communication qui desscrvant
cette parties de Saint-Domingue.

Port-au-Prince et les principaux ports do lA rripu-
blique d'Haiti se trouvent relies A I'Amirique ct &
l'Europe par cinq grades Compagnies 6trangBres,
don't les services r6guliers assurent, presque a tour
de role, le service postal avec les diflTrentes parties
du monde. Je ne m'occupe pas des services libres
qui viennentjournellement toucher la cote haihienne,..,
tant voiliers que steamers. Je ne veux 6numbrer ici
que les companies qui font des voyages reguliers ou
A pen pros tels, et qui sont par ordre d'ancienneth
de service:

1" La Royal Mail Steam Packet Company, sous
pavilion anglais, don't les grands steamers ont pour
Wtes de ligne : Southampton dans la Manche et
Kingston (Jamaique) dans les Antilles -avec escale
aux Barbades (Petites-Antilles) et A Jacmol (port d
sud d'Haiti). Les voyageurs pour Port-au-Prince con


at





HAITI EN 886 77

tinuent jusqu'a Kingston, d'oh un petit steamer
annexe-en route pour la Havane (ile de Cuba)- va
les diposer, cinq on six jours apres; il enest de mmee
pour les marchandises. Jacmel et Port-au-Prince sont
les deux seuls points que dessert la Compagnie an-
glaise. C'est A Jacmel, avant d'arriver A Kingston,
qu'elle depose, sans meme jeter 1'ancre, les sacs de
-- depkches de l'Europe lesquels elle reprend au re-
tour, quatre jours apres, avec la m6me precipita-
tion, chaque quinzaine.
Les voyageurs qui n'ont pas de temps A perdre,
qui ne craignent pas une longue course A cheval A
travers les mornes, peuvent aussi descendre A Jac-
ifel. Pour une dizaine de piastres (one centaine de
francs environ), ils se procureront IA facilement des
*chevaux et un guide. Douze heures apres ils seront
rendus 6 la capital. II n'est pour cela qu'a suivre
la route des courriers qui vont A toute bride porter
a la poste central de Port-au-Prince la malle d'Eu-
rope et rapporter pour le jeu4i suivant les sacs
d'Haiti A destination du vieux continent.
Je ne conseille toutefois cette petite excursion
Squ'aux intr6pidcs et aux amateurs de pitloresque.
Non pas qu'il y ait le moindre danger a courir, la
moindre apprehension A concevoir. En ce qui con-
cerne la'securitm personnelle, on voyage en Haiti sur
les grads chemins, de nuit come de jour, en plus

A*




78 HATTI EN IS86

de sOret6 que sous les platanes de nos boulevards.
Seulement les sentiers sent tellement abruptes,
principalement quand on gravity le sommet des mor-
nes, que la fatigue semble decupler la longueur du
voyage. Dans un autre ordre d'idces, un Irop brusque
contact avec les rayons solaires est souvent A craindre
lorsqu'on arrive des regions temperees.
Mais enfin le voyage offre de si beaux apergus, .
au point culminant du trajet, alors qu'& perte de
vue, come une immense digue, toute certe c6te
Sud semble partager I'Ocan, et qu'en face de vous
se d6veloppe la republique tout entire, que vous
croiriez pouvoir 6treindre en vous baissant un peu;
- le spectacle, dis-je, est si beau a ces altitudes,
que de loin en loin, certain se laissent tenter.
Qua si encore vos relations vous amrnent A avoir
A serrer la main d'un de nos compatriots, M. Vital,
ou encore A solliciter les bons offices d'un grand
commercant hailien, M. Poux le roi de Jacmel,
comme on I'appelle arretez-vous IA. Le gracieux
accueil de ces messieurs, leur affabilitA ordinaire, la
cordiale hospitality qu'ils vous imposeront meme
au besoin -vous front bien vite oublier I'ordinaire
effroyable du paquebot anglais. Vous pourrez af-
fronter les riouvelles fatigues avec des forces nou-
velles; elles serontcertainement compens6es d'avance
par le plaisir extreme que vous aurez prouve


;





HAITI EN 1886 79

auprbs d'h6t',s toujours si aimables, si pleins d'at-
tention.

S2 En second ligne, toujours par rang d'ancien-
net6, se place la Compagnie Generale Transatlan-
tique francaise, alias : Compagnie PNreire.
SII y a quelques mois, le service r6gulier pour
Haiti 6tait assure par la grande ligne principal de
Saint-Nazaire A la Vera-Cruz. En rade de Saint-
Thomas voyageurs et marchandises talentt trans-
bordes sur les bateaux d'une ligne annexe allant A
Kingston. L'itinBraire de cette ligne annexe com-
prenait les ports de Pons et de Mayaguez au sud de
'ile de Porto-Rico, 1'escale de Santo-Domingo, et,
sur la c6te haitienne, les ports de Jacmel et de Port-
au-Prince; de Il les petits steamers continuaientsur
Kingston avee relAche A Santiago-de-Cuba, A l'ex-
treme sud de I'ile de Cuba. Au retour 1'annexe assu-
rait a Saint-Thomas la correspondence directed avec
I'Europe.
Ces derniers mois, la Compagnie Transatlantique a
repris une ancienne tentative, d'il y a quatre ou cinq
ans. Un service direct du Havre, par Bordeaux et
Saint-Thomas, a Wte 6tabli, avec Haiti come ob-
jectif et Port-au-Prince comme tete de ligne. Lidke
est heureuse, la tentative mBrite d'etre encouragee.
le suppose qu'un premier succs a d6 #tre obtenu,




HAITI EN 1886


puisque tout dernierement, apres un essai de six
mois, l~ service annexe de Saint-Thomas a etC defi-
nitivement supprim6.
II serait temps vraiment que dans une region res-
t6e si profond6ment francaise, je nose dire : de
coeur, mais tout au moins de caractere et d'habi-
tudes, notre grande Compagnie francaise slt main-
tenir sa pr6pond6rance et meme, s'il ~tait pos-
sible, gagner tout le terrain qu'elle y peut gagner.
Mais, avant tout, je me permettrai de conseiller
A la Compagnie Transatlantique un choix plus ra-
tionnel de sea representants. II parait au moins
normal, alors que les companies concurrentes
mettent tous leurs soins A confier leurs intrits A des
*naisons de.la m6me nationality que la leur alors
que certaines n'hesitent m6me pas, le cas ceheant, A
crier une agency sp6ciale il parait normal de voir
laCompagnie francaise seule etre represent6e par un
Haitien. Je n'ai naturellement rien A dire de cet
agent, je ne le connais pas et n'ai aucun motif de
le recuser. Je crois m6me que c'est une personnalit6
commercial tres estimee dans son pays, et qui faith
A Port-au-Prince excellence figure. Mais enfin ce
n'est pas unFrancais. Et pareille anomalie ktonne
jusqu'aux Haitiens eux-m6mes, peu habitues a voir
ainsi des inlarCts europeens conflhs A- tous autres
qu'aux interesses de la nation que ces int&rets con-




HAITI EN I886 81

cement. Certains constatent le fait avec quelque
plaisir d'amour-propre, mais la plupart n'en restent
pas moins persuades que pareille exception denote
quelque insouciance de la Compagnie A1' gard du
trafle de leur pays. S'ils ne le disent pas ils le pen-
sent, la conclusion pratique est la m6me.
Encore si la colonies francaise de Port-au-Prince ne
comptait pas des personalities commercials assez
marquantes ou encore poss6dant assez de surface
pour fournir une bonne repr6sentation!... Mais tel
n'est pas le cas.
Le choix peut Mtre fait facilement et en toute st-
ret6- tant au point de vue du maintien du trafic.que
d'une importance nouvelle A donner a la seule repr6-
sentation de notre marine marchande. Si le nouveau
service direct appelle des reformes, celle-ci me pa-
rait devoir Wtre la premiere.
Que si encore des raisons commercials s'oppo-
saient au choix d'un novel agent A Port-au-Prince
dans le group des commercants francais ce queje
ne crois pas -j'estime qu'il ne faudrait pas' hesiter.
one-minute A career une agence sp6ciale et A expedier
sur place un agent actif et entreprenant. C'est le co-
rollaire nb6essaire et urgent du nouveau servidb
don't je parole. & I
Et, toute explosion de chauvinisme mise A part,.
il n'y a certes qu'A consulter les statistiquesades




82 HAnTI EN 1886

douanes haitiennes A 1'exportation et a l'importation,
pour rester convaincu qu'avec ses habitudes fran-
caises, Haiti don't las cinq sixibmes des products
prennent la route directed du Havre vaut la peine
d'attirer I'attention de notre grande Compagnie fran-
waise. On m'assure qu'un inspecteur de la Com-
pagnie est parti dernierement en Haiti se rendre
compete de la situation; -je suis persuade qu'il ne
pourra que confirmed mes dires.

3 L'Atlas Steam Ship Company, compagnie an-
glaise, don't le siege principal est a New-York, vient
touteslesT semaines, pas toujours regulierement, gla-
ner, dans tous les ports d'lHaiti, fret et passagers.
Mais les Haitiens-qui ne veulent pas s'exposer A
certain froissements de prejuges de couleur-en vi-
gueur encore aux Elats-Unis-adoptent rarement la
voie de New-York, soit pour effectuer des achats sur
Scette place, soit pour veniwen Europe. D'autrepart,
quant au fret, oes exportateurs de cafe, de coton on
de cacao redoutent les transbordements A l'itranger.
Ils attendant done, neuf fois sur dix, une occasion
par voice directed, pour le Havre ou ailleurs. Comme,
je l'ai deja dit, les products du pays sont presque
en, totalit6 dirig6s sur les marches europeens, Ja
Compagnie anglo-americaine en est reduile A n'etre
Svritablement en Haiti qu'une compagnie d'importa.




HAITI EN 1886 86

t ion. Le vrai c'est qu'elle trouve encore dans ce
champ restreint un b6n6fce trBs considerable les
salaisons et les conserves americaines accaparant
aujourd'hui presque completement ces marches im-
portants. Quant au fret de retour, les steamers de
l'Allas vont le solliciter i la Jamaique ou A Colon.
Pendant mon sejour, un de leurs plus beaux
bateaux, 'Albano, surprise par un ouragan sur la
rade de Jacmel, chassa sur ses ancres et fut jete &
la c6te. On euL toutes les peines du monde a le ren-
flouer, et quand les remorqueurs envoys de New-
York y parvinrent un beau jour, il fallut I'aban-
donner d4finitivement : le steamer faisait eau de
routes parts. Au plus fort de 'orage, un Cargo-Boat
de la Compagnie Transatlantique parvenait, lut, a
se degager rapidement et gagnait la haute mer; le
lendemain il revenait au mouillage.
Nous avons I'habitude en France de ne pas savoir
apprecier nos qualities positives. En ce qui concern
principalement notre marine marchande, comme
mous voyageons peu, nous acceptons toute faite
I'opinion 6mise par on ne sait qui. C'est ainsi que
la Iegcnde s'est form&e, qui accord la superiuritl au
personnel de la marine marchande anglaise sur celui
de notre marine A nous. Si i'on veut dire par l1 que'
les 4tats-majors des paquebots anglais, par example,
sont mieux reiribu6s que chez nous, en cela il n'y




84 HATI EN i886

a pas de comparison. Mais si l'on veut compare la
science, le sang-froid, la promptitude de resolution,
le courage et I'abnegation personnelle- routes qua-
lites mattresses d'un capitaine de navire et de ses
lieutenants je pretends, moi, qui ai navigu6 sur
presque tous les vaisseaux du monde, que nos ofi-
ciers ne le cAdent a personnel. Je viens de citer
un example, j'en citerais dix, vingt... mais je ne
veux pas 6terniser le sujet.

4 L'Imperial German Mail de Hambourg, compa-
gnie allemande. Voila, A mon avis, la seule et unique
concurrence la plus redoutable dans I'avenir -
qu'ait A craindre la Compagnie Transatlantique dans
ces parages. Je parole comme fret. Les steamers alle-
mands, n'ayant pas le capital suflisant, sont all6s au
plus press et ne se trouvent nullement am6nag6s
encore pour le transport des passagers. Ce sont, 6
proprement parler, plut6t des Cargo-Boats que des
paquebots. Mais voici en quoi consisle pour le ser-
vice allemand le c6t pratique de l'entreprise.
D'abord les steamers affretent direclement pour
tons les ports de la r6publique d'Haiti, avec enga-
gement de ne quitter aucun de ces ports qu'apras -
chargement on dechargement. LA oi reside le dan-
ger pour nos transports frangais, c'est que les Alle-
mands viennent de Hambourg toucher au Havre A




HAITI EN 1886


I'aller, de meme au retour; que, par consequent, ils
tentent d'Atablir la concurrence sur le march meme
des products de cette parties des Antilles dans le
port d'attache principal du service francais, sur notre
propre terrain.
Et comme, d'autre part, la regularitl imposee par
un service postal ne gene pas les consignataires de
cette line, que I'itineraire est A peu pr6s facultatif,
ainsi que les dates d'arriv6e et de depart, il s'ensuit
que les importateurs et exportateurs trouvent avec
les capitaines une certain latitude de movements,
souvent fort pr6cieuse en certain cas. Je sais bien
que dans cette pratique il y a quelquefois le revers
de la m6daille, mais ce n'est pas ici la question a
discuter. Ce qui est, c'est qu'en deux outrois annees
la ligne allemande a pris dans les atfaires d'Haiti
one place important que la plupart des connais-
sements qu'elle dMlivre se rapportent A des marchan-
dises exp6diees au Havre, c'est-A-dire sur un port
franqais. Voila ce qu'il faut constater et ne pas
perdre de vue.

50Enfin,je ne parole quo pour m6moire du passage
mensuel d'une ligne annexe des Transatlantiques
espagnols, laquelle, par Santiago-de-Cuba et le nord
de l'ile de Cuba, va rejoindre dans le port de la.
Havane la grande ligne de Cadix. Les Haitiens vont




HASTI EN t886


encore moins A la Havane qu'a New-York, pour des
motifs identiques, et leur commerce n'a aucune rela-
tion avec les ports espagnols.
Je me resume:

Haiti ne peut pas Otre dans 1'industrie des trans-
ports maritimes une quantitO negligeable, puisque
,quatre, et m6me cinq grandes Compagnies de na-
tionalites differentes se disputent ses passagers et
son traffic commercial, qu'insensiblement chaque
jour, chacune d'elle accentue son dessein de fire,
pour ainsi dire, de ce point geographique, I'objectif
rel de sa ligne principal.
La cause d6terminante de cette tendance marquee
est sans nul doute l'importance commercial de ce
pays, laquelle importance chaque pbriode de calm
tend f d6velopper naturellement. Mais il faut voir
plus loin et de plus haut.
C'est I'avenir surtout que chacune de ces compa-
gnies cherche & escompter a son profit. II arrivera
un moment m6me oh I'une ou 1'autre s'impnsera
tout A coup des sacrifices considerables pour assurer
sa preponderance sur les c6tes d'Haili, et se manager
la possibility de fair turner a son advantage la rivo-
lution considerable qui bouleversera tous les tracks
maritime et commerciaux, le jour de l'ouverture du
canal de Panama. .




HAITI EN 1886 87

II ne m'appartient pas de savoir ni de dire si la
date de ce jour est ou sera plus ou moins 6loign.e.
Je n'ai aucune competence en la matiire. Mais ce
que je puis affirmer, c'est que les habitants des An-
tilles, lesquels leurs affaires aminent de loin en loin
dans les regions du Pacifique et qui, il est A peine
deux ou trois ans. affectaient quelque scepticisme,
se montrent au contraire aujourd'hui Itrs rassur6s sur
le prompt achievement de I'ceuvre de M. de Lesseps.

Pour le pays d'llaiti principalement d'oi les
crises politiques chassent A tour de r6le vainqueurs
etvaincus- le percementde I'isthme de Panama est
vena offrir des resources de travail don't profitlrent
imm6diatement ceux que I'exil r6duisait du jour au
lendemain a chercher le pain quotidien. Ce fut done,
entire Haiti et I'isthme,unva-et-vient continuel.Je mets
en fait que les quatre cinquikmes, pour le moins, des
politicians qui composent en grande parties la classes
6elairee des Hlaitiens, ont pass par les bureau ou
les chantiers de la Compagnie du Canal. Et il y a
trois ans que ceux qui revenaient de IA s'6tonnaient
de voir en Europe les obligations du Panama au,
course qu'indiquaient les tableaux de Bourse. Aujour-.
d'hui, c'est un autre language.
Le 19 avril 1886, je veux dire il y a quelques mois
a peine, le president Salomon faisant, pour la pre-




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PAUL DELAGE VI; PAR 11N1' FR'NGAIS VU PAR UN FRANCAIS Documents officiels indits PARIS E. DENTU, DITEUR PALAIS-ROYAL. LIBRAIRE DE I.A ir.i.rs-TRATTONS PAR SOPHIE SCHAEPPI 15-17-19, GALLERIE D'ORLEANS SOCIETE DES GENS DE LETTRES EN 1 886 H ITI A

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HATI EN 1886

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S. Exc. LE GNRAL SALOMON Prsident d'Hati (1880-1887). Rlu le 30 juin 1886 pour une nouvelle priode de sept annes (1887-1894).

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PAUL DELAGE HATI EN 1886 PARIS E. DENTU, DITEUR LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS 1887 r (Tous droits ror*J

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ITHAITI EN 1886 CHAPITRE PREMIER ARRIVE A PORT-AU-PRINCE. Un voyage en buss. Un tramway et ses consquences. Vicinalit municipale. Opinions sur ce point d'un magistrat municipal, d'un contribuable hatien et d'un financier tranger. Les tickets de la Compagnie des Tram ways devenus papier-monnaie. Pilote tribord!... Stop!... Et le Salvador, joli petit steamer de la Com pagnie Gnrale Transatlantique, charg du service annexe de Saint-Thomas la Jamaque, livr dsormais sa vitesse acquise, nous sembla, quelques minutes, attendre le petit point mobile signal quelques centaines de mtres de l'avant. A vrai dire c'tait nous qui marchions, et le canotpilote qui attendait. l

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2 HATI EN 1886 Il nous saisit, pour ainsi dire, au passage, s'atta-chant au flanc du steamer ; remorqu par l'amarre, jete aussitt le long du bord. Les hommes qui montent la petite embarcation portent la tenue cor recte des marins franais de l'tat. Le pilote, un grand gaillard, a tt fait d'esca lader l'chelle, laquelle il n'est pas ncessaire de trop abaisser pour qu'il puisse l'atteindre en quelques enjambes il a rejoint le commandant Lamer sur la passerelle. Il n'a dit qu'un mot, et du geste dsign une large boue que les vagues balancent mollement l'entre de la rade. En avant !... J'ai quelque loisir pour l'examiner. Noir, cela va sans dire, mais superbe d'allure et trs digne. Sous les larges rebords du sombrero de paille blanchtre, le regard un peu dur affecte par fois d'tranges fixits; n'tait la couleur trs fonce et la dilatation accentue des narines, le profil est d'un Celte. Le geste est ample, rapide; la taille, bien prise dans une sorte de vareuse de toile bleue, dnote mme quelque lgance naturelle. Pour tout signe extrieur de son grade, un mchant galon dfrachi qui court en zigzag sur la couture de la manche. Je me frotte les yeux, lorgne vivement le paysage.

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HATI EN 1886 1 N'y a-t-il pas quelque erreur et sommes-nous bien en Hati ? J'ai comme une vague souvenance de marins en guenilles et de pilotes mendiants. C'est bien mon dernier voyage que, voyant surgir du canot un fonc tionnaire marin, vtu d'une longue houppelande marron et d'un immense chapeau haute forme, le commandant, dont j'oublie le nom, s'criait : Allons bon, voil qu'ils habillent leurs pi lotes maintenant a va manquer de pittoresque Mais ce fut bien une autre affaire quand, arriv sur le pont, le brave vieux bonhomme salua la ronde. Un immense clat de rire secoua jusqu'au bateau lui-mme. Ce n'tait pas un chapeau que portait le pilote, c'tait un tube parfait : il n'y avait pas de fond. Et comme le commandant le lui faisait re marquer : Ah! voyez-vous, commandant, j'aime mes aises, j'avais trop chaud la tte; on m'impose ce chapeau, je le dcouvre. Mais, se hta-t-il d'ajouter, je le recouvre aussi les jours de pluie. Et il extrayait des vastes poches de sa longue redingote le fond mme du gibus soyeux, prcieuse ment envelopp dans un papier de soie. Ce fut une joie dlirante. Et il n'y a pas trois ans que les angles du phare

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4 HATI EN 1886 rpercutaient nos rires. Que s'est-il donc pass?... M'aurait-on chang Hati? Nous sommes sur la boue, le commandant cause un brin avec le pilote. C'est, parait-il, la premire fois que celui-ci monte bord ; il arrive directement de la cte Sud, de la ville des Cayes, patrie du prsi dent actuel, dont il serait un peu parent. Mais de Port-au-Prince Jacmel il connat tous les replis de la cte, il en suivrait les contours les yeux ferms. Si je suis ici, ajoute-t-il, c'est que notre bienaim Chef (1) est un homme juste et cherche le mrite. Nous sommes, sur la cte, quantit de cabo teurs expriments dont on pourrait utiliser les ser vices dans les ports ouverts au commerce. Non, on choisissait d'ordinaire dans les villes des gens qui souvent ne savaient pas manier l'aviron. Vous voyez en moi la preuve que le systme va cesser, et qu'on rendra aux vritables marins hatiens, lesquels en valent bien d'autres, entre parenthses, des fonc tions livres jusqu' ce jour au favoritisme. Je cite peu prs textuellement ses paroles. Enfin c'est un beau type, d'une rare correction (1) Le prsident Salomon; c'est ainsi qu'il est dsign dans le peuple : Chef

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HATI EN 1886 5 de tenue et de langage. Et s'il n'avait t choisi encore que pour montrer, l'tranger qui passe, un fier chantillon de la race, celui-l gagnerait son argent, croyez-moi. L'ancre est jete, le canon tonne sur le pont du paquebot. Nous sommes bien Port-au-Prince, capitale de la rpublique d'Hati, sige de son gouvernement, et les Hatiens viennent d'apprendre, au bruit de la petite artillerie du bord, que la poste de France est sur rade. Quelques embarcations, dtaches du rivage, ra sent dj, notre gauche, un petit lot, sur lequel sont amasss des monceaux de charbon et courent vers nous. Le canot postal est bientt arm, les sacs de dp ches entasss, la valise de la lgation de France garde vue sur le banc d'arrire par le patron. On n'attend plus que le mdecin du port pour obtenir libre pratique. Cependant, au bas de l'chelle, d'o monte un bruit confus de cris humains et de bois froiss, se grou pent une une les barques accourues du rivage. Chacune apporte son contingent de visiteurs et de curieux. Un mlange de toutes les nationalits.

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6 HATI EN 1886 Les premiers viennent au-devant d'un parent ou d'un ami; les seconds sont l en ballade dit prs de moi le docteur du bord qui arrive en droite ligne du quartier Latin et fait son premier voyage; d'au tres enfin, nos compatriotes, ceux dont les voix impratives couvrent toutes les autres, se sont hts de prendre un peu l'air natal, que le pavillon semble toujours dtenir en ses capricieux replis. Mais une consigne svre arrte au bas de l'chelle tout ce monde qui menace, en riant il est vrai, de prendre le steamer l'abordage. Pas avant l'arrive du mdecin du port Enfin, au bout d'une bonne heure, l'agent des postes use de son autorit souveraine, et, aprs s'tre concert avec le commandant, rompt la con signe. Le drapeau tricolore est hiss l'arrire du you you officiel, qui file aussitt force de rames. Les digues sont rompues, le pont envahi, on ne peut rver communication plus libre. Le mdecin du port viendra peut-tre mais la visite sanitaire, du moins quant au but protecteur de son institution, est d'ores et dj une superfluit. J'en profite pour prendre le large mon tour. Deux vigoureux rameurs, dignes frres du pilote,

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HATI EN 1886 7 sont l qui me sollicitent. Je leur donne mon petit bagage et leur livre ma fortune. Pour une demipiastre ils chargent le tout. Et dix minutes aprs je dbarque sur un warf en bois qui semble prouver quelque peine quitter le rivage sur lequel il s'tale d'ailleurs avec complaisance. J'estime qu' mare basse il est matriellement impossible un canot un peu charg d'atteindre aisment les quelques degrs par lesquels on accde ce simple dbarcadre dcor, pour les besoins de la cause douanire, du nom de warf. J'ai l toutes les peines du monde disputer mes quelques paquets, les plus petits surtout, une bande de travailleurs du port, dont je romps avec difficult le cercle troit au sommet de la petite chelle. Mes canotiers, prvenus par la mise au clair d'une petite pice blanche en supplment, ont consenti franchir les vingt-cinq mtres qui sparent le dbarcadre du bureau du port, et ont dpos mon bagage sous la galerie de la douane. Comme je connais dj les tres, je dploie sans mot dire mon passeport et ouvre mes valises. La plupart des nations du monde, mme les plus minces et les plus rtrogrades, n'exigeant plus le passeport, Hati s'est empress de faire de ce docu ment une pice de premire ncessit, dont l'ab-

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8 HATI EN 1886 sence vous interdirait jamais l'accs du territoire. Un employ, trs poli du reste, prend ledit passe port et pendant qu'enferm dans son bureau il le compulse avec soin, deux subordonns s'emparent de mes valises. Pour le peu que je possde du lan gage crole, j'ai compris que ces gens-l s'appelaient couramment : gnraux. Et j'ai trop le respect des officiers gnraux pour hasarder l'offre timide de quelques pices de monnaie, ainsi qu'un inconnu, un manant sans nul doute, tout l'heure, sur le pont, me l'avait conseill. D'ailleurs, je vois bientt mes gaillards s'acquitter de leur besogne avec tant de zle, que j'aurais vraiment conscience d'teindre ce beau feu. Enfin, comme tout a une fin dans ce monde, mon passeport m'est rendu ; et, une fois ma petite garderobe suffisamment presse et froisse en tous sens, je puis reboucler mes sacs et les jeter sur un buss que je trouve l j'allais dire : sous la main. Il ne faudrait pas induire de ce qui prcde que je garde rancune aux douaniers de Port-au-Prince. La douane de New-York m'a fait oublier, par la suite, les vexations de toutes les douanes du monde, je n'excepte mme pas les brigades franaises, c'est tout dire. Que si cependant j'ai tenu relever la minutie vigilante des gardiens hatiens, c'est que

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HATI EN 1886 0 prcisment ce jour-l ils m'ont paru faire une mau vaise besogne. A la minute mme o mes deux compres s'achar naient aprs mon bagage dont l'aspect tique et fait reculer le gabelou le plus fureteur des deux mondes et que huit dix de leurs camarades les regardaient faire, ce qui est encore mieux et bien hatien, la plus audacieuse contrebande se prati quait, je ne dirai pas : sous leur nez, ils tour naient le dos, mais presque les toucher, grce l'attention gnrale dont j'tais l'objet. Je n'entre pas dans les dtails, ce n'est point mon affaire. Qu'il me suffise de dire que le dlinquant hatien m'a affirm avoir vit, en ces quelques minutes, le payement d'une centaine de piastres (4 ou 500 francs environ) de droits l'importation. Si le fait se reproduit souvent, j'ai le droit d'affirmer que les recettes en douane ne sont pas encore parvenues, l'heure qu'il est, en Hati, l'apoge du ren dement possible. Et si j'en juge par ce qui s'est pratiqu l, sous mes yeux, sur un point o la surveillance est inces sante, que doit-il en tre le long des quelques cen taines de milles de cte, qui forment le territoire de la rpublique, pour lesquelles il n'existe ni un cotre de surveillance, ni des postes mobiles !... 1.

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10 HATI EN 1886 Pour ce jour-l, il suffisait de montrer un peu moins de rigueur l'gard du voyageur inoffensif qui passe que n'attire certes pas en Hati le dsir de passer en fraude quelques mtres de soieries ou de cotonnades. Oui, mais ce voyageur est un tranger. Et chacun prouve le besoin de lui d montrer que le virus administratif a trouv en Hati une merveilleuse culture. C'est souvent, l'gard de cet tranger, le mobile secret et inavou de bien des mcomptes. Passons. Me voil donc install dans un buss. Un buss! c'est--dire une importation amricaine, dont on ne trouve plus trace d'ailleurs au pays d'ori gine ; une voiture enfin, d'aspect disgracieux et dont la contexture gnrale figure une troite caisse longue, suspendue assez lgrement sur quatre roues fines et troites; une large et lourde capote recouvre le tout, laquelle se trouve fixe elle-mme aux quatre coins de la caisse par de solides supports, dont l'utilit, j'allais en faire l'exprience, n'est pas con testable. Dans le fond de cette machine roulante, une banquette pour deux patients; le troisime, s'il se trouve, peut, en tournant le dos au cheval, partager avec le cocher la banquette de devant. Une fois hiss sous la capote, je m'installe com modment. Mais le petit cheval tique a pris, sur

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HATI EN l886 I I l'avis expressif de quelques bons coups de fouet soi gneusement appliqus, un joli galop de chasse, et me voil aussitt accroch des deux mains ces bienheureux portants de la capote. Mes valises qui ne peuvent user du mme soutien se mettent dcrire d'une banquette l'autre des paraboles inquitantes, dont j'ai peine, pour la sret de mes jarrets, mesurer le foyer. C'est une course folle et sans trve. Un foss suc cde l'autre, les ornires ne se comptent plus. A un moment, deux secousses plus violentes m'ont distrait de l'attention soutenue que m'impose l'agi tation de mes paquets. Nous venons, Dieu me par donne de franchir un talus de chemin de fer, des maisons bordent la voie. Une ligne ferre en Hati A moi commandant !... Renseignements pris la hte et d'une voix con tracte par l'motion, il rsulte qu'il s'agit simple ment d'une ligne de tramways qui sillonne la ville, du bord de mer au champ de Mars quelque chose comme le rseau Nord. Ce que je prends pour un talus remblay est tout uniment la forme naturelle de la chausse, je parcours un des plus impor tants boulevards de Port-au-Prince.Diable! que sont donc devenus les autres, que mon cocher ait choisi cette voie de prfrence?

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12 HATI EN l886 J'aurais beau protester d'ailleurs, peine perdue Mon automdon ne comprend pas un mot de ce que je lui dis. C'est un naturel de la Jamaque, comme tous les cochers de Port-au-Prince, un sujet de la Reine et Impratrice, le gros appoint de la colonie anglaise quand il est ncessaire d'numrer un nombre respectable de signatures au bas d'une adresse Sa Majest la reine Victoria et lui deman der aide et protection pour l'importante colonie anglaise d'Hati c'est grce ces cochers qu'on a pu parfois runir jusqu' soixante ou soixante-dix signatures de sujets anglais. De plus je reviens mon supplice mon bussman maigre, et son quadrupde idem, paraissent prouver tous deux un amour si exagr pour ce sport d'un nouveau genre, que j'aurais mauvaise grce de ne pas admirer l'habilet prodigieuse qu'ils mettent l'un et l'autre se diriger mutuellement dans cet enchevtrement de ravines s'effondrant de loin en loin en profondes ornires. N'ont-ils pas je parle principalement du bussman l'entranement quotidien et, j'ajouterai, la pra tique constante de ces pentes aujourd'hui pic aux diffrents degrs de leur inclinaison graduelle Il appert, en effet, que lointainement, alors que les rails furent poss, la rue des Miracles, je me

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HATI EN l886 suis souvenu du nom et je note un miracle de plus son actif de voie de communication que la rue des Miracles, dis-je, offrait une surface plane, et que la forme de talus qu'elle affecte cette heure n'tait pas dans les plans de l'dilit port-au-princienne. On ne songea pas une minute cette ventualit, m'ont affirm trs srieusement les hommes les plus comptents et les plus dignes de foi. Ce serait la nature seule qui serait coupable il est vrai que les novateurs, qui ont permis la pose de cette range de rails, ont bien leur part de complicit. Jugez plutt : Quand la Compagnie amricaine, concessionnaire de la ligne de tramways, entreprit de faire courir ses voitures sur les susdits rails, sa premire proccu pation fut de garantir la voie contre les entranements des pluies diluviennes alors que les eaux se pr cipitent librement depuis le haut des mornes jusqu' la mer, passant par les rues de la ville en une course torrentielle. C'tait une proccupation naturelle et lgitime, qu'elle mit solidement excution au moyen d'un fort pavage une fois fait, et, depuis, aussi bien main tenu et entretenu que possible. Les diles de Portau-Prince admirrent ces travaux d'art, et le gou13

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vernement s'applaudit d'avoir affaire une com pagnie trangre qui, sans qu'il lui en cott un sou, lui gouvernement, transformait une des rues de la capitale, et la plus frquente, l'instar des chausses de Versailles. Ah! oui, mais coutez ce qu'il advint par la suite. Les chos des mornes m'ont parl, moi. Voici ce que j'entendis un soir, qu'accoud sur la haute galerie j'interrogeais les ombres profondes de la montagne voisine, dans le grondement de l'orage. Les eaux pluviales habitues courir, sans peine aucune, travers les rues de la capitale, en mo difier l'aspect, suivant le caprice d'un jour, les eaux pluviales, dis-je, furent fort tonnes d'avoir dvaler vers la mer plus vite encore que de coutume ; et ce sans pouvoir plus trouver la moindre motte de terre bouleverser, le plus petit foss creuser ou combler tour tour. Les ravins crirent au miracle mais les chos sceptiques rpercutrent un formidable clat de rire ; c'taient les cdres et les chnes qui renvoyaient aux pins gigantesques ce formidable jeu de mots. Ramens ainsi au souvenir de cette diabolique voie urbaine, tmoin de leurs mcomptes, les torrents frissonnrent de colre, et leurs mugissements furent terribles. 14 HATI EN l886

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HATI EN l886 15 Les creuses solitudes des plus troits vallons gmi rent au bruit de bouillonnements impuissants, et les sources, que n'avait point encore captes le gnie hatien, accoudes sur leur parure de mousse, ne causaient que de cela les jours de calme et de doux murmure. Mais si l'motion fut vive, elle fut, je le dis de suite, de courte dure. A ce jour, tout est rentr dans l'ordre. Au premier dluge qui suivit, il tait dmontr, et cela de la faon la plus pertinente, que si les tra fiquants amricains fortifiaient le milieu de la chausse, il n'en tait pas de mme sur les cts. Les terres se dsagrgeaient mieux, voil tout, et plus vite, et plus srement. Une anne ne s'tait pas coule, que peu peu les eaux des mornes retrou vaient, sur les bas cts, un champ toujours ouvert et mme mieux appropri de capricieux itinraires. Le talus tait form et les rails montaient toujours. C'est en prsence de cette-volution inattendue de la vicinalit rationnelle que les cochers de Port-auPrince ont tenu raliser le problme peine en trevu au temps des Jeux Olympiques du galop rapide le long des pentes abruptes.

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16 HATI EN l886 Je ne nie pas, au point de vue de l'hygine, l'ex cellence de la mthode. J'estime mme que, de prime abord, l'utilit pra tique de pareil exercice n'est pas discuter. Les jeunes Hatiens pour ne prendre que ce ct intressant de la question qui viennent par faire leur ducation en Europe gagnent vite chez nous les sommets de la dernire lgance. Certains se croiraient dshonors si le matin, l'heure tra ditionnelle des chevauches obligatoires, ils ne ser raient nerveusement un pur sang de mange sous les couverts de quelque alle des Poteaux Dans un pays o les chevaux vont systmatiquement l'amble, il n'est pas mauvais que le buss donne, par contre, ces futurs sportsmen, un avant-got du trot l'anglaise. Entre deux cahotements, je happe au passage un ami moi, que les fonctions municipales sont venues arracher de vieilles habitudes, et le colloque sui vant s'engage : Voyons, vraiment, lui dis-je, vous n'prouvez pas quelque embarras, j'allais dire : quelque honte, de laisser presque impraticable une avenue aussi belle, droite comme un i, large comme un boule vard? Vous en parlez votre aise, reprend l'dile,

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HATI EN l886 17 il faut connatre le fond de la caisse municipale. Nous ne pouvons parer l'entretien de la ville qu'au moyen d'une taxe sur les valeurs locatives, c'est la ressource unique mise notre disposition. Mais personne ne veut acquitter le montant de sa cote personnelle ; ou encore avec quelles difficults Que les contribuables commencent, et nous ferons notre devoir !... J'allais me hisser nouveau dans ma caisse rou lante; un quidam me frappe sur l'paule. Tiens, vous tombez propos. Je vous le dis sans dtour, vous tes cause de toutes les courba tures que je gagne me faire voiturer dans vos plus beaux quartiers. Le magistrat qui s'en va lbas m'assure que devant votre mauvais vouloir tous, votre refus, le plus souvent, d'acquitter les taxes municipales, aucun travail de voirie ne sau rait tre entrepris. Voyons, payez les droits qui vous sont imposs, une bonne fois; ce n'est pas trs lourd et vous possderez enfin une ville accessible. N'en seriez-vous pas fier?... Certes, reprend vivement mon homme, mais nous connaissons l'antienne. Nous payions rguli rement nos taxes et on n'a rien fait l'argent est all, Dieu sait o. Aujourd'hui, nous disons notre conseil communal. : Faites de suite les travaux les plus urgents ; les entrepreneurs vous feront crdit,

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18 HATI EN l886 vous pouvez gager ce que nous vous devons ; mais commencez, donnez les entreprises des gens s rieux ; nous payerons aussitt. Vous me paraissez tourner autour d'un cercle vicieux. Et je crains que ce ne soit pour longtemps, soupire le contribuable. Quand je vous dis qu'Hati est par excellence le pays de tous les malentendus. Le pire est que ces choses-l s'ternisent, l'on dirait que chacun s'y complat. Mais voici bien autre chose. Vers le milieu des fondrires du champ de Mars, lesquelles sont rendues encore plus dangereuses par le tapis de verdure qui les enveloppe et les recouvre parfois, me croise un cavalier, un tranger, chef d'une importante maison, qui se retourne et vient moi, la main tendue, me souhaitant la bienvenue. Ah! voyez-vous, je suis moulu, rien que du bord de mer ici, les cahotements du buss m'ont rompu. Hein ? quelles mauvaises rues Plus mauvaises que jamais. Mais, tenez, j'y pense; vous autres grands commerants, qui formez des syndicats financiers pour toutes sortes d'affaires, que n'en formez-vous un qui avancerait la munici-

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HATI EN l886 19 palit la somme ncessaire pour entreprendre les travaux de voirie, que tout le monde dclare urgents. Vous les premiers devriez entrer dans la combinaison, qui usez dans ces rues vos voitures, et lassez vos chevaux, avant le temps. La perception des taxes vous couvrirait ultrieurement alors qu'aucune objection plausible ne pourrait plus tre oppose la perception. Vous seriez donc compltement garantis. Et vous diminueriez vos frais gnraux : vos voitures resteraient en bon tat, vos chevaux con tinueraient un excellent service jusqu' l'ge normal. Mais, mon cher, ce que vous me dites l, nous avons voulu le faire vingt fois. Vingt fois nous l'avons propos. Seulement, car il y a un seulement, si nous donnons notre argent plus ou moins bien gag malgr vos dires pour atteindre un but, nous voulons que ce but soit atteint. Nous avons alors exig une place pour notre dlgu dans le contrle des dpenses, et une part dans la surveillance des travaux; voix dlibrative encore dans l'adjudication des entreprises. On acceptait avec empressement notre argent, mais on rejetait avec plus d'empres sement encore notre ingrence. Nous avons fait natu rellement de l'acceptation de nos desiderata la con dition sine qua non : l'affaire en est rest l !... Je ne pus me dfendre d'un mouvement de mau vaise humeur.

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20 HATI EN l886 Voyons, voyons, vous me paraissez, permettezmoi de vous le dire, draisonner quelque peu; vous figurez-vous les porteurs des obligations de la Ville de Paris exigeant de la municipalit quelques places au conseil, au nom seul de leurs valeurs de porte feuille ; et devenant ipso facto parlons latin comme vous les collaborateurs de M. Alphand et de ses collgues des ponts et chausses! Sans m'occuper si ceux-l n'y feraient pas tout auss bonne figure que le premier Mesureur venu, je vous le demande, ne considreriez-vous pas comme parti culirement fou l'obligataire tranger qui mettrai son tour pareille prtention? Ah vous voil bien, vous autres, il n'y a pas deux heures que vous tes dbarqu, vous connaissez Hati et tablissez des comparaisons... Permettez, je parle comme un homme qui, s'il avait trouv sa fortune dans ce pays, presque civi lis et moiti franais, voudrait mettre son point d'honneur aider ce mme pays sortir non pas seu lement de l'ornire morale, mais encore de ses ornires effectives, et le voudrais par, embel comme au temps... Mon cavalier tait dj loin, et galopait dans les marcages. Je considre un instant avec mlancolie les quel

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HATI EN l886 21 ques mtres qui me restent franchir pour gagner l'htel qui se dresse l, en face de moi sur la lisire du champ de Mars et de la colline de Turgeau. Je compte encore, vol d'oiseau, deux ou trois fosss, quelques flaques boueuses que le soleil n'a pu scher depuis le malin ; et puis, et puis toujours l'ternel talus, non plus longer cette fois, mais franchir, ce qui de loin me parat un comble. Je ferme les yeux aux premiers : Quick!... Quickly!... du Jamacain, et machinalement compte les secousses que ponctuent les coups de fouet sur les ctes saillantes du poney Maintenant le vhicule roule doucettement sur un petit terrain mollement caillouteux il est des assemblages de mots qui ne sont possibles qu' quelque vingt jours de mer du continent. Pour la premire fois, depuis mon arrt la douane, j'ai comme une vague perception qu'un buss pourrait bien tre un vhicule remarquablement suspendu. Nous venons de franchir la barrire du petit jar din qui prcde l'htel Bellevue et roulons dans l'troite alle qui conduit au perron d'une sorte de vranda ou galerie extrieure. Je retrouve l, ber cs mollement dans les mmes dodines, des habitus d'il y a trois ans. Ces Europens ont pris l'air

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22 HATI EN l886 ambiant. A l'inverse de la femme de Sodome, c'est en regardant devant eux qu'ils ont t frapps d'im mobilit. Je me prcipite sur mes bagages, au lieu et place du serviteur vigilant qui est partout en Hati, mais qu'on ne voit jamais et paye le sujet de la Reine. All right! Sir!... Une piastre, et en papier-monnaie encore, c'est-dire une gourde, pour cette petite excursion C'est vraiment pour rien. Ce n'est que lorsqu' mon tour j'ai retrouv ma propre dodine d'antan, que je me remmore les quelques particularits qui m'ont frapp au passage. D'abord les postes militaires. J'avais laiss l des soldats en guenille je les retrouve touffant sous un schako luisant et serrs dans d'paisses tuniques parement jaune ; mais le tout trs propre. Le collge Saint-Martial tenu par les pres du Saint-Esprit disparat maintenant sous une vgta tion puissante et comme je passais l'heure de la sortie, le nombre d'lves que j'ai vus la barrire prendre leur envole dnote une prosprit crois sante. Quelques petits arbustes que j'avais aperus, trois dans auparavant, enferms ans une clture, ont

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HATI EN l886 aujourd'hui plusieurs mtres de hauteur et cou vrent le chemin de leur pais ombrage. Tout va vite en Hati, pour peu qu'on laisse agir la nature. Enfin, sur tout mon parcours, je n'ai pas vu un seul agent de police btonner quelque pauvre diable. L'eau des fontaines coule plus libralement tra vers la ville, et je n'ai pas senti la puanteur des ruisseaux. Quoi encore? On m'annonce que le tribunal de commerce de Port-au-Prince a refus la veille d'ac cueillir une demande en dclaration de faillite de la Compagnie des Tramways, laquelle faillite m'avait t prdite imminente il y a dj trois ans. a, c'est trs bien, et le doyen Barbancourt a bien mrit de la reconnaissance publique. Suffisamment fix sur les mrites d'une course en buss, je profite de la nouvelle pour garnir mes poches de tickets dix sous environ chaque. Deux heures aprs, je n'en avais plus un seul. La hausse du change a fait disparatre la petite monnaie dans les profonds caveaux des. manieurs d'argent, le change d'une piastre est devenu un problme inso luble. Les dtaillants connus ont alors libell des petites coupures pour viter le petit crdit qui s'impose, argent comptant Les tickets des tramways, entre autres, passent comme des petits pts. On 23

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24 HATI EN l886 parle dj entre deux cok's-talls de couper les pa piers d'une gourde en dix parties gales; tout le monde voudrait bien voir cela, mais personne n'ose commencer. Les bienheureux tickets menacent de faire prime Ce ne fut qu'une lueur passagre. A dix pour cent de prime, la petite monnaie d'argent, qu'on disait tre passe l'tranger, revenait quelques jours aprs la surface, reprenait sa cir culation ordinaire et les paquets de dix chemi naient tristement en route vers le coffre-fort de la Compagnie des Tramways hatiens.

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PORT-AU-PRINCE Vue prise du haut de la rue des Miracles.

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CHAPITRE II DEUX PARENTHSES : L'htel Bellevue. Un sujet simple. Le mdecin du port, le Peuple et l'il. Le temprament hatien. Un incident domestique. Protestation d'un conspira teur dsign. Premire parenthse : Car Port-au-Prince a son htel Bellevue tout comme Paris, Nice, Naples, Gnes et tutti quanti ont pu avoir le leur sans faire mentir la qualification. Accoudons-nous un instant, si vous voulez bien, sur l'appui en bois d'une fentre taille dans la char pente en bois d'une sorte de box, lequel vient de m'tre allou au deuxime tage de la maison, tou jours en bois, qui porte le nom d'htel Bellevue. D'ici rien n'arrte plus le regard. Nous embras sons presque dans son ensemble une des plus belles rades du monde entier. La voici, tout d'abord, enserre et comme l'troit dans ce petit cirque de mornes levs, au pied des-2

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26 HATI EN l886 quels Port-au-Prince s'est mollement tendu ; puis, s'largissant l'infini, jeter au nord et au sud ses deux bras montagneux. Et tandis que vers le nord, la cte semble s'lever sur l'horizon, le dominer et se perdre dans la brume, au sud, par contraste, c'est comme un doux balancement de cimes ver doyantes par-dessous les nues ; et, loin de vouloir les atteindre, la cte semble pour ainsi dire s'a baisser par degrs vers la mer, jusqu' laisser l'cume des vagues argenter les racines languis santes de ses vigoureuses forts. Encore, entre les deux ctes, s'panouit l'aise l'le de la Gonve quelque chose comme la Martinique ou la Guadeloupe, jete l l'entre d'un port vaste rgion inhabite, inconnue mme des possesseurs, qu'on dirait tre chappe un jour des mains de la Nature fatigue de semer des les et de les aligner. Pour peindre cet immense amphithtre, noter les nuances, en fixer tout la fois l'clat et les sombres replis, laissez au hasard le soin de guider votre main sur la palette, peut-tre alors y russirez-vous. Mais, si le frisson immense de cette nature en perptuel travail ne vous a pas saisi et pntr votre me, jetez-l vos couleurs, suivez mon exemple, abrgez. Et alors, moi, appelant l'aide toutes les ressources du style moderne, je terminerai : en

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HATI EN l886 27 assombrissant les cimes par les plus fiers sapins; je piquerai au pied des mornes, perte de vue, toute la flore tropicale sur laquelle bruissera, avec des frois sements de feuilles, le cocotier, dont la haute tige grince la moindre caresse de la brise ; je n'oublierai certes pas de faire courir deux cents mtres du rivage, dont le sable blanc clate au soleil, toute une ligne de verts lots ; je me garderai enfin, comme d'une faute, d'oublier la voile latine grise et sombre, qui glisse dans un fond bleu sur la vague blanche. Est-ce bien cela ? n'tes-vous pas de mon avis ?... Veuillez bien d'ailleurs me croire sur parole : le seul et unique htel que possde Port-au-Prince fut exac tement dnomm. J'ai dit : le seul et unique htel. C'est la pure vrit. N'en exigez pas un autre. Ni grand, ni petit, ni somptueux, ni borgne, pas le moindre tablissement du mme ordre n'existe Port-au-Prince si ce n'est ledit htel Bellevue. Et, je me hte de l'ajouter : non pas seulement Port-au-Prince, mais encore sur toute l'tendue du territoire d'Hati. On peut parcourir toute la cte du nord au sud, de Fort-Libert Jacmel faire re lche dans les huit ou dix grands ports de la rpu blique; parcourir les bourgs de moindre importance, se mettre en qute d'un htel, d'une auberge, d'un de

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28 HATI EN l886 ces bouchons mme qui logent pied et cheval, on ne dcouvrira rien de tout cela. C'est un Franais que remonte il y a seule ment de cela trois ou quatre ans l'ide mre et reste strile d'ouvrir en la capitale ce refugium du voyageur inconnu. Je crois qu'aujourd'hui la fortune de cet entrepreneur est dj faite, mais je suis per suad que s'il ferme la maison demain ce dont nous tions menacs mon dernier voyage on ne retrouvera peut-tre pas de longtemps un autre amateur pour tenter l'aventure. Non pas que le client manque j'ai trouv cet tablissement hospitalier presque toujours comble mais on n'est jamais sr du passager du lendemain. Celui d'hier ou d'aujourd'hui a pris pension l'htel, c'est bien, mais que fera celui de demain ? That is the question Voici le pourquoi, en bon franais. Il existe chez le Hatien une qualit fondamentale, qualit qui se retrouve du bas en haut de l'chelle sociale, tous les degrs. Je veux parler de sa sociabilit extrme, de la joie profonde et sincre que chacun prouve voir accepter du voyageur l'hospitalit la plus large et la plus cordiale. Parler d'Hati dans cet ordre d'ides, c'est rduire la lgende cossaise ad hoc aux proportions d'un

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HATI EN l886 29 vulgaire radotage. Que si le climat permettait l'Hatien de porter un manteau, l'histoire touchante du bienheureux saint Martin n'arriverait plus aux oreilles de la postrit qu' l'tat d'un vulgaire fait divers. Quand on dbarque en Hati, toutes ces maisons que vous voyez l s'aligner devant vous, qu'elles soient construites de pierre, ou de bois, ou encore recouvertes de chaume qu'elle reclent l'opulence, la mdiocrit ou la pauvret, toutes peuvent tre l'abri que vous choisirez. Frappez et entrez. On se serrera peut-tre les coudes, mais vous tes assur d'tre accueilli avec plaisir. Les Hatiens, pour atteindre cette perfection, n'ont eu qu' couter leur naturel bienveillant et doux. Ils n'avaient aussi qu' recueillir les traditions sa cres des colons franais, et mme, pour tre juste, disons : de tous les colons des Antilles, de toutes nationalits tant qu'il y a eu de vritables colons dans les Antilles. Les trangers, revenus par la suite se fixer prs de l'Hatien, ont prouv par euxmmes les bienfaits de cette pratique, leur tour s'en sont imprgns. De la sorte insensiblement cha cun est arriv amnager les chambres d'amis dans sa maison, comme si l'hospitalit tait chose obli gatoire et prescrite. On comprend de suite que le besoin d'un htel ne 2.

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30 HATI EN l886 se faisait point sentir. Ce n'tait pas l l'avis du futur matre d'htel dont je parle. Cet observateur ITsagace avait certainement sond les abmes du cur humain et remarqu qu'il existe toute une classe, et fort nombreuse, d'esprits inquiets, ou encore des caractres timides, lesquels prfreront toujours aux avantages matriels d'un intrieur, mme le plus avenant, mais qui n'est pas le leur l'indpendance de leurs allures. 11 se persuada devoir trouver en ceux-l une clientle, restreinte peut-tre, mais sre, pour laquelle l'htel avec tous ses incon vnients, son brouhaha d'alles et devenues, les ren contres fcheuses qu'on voudrait viter, est et restera toujours un tablissement de premire ncessit. Il faut croire que notre compatriote raisonnait juste, puisque sa tentative tout d'abord traite de burlesque a compltement russi. Tout ce que je souhaite, c'est que la concurrence se mette de la partie, car le confort se ressent bi grement l'htel Bellevue de cette sorte de monopole. Enfin c'est un premier pas, et il faut tout attendre du temps et des hommes. Fin de la premire parenthse. Passons la seconde. Vous souvenez-vous qu' mon arrive je signalais l'absence du mdecin du port? Il tait venu cepen-

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HATI EN l886 31 dant, deux ou trois heures aprs, pour rgulariser la patente. Je n'avais pas prt grande attention cet inci dent et, m'en rapportant l'indiffrence de l'tatmajor du steamer, j'avais d conclure que c'tait l un fait commun. Mais voici qu' mon grand tonnement, l'opinion publique s'est empar d'une autre affaire, en tous points semblable, laquelle atteint les proportions d'un petit scandale. Deux ou trois passagers des Hatiens moins audacieux que nous n'avaient consenti descendre terre qu'aprs la visite sanitaire; et dame! leur prudente correction leur avait cot, je l'ai dj indiqu, deux ou trois heures d'attente. Furieux et justement aigris non seulement de leur attente, mais encore et surtout des quolibets qui avaient soulign cette premire preuve d'un fonction narisme ngligent dans leur propre pays, le premier soin de ces citoyens zls avait t de porter le fait la connaissance de la rdaction d'un des journaux de l'endroit : le Peuple la feuille le plus trange ment rdige, mais sans conteste le plus vivant, le plus intressant et surtout et avant tout le plus hatien de tous les journaux. Ce qu'apprcie, mieux que tous autres, l'Europen qui cherche souvent,

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32 HATI EN 1886 mais en vain, une manation originale de la cou leur locale et du got du terroir, et ne demande au journaliste qu'une chose : la reproduction instan tane du langage courant. Au risque de prolonger ma parenthse je bifurque pour fournir aussitt : l'exemple, le document hu main. Voici la critique musicale, en tte des chos du Peuple, d'un concert donn sur une place publique de Port-au-Prince. A ET LA Dimanche, 8 courant (?...) 1886. Ce soir, par un temps magnifique, mastro Astre a fait de la trs bonne musique sur la place de la Paix. Sa musique est suave et le bruit que font gnralement les instruments en cuivre est tempr, si nous pouvons nous exprimer ainsi, par beaucoup d'autres instruments et aussi parce que ses mu siciens no soufflent pas avec une force dmesure et perdre haleine dans ces instruments qui demandent ce qu'on les considre comme des TAPAGEURS A OUTRANCE. Astre, nos meilleurs compliments. Voulez-vous un modle d'article ncrologique? voici : Mardi, 28 septembre 1886 Ce jour a t port en terre non moins de sept cadavres parmi lesquels nous connaissons :

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HATI EN l886 33 1 MME Sylvanie FAUSTIN, ge de 67 ans, mre de notre sympathique ami et parent Julien DUSSEX, qui a perdu un enfant au commencement de ce mois. Elle fut bonne mre et femme vertueuse. 2 MME veuve Dmosthnes RIBOUL, ne Augusta MARCHE Elle fut une excellente pouse, une bonne mre et une amie dvoue. 3 MME veuve Alexandre SAINT-AUDE, ne JOUBERT, une sainte femme, s'il en fut. 4 Un enfant de 5 6 mois de M. Alexandre PASQUET fils. 5 Un enfant de S mois de M. le colonel Faustin BATAILLE, aide de camp du prsident d'Hati. 6 Un officier du i 11 e rgiment de ligne ; fut un fifre mrite. 7 UNE PERSONNE DONT LE NOM NE NOUS EST PAS PARVENU. Je suis persuad que vous n'allez pas savourer le morceau. Je le regrette : moi, je voudrais pouvoir l'enchsser. Je ne connais pas au monde une littra ture plus vraie et plus vibrante que celle qui vient du cur. Ressentir et rendre, voil les deux termes du problme, c'est le secret de l'crivain. Les rdac teurs du Peuple n'ont pas eu besoin de chercher, ils ont trouv. Et je manquerais tous les devoirs de la reconnaissance, il me faudrait oublier tout le plaisir que je ressens, mme Paris, lire cette feuille de la premire ligne la dernire, si j'avais oubli de rendre ici hommage mes confrres du Peuple. Et je me hte de reprendre le fil de mon discours. Le directeur du Peuple, M. J.-J. Audain, consul

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34 HATI EN l886 Le coup tait dur. Le malheureux docteur cria la trahison, la perfidie, puis, la premire motion passe, il faut croire qu'il fit amende honorable aux pieds du journaliste influent lequel, toujours dbonEN-usgeneral de la rpublique de Liberia, doyen du jour nalisme hatien, dnona la chose dans les termes suivants : MM. E. R. et F. G. sont venus nous prier d'annoncer qu'ar rivs Port-au-Prince cette aprs-midi une heure, ils n'ont pu descendre terre qu' six heures, attendu que le docteur n'est arriv bord qu'aprs cinq heures et demie, ce qui lui a t reproch bord mme. Plusieurs dames, passagres du Petit-Gove, ont eu peur de descendre, parce que juste entre cinq heures et demie et six heures et demie, il s'est produit une espce d'ouragan et elles ont pens que le canot qui devait les porter terre pourrait chavirer, tandis que si la visite sanitaire avait t faite en temps voulu, tous les passagers auraient t terre quatre heures et auraient chapp la bourrasque. Et le doyen ajoutait ngligemment : Un passager, arriv de Colon par le steamer franais le Chtelier, nous affirme que la fivre jaune et la petite vrole rgnent Colon. Comment za-t-on pu permettre l'entre de ce bateau Jacmel et au Petit-Gove? N'avons-nous donc pas un consul Colon pour nous tenir au courant des pidmies qui y svissent? Craignons une nouvelle dition de 1881 1882.

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HATI EN l886 35 naire, ayant fait uvre de justicier, voulut ramener l'opinion dans les termes suivants : Le docteur M. P. a eu l'amabilit de venir nous annoncer que, s'il s'tait rendu bord un peu tard, c'est bien parce qu'il s'tait trouv au bureau du port depuis le matin jusqu' midi pass et, n'ayant vu aucun signal, il avait d regagner sa maison pied afin de prendre son dner et que, pour redescendre, il a d attendre le tramway trs longtemps, de l, il est arriv peu aprs le mouillage du le Chtelier, et qu'il avait dit cela bord mme M. R. R. Tout le monde sait que le docteur habite rue de l'Enterrement au morne Tuff. Nous avons toujours constat que le docteur met un trs grand zle remplir sa charge. Qu'il pleuve, qu'il tonne, il se rend toujours l o le devoir l'appelle. La soumission n'tait-elle qu'apparente ou le di recteur du Peuple avait-il pris pour une soumission une vritable mise en demeure du docteur de rec tifier les premiers dires? L'histoire n'a pas encore parl. Quoi qu'il en soit, le concurrent du Peuple, le journal l'il, l'il qui voit tout et ENTEND tout, publiait, le mme jour et la mme heure de l'apparition du filet ci-dessus, tout un 'article d la plume mme du docteur incrimin, sign de la propre qualification de mdecin du port rue de l'Enterrement. J'en extrais le passage capital : Apprenez que le navire est arriv entre deux heures et demie et trois heures. Dans la matine, je venais de faire

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36 HATI EN 1886 plusieurs visites et, ayant cru avoir fini, je suis descendu deux heures pour aller manger. tant chez moi, un canotier est venu m'annoncer l'apparition d'un navire, il devait tre trois heures moins un quart, et si vous ne le savez point je dois vous l'apprendre. Le fort Alexandre, qui d'ordinaire annonce l'arrive des navires, ne fonctionne plus, vu quelques rparations faire. Si vos yeux sont microscopiques (?...), les miens ne le sont pas, parce que, tant au bord de la mer, j'aurais vu un signe quelconque m'annonant l'apparition d'un btiment. Ds que le canotier m'annona cette apparition, je descendis immdiatement au bord de la mer afin de faire ma visite. Tout a t bien et quand, dans vos chiffons, vous dites que j'ai t reproch, vous en avez MENTI. La mer tait mau vaise et je ne pouvais point aller vite. Vous dites que M. R, vous a annonc des faits, vous en avez MENTI, puisqu'il m'a fait dire que jamais il ne vous avait pri de mettre mon nom sur votre journal avec des faits tout fait mensongers, et, encore plus, il m'a mme fait dire qu'il vous a dmenti, tout en me priant de l'excuser sur un SUJET AUSSI SIMPLE. La cause du docteur tait bonne, ses explications plausibles, ce malheureux article vint tout gter. Il y avait surtout cette conclusion stupfiante, sous la plume d'un homme charg de surveiller l'introduc tion des microbes ou plutt de s'y opposer, et qui dclare ingnuement que son absence sujet aussi simple n'est qu'un incident sans grande impor tance. J'avais pris got cette polmique et attendais le samedi suivant avec intrt. M. .J. J. Audain fut digne : il me fallut pousser

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HATI EN 1886 37 jusqu' la troisime page du journal pour dcouvrir ce filet ddaigneux relgu au milieu des annonces : Le PEUPLE, n'ayant jamais rpondu aux gens mal levs, continue son chemin. Il dira quand mme la vrit sans crainte du plus gros revolver de n'importe qui. Il veille, et il rivera le clou avant qu'il ne soit longtemps aux gens que la vrit blesse. Pied lan gran chimia chouque lan gran chimin. Chouquette laquelle di ou li connain toute ruse, li contr avec tourniquette qui connain pass li. Pot gros revolver pas vl dit gangnain courage pou a (1). J'ignore la suite et la fin de l'incident. Mais ras surez-vous, le gros revolver est rest muet; cela je puis m'en porter garant. La premire fois que j'abordai les Antilles, le pre mier spectacle qui s'offrit mes regards, en dbar quant Saint-Thomas port franc danois alors dans toute sa splendeur commerciale, fut celui de deux indignes s'injuriant distance respectueuse avec des gestes terribles, la menace la bouche. Plus ils s'injuriaient, plus ils se menaaient, plus aussi ils s'loignaient l'un de l'autre. J'tais l, fort rjoui de cette mutuelle prudence lorsque soudain l'un d'eux, saisissant des deux mains un norme pav,"se (1) Proverbes croles dont la traduction littorale en franais n'offrirait aucun sens. 3

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38 HATI EN 1886 jeta d'un bond sur son adversaire. Je vis le bloc de pierre tournoyer sur la tte du malheureux, une vision de sang et de crne bris passa soudain devant mes yeux. Je me trouvais seul sur la jete avec ces deux tres, dont l'un massacrait l'autre et lchement. D'instinct j'avais saisi d'un geste fbrile mon revolver; je crois, sur ma conscience, que je voulais coucher l'assassin sur le cadavre de sa victime Ah! par exemple, j'en ris encore. Le pav roulait dj bientt inerte dix pas de ces frres ennemis qui, reprenant leur litanie in jurieuse, s'loignrent bientt et cette fois sans esprit de retour agressif, chacun de son ct. Le revolver, moi aussi, m'tait tomb des mains. Ce souvenir est rest vivant dans mon esprit. J'ai depuis revu cent fois la mme scne, en Hati : le cocomacaque (1) tournoyer furieusement dans l'air, les revolvers sortir de leurs gaines ; j'ai fait comme tout le monde, j'ai pass et souri ; ou encore, si le dbat paraissait plus anim que de coutume, j'ai attendu la fin de la dispute plus occup suivre le jeu anim des physionomies, que proccup du rsultat. (i) Bton que portent tous les indignes et fait d'un bois trs lger et incassable. C'est une arme redoutable entre les mains d'un Hatien.

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HATI EN 1886 39 La Nature quilibre toujours ses dons, et s'ap plique merveilleusement pondrer les extrmes. Avez-vous remarqu que, chez tout tre humain, la vigueur physique est toujours attnue par la dou ceur du caractre? Les naturalistes prtendent que si l'homme n'avait pourchass le lion depuis la cra tion, il aurait fait de ce colosse son plus fidle ami. C'est le double phnomne physique et psycho logique en mme temps qui se prsente en Haiti. Aussi n'ai-je pu encore tre tmoin l'heure prsente, dans toute cette population vive mais douce l'excs, d'une seule de ces rixes sauvages, dont nos journaux remplissent chaque jour en Europe la colonne des faits divers. Ce que j'ai vu souventmais alors en riant aux larmes alors que le sang des deux ennemis court plus violemment sous la peau, c'est un de ces convulss se tourner vers moi ou un autre, et s' crier : Je vous dis, monsieur, de me retenir ; je suis capable de tuer cet homme Ou encore, si vraiment sous le coup d'une injure trop grossire je ne pourrais rapporter ici le dixime de ce que se disent les Croles dans ces mo ments-l l'un d'eux a saisi son adversaire au collet et que ce dernier en ait fait autant, il y a d'-

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40 HATI EN 1886 bord un instant de stupeur ; et alors le premier de s'crier, en gesticulant avec sa main libre : Je vous dis de me lcher, monsieur. L'autre hsite, puis aussitt: Je veux bien vous lcher, monsieur, mais lchez-moi d'abord!... La transaction intervient sans tarder, et chacun de prendre du champ. En langage crole avec les intonations voulues et les ports de tte l'effet est innarrable. Notez que si, vous fiant d'aussi redoutables appa rences, voyant toutes les ceintures garnies d'un revolver ou encore d'un poignard aussi effil que peut se faire, vous causez, avec quelque Hatien ou tranger habitant le pays de longue date, des drames possibles que peuvent susciter de pareilles coutumes, vous serez simplement terrifi. Elles sont lugubres et nombreuses dans les comptoirs du bord de mer aux heures de mutuels souvenirs les histoires de vengeances personnelles, de querelles politiques et prives o la manchette, le revolver ou le poignard jouent le rle prpondrant. L'indigne vous raconte cela avec un claquement de doigts, lequel souligne chaque coup de manchette, frappe et troue la peau chaque balle de revolver. L'effet de la narration et du mimique qui l'accom-

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HATI EN l886 41 pagne est immanquable vous frissonnez la pre mire fois, la longue vous vous tordez. Je crois que la passion politique seule a pu parfois aveugler quelques fanatiques; mais en temps normal tous ceux que l'on tue ou que l'on a tus en Hati, dans des querelles particulires, ou bien se portent merveille, ou encore sont morts un ge avanc, dans les circonstances les plus naturelles. J'ai assist personnellement un soir, sur la colline de Turgeau, une scne typique. Je faisais l, dans une riante villa, l'exprience de la franche et cordiale hospitalit dont j'ai parl plus haut. Or, ce soir-l, vers dix heures, alors que nous rentrions, mon hte et moi, plus tard que de coutume, nous trouvmes les barrires ouvertes, la maison bouleverse. Les servantes, jeunes ou vieilles, s'taient barricades dans la maison du matre ; des sons rauques et des cris inarticuls partaient, quelques pas plus loin, des communs o logeaient les domestiques. Dans la journe j'avais eu l'imprudence de grati fier d'une gourde un petit service que m'avait rendu le jardinier ; celui-ci, homme trs doux et, d'ha bitude, d'une conduite exemplaire, tait all dissiper une partie de cette somme dans quelque choppe du quartier, ingurgiter du tafia. Tant et si bien

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42 HATI EN l886 qu'il tait rentr terrass par ce terrible alcool ngre ; et, incapable de discerner quoi que ce ft, avait adress aux femmes les autres domestiques hommes couchant au dehors les propositions les plus incendiaires. Aux cris de frayeur de ces der nires, des agents du poste de police voisin taient accourus. Mais devant cet homme, arm d'une man chette, menaant de mort le premier qui l'ap procherait, ils se tenaient prudemment distance depuis plus d'une heure. L'autre allait et venait d'un bout l'autre des usines (1), dclamant les plus grosses extravagances dans son langage imag, roulant des yeux furibonds un seul mouvement des policiers. Le matre de la maison, un Franais lev dans le pays, mis au courant, n'hsita pas une minute. Froidement et sans hsitation, laissant l sa canne, sans s'arrter aux menaces, il alla droit vers son valet, lui dit quelques mots; il lui prit sa manchette, qu'il rejeta au fond d'une remise, et le livra aussitt aux agents. Dj les coups de macaque allaient pleuvoir sur le dos du pauvre diable ds qu'il eut t fortement saisi. Mon hte pria le gnral commandant le poste, lequel se trouvait l assistant la scne, de ne faire aucun mal ce garon. C'tait une leon de quelques (l) Nom donn au corps de btiment qui contient les cuisines et les diffrents amnagements des services domestiques.

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HATI EN l886 4:1 heures qu'il dsirait infliger son domestique il priait mme qu'on le lui renvoyt le matin la pre mire heure. Et quelques minutes aprs, pendant que nous expdions la hte un souper trs frugal : C'est ainsi, concluait mon hte, qu'il faut tre avec cette population douce et mme craintive. Pas un geste de colre, mais aller toujours droit la menace ; les ramener la raison doucement, sans brusquerie, mais aussi nettement et sans aucune hsitation. Je ne serais pas survenu, que cette sol datesque allait rester toute la nuit contempler mon homme, sans jamais oser l'approcher. Celui-ci le savait entre eux ils se connaissent et voil pourquoi il gesticulait pour tenir les autres dis tance. D'autre part, la crainte du cocomacaque dcu plait une sorte d'instinct de rsistance. Vous avez cru quelque danger pour moi, je n'en ai pas couru le moindre. J'en aurais couru un tant donn son tat d'brit si je ne lui avais impos par mon calme. Voil au fond tout le secret pour gouverner les Hatiens. C'est beaucoup pour avoir tenu cette conduite que le gnral Salomon a djou toutes les conspirations, touff une formidable insurrection finalement consolid son pouvoir et son autorit pour nombre d'annes encore.

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44 HATI EN 1886 Mon compatriote parlait d'or. Quelques jours aprs, le prsident descendit de cheval au bureau du port. L, coram populo, il dnonait une cons piration prpare, en dnouait les fils, dcou vrait la trame et citait des noms. Ce fut une sorte de coup de thtre il y eut quelque effare ment dans certains milieux. Les personnages dsi gns protestrent de leur innocence ; aussitt, cou pable ou non, chacun fut amen fixer ses intentions. L'un d'eux, peu de temps de l, faisait publier la lettre suivante : PRSIDENT, La profonde gratitude que m'a inspire le dernier accueil de Votre Excellence me porte la lui tmoigner par ces quelques mots : J'ai sond mon cur et je sais que son dernier battement sera au service du gouvernement paternel de Votre Excel lence. Et pour cela je n'ai nul besoin d'emprunter le langage du flatteur, je suis conservateur par bon sens et national par patriotisme : et jamais mes regards de citoyen n'ont dvi de cette double (sic!...) boussole, etc., etc., etc. Je passe le reste. Ce commencement suffit pour donner l'ide de la suite. Il restait dmontr que les derniers vaisseaux taient brls. Il ne subsistait que la double boussole. La conspiration, si elle exista

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HATI EN 1886 15 jamais, tait morte. Celle que l'on ne connaissait pas encore fut frappe dans son origine. Je me souvins, en constatant le dernier batte ment du signataire de la lettre en question, des paroles de mon hte de la villa du Bois-Chne.

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CHAPITRE III PORT-AU-PRINCE : Le Belair, le morne Tuff, Turgeau, Martissant et Bizoton. Une villa ministrielle. Le cimetire. Le Bord de mer La route de Turgeau. Un entrepreneur nomm directeur du lyce. Port-au-Prince est en somme une spacieuse ville, laquelle a d jadis tre fort bellesi j'en juge par les ruines qui la couvrent. De larges rues, traces au cordeau, courent paralllement entre elles du nord au sud et de l'est l'ouest se coupant en angle droit. Vu de haut Port-au-Prince parat ainsi un compos de petits rectangles blancs, jaunes ou rouges, quelques-uns vids ou chancrs, un grand nombre briss en miettes sur leurs emplacements. De la rade, avec le haut quartier du Belair dont les pentes s'lvent la droite de la ville proprement dite on dirait d'une norme panthre tachete, couche et ramasse sur elle-mme, qui relverait paresseusement la tte en regardant la mer. Et de fait, rencontre des dires des gographes

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48 HATI EN 1886 qui rputent assises sur quelque chose les cits qu'ils dcrivent, on pourrait dire que celle-ci est couche ou plutt tendue au pied de ses mornes. De loin tout cela constitue un aspect gnral riant et mme gracieux, avec de grands boulevards rectilignes dont quelques arbres, nouveaux venus, cou pent de leur vigoureuse ramure l'alignement mo notone. Par exemple, quand on pntre, c'est une autre affaire. Vous connaissez mon odysse du jour de l'arrive. Cependant, par temps sec, la circulation est rela tivement aise, mais la moindre pluie ce n'est plus qu'un vaste cloaque. Parfois mme, au plus fort de l'averse, toute communication d'let let est absolument suspendue. C'est qu'alors la chausse est devenue un vaste fleuve, avec courant et tourbillons. Les quelques buss qui s'aventurent ont bientt l'es sieu couvert par l'eau. On parle de gens entrans quelquefois jusqu' la mer je n'ai jamais t spec tateur d'une pareille infortune, Le passant surpris par l'orage patiente sous des portiques tays solidement devant chaque maison, lesquels supportent la galerie de l'tage suprieur, quand il existe un tage suprieur. Lesdits portiques puisque portiques il y a reliant les habitations entre elles, souvent sans la

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HATI EN 1886 49 moindre solution de continuit, transforment ainsi les seuils des maisons en une srie de larges trottoirs couverts, aussi utiles pour viter l'averse que pr cieux au piton contre les ardeurs du soleil. Dans les bas quartiers de la ville, c'est--dire les quartiers commerants, rien de plus rgulier que ces longues galeries dalles et paves. Le terrain presque plat se prte cette rgularit, et les pro pritaires ou locataires des halles et magasins ont le plus vif intrt de s'entendre et de faciliter en com mun la circulation publique, sous ces galeries qui desservent l'entre de leurs comptoirs. Mais ds que l'on monte, dj vers le milieu de la ville, l'inclinaison naturelle du sol force chaque rive rain tayer sa galerie et la paver sans s'occu per du voisin la hauteur que commande le plan de son habitation. Le piton qui, pour une raison ou pour une autre, ne peut garder le milieu de la chausse, se voit alors dans la ncessit, une fois engag dans la srie, de procder quelque gymnastique pour sauter de l'une l'autre de ces galeries bienheureux encore si la srie est d'inclinaison rgulire, s'il n'a pas escalader l'une pour dgringoler sur la suivante. Tout au haut de la ville, c'est encore bien diff rent. L plus de halles, plus de magasins, partant plus

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50 HATI EN 1886 de propritaires intresss aplanir voies et moyens. Ce ne sont que maisons particulires. Ce mme vaet-vient de passants que l'on facilite en bas, on le repousse ici. Chaque propritaire entoure avec soin sa galerie d'une forte barrire. C'est l, le soir venu, que mollement tendu dans sa dodine et entour d'une famille qui va s'augmentant le plus possible, notre honorable contribuable respirera les miasmes de Port-au-Prince. N'esprez pas le troubler. A vous de chercher un autre abri. Il ne faut pas s'effrayer toutefois d'une trop longue retenue sous ces galeries protectrices. L'orage n'est jamais de longue dure. Une demi-heure le plus souvent, et c'est fini. Puis encore un petit quart d'heure, peine, pour laisser le temps au soleil d'ponger la chausse, et vous pouvez suivre votre chemin. La ville, un moment en moi, a repris sa physionomie ternellement nonchalante. La lgende dit qu'entre l'observatoire de Port-auPrince une uvre des pres du sminaire SaintMartial et le ciel, il a t conclu un pacte. Les orages ne doivent jamais clater avant la nuit tombe. J'ai pu constater que le pacte tait assez fidle ment respect mais, comme toute bonne rgle, supporte nombre d'exceptions. Aussi, dans la plupart des cas, suffit-il de bien r-

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HATI EN 1886 51 gler sa montre pour se passer de parapluie. Et, alors que sur le tard, les contours de la cte Nord perdent de l'pret de leurs formes dans une sorte de bue ; que les cimes semblent s'avancer une une dans de sombres nuages ; que, d'autre part, la mture du fort Alexandre et les sommets du Belair se dtachent, clatant dans l'horizon noir vous tes prvenu. Entre la septime et la huitime heure du soir, un grand vent du large viendra secouer les pais manguiers, faire craquer les cocotiers ; les lataniers s'agiteront, les hautes herbes se courbe ront en un rapide frmissement, les tentes de toile des galeries se soulveront avec fracas; si l'on n'entend pas sur la "terre un grand bruit de verre bris, c'est qu'il n'y a pas une seule vitre sur toute l'tendue de la rpublique. Dix minutes aprs, terre et ciel seront confondus en une rage folle dont les chos des mornes rpercuteront l'infini lessuperbes clats. Il faut nous rjouir, mes frres. C'est enfin une frache nuit qui s'annonce et nous prpare un som meil rparateur aprs les longues insomnies de la veille et l'accablement du jour. Les dchanements de la nature deviennent parfois, dans ces contres, des bienfaits de la Providence. On recommande l'tranger de mettre ses soins-

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52 HATI EN 1886 viter tout contact avec la pluie. Les indignes, prchant d'exemple, la fuient comme la peste. Sans avoir des connaissances techniques en la matire, je crois pouvoir affirmer que les eaux qui dgouttent du ciel d'Hati ne contiennent dans leurs lments propres aucun principe morbide. C'est tout btement la brusque transition du chaud au froid, que chacun doit viter; au fort de la pluie c'est le cas ou jamais, surtout pour ceux-l qui ne sont point encore suffisamment acclimats. A tout prendre, d'ailleurs, c'est l un mal facile viter. Je viens de dire que l'heure de l'orage est peu prs connue d'avance, et j'ajoute aussitt que malheureusement pour le pays certaines annes, les priodes de scheresse sont souvent plus nom breuses et plus longues que le rgime pluvieux. En l'tat, le rsidant achte un cheval plutt qu'un parapluie; notre modeste ppin se trouve class chez l'Hatien au rang des objets somptuaires. J'ai parl en passant du Belair. C'est un des deux quartiers populeux de Port-au-Prince, la colline sa cre et pure de tout mlange. L'lment indigne subsiste l dans toute sa robustesse exactement comme aux sommets des mornes ou l'extrme fond des plaines.

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HATI EN 1886 53 Je ne dirai pas que la simplicit des moeurs et l'amnit du caractre de la race se retrouvent dans le groupe urbain comme on le constate chaque pas en pntrant dans l'intrieur des terres. Ici le ct moral de la masse se ressent un peu de tout ce rebut des mers et des continents, dont Port-auPrince comme tous les autres ports importants des Antilles est de loin en loin infest. Mais le con tact est si faible, que le virus a peine s'implanter. Le Belair offre l'aspect d'un amas compact et confus de petites habitations basses; de loin, et avant d'avoir circul dans la ville, on prendrait presque cette petite colline pour la cit tout entire. Le second quartier, purement hatien, gt l'ex trmit oppose; on le dsigneje ne sais pourquoi sous le nom de morne Tuff ; c'est peine en son ensemble un petit mamelon. La ville proprement dite celle qu'occupent le commerce, la magistrature, l'arme, le barreau, en un mot la classe dirigeante et les colonies trangres se trouve, elle, enserre entre ces deux quartiers, lesquels paraissent ainsi comme les deux sentinelles avances, gardiens de la capitale cosmopolite. La colline de Turgeau lve, derrire la ville et par del la savane du champ de Mars, ses touffes bigarres de riantes villas. C'est la banlieue fleurie

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54 HATI EN l886 et embaume de Port-au-Prince, occupe principale ment par l'lite du commerce hatien et tranger, les sommits de la finance et les hommes politiques les plus en vue. Au del du morne Tuff court, au pied de la mon tagne, une large bande de terrain qui va se perdre la pointe du phare comprenant les campagnes de Martissant et de Bizoton et s'teignant sous les larges ombrages de Mariani, l'embouchure d'une petite rivire. C'est tout un dveloppement inattendu de perspectives fraches et verdoyantes. De loin en loin quelques jolies villas enfouies dans les bananiers. Parfois un rayon de soleil plus hardi pntre l'om brage et, rapide comme l'clair, frappe une arte vive ou quelque blanc pilier le reste se devine. Une d'entre ces villas, de construction rcente, attire aussitt l'attention. Elle s'impose, pour mieux dire, ds qu'on arrive en rade de Port-au-Prince. Je restai frapp moi-mme de la rgularit de la cons truction, de la rectitude des lignes, de la sveltesse des contours; l'ensemble est imposant, les dtails, d'un got sr. De plus Eden-Villa c'est je crois le nom de cette demeure tonne surtout par son envole audacieuse, dans un pays o la plupart des constructions affec-

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EDEN-VILLA Maison de campagne des environs de Port-au-Prince. Proprit et demeure du gnral F. Manigat, ministre de l'Intrieur.

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HATI EN l886 55 tent le terre terre le plus indolent. Les Hatiens, qui se donnent des lettres, affectionnent les rminis cences classiques je ne serais point surpris qu'en visant les plans de l'architecte, le propritaire n'ait quelque peu rv la devise des Fouquet : Quo non ascendant ?... C'est l la demeure et la proprit personnelle du gnral Franois Manigat le puissant ministre de l'intrieur et de l'instruction publique. Un Franais, originaire de la Martinique, un nomm Malause, est venu prter son ancien ami des jours sombres et de misre le concours de ses talents d'horticulteur. Peu peu les abords de la villa, grce aux largesses du propritaire et aux talents de son homme de confiance, ont t trans forms en plate-bandes du plus gracieux effet. L o l'herbe de Guine croissait en libert, s'lvent au jourd'hui et fleurissent en plein vent les plantes les plus rares, les plus recherches. Les bouquets Ma lause sont trs gots Port-au-Prince. On ne les donne pas, loin s'en faut, mais encore faut-il admirer les produits splendides, que l'association d'un mi nistre prodigue et d'un jardinier dvou fournissent en pture l'il et l'odorat de leurs compatriotes. Beaucoup blment le gnral des sommes consid rables qu'il a ddaigneusement jetes qu'il jettera

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56 HATI EN 1886 encore, ajoute-t-on, dans ce riche domaine. Ses amis le lui reprochent, ses ennemis sembleraient lui en faire un crime. Pour moi je considre que cette jactance de pro pritaire fait le plus grand honneur au gnral F. Manigat; s'il n'a que ce titre mon estime, je n'ai plus la lui marchander. Depuis longues annes on n'avait vu un homme politique militant, surtout au pouvoir, acqurir et btir. Le prsident Salomon l'entreprenait Turgeau, mais tout le monde n'est pas le prsident Salomon; ce prsident n'a pas un autre prsident au-dessus de lui, dont le pouvoir et la popularit sont sans li mites. Ceux-l qui possdaient dj gardaient leurs biens, c'tait tout ce qu'on semblait pouvoir exiger d'eux, mais ils se dfendaient de les arrondir ou d'en multiplier le nombre. Ce qu'on n'avait pas vu ce qu'on ne croyait pas voir de longtemps encore c'tait un homme dont la fortune politique commence et qui, sans souci du lendemain ou plutt le bravant, se met carrment dans ses meubles. L'Hatien, le simple Hatien lui-mme celui dont le nom n'occupe aucune place dans le livre d'or des partis politiques a dsappris depuis longtemps l'antique coutume des achats d'immeubles et des pro prits rurales. Un peu chaud par les incendies,

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HATI EN 1886 57 que ceux-ci fussent provoqus par quelque im prudence domestique ou allums aux torches de la guerre civile, craignant d'autre part quelques con fiscations arbitraires, le Hatien vient de prfrence en Europe chercher des placements moins avanta geux certainement, mais plus srs tous les points de vue. Par consquent, surtout ces dernires annes, une baisse norme dans la valeur de la proprit foncire baisse que ne saurait arrter le capital tranger, auquel chappe en Hati le droit d'acqurir. C'est ainsi que les quelques rares acheteurs offrent aujourd'hui, difficilement, deux ou trois mille gourdes (environ huit ou dix mille francs) pour certaines proprits achetes dj la baisse, il y a quelques, annes, vingt ou vingt-cinq mille francs ; lesquelles tant donn le rendement ou la valeur locative l'heure prsente, fourniraient encoremme au prix de cinquante mille francsun placement de premier ordre, comme il n'est possible d'en trouver nulle autre part. Le gnral F. Manigat le premier a voulu ragir contre cette tendance et montrer lui qui tait un des seconds dans l'tat qu'il ne craignait pas le lendemain ni pour son chef, ni pour son parti, ni encore pour lui-mme.

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58 HATI EN l886 Les moluments de sa charge, les bnfices divers et varis qui s'y rattachent, tout, assure-t-on, a t englouti depuis deux ans dans cet den. J'ai assist des hauteurs de Turgeau, c'est--dire en en lisant le compte rendu donn par les journaux, au baptme de cet immeuble coutume pieuse et sacre en Hati. La liste des parrains comprenait le prsident en personne, les collgues du ministre et les principaux reprsentants de la politique et du haut commerce; les marraines, pour faire cortge a la prsidente, avaient t quelques exceptions prs tries sur le volet. Chacune des chambres de l'immeuble exigeant un parrain diffrent, selon l'usage, il y eut vingt parrains et de marraines autant. Peu de demeures en Hati comptent un am nagement intrieur aussi important. Je crois bien que celle-ci est l'unique. D'aucuns concluent mchamment que le gnralministre a su, en ses quatre ou cinq annes de pouvoir, s'assurer des conomies respectables. Je n'y con tredis pas. Tout au moins et c'est l o je voulais en venir a-t-il su encore dmontrer ses compa triotes qu'il existait un Hatien assez peu pusillanime pour oser, seul entre tous, difier sa fortune sur le sol hatien, et que le prix de ses services quelque chiffre lev qu'il puisse les mesurer ne devenait

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HATI EN 1886 59 pas une cause nouvelle ajoute tant d'autres de l'appauvrissement graduel du patrimoine national. L'audacieux dfi jet par le gnral ses ennemis, la confiance superbe en lui-mme indique ainsi ses partisans, tout cela a fait une impression pro fonde. Je ne serais mme pas loign de penser que le renouvellement des pouvoirs du prsident Salo mon n'ait bnfici, dans des proportions apprciables, des caprices hautains de son jeune lieutenant. Je voulais ne pas laisser dans l'ombre ce document lapidaire de l'histoire d'Hati... pendant qu'il est encore debout. Je le fais, pour ma part, d'autant plus volontiers, que je ne saurais tre tax de complaisance. Il para trait, si j'en crois quelques rumeurs, que les sym pathies du ministre ne me sont point acquises. Je n'avais pas le loisir, mon dernier voyage, de con firmer ces dires. Mais qu'importe. J'cris ces quel ques notes au-dessus des intrigues, et n'ai pas tra vers impunment l'Ocan pour m'arrter quelques mesquineries de forme. Arrachons-nous vite l'atmosphre capiteuse de Martissant et ses glissantes pelouses. Gagnons nouveau et traversons le morne Tuff. A la porte du cimetire, vers la droite du faubourg, nous trouverons une tte de ligne de tramways;

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6o HATI EN 1886 nous pourrons ainsi rejoindre le centre de la ville, ou encore, si le cur vous en dit, descendre par la pe tite glise Saint-Joseph jusqu'au bord de mer On n'et pas su tablir Port-au-Prince une voie de communication quelconque sans la faire aboutir au cimetire. Les visites au champ des morts constituent un des lments, pour ainsi dire permanents, des occupalions quotidiennes. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les crmonies funbres. C'est presque une superfluit de constater le concours extraordinaire de la majeure partie de la population entourer d'un respectueux cortge celui des leurs que le char traditionnel emporte la dernire demeure. Mais les rvolutions successives ont dcim les familles dans un laps de temps relativement court, et il est, presque dans chaque maison, l'heure o je parle, des plaies qui sont restes vivaces. Supersti tion ou pit, peu importe, les survivants aiment se rapprocher presque chaque jour des restes de ces fiers athltes il en est que la trahison ou la dlation sont venues faucher la fleur de l'ge. L'antique culte des morts, les souvenirs des heures nfastes, les deuils de la veille et les craintes du len demain tout concourt faire, en Hati, d'une n cropole, un but presque constant de plerinage.

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HATI EN 1886 6l On accde celle de Port-au-Prince par un large boulevard, nomm communment Grand'Rue, et qu'un criteau rouill, oubli par le temps sur une petite maison abandonne, m'a appris tre la rue de la Rpublique. Lequel boulevard, parallle la mer, partage la ville en deux portions peu prs distinctes dans toute la largeur de mme que la rue des Mira cles la divise galement dans le sens de la longueur. Ces deux artes principales, qui se coupent per pendiculairement entre elles, sont les deux avenues les plus frquentes surtout aux heures o la vie active et commerciale se trouve suspendue le long du bord de mer Mais si le Hatien conserve le culte de ses morts, si pour lui la spulture reste encore le dernier foyer humain, o les survivants retrouvent la suprme con solation de converser avec les absents il ne fau drait pas croire que l'aspect gnral de la ncropole confirme en rien ce sentiment pieux et respectable. Figurez-vous plutt un amoncellement de spul tures jetes et l, sans ordre et sans mthode. On dirait de prime abord qu'une secousse souterraine a pris, un jour de bouleversement, toutes ces pierres funraires et les a culbutes dans un champ de ronces et d'orties. N'tait un mur lev et bien entretenu qui l'entoure, on prendrait ce cimetire, trs frquent 4

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62 HATI EN 1886 et parcouru journellement dans tous les sens, pour quelque inpace abandonn depuis des annes. C'est que pour atteindre chaque tombe il faut marcher sur celles qui l'entourent. Et que la pierre ne garde la trace des fidles qui s'en tiennent un rle con templatif qu'en se creusant sous leurs pas; elle n'atteste leur constance qu'en talant des dgrada tions successives. J'ai assist l une lugubre crmonie, qui attei gnait plus particulirement les sentiments de la colonie franaise je parle de l'enterrement de Mme Burdel, la femme du ministre de France. La veille, cette digne dame avait boucl sa dernire malle pour rentrer en France avec son mari, mis la retraite ; le lendemain matin elle tait morte. Pour parvenir prs du caveau provisoire o on dposa provisoirement son cerceuil il y est encore je dus faire des prodiges d'quilibre et laisser une partie de mes vtements aux pines. J'avais cepen dant eu la prcaution d'emboiter le pas derrire le prsident qui suivait le convoi en personne, et que guidait dans ce ddale le gardien du lieu. Je sortis de l encore plus attrist par le spectacle dsol de ce fouilli inextricable, et de ce dsordre qui contraste singulirement avec le culte fervent, sincre, que le Hatien, je le rpte, professe pour ses morts.

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HATI EN 1886 63 C'est qu'entre un sentiment intime et la manifesta tion pratique de ce sentiment, il y a un abme de travail et de constance ; qu'au lieu de le franchir, l'Hatien, presque toujours, tourne court. Ce qui peut expliquer, en une certaine mesure, dans l'histoire d'Hati, bien des dfaillances, des hsitations et sur tout des contradictions flagrantes, qui dcouragent parfois les plus sincres amis du pays ou encore, parmi les Hatiens eux-mmes, bien des esprits in telligents, ouverts toutes ides de rformes. Le bord de mer au point de vue des affaires et du trafic commercial c'est tout Port-au-Prince ; jusqu' un certain point, tout Hati. Comme quartier, en face de cette baie splendide, c'est une tur pitude. Dans cette srie d'lets qui forment le quartier proprement dit du Bord-de-Mer dans un rayon de cent mtres tout au plus tout ce que le territoire de la rpublique offre la spcu lation : caf, campche, cacao, coton, sucre brut, peau d'orange, cuirs..., etc., etc.; ou encore les articles imports : tissus, farine, riz, lard, graisse, huiles, vin, conserves alimentaires, poissons sals..., etc., en gnral tous objets de consommation et de luxe qui arrivent de l'Europe ou des tatsUnis en deux mots l'importation et l'exporta-

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64 HATI EN l886 tion trouvent l des dbouchs permanents et srs. Les autres ports d'Hati ont bien eux aussi leur activit commerciale, trs grande mme j'en parlerai dans une tude ultrieure mais c'est en dfinitive Port-au-Prince qu'aboutit la rsultante de toutes les forces du pays. L tout se vend, se revend, s'achte et se trafique dans un perptuel entranement. L'enjeu est toujours sur table les navires sur la cte, venant de tous les points du monde et y retournant, attendent l, chaque se maine, que la dernire carte tombe, pour lever l'ancre et emporter les profits. Une dizaine de maisons trangres et hatiennes mettons vingt pour ne pas dcourager les faibles se disputent le march ou en rglent les fluctuations. Leur groupement, des moments donns, a rendu au pays, et principalement au gouvernement actuel, des services signals. C'est entre ces comptoirs que, concurremment avec la Banque nationale d'Hati dont je parlerai plus loin, s'tablissent les cours des denres et du change montaire, la prime du papier ?ur New-York et les marchs d'Europe, l'escompte des valeurs du gouvernement ; le taux de ngociation des feuilles d'appointements des mois mis l'arrir, et aussi celui des bons compensables de douane ou encore

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HATI EN l886 OS des bons de la Caisse d'amortissement (i). C'est aussi dans ce cercle restreint que se discutent de loin en loin les conditions du prochain Syndicat lequel viendra, encore une fois, en aide au gouvernement et tirera provisoirement le Trsor de sa pnurie ha bituelle. Trois ou quatre cents courtiers pas moins gravitent autour de ce haut commerce, courent de porte en porte. Et l'importance des affaires est telle, que tout ce monde trouve moyen de vivre de commissions; que, parfois mme, certains d'entre eux ramassent ce mtier de courtier, reconnu et soumis la patente par les lois hatiennes, un pcule respectable. Et tout cela se brasse, se fait et se dfait, sans une agitation apparente, sans un frisson extrieur. Jamais un chef de maison ne franchira les quelques mtres qui le sparent du comptoir de son concur rent. Les intermdiaires vont et viennent, portant la parole, l'offre ou la demande... Tout est bcl l'heure dite. Entre cinq et six, comptoirs et magasins sont cade nasss et verrouills ; les galeries du bord de mer, (1) J'expliquerai topiquemcnt ces formes diverses des valeurs du Trsor dans une tude plus dtaille des mirs hatiennes, je me borne dans ce livro aux vues gnrales et d'ensemble. 4.

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66 HATI EN 1886 tout l'heure si animes et bruyantes, se vident peu peu l'obscurit et le silence rgnent tout coup en matres d'un bout l'autre du quartier commer ant. A six heures tout le monde est parti, qui cheval, qui en voiture, qui en tramway. Pour la plupart de ces commerants, Turgeau est la rsidence. Il faut dix ou quinze minutes peine pour que chacun se trouve hors de la ville et res pire un air plus pur dans une atmosphre possible. C'est aussi Turgeau que le prsident d'Hati, le gnral Salomon, a tabli sa demeure devenue permanente la longue loin de son palais officiel et des mitrailleuses qui en gardent le seuil. Les personnages de marque ont suivi un exemple qui venait de si haut. Aussi chaque soir, l'heure dont je parle, cette petite route encaisse, qui monte du champ de Mars aux villas du Bois-Chne et de Turgeau, prsente, t-elle une animation extraordinaire. C'est un va-et-vient continu, pendant une bonne heure, de ngociants casqus de blanc, d'aides de camp vtus de rouge. Les buss succdent aux cavaliers, quelques tilburys lgants alternent avec les escortes militaires des ministres. Parfois quelque

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HATI EN 1886 67 amazone passe comme une flche, mais c'est plus rare. Il faut s'en tenir, pour contempler le sexe faible cavalcadant, aux femmes des mornes que secouent, avec les sacs de provisions, de petits nes microscopiques perdus dans la longue jupe blanche ou rousstre qui trane jusqu' terre. Le bataillon de garde lequel monte chaque soir veiller sur la sret du chef de l'tat accentue, aux dernires lueurs du jour, le caractre pittoresque de cette verte colline. A cette villgiature prsidentielle les propritaires de Turgeau ont gagn une amlioration sensible du chemin qui dessert leurs villas. C'tait un casse-cou, on en a fait une promenade. J'ai vu rarement entreprise plus vivement mene. Ce fut le parent d'un ministre, dput lui-mme, M. Guillaume Manigat, qui, pour la circonstance, fut dclar entrepreneur de travaux publics. Le choix tait heureux. En quelques semaines, comme par un coup de baguette, les ornires taient combles, le sol nivel, raffermi et ferr de larges ruisseaux d'coulement, artistement dalls, formaient bientt, de Solitude-Villa au champ de Mars, de remarquables alignements. Cela est donc vrai ce que certains disent un peu partout que ce ne sont pas les bras qui manquent

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68 HATI EN 1886 en Hati, mais bien la tte qui conoit, ordonne et dirige. La dmonstration tait suffisante : au bas de Turgeau on arrta mon homme et son zle. On le bom barda directeur du lyce national. C'est le propre du Hatien. Dou d'aptitudes di verses, il passe d'une fonction l'autre avec une aisance rare. Il m'est assur cependant que le nou veau titulaire est digne en tous points de ses nou velles fonctions.

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CHAPITRE IV UN PEU DE GOGRAPHIE : ITIle de Saint-Domingue : rpubliques d'Hati et de ITSanto-Domingo. Une soire de contrat : un mot indit du comte de Beust. Voies de communications ma ritimes entre Hati et les deux mondes. Cinq grandes Com pagnies : la Royal Mail ITSteam Packet Company; la Compagnie Gnrale Transatlantique franaise; l'Atlas ITSteam Ship Com pany; l'Imperial German Mail, de Hambourg; Compagnie Trans atlantique espagnole. Avenir d'Hati et son importance future. Canal de Panama. Compagnie Gnrale Transatlantique franaise. Pour ceux qui journellement confondent l'Ocanie avec l'Atlantique ; Tahiti avec Hati ; la reine Pomar avec la princesse Olive; une terre soumise au pro tectorat franais avec une ancienne colonie franaise devenue indpendante quelques lignes de gogra phie pure ne seront point inutiles. Port-auPrince est une ville de trente quarante mille mes il n'existe sur ce point aucune donne prcise capitale de la petite rpublique d'Hati, laquelle avec sa voisine, la petite rpublique de ITSantoDomingo, composent l'ancienne et importante pos

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7o HATI EN 1886 session de l'le de Saint-Domingue, le plus beau joyau, au sicle dernier, du domaine colonial de la France. Les deux rpubliques se partagent, galement disent les Hatiens, ingalement rptent les Domi nicains, la possession intgrale de cette le, la se conde, comme importance territoriale, des grandes Antilles. Distante de Cuba et de la Jamaque de vingtquatre heures environ, cette belle contre se trouve prcisment, et entre ces deux les, sur la route future du Pacifique en face de l'isthme de Pa nama, dont elle est loigne de cinq ou six jours peine. J'assistais un jour, il y a de cela quelques annes, dans un des somptueux htels qui avoisinent l'Arc de Triomphe, une fort belle soire de contrat. Le pre de la fiance millionnaire et diplomate de frache date avait runi le dessus du panier de toutes les lgances parisiennes. Et comme les valets, styls pour la circonstance, cherchaient dominer le bruit pour jeter dans l'enfilade des salons les noms et qualits des personnalits les plus en vue du monde diplomatique, une jeune femme, qui connaissait probablement plus le millionnaire que le diplomate, s'cria dans un groupe : Mais que font ici tous ces reprsentants des cours trangres?

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HATI EN 1886 71 Ah! ma chre, dit une de ses voisines, vous ne savez donc pas? mais le baron est ministre plni potentiaire de la rpublique Dominicaine!... La rpublique Dominicaine?... qu'est-ce que c'est que a?... A cette exclamation, crpitant brusquement dans un silence soudain, les plus proches ne purent touffer un fou rire!... Mais vraiment, il n'y avait pas dire, personne n'en savait rien, personne ne put rpondre. Le comte de Beust mort aujourd'hui, alors am bassadeur Paris passait par l et lui aussi en tendit la question. Alors s'approchant de la dame : Demandez donc cela, chre madame, au R. P. Didon, sa premire confrence, il vous ren seignera A ce moment le clbre dominicain secouait les dogmes, au nom de la science, dans ces homlies passionnes et passionnantes qui faisaient frissonner bien des ttes folles. Dans le monde catholique on parlait de rvolte Le mot tait piquant. Je doute qu'il ait jamais t rapport. Il suffit, pour m'amener expliquer sans croire me lancer dans un hors-d'uvre pdagogique que la rpublique Dominicaine est la partie espagnole de

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72 HATI EN 1886 l'le de Saint-Domingue, comme Hati en est la partie rpute franaise. Et il ne me faut pas oublier d'ajouter que SantoDomingo n'appartient pas plus l'Espagne, aujour d'hui, qu'Hati n'est reste possession franaise. Indpendantes l'une de l'autre indpendantes, d'autre part, de toute ingrence trangre ces deux portions bien tranches de notre ancienne colonie n'ont de commun qu'une vague, trs vague zone de frontire, car de frontire prcise il n'a jamais pu en tre dtermin. La retraite force et dfinitive de la France, les premires annes de ce sicle, amena l'indpendance non pas seulement de la partie dite aujourd'hui hatienne, mais encore de tout le reste de l'le. De tout temps, en effet, la politique coloniale de notre pays avait revendique, tout au moins, la suzerainet sur l'le tout entire. Les gouverneurs franais ne considraient de limites leur puissante juridiction que celles que traaient la nature et les mers Il est certain que l'assimilation, laquelle existait en thorie et par certains cts, n'allait pas tarder devenir effective et complte. Ce n'tait plus, la veille de l'insurrection, qu'une question de temps. Dans l'esprit des inspirateurs de cette politique, le rapprochement plus intime des deux parties de

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HATI EN 1886 71 l'le constituait une force nouvelle. L'homognit de la rgion tout entire, sous une volont unique, apparaissait pour les colons le seul moyen au cas dj probable d'un abandon voulu ou forc de la mtropole de pouvoir rsister la fois :'et aux con voitises des autres puissances maritimes, de l'Angle terre entre autres, et aux soulvements intrieurs de la race africaine transporte de laquelle les ha bitations taient pleines. Les colons franais, par ticulirement, considraient l'union avec la partie espagnole comme un appoint apprciable, l'lment europen dominant de ce ct plus que dans toutes les autres parties de l'le. Le lendemain du jour o la dernire frgate fran aise leva l'ancre alors qu'il fut dmontr que, de gr ou de force, les Franais taient bien partis sans esprit de retour ce jour-l ce que les esprits clair voyants avaient voulu viter arriva. En Hati Dessalines succdait Toussaint-Louver-ture, c'est--dire que les derniers vestiges de la race europenne disparaissaient dans une convulsion su prme. A Saint-Domingue les croles espagnols, sau vs par cette pauvret qui ne leur avait pas permis des achats multiplis d'esclaves, conservaient la pr pondrance et encore pourchassaient les rcalcitrants, lesquels recueillaient aussitt les bandes hatiennes. s

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74 HATI EN 1886 Et de jour en jour la situation se dessinait avec nettet. La partie espagnole, toujours dirige par les colons espagnols, traversait toutes les phases diplo matiques, passant de l'indpendance la soumis sion l'Espagne, pour enfin rester en dfinitive matresse de ses destines mais conservait toujours l'lment europen et sa prpondrance, comme au commencement du sicle. Ce qui ne veut pas dire qu'actuellement la situation de cette rpublique soit prfrable celle de sa voisine... Alors qu' ct, en Hati, la race noire devenue compacte, homogne, dchire peut-tre par des dis sensions intestines, mais se retrouvant toujours unie dans la haine de l'tranger, la race noire et j'entends sous cette qualification gnrale ce que les Hatiens eux-mmes entendent : noirs, multres et sang ml ralisait le problme qu'on considrait comme irralisable : dirigeait, sans partage aucun, sa destine; fournissait au monde jusqu' aujourd'hui l'exemple d'un gouvernement civil, bas sur un principe constitutionnel, et appliquant son fonc tionnement, ou, plus exactement, s'efforant d'appli quer les ides modernes d'ordre, de justice et d'quit. Dire que le programme des Boyer et des Ption a t ralis, dire par exemple qu'en Hati la volont du peuple, inscrite en tte de toutes les Constitutions,

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HATI EN 1886 75 est un fait rel; que la justice y est impartiale, libre, et ses sentences respectes ; que l'ordre rgne et que l'quit est la loi, ce serait aller trop loin. Ce serait d'ailleurs un phnomne. La nation ha tienne a soixante annes d'existence ; elle marcha la conqute de son hgmonie, sans le savoir et sans y avoir t prpare. levs dans l'ignorance et dans une sorte d'abru tissement corporel, les anciens esclaves devenus libres allrent bravement de l'avant. N'est-ce donc point dj une chose merveilleuse que ces gens-l ne soient pas revenus instinctivement leur tat social d'origine?... Quelques chefs d'tat hatiens Dessalines tout d'abord, plus tard l'empereur Soulouque tentrent plusieurs fois de reprendre contre Santo-Domingo les traditions conqurantes des gouverneurs franais du sicle dernier. La disproportion numrique des deux populations un million d'Hatiens contre trois ou quatre cent mille Dominicains paraissait justifier leurs desseins. Mais le succs fut loin de rpondre leurs prtentions. Le prsident Boyer seul parait avoir eu sur l'le entire une domination qui ne subsista pas l'effondrement de son pouvoir. Finalement, la Dominicanie est reste la Dominicanie. Ce qu'il y a de bizarre, c'est que la

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76 HATI EN 1886 rpublique d'Hati-paye annuellement sa voisine, et par traits, je ne sais plus quelle occasion un tribut assez lev, lequel forme, m'assure-t-on, le plus clair des revenus de la rpublique Domi nicaine. Je reviens la situation gographique d'Hati et par l aux moyens de communication qui desservent cette partie de Saint-Domingue. Port-au-Prince et les principaux ports de la rpu blique d'Hati se trouvent relis l'Amrique et l'Europe par cinq grandes Compagnies trangres, dont les services rguliers assurent, presque tour de rle, le service postal avec les diffrentes parties du monde. Je ne m'occupe pas des services libres qui viennent journellement toucher la cte hatienne, tant voiliers que steamers. Je ne veux numrer ici que les compagnies qui font des voyages rguliers ou peu prs tels, et qui sont par ordre d'anciennet de service : 1 La Royal Mail Steam Packet Company, sous pavillon anglais, dont les grands steamers ont pour ttes de ligne : Southampton dans la Manche et Kingston (Jamaque) dans les Antilles avec escale aux Barbades (Petites-Antilles) et Jacmel (port du sud d'Hati). Les voyageurs pour Port-au-Prince con-

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HATI EN 1886 77 tinuent jusqu' Kingston, d'o un petit steamer annexeen route pour la Havane (le de Cuba) va les dposer, cinq ou six jours aprs ; il en est de mme pour les marchandises. Jacmel et Port-au-Prince sont les deux seuls points que dessert la Compagnie an glaise. C'est Jacmel, avant d'arriver Kingston, qu'elle dpose, sans mme jeter l'ancre, les sacs de dpches de l'Europe lesquels elle reprend au re tour, quatre jours aprs, avec la mme prcipita tion, chaque quinzaine. Les voyageurs qui n'ont pas de temps perdre, qui ne craignent pas une longue course cheval travers les mornes, peuvent aussi descendre Jac mel. Pour une dizaine de piastres (une centaine de francs environ), ils se procureront l facilement des chevaux et un guide. Douze heures aprs ils seront rendus la capitale. Il n'est pour cela qu' suivre la route des courriers qui vont toute bride porter la poste centrale de Port-au-Prince la malle d'Eu rope et rapporter pour le jeudi suivant les sacs d'Hati destination du vieux continent. Je ne conseille toutefois cette petite excursion qu'aux intrpides et aux amateurs de pittoresque. Non pas qu'il y ait le moindre danger courir, la moindre apprhension concevoir. En ce qui con cerne la scurit personnelle, on voyage en Hati sur les grands chemins, de nuit comme de jour, en plus

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78 HATI EN 1886 de sret que sous les platanes de nos boulevards. Seulement les sentiers sont tellement abruptes, principalement quand on gravit le sommet des mornes, que la fatigue semble dcupler la longueur du voyage. Dans un autre ordre d'ides, un trop brusque contact avec les rayons solaires est souvent craindre lorsqu'on arrive des rgions tempres. Mais enfin le voyage offre de si beaux aperus, au point culminant du trajet, alors qu' perte de vue, comme une immense digue, toute cette cte Sud semble partager l'Ocan, et qu'en face de vous se dveloppe la rpublique tout entire, que vous croiriez pouvoir treindre en vous baissant un peu ; le spectacle, dis-je, est si beau ces altitudes, que de loin en loin, certains se laissent tenter. Que si encore vos relations vous amnent avoir serrer la main d'un de nos compatriotes, M. Vital, ou encore solliciter les bons offices d'un grand commerant hatien, M. Poux le roi de Jacmel, comme on l'appelle arrtez-vous l. Le gracieux accueil de ces messieurs, leur affabilit ordinaire, la cordiale hospitalit qu'ils vous imposeront mme au besoin vous feront bien vite oublier l'ordinaire effroyable du paquebot anglais. Vous pourrez af fronter les nouvelles fatigues avec des forces nouvelles; elles seront certainement compenses d'avance par le plaisir extrme que vous aurez prouv

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HATI EN 1886 79 auprs d'htes toujours si aimables, si pleins d'attention. 2 En seconde ligne, toujours par rang d'anciennet, se place la Compagnie Gnrale Transatlan tique franaise, alias : Compagnie Preire. Il y a quelques mois, le service rgulier pour Hati tait assur par la grande ligne principale de Saint-Nazaire la ITVera-Cruz. En rade de SaintThomas voyageurs et marchandises taient trans bords sur les bateaux d'une ligne annexe allant Kingston. L'itinraire de cette ligne annexe comprenait les ports de Pons et de Mayaguez au sud de l'le de ITPorto-Rico, l'escale de ITSanto-Domingo, et, sur la cte hatienne, les ports de Jacmel et de Portau-Prince ; de l les petits steamers continuaient sur Kingston avec relche Santiago-de-Cuba, l'ex trme sud de l'le de Cuba. Au retour l'annexe assu rait Saint-Thomas la correspondance directe avec l'Europe. Ces derniers mois, la Compagnie Transatlantique a repris une ancienne tentative, d'il y a quatre ou cinq ans. Un service direct du Havre, par Bordeaux et Saint-Thomas, a t tabli, avec Hati comme ob jectif et Port-au-Prince comme tte de ligne. L'ide est heureuse, la tentative mrite d'tre encourage. Je suppose qu'un premier succs a d tre obtenu,

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8o HATI EN 1886 puisque tout dernirement, aprs un essai de six mois, le service annexe de Saint-Thomas a t dfi nitivement supprim. Il serait temps vraiment que dans une rgion res te si profondment franaise, je n'ose dire : de cur, mais tout au moins de caractre et d'habitudes, notre grande Compagnie franaise st main tenir sa prpondrance et mme, s'il tait possible, gagner tout le terrain qu'elle y peut gagner. Mais, avant tout, je me permettrai de conseiller la Compagnie Transatlantique un choix plus ra tionnel de ses reprsentants. Il parat au moins anormal, alors que les compagnies concurrentes mettent tous leurs soins confier leurs intrts des maisons de la mme nationalit que la leur alors que certaines n'hsitent mme pas, le cas chant, crer une agence spciale il parat anormal de voir la Compagnie franaise seule tre reprsente par un Hatien. Je n'ai naturellement rien dire de cet agent, je ne le connais pas et n'ai aucun motif de le rcuser. Je crois mme que c'est une personnalit commerciale trs estime dans son pays, et qui fait Port-au-Prince excellente figure. Mais enfin ce n'est pas un Franais. Et pareille anomalie tonne jusqu'aux Hatiens eux-mmes, peu habitus voir ainsi des intrts europens confis tous autres qu'aux intresss de la nation que ces intrts con-

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HATI EN 1886 81 cernent. Certains constatent le fait avec quelque plaisir d'amour-propre, mais la plupart n'en restent pas moins persuads que pareille exception dnote quelque insouciance de la Compagnie l'gard du trafic de leur pays. S'ils ne le disent pas ils le pen sent, la conclusion pratique est la mme. Encore si la colonie franaise de Port-au-Prince ne comptait pas des personnalits commerciales assez marquantes ou encore possdant assez de surface pour fournir une bonne reprsentation!... Mais tel n'est pas le cas. Le choix peut tre fait facilement et en toute s ret tant au point de vue du maintien du trafic que d'une importance nouvelle donner la seule repr sentation de notre marine marchande. Si le nouveau service direct appelle des rformes, celle-ci me pa rat devoir tre la premire. Que si encore des raisons commerciales s'oppo saient au choix d'un nouvel agent Port-au-Prince dans le groupe des commerants franais ce que je ne crois pas j'estime qu'il ne faudrait pas hsiter une minute crer une agence spciale et expdier sur place un agent actif et entreprenant. C'est le co rollaire ncessaire et urgent du nouveau service dont je parle. Et, toute explosion de chauvinisme mise part, il n'y a certes qu' consulter les statistiques des 5.

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82 HATI EN 1886 douanes hatiennes l'exportation et l'importation, pour rester convaincu qu'avec ses habitudes fran aises, Hati dont les cinq siximes des produits prennent la route directe du Havre vaut la peine d'attirer l'attention de notre grande Compagnie fran aise. On m'assure qu'un inspecteur de la Com pagnie est parti dernirement en Hati se rendre compte de la situation ; je suis persuad qu'il ne pourra que confirmer mes dires. 3 L'Atlas Steam Ship Company, compagnie an glaise, dont le sige principal est New-York, vient toutes les semaines, pas toujours rgulirement, gla ner, dans tous les ports d'Hati, fret et passagers. Mais les Hatiens qui ne veulent pas s'exposer certains froissements de prjugs de couleur en vi gueur encore aux tats-Unis adoptent rarement la voie de New-York, soit pour effectuer des achats sur cette place, soit pour venir en Europe. D'autre part, quant au fret, ces exportateurs de caf, de coton ou de cacao redoutent les transbordements l'tranger. Ils attendent donc, neuf fois sur dix, une occasion par voie directe, pour le Havre ou ailleurs. Comme, je l'ai dj dit, les produits du pays sont presque en totalit dirigs sur les marchs europens, la Compagnie anglo-amricaine en est rduite n'tre vritablement en Hati qu'une compagnie d'importa-

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HATI EN 1886 83 don. Le vrai c'est qu'elle trouve encore dans ce champ restreint un bnfice trs considrable les salaisons et les conserves amricaines accaparant aujourd'hui presque compltement ces marchs im portants. Quant au fret de retour, les steamers de l'Atlas vont le solliciter la Jamaque ou Colon. Pendant mon sjour, un de leurs plus beaux bateaux, l'Albano, surpris par un ouragan sur la rade de Jacmel, chassa sur ses ancres et fut jet la cte. On eut toutes les peines du monde le ren flouer, et quand les remorqueurs envoys de NewYork y parvinrent un beau jour, il fallut l'aban donner dfinitivement : le steamer faisait eau de toutes parts. Au plus fort de l'orage, un Cargo-Boat de la Compagnie Transatlantique parvenait, lui, se dgager rapidement et gagnait la haute mer ; le lendemain il revenait au mouillage. Nous avons l'habitude en France de ne pas savoir apprcier nos qualits positives. En ce qui concerne principalement notre marine marchande, comme nous voyageons peu, nous acceptons toute faite l'opinion mise par on ne sait qui. C'est ainsi que la lgende s'est forme, qui accorde la supriorit au personnel de la marine marchande anglaise sur celui de notre marine nous. Si l'on veut dire par l que les tats-majors des paquebots anglais, par exemple, sont mieux rtribus que chez nous, en cela il n'y

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84 HATI EN 1886 a pas de comparaison. Mais si l'on veut comparer la science, le sang-froid, la promptitude de rsolution, le courage et l'abngation personnelle toutes qua lits matresses d'un capitaine de navire et de ses lieutenants je prtends, moi, qui ai navigu sur presque tous les vaisseaux du monde, que nos offi ciers ne le cdent personne. Je viens de citer un exemple, j'en citerais dix, vingt... mais je ne veux pas terniser le sujet. 4 L' EN-usImp EN-usrial German Mail de Hambourg, compa gnie allemande. Voil, mon avis, la seule et unique concurrence la plus redoutable dans l'avenir qu'ait craindre la Compagnie Transatlantique dans ces parages. Je parle comme fret. Les steamers alle mands, n'ayant pas le capital suffisant, sont alls au plus press et ne se trouvent nullement amnags encore pour le transport des passagers. Ce sont, proprement parler, plutt des EN-usCargo-Boats que des paquebots. Mais voici en quoi consiste pour le ser vice allemand le ct pratique de l'entreprise. D'abord les steamers affrtent directement pour tous les ports de la rpublique d'Hati, avec enga gement de ne quitter aucun de ces ports qu'aprs chargement ou dchargement. L o rside le dan ger pour nos transports franais, c'est que les Alle mands viennent de Hambourg toucher au Havre

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HATI EN l886 85 l'aller, de mme au retour; que, par consquent, ils tentent d'tablir la concurrence sur le march mme des produits de cette partie des Antilles dans le port d'attache principal du service franais, sur notre propre terrain. Et comme, d'autre part, la rgularit impose par un service postal ne gne pas les consignataires de cette ligne, que l'itinraire est peu prs facultatif, ainsi que les dates d'arrive et de dpart, il s'ensuit que les importateurs et exportateurs trouvent avec les capitaines une certaine latitude de mouvements, souvent fort prcieuse en certains cas. Je sais bien que dans cette pratique il y a quelquefois le revers de la mdaille, mais ce n'est pas ici la question discuter. Ce qui est, c'est qu'en deux ou trois annes la ligne allemande a pris dans les affaires d'Hati une place importante que la plupart des connais sements qu'elle dlivre se rapportent des marchan dises expdies au Havre, c'est--dire sur un port franais. Voil ce qu'il faut constater et ne pas perdre de vue. 5 Enfin, je ne parle que pour mmoire du passage mensuel d'une ligne annexe des Transatlantiques espagnols, laquelle, par Santiago-de-Cuba et le nord de l'le de Cuba, va rejoindre dans le port de la Havane la grande ligne de Cadix. Les Hatiens vont

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86 HATI EN 1886 encore moins la Havane qu' New-York, pour des motifs identiques, et leur commerce n'a aucune rela tion avec les ports espagnols. Je me rsume : Hati ne peut pas tre dans l'industrie des trans ports maritimes une quantit ngligeable, puisque quatre, et mme cinq grandes Compagnies de na tionalits diffrentes se disputent ses passagers et son trafic commercial, qu'insensiblement chaque jour, chacune d'elle accentue son dessein de faire, pour ainsi dire, de ce point gographique, l'objectif rel de sa ligne principale. La cause dterminante de cette tendance marque est sans nul doute l'importance commerciale de ce pays, laquelle importance chaque priode de calme tend dvelopper naturellement. Mais il faut voir plus loin et de plus haut. C'est l'avenir surtout que chacune de ces compa gnies cherche escompter son profit. Il arrivera un moment mme o l'une ou l'autre s'imposera tout coup des sacrifices considrables pour assurer sa prpondrance sur les ctes d'Hati, et se mnager la possibilit de faire tourner son avantage la rvo lution considrable qui bouleversera tous les tracs maritimes et commerciaux, le jour de l'ouverture du canal de Panama.

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HATI EN 1886 87 Il ne m'appartient pas de savoir ni de dire si la date de ce jour est ou sera plus ou moins loigne. Je n'ai aucune comptence en la matire. Mais ce que je puis affirmer, c'est que les habitants des Antilles, lesquels leurs affaires amnent de loin en loin dans les rgions du Pacifique et qui, il est peine deux ou trois ans, affectaient quelque scepticisme, se montrent au contraire aujourd'hui trs rassurs sur le prompt achvement de l'uvre de M. de Lesseps. Pour le pays d'Hati principalement d'o les crises politiques chassent tour de rle vainqueurs et vaincus le percement de l'isthme de Panama est venu offrir des ressources de travail dont profitrent immdiatement ceux que l'exil rduisait du jour au lendemain chercher le pain quotidien. Ce fut donc, entre Hati et l'isthme,un va-et-vient continuel. Je mets en fait que les quatre cinquimes, pour le moins, des politiciens qui composent en grande partie la classe claire des Hatiens, ont pass par les bureaux ou les chantiers de la Compagnie du Canal. Et il y a trois ans que ceux qui revenaient de l s'tonnaient de voir en Europe les obligations du Panama au cours qu'indiquaient les tableaux de Bourse. Aujour d'hui, c'est un autre langage. Le 19 avril 1886, je veux dire il y a quelques mois peine, le prsident Salomon faisant, pour la pre-

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88 HATI EN 1886 mire fois, allusion au percement du canal de Pa nama disait aux snateurs et dputs runis pour l'ouverture de la session : Dans l'hmisphre dont nous occupons le centre, de quelque ct que se portent nos regards, la paix, le travail, le progrs apparaissent sous nos yeux. Il est heureusement impossible de dterminer les bornes de la somme de jouissance que notre position gographique nous rserve dans l'avenir, quand aura retenti le dernier coup de pioche de l'infatigable vainqueur des isthmes... Eh bien moi, je dclare me fier plus volontiers l'opinion des Hatiens en la matire mme quand ils l'expriment, comme plus haut, en style un peu prcieux qu' n'importe quel rapport merveilleu sement conu et styl de l'ingnieur le plus com ptent. Que si mes sceptiques d'il y a trois ans sont de venus les convaincus d'aujourd'hui, c'est qu'ils ont de bonnes raisons, ayant pu se former une opinion par eux-mmes. Donc, pour moi, ce jour arrivera, et la date indique. Or, comme le rappelle le prsident Salomon dans son discours, ce jour-l, la position gographique d'Hati offre, sur la ligne directe des diffrents ports

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HATI EN 1886 89 d'Europe au Canal lui-mme, une station unique, naturelle et sans rivale possible. Quelle est la compagnie, parmi celles que j'ai ci tes plus haut, qui, ce jour-l, se trouvera depuis longtemps assez vigoureusement implante en Hati mme, pour bnficier de la situation nouvelle? L'avenir nous le dira. Pour moi je n'hsite pas mettre immdiatement de ct les deux compagnies anglaises, la Royal Mail et l'Atlas. Je sais que c'est la premire que l'on redoute, c'est une erreur profonde. La Royal Mail ne peut pas abandonner la Ja maque possession anglaise et station militaire pour les navires de guerre. Elle ne pourrait s'imposer des sacrifices pour s'implanter en Hati qu'aux dpens de son action directe dans la Jamaque; dans cet ordre d'ides un point de l'empire colonial tant en jeu il ne faut rien attendre d'une compagnie anglaise. La compagnie Atlas ne peut, par la nature mme de son fonctionnement, que rester l'intermdiaire entre les tats-Unis et les Antilles. Et dans le nouvel ordre des choses, n'ayant rien gagner, au contraire, n'a qu' attendre les vnements et laisser venir. Restent seules en prsence, du moins c'est mon

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9o HATI EN 1886 opinion, la Compagnie Gnrale Transatlantique franaise et les compagnies allemandes. Si notre compagnie franaise perd cette partie, comme elle est en train d'en perdre une formidable au Mexique, c'est que cette fois elle l'aura bien voulu. Nul point du globe n'est mieux prpar qu'Hati pour faire russir des intrts franais surtout lorsque ces intrts se trouvent en concurrence avec des intrts allemands. D'autre part, la Compagnie Transatlantique possde un merveilleux outillage qu'elle n'a qu' mieux rpartir sur ses diffrentes services, pour montrer un peu partout les progrs de sa flotte et ainsi satisfaire tout le monde. La compagnie allemande a bien des annes encore parcourir, bien des capitaux trouver et dpenser avant d'galer au moins, je ne dis point dpasser, les moyens d'action du service franais. Les deux objectifs de la Compagnie Transatlantique en Hati, pour rester matresse du trafic actuel et des avantages que fait pressentir un avenir prochain, doi vent donc tre : d'galer en vitesse les steamers du Royal Mail dans la ligne directeaccaparer ainsi et facilement le plus possible du service postal et des passagers puis laisser des lignes annexes, dont le centre de ralliement serait Port-au-Prince, le soin d'aller offrir rgulirement aux trafiquants de la cte

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HATI EN 1886 91 les avantages d'affrtement que ceux-ci trouvent au jourd'hui chaque passage, mme irrgulier, des steamers allemands. Mais en ce qui concerne Hati et son commerce, il faut brler Saint-Thomas ou tout au moins Porto-Rico. Les six jours que met tent les vapeurs franais pour aller de Saint-Thomas Port-au-Princealors que les steamers allemands font le mme trajet en soixante heures tuent la Compagnie Transatlantique dans ces parages. Et si les directeurs de la compagnie taient exactement ren seigns, ils sauraient jusqu' l'vidence qu'ils n'ont plus rien faire dans les colonies espagnoles de Cuba et de Porto-Rico, depuis l'tablissement de la grande ligne espagnole du Mexique Cadix. Ils continuent l une lutte strile. La ligne de Saint-Nazaire au Mexique suffit amplement pour assurer les services courants ; la compagnie ne doit pas encore alanguir son uvre dans les Antilles par de vaines escales Mayaguez, Pons, etc. Pour Saint-Thomas, je ferais moi, comme a dj fait, sans crier gare, il y a dj quelques annes, la Royal Mail: j'abandonnerais cet ancien dpt gnral des Antilles sa dcrpitude; et de mme que la Royal Mail a fait des Barbades, colonie anglaise, une escale impor tante, j'augmenterais encore l'importance de Fortde-France, par exemple, en y faisant passer la ligne directe des Antilles.

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92 HATI EN 1886 A cette dernire combinaison, le commerce d'im portation franaise gagnerait considrablement, en dbouchs de toutes sortes, sur les marchs d'Hati et de la Dominicanie. Et nos possessions franaises des Antilles trouveraient elles-mmes leur tour des dbouchs nouveaux pour certains de leurs produits, ou encore pour les dpts d'objets de con sommation que les producteurs de la mtropole accumulent dans leurs ports. Ne s'agirait-il mme que du sucre, qu'on pourrait importer en Hati de la Guadeloupe tant qu'Hati ne possdera pas une seule usine sucre que la tentative pourrait pro duire des rsultats apprciables. D'autres mesures seraient aussi trs utiles bref dlai dans l'ordre d'ides que j'esquisse rapide ment mais je n'ai pas la prtention, moi chtif, de venir faire ici un cours commercial l'usage des trs distingus administrateurs et chefs d'exploita tion de la Compagnie Gnrale Transatlantique.

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CHAPITRE V UNE PAGE D'HISTOIRE : Rapprochement entre les institutions EN-usha EN-ustienn es et les institutions franaises de ce sicle. C'est une trange histoire que celle de la nation hatienne, et bien humaine et bien originale. Et pour nous autres Franais, pleine d'intrt, fertile en enseignements. La traite des noirs prend un jour sur la cte afri caine un chargement de naturels, les livre aux flibustiers franais devenus les matres de l'le de Saint-Domingue. Sous la rude impulsion de ces quel ques aventuriers devenus avec le temps de riches et puissants planteurs ces hommes bouleversent les forts vierges de Saint-Domingue, crent ces plantations magnifiques dont la prosprit retient l'attention de toutes les puissances maritimes. La France monarchique qui voit s'veiller autour d'elle toutes les convoitises expdie la hte dans sa belle possession les fils des plus illustres familles.

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94 HATI EN 1886 Et Saint-Domingue devient la fois la colonie la plus prospre et le centre de rsistance le plus puissant que la France possde au del des mers. Entre temps les Africains croissent et multiplient, suivant les prceptes divins. L'ancienne patrie s'efface l'horizon, les petits-fils s'attachent la nou velle. Ils assistent sa grandeur rcente, tout cet accroissement soudain de richesses. C'est leur uvre, ils s'y complaisent. Jusqu' ce jour, as treints un travail acharn, soumis d'ailleurs une discipline de fer, leur pense n'est jamais alle au del du champ de cannes qu'ils cultivent ou de la cafire qu'ils surveillent. Cependant la terre fertile leur donne maintenant quelque loisir ; d'autre part, dans l'affolement du plaisir, dans sa soif de jouir, le colon nerv lche quelque peu la main. Et le,futur Hatien pense et rflchit. Ce n'est point sa condition servile qui va l'inquiter. Il n'en connat point d'autre, elle lui parat naturelle. Non. Si son imagination vagabonde, c'est pour aller se reposer toujours sur cette habitation luxueuse o le planteur accumule tous les raffine ments du bien-tre et de l'lgance police ; ou encore suivant le carrosse du matre lorsqu'il vole

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HATI EN 1886 95 sur la route pave, jusqu' la ville voisine assister tous les excs, toutes les orgies d'une jeunesse brillante livre ses somptueux caprices. Ce n'est qu'un rve; mais le malheureux s'y complat. Il s'y complat d'autant, que toutes les mesures le tiennent loign de cette habitation, de cette vie en fivre ; que si quelques chos parviennent jusques lui et le sortent de l'ignorance de toutes choses, c'est que parfois quelque servante, favorite d'un jour, dlaisse bientt et renvoye sur les plantations, lui conta un soir sa peine en se rappelant ses ivresses. Peu peu cet esprit devenu inquiet est hant de jouissances ineffables qu'il dsire vaguement, qu'il ne saurait dfinir. Ce sont tous plaisirs matriels, apptits sensuelsmais il les enveloppe dans son rve, les potise et les illumine de tous les rayons de son soleil. Insensiblement, le laborieux prend son travail en dgot. Il veut courir aprs son rve, l'esprit seul s'chappe, le corps retombe lourdement sur la chane. Pour la premire fois cet homme comprend qu'il est esclave, et il rugit de colre. Cette nature, tout l'heure mlancolique et douce, se redresse vibrante de dsirs. Vienne l'tincelle sur ce front

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96 HATI EN 1886 brlant, et tout clatera. Cet humble sent monter sa gorge des fureurs inconnues. Que quelque tenta teur, que quelque esprit faux froiss dans son or gueil ou cherchant un instrument de vengeance et de reprsailleslui montre de loin la coupe enchan teresse, les entraves seront brises. Ne demandez alors cet assoiff ni mesure ni merci il marchera dans le feu, dans le sang s'il le faut, pour aller poser l ses lvres embrases. C'est, en quelques lignes, l'histoire tout entire du soulvement des travailleurs de l'le de Saint-Do minguedes saturnales, des orgies et des carnages qui accompagnrent ce dchanement de passions. Commence pour un dsir, la guerre de l'Ind pendance menaait de finir dans l'imbcillit. Des hommes courageux et intelligents surgirent alors, qui enrayrent le mouvement, en prirent la direction finalement firent tourner pour le bien de leur race ce qui pouvait devenir la cause do son anantissement dans un temps plus ou moins loign. Il se fit aussitt un grand silence : les vainqueurs interrogeaient l'horizon. Chose trange et tout inattendue, ce fut comme un cho de leurs propres folies qui revint eux des rives de la mtropole. Le proltaire l-bas et l'es-

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HATI EN l886 97 clave ici semblaient avoir t emports dans la mme explosion de colres et de rancunes. Au del et en de de l'Ocan c'tait toute une organisation sociale et la mme qui croulait sur les deux rives. On aurait dit le mme souffle violent qui avait pass sur les mmes mes. Et, hasard plus singulier encore, les utopies rvo lutionnaires semblaient avoir t conues pour r pondre aux appels de ces caractres ardents, de ces imaginations toujours en veil. Mais ce qui tait plus grave pour la suite donner Saint-Domingue aux affaires franaises c'est que prcisment les thories humanitaires de l'poque venaient point lgitimer l'audace des r volts et leurs excs. La Rvolution franaise leur fournissait elle-mme la formule de leur indpendance, la propre justifi cation de leur soulvement. Le citoyen hatien d sormais pouvait prendre, il prit sa place dans le monde au nom mme des ides nouvelles que lui transmettait le vieux continent. Il ne pouvait mieux la garder cette place et justifier sa prise de posses sion qu'en suivant de prs son modle. C'tait la fois habile et pratique. Ce sera l'ternel honneur de ceux qui prirent la 6

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98 HATI EN 1886 tte du mouvement d'avoir os une pareille tentative. Ceux-l comprirent que pareil exemple tait unique dans l'histoire des peuples : alors que du jour au lendemain, sans tradition aucune, sans organisation politique et sociale, et encore sans gnie propre comme toute race transplante ils entendaient rester matres de leur destine, tout difier sans aucune assistance, et faire immdiatement figure dans le concert des nations dites civilises. Ils conurent donc l'audacieuse ide de prtendre continuer l'uvre franaise entreprise Saint-Do mingue. Aucune interruption, leurs yeux, dans la marche gnrale du pays : le soulvement tait une volution sociale, l'absorption du capital par le tra vail quant leur prpondrance prsente, ce n'tait que le triomphe rationnel de la Libert et de l'galit. Ils invoquaient enfin le respect d leur nationalit nouvelle au nom de la Fraternit. C'tait, avec un grand esprit d'-propos, leurs anciens matres qu'ils empruntaient la doctrine qui pouvait les interrompre ?... Dans la pratique ils accenturent encore, si possible, l'assimilation. Et de mme que la langue franaise tait reste leur idiome et l'uniforme des Gardes franaises la tenue de parade de mme ils copiaient le Code

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HATI EN 1886 99 Napolon sans en changer une syllabe, et s'appro priaient nos nouvelles institutions administratives et judiciaires. Pas une innovation franaise qui ne devienne la leur; pas une rforme qu'ils n'appli quent aussitt l'difice. Je ne conois pas, nationalement parlant, autre ment que je ne parle! rpondait finement, et en trs pur franais, le prsident Ption, aux ouver tures intresses d'un agent secret de l'Angleterre. C'tait une fiction, je le veux bien, un rle jouer, mais la fiction leur russit et les chefs de file jourent le rle la perfection. Je ne serais pas loign de croire que certains y apportaient mme une nave conviction ce qui ne gtait rien, au contraire. Mais ce furent surtout les formes de la priode rvolutionnaire qui gagnrent toutes les prfrences. Elles sont restes en honneur. Les nouveaux patriotes plantrent des arbres de la Libert vigoureux et solides palmiers, dont les rameaux flexibles couvrent encore la place publique ; le symbole dcoratif de la rpublique Hatienne comprend, mme aujourd'hui, le palmier traditionnel surmont du bonnet phrygien. A ces arbres de la libert ils adossrent des au-

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100 HATI EN 1886 tels de la patrie lesquels sont rests, sous la mme qualification, la tribune oblige du haut de laquelle, les jours de parade ou de rjouissances publiques, le chef de l'tat ou ses lieutenants haranguent l'arme et le peuple. Les politiques d'alors eurent cependant le tort de ne pas s'en tenir ces formes extrieures d'ajouter cette parade de convention, faite pour chatouiller l'me populaire : le langage rvolutionnaire dans sa crudit, sa rhtorique et ses songes vides. Et voici certains qui rvent tout haut le contrat social. Il se trouva alors et un peu partout des rhteurs pour porter la parole nouvelle : l'galit sociale fut prche, la libert du travail jete en pture cette foule attentive. Les travailleurs laissrent l leurs outils et abandonnrent la nature le soin de sub venir tous les besoins. Et encore aujourd'hui heureux ce peuple privilgi!... cette bienfai sante nature s'acquitte presque seule et son hon neur de cette lourde tche. Les orateurs tonnrent, cela va sans dire, contre les dtenteurs du sol. Les terres furent confisques au nom du peuple, les proprits des anciens co lons dclares du domaine national. Ce qui fut com pris la lettre. Pour mieux anantir toute trace de possession, voici que des hordes se prcipitent.

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HATI EN 1886 101 Les habitations sont saccages, les usines dtruites. Chacun s'adjuge sa part du sol. Pas une usine n'a t releve. Aujourd'hui encore les gouvernants ont quelque peine faire reconnatre les droits de l'tat. Dans leur ardeur juvnile, ces rhteurs oublirent que ce qui n'est qu'une crise, dans un pays tay sur dix sicles de traditions et de travail national, devient une cause de ruine totale dans un pays nou veau qui doit tout attendre de l'avenir, n'ayant pas de pass. Les jacobins de la mtropole jetaient bas des bastilles et des chteaux forts, des vieilleries d'un autre ge condamnes par le temps lesquelles pa raissaient vermoulues, mme dans le cadre monar chique du dernier sicle. Un laboureur venait ensuite qui nivelait le sol et traait ses sillons la fortune nationale s'tait accrue, voil tout. Mais ce que le paysan hatien abattait, lui, c'tait le propre instrument de son travail; c'tait le germe d'un avenir prospre qu'il touffait, et de ses propres mains. L'industrie nationale rlait sous ces dcombres. Ce qui fut dtruit n'a jamais pu tre relev. Aujourd'hui, faute d'usines, l'Hatien mchonne la canne sucre, jete sur les chemins ou abandonne dans les champs, et la terre fconde par excellence 6.

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102 HATI EN 1886 reste tributaire des tats-Unis pour le sucre fabriqu. Un seul chef, Christophe, voulut ragir contre ces tendances dbilitantes. Laissant l dans le Sud ses collgues, hants de songes humanitaires, faire tenir leurs thories gouvernementales dans des formules philosophiques, il s'en vint, lui, dans le nord de l'le, faire son 18 Brumaire. 11 se proclamait souverain et matre, puis bientt, sous le nom d'Henri Ier, copiant lui aussi son modle, prenait le titre d'empereur. Christophe tait fait pour chausser les souliers de Napolon. Il avait de celui qu'il choisissait pour mo dle : les ides nettes et lucides, le sens pratique, la puissance de volont, un got prononc pour le despo tisme ; souffrait peu la contradiction tout en l'appelant; concevait vite et excutait plus rapidement encore. Sa thorie, lui aussi, tait, qu'aprs une secousse violente, le rgne de la parole tait pass, qu'il fal lait se remettre l'ouvrage. Consquent avec ces prmisses, il concluait en imposant son autorit abso lue pour laisser, disait-il, au temps le soin de fa onner cette jeune nationalit, de la fondre en un tout homogne. Pour l'instant il n'admettait aucun prix le principe de la libre discussion, mme en appa rence, disant que c'tait un jouet dangereux mis dans des mains inexprimentes. De la thorie il passait la pratique. Dfense de

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HATI EN 1886 1O3 toucher aucune habitation, de dvaster les plantations. II sentait que la proprit devait tre protge, l'industrie nationale fortifie. Il s'y appliqua. Il con fia de vastes domaines ses gnraux avec ordre de les faire valoir, de redonner aux ateliers l'activit des anciens jours: et, de gr ou de force, couvrit de travailleurs les exploitations. Il faisait ainsi de son peuple tout la fois des sol dats et des cultivateurs. La discipline militaire devint la loi commune, laquelle suivait ses sujets des ca sernes aux habitations dsignes le cocomacaque du sergent remplaait le fouet de l'ancien chef de culture. Son rgne fut un mlange de grandeurs et d'atrocits; mais son autorit fut si grande, que son nom est rest comme le type de ce que peut devenir en Hati un chef rsolu, courageux et confiant en luimme. L'empereur du Nord levait, entre temps, sa gloire des monuments imprissables. Ce qui reste encore debout de la citadelle du cap Hatien et du palais imprial de Sans-Soucilevs dans le mme rayon au sommet de rocs rputs inaccessibles tmoignent suffisamment d'une volont souveraine, d'un caractre implacable et surtout de la soumission absolue de ses sujets.

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104 HATI EN 1886 Celui qui a fait transporter bras d'hommes, par ses compatriotes griss d'indpendance, ces blocs normes de pierre, leur a fait difier ces murailles gigantesques et ces parapets formidables, devant lesquels on reste saisi d'admiration l o il sem blerait que l'aigle seul puisse peine avoir accs celui-l, croyez-moi, n'est pas le premier venu. Et lorsque les Hatiens parlent avec orgueil de leur premier empereur, ils ont raison : Christophe n'a pas eu de successeur. Cet empire farouche dura dix ans, mais ce fut miracle qu'il ait pu rsister de si longues annes l'action progressiste des Ption et des Boyer dans le sud de l'le. Christophe, un jour de bataille, galopant en avant de son avant-garde tomba sous le poignard de ses lieutenants. Que ft-il arriv, que serait aujourd'hui Hati, si Christophe avait russi tendre sa domination tyrannique sur l'le tout entire?... Je gage que Port-au-Prince possderait, tout aussi bien qu'aujourd'hui, son tribunal de cassation, et que d'autre part s'il faut juger par l'uvre utile de l'empereur dans le Nord la rpublique d'Hati, au lieu de s'alanguir dans des illusions, aurait bien vite acquis une prosprit inoue que tout le monde prs-

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HATI EN 1886 105 sent, mais vers laquelle, depuis la domination fran aise, il n'a pas t fait d'autre effort srieux. Et Christophe, si j'en crois des documents indits, tait loin, comme le prtendent certains crivains nationaux, de repousser systmatiquement le con cours de l'tranger. Il l'appela souvent au cours de son rgne, l'employa ses grandes uvres. Mais il considrait, en principe, que la consolidation de l'uvre nationale demandait avant tout quelque iso lement. Il ne voulait pas d'ailleurs montrer ces trangerslesquels on avait chasss comme de cruels despotes que, pour obtenir son tour l'ordre et le travail, il avait replac les Hatiens sous un joug plus rigoureux encore. Mais il n'et pas t le der nier, je suis fond l'affirmer, l'heure venue, les premires difficults une fois vaincues, chercher, dans le domaine du travail et du progrs, quelque appui au dehors l o il l'aurait trouv, sans res triction aucune et sans ambigut. Il l'aurait pu faire d'autant plus srement et avec succs, que, l'int grit du sol assure par la fortune publique, il se ft trouv en posture de traiter de pair pair, de puissance puissance... Mais il disparut, le rgne du constitutionnalisme tait fond. D'autre part, Napolon agonisait sur le rocher de Sainte-Hlne les Mol et les Thiters per aient l'horizon.

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106 HATI EN 1886 (1) J'emploie ces dnominations dans le sens de la classification politique franaise et non dans celui des politiques hatiens. Il fallait aller vite tourner avec la plante. Hati eut ds lors ses Polignac et ses Guizottoutes proportions gardes bien entendu. Elle a eu ses con servateurs et ses rvolutionnaires, ses libraux et ses radicaux (1). Elle a eu ses tribuns et ses empe reurs lus et plbiscits. Et encore ses chefs du pouvoir excutif et ses prsidents de rpublique temps. Il fallut bien parfois doubler les tapes. Mais au jourd'hui la forme politique est jou ravecl a Cons titution franaise. Le septennat est en Hati la rgle constitutionnelle qui, actuellement, rgit la dure des pouvoirs prsidentiels. Inutile d'ajouter, n'estce pas, que le premier magistrat de la rpublique est, l aussi, lu par le Snat et la Chambre des dputs, runis en congrs suivant des formes iden tiques de votation. Quand l'agitation rvisionniste pour m'en tenir ces dernires annesvint svir en France dans toute son intensit, le mme symptme fut aussitt constat en Hati. Comme il fallait en somme un motif pour reviser, les sages firent tourner ce bon mouvement en faveur du prsident actuel, et, la rlection du prsident Grvy en France aidant,

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HATI EN 1886 107 l'article de la Constitution hatienne, qui refusait au prsident en fonction le droit d'tre rlu, fut abrog. Quelques semaines plus tard, l'Assemble nationale, de nouveau runie, acclamait le second septennat du gnral Salomon (1). Le rapprochement est plus curieux encore, si l'on constate quede mme qu'en France depuis de lon gues annes le prsident Grvy est le premier chef d'tat qui ait atteint paisiblement le terme de son mandat de mme, en Hati, le prsident Salomon est depuis de longues annes le premier prsident qui ait dtenu le pouvoir dans toute la plnitude des attributions constitutionnelles, sans qu'aucun mou vement insurrectionnel ait pu branler son autorit. Et il se prsente mme cette particularit, que le prdcesseur du gnral Salomon, le prsident Boisron-Canal, a quitt le pouvoir en 1879 par dgot, comme l'avait fait le marchal Mac-Mahon en 1878, sans que rien non plus l'y contraignit ; qu'il encourut ainsi les colres de ses propres amis ; qu'aujourd'hui il vit Ptionville, six kilomtres de Port-auPrince, dans la retraite la plus profonde, comme peut vivre le marchal Paris, sans causer le moindre ombrage son successeur. Ce qui peut paratre en France une chose fort naturelle, mme aprs l'expul(1) Voir, aux Annexes, le compte rendu de cette sance.

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108 HATI EN 1886 sion des princes, mais ce qui a toujours t et est rest l-bas une honorable exception, un exemple unique. Allons jusqu'au bout. L'ge avanc du gnral Salomon ne pouvait laisser prsumer, quelque dsir que l'on et de part et d'autre, une aussi longue dtention du pouvoir : la verte vieillesse de l'ancien ministre de Soulouque est venue comme en France la rlection de M. Grvydtromper des ambitions trop ardentes se dvoiler avant l'heure. Je me suis tendu longuement quelques autres diront : navement sur des rapprochements o le hasard joue certainement un rle. Il faut y voir une autre main que celle du hasard. Je pourrais les multiplier l'infini ces rapprochements, si je voulais conduire mon examen jusque dans les plus petits dtails de la vie publique en Hati, ou encore dans la vie prive de l'Hatien. Je m'en tiens l. Un enseignement en dcoule : c'est que, depuis l'mancipation de nos anciens sujets, chaque se cousse de notre vie nationale, chaque modification, bonne ou mauvaise, apporte aux conditions mmes de notre existence sociale, n'a cess de trouver un cho et des imitateurs, par del l'Ocan, sur une terre qu'aucun lien ne rattache \ lus la mre patrie dont la dnomination gographique est

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peine connue de la foule, ignore peut-tre encore de notre Ligue des patriotes Mais o il semble que le gnie de notre race s'est trouv si profondment enracin, que malgr notre oubli, notre indiffrence, notre hostilit mme en certaines circonstances malgr l'Hatien lui-mme le cur et le pouls de tout ce petit peuple bat l'unisson de nos propres battements, de nos propres pulsations. Et l'assimilation est tellement exacte, qu'au mois d'avril dernier (1886), le jour de Pques, dans le chur de la cathdrale de Port-au-Prince, en voyant tout coup se dresser dans sa stalle ce grand vieil lard dont la tte blanchie par l'ge dominait tout son peuple et sur la poitrine duquel flamboyait pour la premire fois l'toile de notre ordre national de la Lgion d'honneur, il me sembla une minute, moi perdu dans la foule, que tout cela tait naturel et logique que je ne voyais l qu'un Franais minent dont la France venait de rcompenser les services signals. Et qui n'aurait pas eu cette illusion passagre Cet vque qui pontifiait, n'tait-ce pas un prlat franais; ces chanoines qui l'assistaient, n'taient-ce pas des prtres franais ; ces frres ignorantins qui dirigeaient la matrise, enveloppaient les chants religieux des sonorits du grand orgue, n'taient7 HATI EN 1886 109

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110 HATI EN 1886 ce pas encore des Franais?... Et voici qu'une voix grave et sonore monte du pied de l'autel, prche la charit, ordonne la prire aux grands et aux humbles n'est-ce point encore l un cho loquent de la France chrtienne!... Que si maintenant mon regard va jusqu' ces dignitaires de l'tat, qui en rangs presss se groupent autour de leur chef!... Ne les ai-je pas dj trouvs ceux-l et connus jadis, lves de nos facults de droit, de thologie et de mdecine s'imprgnant, au pied des chaires de nos matres les plus vnrs, des plus pures de nos doctrines philosophiques, de nos mthodes scientifiques; ou, dans nos cliniques, nos salles d'internat suivant, attentifs, la main de nos praticiens ; ou encore, dans les couloirs de nos assembles politiques cherchant des comparaisons, je n'ose pas dire: des exemples. Et plus bas encore, derrire la table sainte, au pre mier rang des fidles, cette femme tout l'heure droite et hautaine dans son lgante beaut qui courbe maintenant le front sous la bndiction pon tificale; celle que le peuple a appris surnommer le bon gnie franais du prsident, laquelle, pouse fidle et dvoue, a voulu partager jadis avec ce vieillard les treintes de l'exil et parfois, disons-le, de la misre ; n'est-ce pas aussi une Franaise,

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HATI EN l886 111 celle-l, avec son cur, son esprit, et les qualits de la race Que vous en semble? N'est-ce pas l, prs de deux mille lieues de la France, un tableau saisissant!... Oui, certes, mais ce n'est qu'un tableau entrevu sous la vote d'un temple. Une fois la fume de l'encens dissipe, nous allons reprendre la vie relle. J'aurais tant dsir vous laisser dans ce rve!...

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CHAPITRE VI LES MOEURS PARLEMENTAIRES EN HATI : Quelques extraits des Comptes rendus officiels do la Session 1886. Un minent crivain, habile se jouer avec aisance dans les arcanes du droit constitutionnel, passant tout dernirement en revue les aspects divers de la forme dmocratique en France, aux tats-Unis et en Suisse, crivait dans la Revue des Deux-Mondes : Dans la Confdration Helvtique, la volont populaire fait tout, aux tats-Unis rien, et en France presque rien. M. mile de Laveleye oubliait la dmocratie ha tienne, une des plus intressantes examiner, mon avis. Celle l est partie des mmes principes que la dmocratie franaise, elle a suivi pas pas les mmes chutes, les mmes redressements. Elle va nous indiquer immdiatement ce que deviennent dans la pratique nos immortels principes, appliqus quelque millier de lieues une race jeune, active,

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114 HATI EN 1886 quoique peu entreprenante, et laquelle, en tant que nationalit, n'a point de pass qui puisse gner l'extension de ces principes, dans leur application. C'est en suivant la mme mthode d'examen, ap plique par M. de Laveleye, je veux dire en suivant le fonctionnement du parlementarisme, que nous allons trouver, sinon la lettre, du moins l'esprit de cette dmocratie hatienne, sur de la ntre. Il n'est nul besoin d'ailleurs de s'garer ici dans les textes. En Hati la volont populaire suit docilement l'im pulsion d'en haut, l'impulsion directe du chef de l'tat. Elle veut ce qu'il veut, dsir qui il dsire, aime ceux qu'il aime s'estime trs heureuse d'tre toujours avec lui en communion intime de penses et d'actions. Voil le principe. Le parlement, issu de cette entente intime, ne peut ds lors que suivre le mouvement. Il apporte son tour la marche gnrale des affaires un concours toujours dvou, toujours affectueux et bienveillant. Voil la consquence. Notre Conseil d'tat n'ayant point encore un qui valent en Hati, le rle du parlement se trouve am plifi d'autant par la sanction oblige des dcrets et

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des rglements d'administration publique ses rap ports directs avec l'excutif sont, par suite, plus rpts et, pour ainsi dire, plus pntrants. Cette ingrence va mme, comme dernirement, jusqu' fixer les moluments du plus petit des fonctionnaires de l'tat. Tous dtails qui crent entre les deux pouvoirs un commerce rpt, lequel maintient tou jours l'entente. Voil les moyens. Le Parlement a tous les pouvoirs, et sagement n'use que de ceux qu'abandonne le Pouvoir excutif. C'est ainsi qu'insensiblement le conseil des secr taires d'tat qualification officielle du conseil des ministres est arriv retenir, sous la prsidence du chef du pouvoir, l'initiative de toutes lois, de toutes mesures prendre pour le bien-tre et la pros prit du pays. Et le travail cr au parlement par ce comit gouvernemental est tel, que le propre pouvoir d'initiative des Chambres se trouve de fait annul. Je crois, d'ailleurs, que ces honorables ne le re cherchent pas, et en ce sens, mon avis jusqu' nouvel ordre ils font preuve d'un grand sens pra tique. Tel est le correctif, recherch par M. de Laveleye, au pouvoir envahissant du rgime parlementaire et trouv sans effort par la dmocratie hatienne. HATI EN l886 115

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116 HATI EN l886 Au dbut de chaque lgislature, dputs et sna teurs runis en congrs coutent respectueusement le programme que le chef de l'tat vient leur lire, en grand apparat et entour de ses ministres. Le clerg, le corps diplomatique et les principaux fonction naires de l'tat assistent cette imposante crmonie. Le canon tonne, les troupes sont ranges en bataille, toutes les cloches de la ville sont en branle. Entre temps, sous les combles du palais lgislatif une fois les discours officiels lus en sance et distribus aussitt imprims toute l'assistance les bureaux du Snat et de la Chambre ftent, le verre en main : le Prsident, ses ministres, les reprsentants des puissances trangres et quelques invits de dis tinction. C'est ce moment que le Prsident choisit d'ordinaire pour dire toute sa pense, dans ce cercle restreint, sur ce ton ais, familier et bienveillant, qui tranche singulirement avec le discours officiel qu'il vient de lire avec quelques hsitations de lecture, affectant mme de chercher les mots et qui est l'uvre personnelle de ses ministres et de ses con seillers. Puis chaque assemble dploie, sur le local de ses sances respectives, le drapeau rouge et bleu. La vie parlementaire bat son plein. Quelques dbits de boisson reprennent aux abords

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HATI EN 1886 117 des locaux parlementaires un regain d'activit. Et c'est l, dans certains il faut connatre celui la mode que la gent politique se rattrape du mutisme parfois oblig d'une courte sance. Pour modrer en effet les excs de paroles il est souvent des soupapes qui n'obissent plus au ressort un rglement intrieur des plus sages fixe un maximum de trois heures la dure de chaque sance. Et comme corollaire de cette mesure, il a t choisi la session elle-mme se droule pendant les mois les plus chauds les trois heures les plus torrfiantes de la journe, de midi trois heures de l'aprs-midi. Pass ce temps, boucle la sance. Ceux qui ont un discours sur le cur ou une interruption rentre, ou encore qui ont coup court eux-mmes une lo quence que ne secondait plus une gorge aride et dessche, n'ont qu' passer ct chez Thodosia la brune, ou Marietta la griffonne, ou toute autre d bitante en faveur politique. Entre deux petits grogs ils dbiteront leur petite affaire et tout le monde y gagnera, Thodosia en particulier et le pays en g nral. Car, par un singulier retour, le pays et j'entends par l la masse illettre, celle qui raisonne peu et ne connat de la politique que ce que son bon 7.

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118 HATI EN l886 sens naturel lui commande le pays, qui cepen dant respecte ses reprsentants, s'occupe fort peu de leurs faits et gestes. Pour cette foule il n'y a qu'un chef : le Chef! c'est--dire le Prsident. N'essayez pas de leur faire entendre que snateurs et dputs sont aussi d'autres chefs dont la collecti vit forme une puissance parallle laquelle dtient une portion de la souverainet nationale. Ils vous comprendraient peut-tre, mais ils ne vous croi raient pas. Pour cette foule, pour le peuple, pour la masse, le chef de l'tat personnifie seul la puissance sou veraine. Qu'on l'entoure d'attributs constitutionnels, qu'on pare cette puissance des principes reprsentatifs, celui-l n'en reste pas moins, leurs yeux, le seul et unique reprsentant de leur volont. Ils n'en connaissent point d'autre, ils n'en veulent point connatre. C'est un doux enttement qui impose et souvent bien malgr eux aux chefs de l'tat, en Hati, une lourde responsabilit morale ; ils s'en dfen dent parfois, mais ils ne sauraient la dnier pu bliquement sans dchoir dans l'esprit de la nation. Les gens intelligents ne s'y trompent pas, et on ne connat pas de mouvement rvolutionnaire en

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HATI EN 1886 119 Hati dont les Chambres lgislatives aient t l'objectif. C'est au palais prsidentiel que courent les factieux. Le Prsident est renvers ; que sont deve nus les grands corps de l'tat? L'histoire d'Hati n'en a jamais fait aucune mention. Il ne faudrait pas entendre qu'en fait les assem bles parlementaires d'Hati soient un compos de muets ou de lgislateurs passifs. Certains, j'en connais, ne dpareraient pas nos Chambres franaises; et comme travail, et comme loquence, et comme promptitude de vues, pourraient y occuper une place minente. Mais ceux-l connaissent la situation exacte du pays, ils savent que toute dmonstration intem pestive serait inutile, ne trouverait aucun cho, et, leaders inutiles, deviennent des collaborateurs pr cieux. Il ne faudrait pas croire non plus que le pouvoir excutif ne trouve pas quelque rsistance; certains secrtaires d'tat en savent quelque chose. Et si, en certains cas, les rsistances ne sont pas devenues ou plus ardentes ou plus accentues, c'est que le Prsident lui-mme, avant de faire ses propositions, de les soumettre aux votes de l'Assemble, a eu soin ainsi que je l'indiquerai plus loin de prendre langue et de discuter lui-mme dans l'intimit avec

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1 20 HATI EN 1886 les principaux des Chambres le bon ou le mauvais ct de la question. J'ai assist, en me dissimulant un peu, quelques sances. Et je ne dirai rien d'tonnant pour ceux qui veulent bien prendre srieusement le pays d'Hati tel qu'il est, tel qu'il peut tre aprs soixante an nes d'existenceen affirmant : que l'urbanit la plus grande prside ces graves runions, que l'autorit prsidentielle y est respecte et qu'enfin la courtoisie mutuelle est le seul guide des discussions les plus passionnes. Beaucoup d'assembles europennes envieraient mme la tenue gnrale de ces runions. Il arrive parfois, en l'tat, l'ordre du jour tant peu charg, que la discussion languit ; la sance menace d'tre leve d'une minute l'autre. Ce qui arrive gnralement lorsque aucun secrtaire d'tat n'est assis sur les fauteuils qui sont attribus l'Ex cutif au centre de l'Assemble. Mais voici qu'un ou plusieurs secrtaires d'tat descendent de cheval la porte du parlement et en trent en sance. Aussitt chacun de reprendre place, et le Prsident d'adresser son plus gracieux sourire ce sauveur qui vient jeter un peu de manne des affams de discussion et de harangues.

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HATI EN 1886 121 Tel est le petit colloque, toujours le mme, qui s'engage. Je copie le premier procs-verbal officiel, n'importe lequel : M. le Prsident : Honorable Secrtaire d'tat, la Chambre est heureuse de vous possder dans son sein et est dispose entendre les communications que vous avez lui faire. M. le Secrtaire d'Etat (lisant) : Messieurs les dputs... (suit l'expos et le texte de quel ques dispositions lgislatives nouvelles ou dcrets..., etc..) M. le Prsident : La Chambre, Monsieur le Secrtaire d'tat, vous donne acte du dpt de ces documents, qui seront l'objet de sa meilleure attention... (Puis aussitt et pressant ses paroles): Et vu la prsence du Secrtaire d'tat dos finances, nous allons intervertir (?) l'ordre du jour pour passer la discus sion des conclusions du rapport du comit des finances... Seulement si les Secrtaires d'tat ne sont pas venus pour discuter, si ce n'est pas l'heure voulue par le gouvernement, si enfin des affaires plus urgentes sollicitent leur travail auprs du Prsident voici, par exemple, une rponse textuelle que j'ai d coupe dans un des comptes rendus de la Chambre des dputs : M. le Secrtaire d'tat (s'adressant l'Assemble) : Messieurs, vous allez nous permettre de prendre cong de vous : S. E. le Prsident de la Rpublique nous attend Turgeau pour prendre part au conseil des Secrtaires d'tat. Il est deux heures et demie environ, et nous sommes en retard.

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122 HATI EN 1886 M. le Prsident (s'adressant l'Assemble) : Messieurs, le bureau regrette vivement que MM. les Secrtaires d'tat ne puissent pas continuer la discussion des diffrents points de l'ordre du jour qui les concernent et se rendent l'appel du Prsident de la Rpublique, qui les attend pour tenir con seil. Sur ce, Messieurs, je lve la sance. Quand la vigie parlementaire ne signale aucun Secrtaire d'tat l'horizon, ou encore qu'aucun mot d'ordre n'est venu du palais encourager MM. les reprsentants poursuivre les travaux, seuls avec leurs consciences, le bureau se hte de dclarer le corps en minorit il l'est toujours d'ailleurs en cette occurrence. Que si encore la sance a t ouverte sur un malentendu, ou bien si le hasard a fourni le contingent ncessaire, vite quelques com plaisants se retirent. Tmoin le procs-verbal sui vant, que je donne en toute son intgrit dsi reux que je suis de fortifier ce tableau de murs parlementaires par des exemples tirs de la rdac tion mme des procs-verbaux officiels : Sance du mardi 3 aot 1886. PRSIDENCE DE M. LE SNATEUR B. MAIGNAN. Vingt snateurs ayant rpondu l'appel nominal,M. le Pr sident dclare ouverte la sance de ce jour. Il est donn lecture par le secrtaire-rdacteur du procsverbal du 29 juillet coul.

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HATI EN 1886 123 Au moment o la rdaction de ce procs-verbal est sou mise aux objections des membres de l'Assemble, M. le s nateur Saint-Cap Louis Blot, pris subitement d'indisposition, se voit obliger de se retirer. Cette malheureuse circonstance met le corps en minorit, et M. le prsident, avec regret, dclare la sance leve l'extraordinaire. Sign : F. D. Lgitime, E. Pierre, Badre, Ch. Rigaud, D. Saint-Louis Alexandre, S. M. Pierre, T. Riboul, H. H riss, N. Rameau, A. Bra, A. V. Cabche, Samson, Saint-Cap Louis Blot, Nemours Pierre Louis ain, Hippolyte, Ed. Jn. Franois, Stewart, B. Maignan, prsi dent, N. Lger et M. Zphir, secrtaires. Le Secrtaire-Stnographe, D. MARCELIN. Pour copie conforme : Le Secrtaire-Archiviste, BUTEAU fils. C'est tout simple, et les politiques dsirs de l'Ex cutif sont respects en mme temps que les travaux parlementaires sont, aux yeux du vulgaire, laborieu sement suivis. J'ai dit que l'autorit prsidentielle tait respecte, et l'urbanit grande, je l'tablis par une citation. Il arrive en effet cependant qu'au cours d'une dis cussion un snateur ou un dput s'oublie jusqu' dpasser les simples bornes Je la discussion ordi-

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124 HATI EN 1886 naire et paisible, ainsi qu'il arriva un jour en ma prsence. Vous allez voir comme il est vite ramen : M. le snateur Dsinor Saint-Louis Alexandre : Quelques raisons que l'on puisse allguer pour dcider que le projet de loi ne sera pas soumis l'examen d'un comit, je dirai qu'une pareille dcision serait simplement une vengeance et que le Snat n'est pas l pour se venger. M. le Prsident : Veuillez croire, mon collgue, que le S nat est trop sage pour penser, en aucun cas, donner un vote de vengeance. M. le snateur Lafontant : Je prie le bureau d'inviter notre collgue Dsinor rtracter ce mot. M. le Prsident : Snateur Dsinor, l'Assemble vous prie de retirer l'expression qui vient de vous chapper. M. le snateur Dsinor Saint-Louis Alexandre : Si le S nat la prend en mauvaise part, je n'hsite pas la retirer. L'incident fut clos. C'est l'exemple le plus fort, qui me soit parvenu, de quelque oubli des conve nances dans ces hautes assembles. Maintenant, chose curieuse, le gouvernement se trouve parfois amen faire uvre de libralisme devant ses chambres plus autoritaires que l'auto rit elle-mme. Il advint ce sujet une bizarre histoire. Un jour nal de la capitale avait mis en suspicion l'activit et la bonne foi des membres d'une commission parlemen taire charge de l'examen d'une proposition, laquelle

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HATI EN 1886 12) intressait outre mesure le commerce hatien. Le rapporteur de la commission interrompit, quelques jours aprs, les travaux parlementaires, pour donner lecture l'Assemble de la communication suivante, au nom de la commission incrimine : A la Chambre des Communes. Messieurs les Dputes, La commission spciale que le Prsident de la Chambre a nomme aux fins d'examiner la ptition du commerce et des propritaires hatiens, victimes des vnements de septembre 1883, a lu avec tonnement un article non sign, publi dans le journal VCEil de samedi dernier. Dans cet article, elle a relev des insinuations malveillantes et attaquant son ho norabilit, qui n'est pourtant un doute pour aucun esprit sain. Elle a, avec regret, constat que, par des phrases insi dieuses, visant la rlection de ses membres, cet article a sembl mettre l'pe aux reins de la commission pour la por ter non seulement faire son rapport, mais lui dictant le verdict prononcer. Pourtant la commission, ne s'tant pas encore runie, n'a mis aucune opinion pour ou contre cette ptition. Elle a, avec indignation, remarqu que cet article insinue, avec une finesse douteuse, qu'il ne faisait pas l'in jure aux dputs de cette commission de croire qu'ils agissent par intrt personnel. C'est pourquoi elle a dcid de s'en remettre la dcision de la Chambre. Si la commission est approuve par ses collgues, cette dcision et cette lettre se ront, par anticipation, publies au plus prochain numro du Moniteur dans le procs-verbal de cette sance; si la Chambre dsapprouve cette faon de voir et de faire de la

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126 HATI EN 1886 commission, regret elle se voit force de dposer sa dmission. Elle saisit cette occasion pour renouveler ses collgues l'assurance de ses meilleures sentiments. Le Prsident, GERMAIN. Sign : S. C. Bottex, E. Bordes, Aug. Fauch, Windsor Terlonge, M. Momplaisir, J.B.Jn. Louis, B. Jn. Bernard, F. Ducasse, S. Dubuisson fils, M. Gaston jeune, Jh. Rameau, A. Mrion, Fontaine Vaval, le rapporteur, Oswald Durand. La proposition prsente dans ces termes tait insoutenable. Il n'est pas digne d'une assemble parlementaire, il n'est pas conforme au bon ordre des rapports d'un pouvoir dlibrant avec les organes de l'opinion publique, de descendre jusqu' la rplique directe. Qui a jamais vu, mme dans les nations les plus inexprimentes, un procs-verbal devenir un article de polmique? Le gouvernement le comprenait, lui seul pouvait empcher cette faute; il n'avait qu' se prononcer nettement, mais dj il avait les mains lies. Pressenti, l'Excutif avait pro mis prudemment la neutralit. La Chambre se sentait cette fois libre d'allure elle voulait, tout en le montrant, faire rentrer dans l'ordre quelque folliculaire, qui harcelait depuis quelque temps les pouvoirs publics. Cependant la

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HATI EN 1886 127 prsence la sance des Secrtaires d'tat pouvait tre mal interprte. Se retirer de la salle des sances, c'tait, de la part des ministres, avoir l'air de prendre un parti; y rester impassible, c'tait, pour l'opinion publique, prendre une bonne part de cette esclandre presque enfantine. Le gnral Salomon, prvenu, fit aussitt dire son ministre de l'intrieur de profiter de sa situation de dput pour faire entendre quelques paroles de bon sens, en cette seule qualit. Le biais tait trouv. Le gnral Franois Manigat quittait immdiate ment le banc ministriel, et, prenant possession de son sige de dput, demandait la parole. J'ai quelque plaisir reproduire ce discours : M. Franois Manigat : Messieurs et Collgues, j'ai cout avec plaisir et un profond soin les diffrentes argumentations que l'on vient de produire. Tout d'abord, je partage l'opinion mise par le dput Oswald Durand, organe de la commis sion spciale, qui demande si oui ou non la Chambre lui entend conserver sa confiance. Je suis d'avis, en ce qui m'est personnel et comme dput, que la Chambre se prononce plutt pour le vote, la conduite de la commission n'ayant donn lieu aucun soupon. Mais pour ce qui s'agit d'une lettre que la Chambre doit faire publier, rfutant l'article insr dans le journal l'il, je suis contre un semblable procd, car la publication de cette lettre pourra entraner une polmique. Et pour la dignit de la Chambre je le demande au dput Oswald

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128 HATI EN 1886 Durand lui-mme peut-elle engager de polmique avec un journal? Il sait que non. La Chambre ne peut que donner un vote de confiance la commission, qui est reste la hauteur de sa tche. Maintenant, il y a un autre point qu'on a soulev et qui dplace la question. Le dput Rameau sait parfaitement que la Chambre ne peut interdire un journal le droit de s'ex primer, ne peut l'empcher d'mettre telle ou telle faon de voir en tant que ce journal ne dpasse pas les limites traces par la loi. C'est la Constitution elle-mme qui garantit la libert de la presse, et le dput Rameau j'en suis profon dment convaincu est partisan de cette libert. Vous n'tes pas sans savoir, Messieurs, qu'il y a une loi qui rgit la presse, qui en prvient les excs, nous donne le droit de les rprimer, loi que celle Chambre mme a vote. Or, puisqu'il y a des limites que la presse ne doit pas franchir, jusqu' ce qu'elle ne les ait pas enfreintes, nous n'avons pas le droit de svir contre elle. C'est tout comme, dernirement, s'agissant du contrat Rivire du Fort-Ilet, eh bien, le mme journal l'il a dit, ce que vous avez d peut-tre lire, que le gouvernement tait en train de brasser une grosse affaire avec M. Rivire. Le gouvernement a cependant accept cette expression, il s'est bien abstenu de la relever, il n'y a pas rpondu. Il l'et sans doute fait si la presse avait dpass les limites. Vous comprendrez, Messieurs, qu'il est parfaitement inu tile que la Chambre rponde l'auteur de l'article publi dans le journal l'il. Je ne sais pas si je m'illusionne, si l'tonnement que j'ai prouv entendant, dans cette assemble frmissante de colre, ces quelques paroles froides, frappes au coin du bon sens ne dpasse pas une

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HATI EN 1886 129 certaine mesure; mais il me parat que bien des programmes de gouvernement, lus en un grand style, ne valent pas cette petite improvisation. Toute la thorie gouvernementale, la plus pure et la plus correcte, se trouve l runie en quelques phrases : le respect profond de la Constitution et des liberts qu'elle assure, un sentiment vrai de la di gnit du parlement l'exemple, donn par une voix autorise, du gouvernement lui-mme, lequel le dput-ministre place si haut que certaines injures ne sauraient l'atteindre. Quand dans un pays, de constitution presque r cente, alors que les passions vives et les plus con traires se cherchent toujours et se rencontrent mal heureusement plus souvent encore ; que certains courants d'opinion s'tablissent, qui entranent tout le monde sans raison, brisent tout ce qui rsiste; quand, dis-je, devant une assemble qui se dit sou veraine, souleve au nom de son honneur outrag, un ministre sait tenir un pareil langage, ce gouver nement est digne de diriger l'opinion et de la guider. Ce n'est point une caricature parlementaire, que cette sance dans laquelle de semblables paroles ont su tre prononces. Inutile d'ajouter que, carte blanche ayant t donne l'assemble, les conseils de l'homme d'tat

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ne furent mme pas couts ils n'en subsistent pas moins. Le procs-verbal mentionnant la lettre et la dis cussion fut, il est vrai, publi par anticipation... un mois aprs. Le directeur du Moniteur n'avait pu faire mieux. C'est--dire alors que, toute mo tion apaise, il ne subsistait de cette mmorable sance que quelques bulles lgres, qui se disper srent au souffle de la feuille officielle. 11 est rest encore de cette sance un mot mmo rable d'un dput ordinairement fort modeste. Comme beaucoup de membres de la commission profitaient de la bagarre pour se dbarrasser du far deau et dmissionner au plus vite mesure mala droite qui semblait donner raison aux insinuations du journaliste le dput Bienaim Jean-Bernard se leva et, relevant la toge virile, dixit : Je ne prends pas la parole souvent dans cette enceinte, mais je le fais en ce moment pour dclarer que je ne dcline nullement l'honneur de faire toujours partie de la commission. On a vu, Messieurs, dans l'antiquit de GRANDS HOMMES sacrifier jusqu' LEURS PROPRES FILS au bonheur de LEUR PATRIE. Eh bien! je suis L'EXEMPLE de ceux-l en sacrifiant mon AMOUR-PROPRE au bonheur de mon pays. Je continuerai donc ma tche jusqu'au bout, et je la continue avec d'autant plus de plaisir que je n'ai jamais trahi mon mandat. 130 HATI EN 1886

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HATI EN l886 131 Les citations que j'ai faites suffisent pour que l'on ait une ide assez exacte des murs parlementaires de notre satellite, en l'an 1886. Ce dernier extrait du Moniteur me ramne la note juste et exacte du caractre de la majorit des mandataires de la nation. Pour la plupart de trs braves gens, enlevs pour quelques mois de leurs fermes ou de leurs habita tions de la cte, qui viennent l, persuads qu'ils vont jouer un rle historique dans les annales du pays. Ils se dclarent prts tous les sacrifices, l'accomplissement de toutes peines, assurs qu'ils sont que la postrit a dj l'il sur eux sans allusion au journal susvis bien entendu. Mais, ds les premires preuves, quelque bon sens leur fait vite comprendre que la tche est lourde, que certaine comptence reste acqurir. Et ils se tournent alors vers le soleil vers celui que le peuple acclamait en jetant leurs noms dans l'urne. Ils apprennent peu peu le chemin du palais pr sidentiel, y trouvent un accueil affable, plein de prvenances; sortent convaincus de la supriorit du Chef, de son entendement, de ses facults multiples, et y reviennent. Si le Prsident n'est pas l, il y a toujours ou un ministre, ou un chef de cabinet,

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ou encore un familier subalterne mais autoris, le quel mche la besogne, sans ostentation aucune, et leur dicte la solution. Insensiblement, de mme que le pouvoir prsiden tiel est le seul pouvoir qui rayonne sur le pays, de mme se forme une communaut de vues et d'ac tions entre la prsidence et les reprsentants du peuple." A ce contact permanent, les ides se modifient, se faonnent. Certaines pratiques de gouvernement changent de direction ; l'exaltation du dbut, d'autre part, s'vapore en fume. Mis au courant de certaines ncessits gouverne mentales que le huis clos mme des sances ne permettrait pas d'exposerle snateur ou le dput refoule parfois tout ce que lui suggrait l'ardeur des conversations d'estaminet, ou les excitations de ces petites intrigues souterraines, dans lesquelles la femme hatienne, principalement, excelle plaisir. Si, de cet ensemble tout nouveau de la forme d mocratique, l'autorit prsidentielle ressort plus grossie, disons le mot, plus autoritaire, je ne vois pas que la reprsentation nationale s'en trouve amoindrie. Qu'en dirait M. de Laveleye, s'il s'tait occup de cette forme nouvelle : l'alliance intime du pouvoir 132 HATI EN 1886

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HATI EN l886 133 excutif et de la volont populaire, soude pour ainsi dire par les Chambres reprsentatives?... Croyez-vous que pour n'tre plus que les conseils de l'tat, les services que viennent rendre ces assembles un peu effaces soient moins impor tants ? Certes elles ne sauraient en tirer une gloire cla tante. Presque inconnus de la foule, on peut le dire, mme chez eux, tourns en drision par l'es prit superficiel qui passe chacun ne veut connatre de ces reprsentants patriotes que ces phrases p nibles ou boursoufles que le rdacteur officiel sait peine remettre sur pied. Ce qu'il faudrait connatre, c'est la somme de conseils modestes et de renseignements prcieux que ceux-l viennent chaque anne fournir la direction pratique du pays. Et quand le chef de l'tat sait couter ces hommes et suivre leurs conseils, parfois nafs mais toujours sincres alors surtout que tout cela cadre avec l'ensemble des affaires publiques l'extrieur comme l'intrieur il doit arriver, ce qui arrive pour le gnral Salomon, que ce chef parvient garder le pouvoir sans efforts et vite les bouleversements ; c'est--dire, qu'assurant l'ordre, il prpare la pros prit future du pays. 8

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134 HATI EN 1886 D'autre part, ces mmes hommes acquirent au contact de la pratique gouvernementale des counaissances nouvelles, se rendent un compte plus exact des ncessits de chaque jour; ils exprimen tent par eux-mmes les bienfaits nouveaux et de tous genres que procurent une nation la stabilit et l'ordre. Puis, entre sessions, revenus dans leurs foyers, ils professent autour d'eux ce mme ensei gnement. Et maintenant, quand il s'agit d'une nation, comme la nation hatienne, qui marche sr la ri chesse, non pas seulement celle que recouvre le sol, celle qui ncessite un capital formidable pour la d couvrir et l'extraire, mais bien au contraire celle plus puissante encore pour un pays : la fertilit incalcu lable de la terre, celle qui s'offre tous et ne de mande qu'un peu de volont et de travail voyez comme le problme de la prosprit se simplifie en s'largissant. Donnez ces lgislateurs, aujourd'hui inhabiles et novices, un peu de la science cono mique, ou, pour mieux dire, la pratique de cette science, non pas celle qu'on enseigne sur la terre lointaine mais celle que la rgion commande et faonne selon sa nature et ses moyens. Mettez ct de ces hommes des praticiens de cette science fconde, exprimentant sous leurs yeux, concur-

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HATI EN l886 H5 remment avec eux, et dont ils accepteraient les pr ceptes, et dont ils suivraient les exemples... Je ne veux pas douter dans ces conditions de l'avenir d'Hati, de son indpendance et de sa gran deur future.

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CHAPITRE VII LE GNRAL SALOMON. Son uvre. L'insurrection de Miragone. Les affaires de Septembre 1883 Port-au-Prince. Indemnits aux trangers. Thucydide a dit quelque part : Ce sont les hommes et non les remparts qui font la force des cits. Le prcepte du pote grec trouverait dans les affaires d'Hati son application, avec une lgre variante. J'ai montr dans le chapitre prcdent l'union intime des pouvoirs publics. Supposez la place du chef d'tat actuel quelque autre potentat, cantonn dans les mmes rgles constitutionnelles, usant de ces mmes armes que la confiance du peuple hatien j'entends de la masse et la douceur des murs publiques mettent dans les mains du Prsident de la Rpublique, nous aurions peut-tre effacer l'union intime pour parler de dictature, de tyran et d'as sembles asservies ou serviles. 8.

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138 HATI EN 1886 C'est l'envers de la mdaille du systme en cours en Hati. La dmocratie hatienne parcourt la priode heureuse, elle a voulu la prolonger. Il y a quelques mois elle redonnait le pouvoir son chef, pour sept nouvelles annes. Il me reste donc montrer rapidement, sans en trer dans des dtails trop minutieux, ce que j'appellerai : l'uvre du gnral Salomon sa part et celle de ses collaborateurs, Hatiens ou trangers. La premire fois que j'eus l'honneur d'approcher S. E. le Prsident Salomon, ce fut en 1883, quelques jours avant le dbarquement dans le port de Miragone d'un petit groupe d'insurgs, venus de la Jamaque. Cent vingt hommes environ, mais des plus dter mins, trs braves, dcids vaincre ou mourir, sous les ordres du gnral Boyer-Bazelais presque tous, m'assure-t-on, appartenant une sorte d'aris tocratie naissante dans la socit hatienne. Il y avait trois annes dj que le gnral Salomon dtenait rgulirement le pouvoir prsidentiel. La nouvelle de ce dbarquement le surprit en pleine voie de rformes. Elle clata sur sa tte, je dois le dire, comme un coup de foudre. Non pas prcisment qu'il n'y ft prpar. Quelques mois auparavant, dj mis sur ses gardes, il s'tait vu dans l'obligation de svir. Et,

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HATI EN 1886 139 ncessit ou non les opinions furent partages avait refus toute grce et toute piti une vingtaine de conspirateurs convaincus, ou tout au moins forte ment souponns d'attentat contre la sret de l'tat. Les dcharges des pelotons d'excution avaient retenti douloureusement dans le pays. Le gouver nement crut faire un exemple. Beaucoup pensent qu'il s'tait tromp. Quelques mois aprs, en effet redoutant de nouvelles excutions de ses partisans, et encore, assure-t-on, rduit aux expdients pour soutenir sa cause le chef du parti libral (1), BoyerBazelais, runissait les derniers dbris d'une grande fortune sacrifie sa cause, prenait avec lui ses enfants, une centaine de compagnons intrpides, et dbarquait un belle nuit Miragone, port de la cte Sud. Il s'y enfermait, rsistait l prs d'une anne aux troupes du gouvernement qui cernaient la ville. Pas un de ces hros inconnus ne s'chappa, aucun non plus ne voulut tomber vivant entre les mains de l'ennemi. Boyer-Bazelais le premier succombait la fatigue. Les maladies et les privations dcimaient bientt la petite phalange. Ceux que la dysenterie ou la fivre avaient pargns tournrent leur carabine (1) 11 ne faut pas trop accorder aux qualifications politiques leur sens naturel; ce sont termes de convention en Hati : Parti libral, parti national voil tout.

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140 HATI EN 1886 et se firent sauter la cervelle. Les troupes du gouver nement purent alors, mais alors seulement, pntrer dans Miragone. Le premier soldat de l'avant-garde trbucha sur le cadavre encore chaud du dernier in surg. Je raconterai un jour en dtail ce sige, dont il est peu d'exemples dans les annales contemporaines. Je l'indique simplement aujourd'hui dans cette premire tude gnrale renvoyant une uvre ultrieure tout ce qui concerne les murs et la vie intime de l'Hatien. Par exemple, ce dont je me souviens, comme si c'tait d'hier qui trouve ici sa place ce fut la premire veille des armes Port-au-Prince, le soir o la premire estafette vint annoncer la capitale la prise d'armes de Miragone. Nous tions quelques-uns au cercle car il y avait un cercle cette poque o nous avions din, ce soir-l. La conversation tait mme extraordinairement anime et joyeuse. Peu peu on s'tait runi autour du tapis vert. Un diplomate tranger avait pris les cartes et la partie menaait de prendre des proportions inquitantes. J'eus peine le temps d'apercevoir un gros ngo ciant de la ville, ministre depuis cette poque, qui

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HATI EN 1886 141 entra froid et sans motion apparente, et fit signe quelques personnes avec lesquelles il s'entretint quel ques instants. Figurez-vous une clipse instantane dans un ciel bleu. Avant d'avoir pu mme nous rendre compte de la chose nous, trangers, qu'on ngligeait tout le monde avait disparu. A l'exception de trois ou quatre enrags qui abattaient huit et neuf devant le ban quier ahuri lequel perdit au mme moment un coup formidable. Le grant du cercle nous glissa trs vite cette phrase terrifiante : On a pris les armes !... Mon Dieu s'cria le diplomate, qui jeta les cartes. Et le joueur se retrouvant d'un air trs digne et avec l'accent du reproche : Vous ne pouviez pas m'avertir avant ce coup!... Malgr la gravit de la situation, tous nous cla tmes de rire. On ferma la hte l'tablissement. Nous montions seuls dans une petite charrette volante, mon beaufrre et moi, pour regagner Turgeau, c'est--dire traverser la ville d'un bout l'autre. Il tait neuf heures du soir et la nuit tait noire. Les autres com pagnons se glissrent le long des galeries pour rega gner, deux pas, leur domicile. Je suis persuad que

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142 HATI EN 1886 deux minutes aprs nous tions, dans notre voiture, les deux seuls tres humains circulant l'air libre dans Port-au-Prince, en dehors des patrouilles ar mes et des sentinelles. Ces nuits de rvolution sont sinistres. Dans ces pays dtraqus, en ces troites rues noires, le plus brave aurait frissonn. Nous filions au milieu d'une soldatesque dguenille qui allait ple-mle dans le noir probablement sans ordre et sans direction prcise; parfois quelque baonnette nous frlait cyni quement. Je crois bien qu'on nous intima vingt fois l'ordre de nous arrter, mais nous marchions bon train, ne nous retournant chaque interpellation que pour crier avec force : tranger! Franais Au dtour d'une rue, une sentinelle, que nous avions manqu renverser, paula son fusil. Il n'y avait pas cela craindre, les cartouches taient encore au poste, un seul coup de fusil et fait sauter la ville. Un coup de fouet, et au galop!... Mais il fallut bien nous arrter. Prs du Champ de Mars, le poney se cabra avec un hennissement de douleur. Dix baonnettes lui piquaient le nez et le poitrail. Cent hommes vocifraient avec de grands gestes, qui gardaient les abords du palais prsidentiel. Nous tions heureusement prs de la demeure d'un ministre, notre ami et un peu notre parent, le

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HATI EN 1886 143 temps de nous faire conduire jusque-l en faisant briller quelques piastres sous le nez du chef de poste, ou du moins de celui qui paraissait tel. Dix minutes aprs un officier d'ordonnance, galopant nos ctset donnant le mot d'ordre, allait nous dposer sur la route de Turgeau, loin des soldats et de leurs baonnettes. Nous n'avions plus qu'un poste de police franchir o il suffit cette fois de nous faire recon natre et nous pmes enfin souffler et rire de la msaventure. Quelques voisins au bruit des roues taient accourus aux renseignements, voulant con natre la cause de la grande rumeur qui montait de la ville. Mais eux aussi, ds les premiers mots, de s'loigner, de rentrer la hte et de se barricader. Le lendemain, au rveil, chaque villa s'abritait sous un drapeau. Depuis les drapeaux franais et allemands jusqu' l'tendard de la plus infime rpublique des deux mondes, la colline de Turgeau tait pavoise du haut en bas. Je ne compte pas les consulats, dans la ville mme, couverts de leurs couleurs. Je n'aurais jamais cru qu'une ville comme Port-au-Prince pt contenir tant de consuls. C'est une petite monomanie que les commerants de Port-au-Prince feront bien de soigner, s'ils veulent que l'institution ne perde pas de sa gravit. Je vis le gnral Salomon, ce jour-l mme,

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144 HATI EN 1886 neuf heures du soir, introduit que je fus par un de ses familiers. Il me parut trs abattu et inquiet. Non pas qu'il ne ft dcid tenir tte l'orage. Sa rso lution tait prise, les ordres donns. Mais seraientils excuts, ces ordres? Partout o je porte la main, me disait-il et sa physionomie, d'ordinaire douce et bienveillante, se contractait douloureusement je ne trouve que pourriture ou dsordre. Il se multiplia et ne laissa personne le soin de le remplacer. Un jour qu'il avait t jet par la fatigue sur un lit de camp dress dans son cabinet, une estafette vint le prvenir que l'quipage d'un navire affrt, des Hatiens cependant, refusait le travail le m canicien, un tranger, rclamait le payement de son salaire avant de prendre la mer. Le bateau devait transporter troupes, canons, vivres et munitions. Le commandant de l'expdition, laquelle cernait Miragone, rclamait cet envoi dans les vingt-quatre heures. Le prsident se dresse, en un tour de main il est habill, et dix minutes aprs, sans s'occuper si son escorte le suit ou non, arrive au grand galop au bureau du port. Il fallait voir alors ce grand vieil lard, que l'indignation secouait, la canne la main, tout d'abord seul et sans aide, refouler jusque sur le

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HATI EN 1886 145 pont du bateau tous ces mutins, qui ricanaient quel ques instants auparavant, et puis, debout sur la passerelle aprs avoir tir de sa poche l'argent que rclamait le mcanicien commander la ma nuvre, mettre mme la main l'embarquement et au hissage de deux canons qui gisaient l sur le warf, parquer le bataillon que l'on transportait, le haranguer, et finalement se faire acclamer. Deux heures aprs, le bateau levait l'ancrele len demain les canons taient en place et les premiers obus tombaient sur Miragone. Le dimanche suivant, il y avait foule au palais, la rception prsidentielle. Ce sont les vritables assises du prsident. C'est l que la foule des repr sentants, des fonctionnaires et les simples bourgeois viennent prendre le mot d'ordre, pntrer la pense intime du chef de l'tat. Cette audience fut particulirement mouvante. Le prsident se montra l tout entier, tel qu'il tait et tel qu'il est rest pathtique et violent, insi nuant et doucereux, dployant une habilet extrme d'un bout l'autre de sa harangue. loquent, cela va sans dire, mais de cette loquence familire et incisive dont je donnerai quelques modles origi naux dans un des chapitres suivants laquelle droute les forts et sait enflammer les simples. 9

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146 HATI EN 1886 Il parla deux heures, sans presque s'interrompre malgr la fatigue, que dnonait de loin sa grande taille tout coup courbe, qu'on lisait surtout dans ses yeux injects de sang. Il adjura tour tour amis et ennemis de l'couter et de le comprendre. A ses ennemis il disait : Pourquoi prenez-vous les armes si votre cause est bonne, si vos griefs sont lgitimes?... Venez les numrer, vos griefs, venez les discuter publiquement avec moi. Que si je suis vritablement la cause inconsciente de tant de bou leversement, si je suis la cause des ruines qui vont s'accumuler sur notre malheureux pays, je n'attends de vous que la preuve premptoire mais que vous tes tenus de me fournir pour me retirer, pour laisser la place de meilleurs que moi!.. Puis, s'adressant ses amis : Ai-je refus ces insenss toute discussion de mes actes? Me suis-je soustrait aucun parallle entre leur programme et le mien. Je ne dois mon pouvoir qu' la volont du peuple ; ils ne trouvent, eux, de meilleure voie pour s'en emparer que de prendre les armes, de semer le dsordre dans la nation. Vous, mes fidles, rassurez-vous : avec votre appui et votre aide, je remettrai la raison cette poigne de factieux !...

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HATI EN 1886 147 Et alors, se redressant tout coup comme s'il voulait se faire entendre de tout Hati, il s'criait avec force : Hatiens, on veut votre ruine dernire. Je suis au pouvoir par la seule manifestation de votre vo lont, librement exprime par vos mandataires. Je ne m'y suis maintenu, pendant ces trois annes, qu'en restant en communion d'ides avec vous. Pour ar river ce pouvoir qui me parat si convoit, pour m'y maintenir, je n'ai eu aucun engagement prendre, aucune parcelle du patrimoine national aliner. Cependant vous savez comme moi dans quels embarras pcuniaires nous nous trouvons, au mi lieu de quelles difficults budgtaires nous nous dbattons. Et ceux que vous voyez entreprendre une guerre fratricide, pour arriver leur but et se procurer des moyens, n'ont pas craint de prendre des engagements onreux par consquent, en cas de russite, d'engager l'avance les ressources du pays. S'ils triomphaient, ce qu' Dieu ne plaise c'est sur vous, sur le pcule national, que doivent tre prlevs les moyens de tenir les promesses faites. Ajoutez donc aux charges prsentes celles qu'ils y apporteraient eux-mmesc'est la ruine complte et dfinitive de la nation. Ou encore, fai sant table rase de la dette publique, prtendront-

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148 HATI EN 1886 ils ne reconnatre que la dette honteuse cache sous la tunique du rvolt alors, Hatiens, c'est le dshonneur pour vous, c'est la banqueroute pour le pays. Dans les deux hypothses, c'est la dispa rition de la nation hatienne. Quelle est la nation, mme la plus barbare, qui voudrait reconnatre comme telle, comme digne de son indpendance et de son intgrit territoriale, le peuple qui sciem ment prparerait, de sa propre main, sa ruine qui accepterait son dshonneur, de propos dlibr? Et voil pourquoi, mes chers compatriotes, je reste votre tte, voil pourquoi je rsisterai ces garsleur offrant mme la vie sauve s'ils veulent comprendre dans quelle voie funeste pour le pays ils se sont follement engags. Si le pouvoir a des charmes pour eux, il n'en a plus pour moi. Je le leur disputerai cependant parce que j'ai faire respecter votre volont, et qu'ayant foi en votre loyalisme et en votre honneur, j'ai le devoir de vous garder contre vos propres entrane ments... Tel fut le thme sur lequel, ds le premier jour, le gnral Salomon taya sa rsistance. Il le dve loppa, le tourna et le retourna dans tous les sens, par la suite, dans toutes les audiences publiques, les dimanches suivants, se prodiguant se livrant

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HATI EN 1886 149 presque son peuple, en ces causeries familires, lui confiant sa personne et sa vie. Entre temps, comprenant, mais trop tard, que la svrit premire n'tait peut-tre pas trangre ce cataclysme imprvu, il voulut viter toute nou velle effusion du sang. Certain du rsultat, il ordonna alors ses troupes d'enserrer le sige de l'insurrec tion, de rduire les insurgs par la famine. Sur ce point encore il russit pleinement. La ville se rendit, faute de combattants. Le peloton d'excution n'eut pas fonctionner. Le malheureux Boyer-Bazelais, se voyant aban donn de tous, avait menac, dit-on, les affilis qui lui avaient promis, sur les autres points de l'le, un concours actif et simultan, de les dnoncer la vin dicte publique. L'aurait-il fait, je l'ignore; mais ceux-l mritaient certainement la rprobation de tous, qui, aprs avoir incit ces malheureux mettre le feu aux poudres, puis voyant la partie mal engage, se tenaient prudemment cois. Comme je parle ici sans parti pris, je puis dire toute mon opinion aussi vive que je l'exprimai jadis Port-au-Prince devant une pareille dbandade. Cependant quelques missaires purent aller dans le Nord et le Sud rele ver le courage des hsitants. Ces derniers, effrays de la responsabilit morale qu'ils encouraient, et se

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150 HATI EN 1886 croyant perdus quelque parti qu'ils s'arrtassent prirent les armes, mais mollement et sans grande conviction. Sur tous les points, la rpression fut im mdiate et prompte. Les harangues prsidentielles, l'assurance avec laquelle elles furent dbites impo saient tous. Dans l'affolement gnral, le parti national dpassa cependant les sages instructions du gnral Salo mon quelques lieutenants voulurent faire du zle. Ils accumulrent des maladresses. La partie tait d'ores et dj gagne, que ceux-ci taient encore un peu partout terroriser. La grande porte morale qui devait rsulter de cette importante victoire du parti national fut un instant perdue par des exac tions inutiles. C'est une triste priode dans cette campagne de temporisation, si habilement mene par le Prsident. A Port-au-Prince, notamment, une bande d'adoles cents ayant pris la rue et ayant fait un tapage de gavroches, ce fut un dchanement de populace. La ville fut en partie saccage et brle. En Hati, on appelle cela les massacres de Sep tembre, comme nous disons, nous, la Saint-Barth lmy ou la Semaine sanglante C'est exagrer quelque peu. Une trentaine de personnes en tout furent vie-

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HATI EN l886 times de cette troupe hurlante qui s'abattit pendant deux longs jours sur la cit se prcipitant des fau bourgs et du haut des mornes. Il y eut sur ces trente victimes une douzaine de morts. C'est beaucoup, c'est mme trop. Mais si encore on laguait de ce nombre de douze mortsceux qui tombrent sous le coup de vengeances particulires, toujours promptes profiter du dsordre, les victimes vritables de l'meute ne seraient point nombreuses. Il est vrai que les tmoins de ce bouleversement assurent que, sans la prsence de trois bateaux de guerre, anglais, espagnol et franais, qui se trou vaient en rade, lesquels firent le simulacre de bom barder la ville si le gouvernement ne parvenait pas rtablir Tordre deux heures aprs la remise d'un ultimatum s;gn collectivement par les reprsentants des grandes puissances de plus grands malheurs eussent pu arriver. D'aucuns ajoutent que le gouver nement tait secrtement complice de ce dchane ment de toutes les passions : que s'il ne l'ordonna pas, il ne fit rien pour l'empcher, et qu'il le pouvait preuve la cessation du pillage et de l'incendie, quelques heures aprs l'intervention du corps con sulaire tranger. Ce dernier point est lucider. L'accusation est tellement grave qu'elle appelle 151

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152 HATI EN 1886 immdiatement des preuves formelles, lesquelles, jusqu' prsent, personne n'a apportes. Elle cadre si peu avec le caractre du Prsident, la correction de son attitude avant et aprs ces tristes journes, que pour prter le moindre crdit semblable allgation il faudrait d'abord considrer comme une comdie indigne cette scne mouvante qui se passait au palais entre quelques-uns, dans laquelle le Chef de l'tat montrait tour tour la plus vive motion et la plus ardente colre, suppliait ses intimes, ses aides de camp, ses gnraux : de tout faire, de tout tenter pour arrter de nouveaux mal heurs ; il les menaait ensuite de tout le poids de sa colre s'ils parlaient d'impuissance ou allguaient une impossibilit absolue. S'il m'tait permis, moi, d'apporter ici un tmoi gnage dsintress, je n'aurais qu' me souvenir d'une conversation que j'eus personnellement avec un dput quelques semaines auparavant la veille de mon retour en Europe. Le dput dont il s'agit se montrait violemment irrit de la prise d'armes de Miragone; il accusait des personnages assez considrables de Port-auPrince d'tre du complot, de n'attendre que la minute favorable pour prendre les armes leur tour, dans la capitale mme. Des noms d'trangers venaient sou-

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HATI EN l886 153 vent sur ses lvres. Et je me souviens encore de cette phrase, du moins de son sens exact : Voyez-vous, monsieur, il nous suffirait de faire un signe, un seul, pour dbarrasser notre chef de toutes ces inquitudes, de toutes ces proccupations. Notre arme de noirs il employa l'expression marchera sur la ville la moindre alerte. Au lieu de nous laisser agir, le Prsident nous retient, nous dfend mme toute initiative. Il fait mieux. Vous avez vu renvoyer, il y a quelques jours, des com pagnies de paysans des mornes, tous gens trs d vous. Nous avions obtenu leur mise en garnison Port-au-Prince. Avec ses ides de prudence et de temporisation, le gnral Salomon, vous le verrez, sera la premire victime de ce que, moi, j'appelle de la faiblesse. Mais, vienne le moment, nous saurons bien marcher sans demander son avis, nous le sau verons malgr lui peut-tre. Et tenez, ce jour-l, vous qui tes cependant en dehors de nos luttes poli tiques, je ne voudrais pas rpondre de votre tte blonde. Endigue-t-on un fleuve dbord! !... Je parlai de cette conversation au Prsident luimme, le lendemain, en prenant cong de Son Excel lence. C'est vrai, me dit-il, chaque jour quelques fous 0.

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154 HATI EN 1886 m'assigent de propositions insenses rminis cences d'un autre ge. Et quand je vois les provoca tions incessantes auxquelles ceux-l sont en butte de la part de gens qui se croient dj forts et triom phants, je ne puis me dfendre d'un sentiment de piti l'gard de ces derniers moi qui sais de quels moyens mes amis disposent, quels efforts je dois dployer pour les maintenir dans le droit chemin des moyens lgaux et de la prudence. Mais croyez bien que de tels excs, moi prsent, ne se commet tront pas. Je mettrai plutt mon corps en travers s'il faut arrter le flot, si les prcautions que je prends ne parvenaient pas l'endiguer avant l'heure. Je n'ai pas que le souci de mon pouvoir personnel, j'ai con server l'indpendance nationale, laquelle sombrerait certainement sous des actes de vandalisme Le prsident, ce jour-l, me parlait avec sincrit et, j'ajouterai, avec une motion communicative qui n'est pas son fait dans le tte--tte. Donc, pour ma part, j'ai quelques raisons d'estimer, jusqu' preuve contraire, que les 22 et 23 septembre, le gouvernement fut dbord. Maintenant, que l'intervention des consulsinter vention lgitime dont nous voyons chaque jour des exemples rpts sur tous les points du globe que la menace d'un bombardement, que la vue inat-

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HATI EN 1886 155 tendue, sur le port, des compagnies de dbarque ment, soient venues prter au gnral Salomon un secours, qu'il n'avait pu ni esprer, ni solliciter la chose ne fait pas l'ombre d'un doute. Que, grce cet appoint, le prsident ait pu res saisir aussitt les rnes du pouvoir, chappes un instant de ses mains, et serrer immdiatement le frein il ne peut sur ce point y avoir aucune con testation. Il demeure certain jusqu' l'vidence en tout tat de cause que l'intervention nergique des frgates trangres a sauv Port-au-Prince ce jour-l d'une ruine presque certaine. Quand les trangers tablis Port-au-Prince va lurent les dsastres de ces deux journes, le gou vernement s'inclina et s'excuta. Et, avec un grand sens politique, le gnral Salomon, bravant l'impo pularit possible, accepta et fit accepter par les Chambres le principe d'une indemnit accorder aux trangers lss dans leurs intrts. Des jurys mixtes furent nomms concurremment avec le gouvernement et les lgations trangres lesquels examinrent les rclamations sur pices justificatives et fixrent sans appel le chiffre qui table auquel ils durent ramener chacune d'elles. Une somme de prs de trois millions et demi de

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156 HATI EN 1886 francs fut ainsi attribue aux commerants et particu liers trangers qui avaient eu souffrir du pillage ou de l'incendie. Et par annuits cette dette est de puis lors exactement paye. Le gouvernement avait rclam six ans pour s'acquitter. La nation hatienne n'a pas regretter d'avoir cette fois suivi aveuglment son chef dans une voie de rparations pcuniaires quelque excessives qu'elles aient paru ou qu'elles puissent paratre encore quelques ardents. C'est en reconnaissant loyalement ses torts, quand ils existent, en supportant dlibrment les cons quences, qu'on acquiert le droit de relever ceux d'autrui. Et certains, qui se croient rudits, auront beau tordre le Droit des gens, le dnaturer quelquefois, prendre chez certains des thories vagues pour la pratique habituelle, ils ne feront jamais que les nations, quelles qu'elles soient pas plus que l'individu dans l'tat puissent avoir des droits sans rester soumises des obligations. Votre droit vous, nation, est de me frapper de toutes les patentes, de toutes les charges pcu niaires ou autres que vous attachez la rsidence du sol, mais votre devoir est de me protger contre les exactions de vos sujets, contre vos propres folies. Si

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HATI EN 1886 157 vous ne le faites pas, vous tes coupable mon gard, et je me rclame de ma nationalit. Les am bassadeurs, ministres plnipotentiaires et consuls ne sont pas faits pour autre chose je ne vois gure le plus souvent l'utilit de la fonction s'il en tait autrement. Ou alors sortez des limites du droit in ternational, construisez votre muraille de Chine, et, si vous n'tes pas assez forte, supportez tout, pirates, flibustiers, cumeurs de mers, bandits de toutes sortes il y en a encore suffisamment dans le monde pour lesquels vous serez une proie appr ciable. Mais ne dites pas alors que vous voulez res ter dans le cycle des nations. On ne peut avoir les avantages d'une situation, sans, je le rpte, en supporter les obligations. Vous ne ferez jamais penser personne, dans cette ordre d'ides, qu'il faut absoudre une nation dont les indignes brlent ma maison, et condamner le malfaiteur coupable du mme crime. Et c'est folie que de dclarer publiquement, comme le font certains publicistes hatiens, qu'un pays livr tous les excs peut, le lendemain, se croiser les bras dans l'impunit. Ce serait justifier le crime sur un point quelconque de la terre. J'ai quelque comptence pour affirmer que le Droit des gens quelque large que soit la doctrine professe n'a jamais t conduit jusque-l dans aucun crit. Je ne pense pas que les

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158 HATI EN 1886 gouvernants hatiens mmes aient jamais eu cette pense. S'il fallait couter ces publicistes, il faudrait faire une croix sur Hati, livrer cette le son sort ce ne serait pas long. Non, je le rpte, j'estime que ce jour-l le gou vernement d'Hati a agi en gouvernement digne de ce nom que du mme coup, relevant l'honneur de la nation, il frappait mortellement une prten due industrie de rclamations dont se plaignent les Hatiens, laquelle, si elle existe, ne peut plus exister dsormais. Je doute fort cependant qu'elle existe, car elle ne pourrait s'abriter que sous l'gide d'un reprsentant tranger. J'entends d'un reprsentant d'une grande puissance dire que cette industrie chercherait l'ap pui du consul de quelque tat infime, ce serait se mo quer du public. Il faut donc penser qu'en parlant d'une industrie qui consisterait faire payer des rclamations injustes, certains Hatiens ne craignent pas de mettre en suspicion la bonne foi et l'honora bilit du ministre plnipotentiaire de France, des consuls gnraux de l'Allemagne, de l'Angleterre, des tats-Unis et de l'Espagne, seuls diplomates trangers de la carrire accrdits en Hati, seuls capables de faire respecter pratiquement les rclamations de leurs nationaux. Je n'insiste pas

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HATI EN 1886 159 Mais enfin je veux bien admettre, un instant, que la religion de ces hommes au-dessus de tout soup on soit surprise par leurs propres nationaux c'est encore ce que l'on peut dire. Est-ce que je n'ai pas raison de prtendre encore, que cette industrie, considre ainsi, a t frap pe mortellement de par le rglement des affaires de 1883? D'abord, le fonctionnement des commissions mixtes sous la surveillance et du gouvernement et des lgations... Iriez-vous jusqu' souponner de fraude ou de complaisance vos propres dlgus?... En second lieu, plus d'intervention coercitive pos sible devant cette preuve de bonne volont politique. Hati, pour la premire fois depuis son indpendance, a acquis le droit rel de repousser l'avance toutes prtentions excessives ou encore non justifies. Du moment que ces prtentions sont discutes librement et librement apprcies par des arbitres dsigns, dont les dcisions sont souveraines, o donc vont trouver accs les moyens coercitifs?... Il me parat que certains Hatiens n'ont pas encore bien examin ce ct intressant de la question si j'en juge par certaine publication rcente dans la quelle un jeune diplomate s'criait : Nous n'avons eu que des empiriques courtes

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160 HATI EN 1886 vues, des secrtaires d'tat de carton, approuvant tout, acceptant tout, dans la crainte de perdre leur portefeuille... J'estime que ce jeune homme aurait d retourner plusieurs fois sa plume dans l'encrier avant que de tracer une normit sous la forme d'une phrase sonore et effet. C'est malheureusement avec ces phrases, et en oubliant la pratique relle du gouvernement, que l'on conduit souvent le peuple hatien. C'est ainsi que ce lui-ci est amen, tout en voulant marcher de l'avant, faire quelque faux pas qui le retient en arrire. C'est prcisment l'honneur du gouvernement actuel, dans cette circonstance mmorable, d'avoir bravement saut le foss. Il paratrait que, mme en Hati, certains auraient voulu voir la culbute.

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CHAPITRE VIII LE GNRAL SALOMON. Son uvre (suite). LA BANQUE NATIONALE D'HATI. Son rle utile. Son avenir. Pour vaincre l'insurrection de Miragone, touffer dans le germe les soulvements partiels qui en furent la consquence, et finalement conduire intacte son autorit prsidentielle jusqu' obtenir mme le renouvellement de ses pouvoirs le prsident Salomon a puis de nouveaux lments de force dans une organisation financire, inconnue de ses prdcesseurs, dont lui-mme ne pouvait prvoir le rle considrable qu'elle devait jouer et celui, plus grand encore, qui lui est destin. Je veux parler de la Banque nationale d'Hati, institution purement franaise, uvre personnelle du gnral Salomon, rsultat de son nergique volont envers et contre tous et laquelle, conduite avec la prudence qui caractrise le puissant instru ment de crdit la Socit gnrale de Crdit In-

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162 HATI EN 1886 dustriel et Commercial de France dont elle mane, a, peu peu, conquis en Hati la confiance gnrale, aprs avoir obtenu des pouvoirs constitus ses grandes lettres de naturalisation. Mais avant tout quelques explications sont ncessaires. Les rvolutions, ou plutt parlons simplement les meutes priodiques, taient, avant l'avne ment du gnral Salomon, la forme habituelle de la transmission des pouvoirs. Et cela depuis bientt trente ans. Un seul prsident, un nomm NissageSaget, si je ne me trompe, avait accompli sans trouble ses quatre annes d'investiture, puis tran quillement regagn Saint-Marc l'tabli de tailleur faon, d'o l'avait arrach un vote du congrs. Il est mort celui-l. Les rudits de Port-au-Prince l'ap pellent le Cincinnatus hatien!... Passons. C'tait donc chose naturelle que de renverser un prsident, et j'ajoute qu'on ne courait pas grand risque. Bien mieux, le programme tait arrt d'avance. A telle heure, tel jour. Compris. Parfait, c'est en tendu. Un garon fort distingu est emport un jour, subitement, par quelque fivre. Des amis veillent

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HATI EN 1886 pieusement son corps. Tout coup surgit un cons pirateur notoire : Il serait prudent d'interrompre la veille avant minuit et de rentrer chacun chez vous!... Telles lurent ses premires paroles. ???... minuit tapant, nous prenons les armes. C'est bien, nous restons ici. Comme vous voudrez. Et lorsque, vers le milieu de la nuit, le premier coup de feu jeta sa note doublement sinistre dans cette chambre funbre, instinctivement chacun rgla sa montre. Au petit jour, le prsident X..., rfugi dans un consulat, avait fait place nette au prsident Y... Et, trois jours aprs, le pouvoir d'hier montait sur un paquebot, escort et protg par les sbires du succes seur. On n'est pas plus aimable. Aussi se forma-t-il, presque au grand jour, une sorte de march de l'meute. Quand le prsident en charge ne rendait plus la main fivreuse du spculateur, tranger ou Ha tien que certains mcontentements se faisaient jour; ou encore que, se croyant matre de sa des tine, le protg de la gent politico-financire, aban163

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164 HATI EN 1886 donnant ses protecteurs, cherchait son indpendance et se proccupait avant tout de l'intrt gnral, c'en tait fait de lui. Un remplaant ventuel tait vite trouv il y a toujours une moyenne annuelle de vingt candidats la prsidence le syndicat financier tait form, les fonds runis, les parts attribues ; on achetait quelques carabines et pas mal de consciences. En deux heures de temps, quelquefois moins, le drame tait jou. Parfois la rsistance se prolongeait, alors il fallait bien recourir aux moyens extrmes : un quartier de la ville flambait, puis deux, puis trois... enfin, ce qui tait ncessaire. Devant cette manifestation premptoire de la volont nationale, l'ancien n'hsitait plus. Il pliait bagage. Et, quelques heures plus tard, le corps consulaire venait saluer le nouveau chef de l'tat tandis que dans les officines ministrielles les actionnaires du mouvement se partageaient les dpouilles. Pour rester dans le vrai, je dois ne pas oublier qu' ct du spculateur triomphant, quelques autres trpignaient de rage et de dsespoir. Ceux-l avaient vid leur caisse jusqu'au trfond pour soutenir jus qu' la dernire minute la cause du parti vaincu. Pour ces derniers, tout cela s'enfonait l'horizon, dans l'infini, avec le steamer qui emportait l'ancien pr-

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HATI EN l886 l6'5 sidentet... leurs fortunes. Mais patience, les action naires du prochain mouvement n'taient-ils donc pas trouvs!... Vienne le moment, l'instant favorable!... Et ainsi de suite par priodes continues. Ce jeu de bascule a pris fin. Il a pris fin tout uniment par l'tablissement d'un instrument financier, lequel ne pouvant et ne vou lant rien gagner n'importe quel cataclysme, se trouvait plac ainsi pour devenir le soutien naturel du gouvernement tabli, quelle que fut l'tiquette, et, par got, de celui auquel il devait son fonction nement. Le march de l'meute devait s'effondrer bien vite devant cet lment nouveau. Il devenait en effet difficile de recruter les spcu lateurs du dsordre. C'tait l'vidence mme qu'il s'agissait dsormais de lutter, non plus avec des bons, mais l'argent la main, contre un tablisse ment de premier ordre, disposant de capitaux con sidrables et nullement dispos laisser perdre une partie laquelle pour l'instant cet tablissement pouvait se considrer comme intress si une fois elle venait s'engager. Mais le dsarroi fut bien plus grand, alors qu'on vit la Banque d'Hati grouper dans son orbite les

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HATI EN 1886 principales maisons hatiennes et trangres, et cer tains commerants mmes non des plus minces confondre une grosse part de leurs intrts avec les intrts de la Banque, faire cause commune avec elle, soutenir le gouvernement du gnral Salomon de compte demi. Les adversaires du Gnral virent donc tout la fois : et disparatre leurs commanditaires, et le gros des forces financires du pays, parses jusque-l, adversaires le plus souvent se grouper rsolument autour de l'ordre lgal. Peu d'Hatiens saisirent cette volution, dont la Banque nouvelle devenait le pivot. Je ne saurais dire si le gnral Salomon lui-mme, je ne parle pas de l'entourage se rendit un compte exact de l'importance que ce rouage financier, juxtapos r cemment dans le mcanisme constitutionnel, allait acqurir tout d'un coup dans l'ordre politique, et cela sans effort aucun, sans plan trac, par le seul jeu mathmatique de sa fonction. Certaines hsitations du dbut feraient prsumer le contraire. Mais il faut croire que son antagoniste, BoyerBazelais, le pressentit, qui prcipita le coup de tte de Miragone, ne voulant plus attendre ; courant enfin la mort pour ne pas avoir, quelques mois plus tard, faire aveu d'impuissance. 166

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HATI EN 1886 On a racont, ce sujet, qu' un moment toute la question entre le gouvernement et le parti insurg se trouva concentre sur la possession d'un bateau de guerre. Je veux bien, malgr l'invraisemblance, ramener la question d'tre ou ne pas tre dans ces limites mesquines. Qu'arriva-t-il dans la pratique? C'est que les agents du gouvernement et ceux de Bazelais ayant lutt de vitesse New-York pour acqurir le bateau sauveur, ce fut le gnral Salomon qui eut son bateau; celui des insurgs resta en Amrique. Pourquoi ? Parce que le gnral Salo mon, aid par la Banque et le groupe syndicataire, put payer, et que Boyer-Bazelais, qui on pro mettait tout, quelques mois auparavant, ne trouvait plus aucun crdit, mme auprs des spculateurs les plus aventureux. Ceux-ci hsitaient au dernier moment, en prsence de cet appui sans exemple que la finance hatienne continuait au gnral-prsi dent. Je me souviens avoir rencontr cette poque, Paris, un des ennemis les plus convaincus du Pr sident. Un des rares Hatiens, qui, ayant su faire une fortune considrable en Hati, savent non seule ment la conserver en France, mais encore l'admi107

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HATI EN 1886 nistrer sagement et la faire fructifier. La maison tait bonne, les agents de Bazelais y frappaient sans cesse. 11 n'y avait pas, pour celui-l, la recherche d'une spculation il aurait donn une bonne partie de sa fortune pour carter l'homme qui, croyait-il, serait toujours un obstacle son retour en Hati. Et il s'tait saign blanc, du moins le disait-il. Mais un jour le simple bon sens de l'homme d'affaires, lequel a su ramasser un gros pcule, sans avoir jamais eu recourir aux spculations hasardes, l'avertit temps. Il mit tout le monde la porte. Jugez des autres. Tel fut l'appui inespr que l'ordre public trouva, en un moment critique, dans cette cration d'impor tation trangre absolument dsintresse, au fond, de l'uvre des partis guide simplement par le dsir de russir, de faire fructifier les capi taux confis son entreprise. Il est,dans un ordre d'ides pas sensiblement loi gn toutefois du premier un service peut-tre plus important encore que la Banque nationale d'Hati a rendu au pays. Mais celui-ci, prvu par le prsident, dsir mme, lorsque le chef de l'tat, nouvellement lu, combinait 168

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HATI EN 1886 169 ses premiers efforts pour implanter cet tablisse ment ; lequel service d'ailleurs n'est que la cons quence naturelle des attributions qui furent concdes la Banque. Par l'article 15 de l'acte pass entre M. Lafores-trie, ministre des finances, dlgu spcial Paris pour la circonstance, et M. Durrieu, prsident du conseil d'administration du Crdit Industriel acte de concession dont je donne le texte intgral la fin de ce volume la Banque se trouva charge du service de la trsorerie, et, par suite, de recevoir l'encaissement toutes les sommes revenant l'tat, notamment les droits de douane sur l'importation et l'exportation. D'autre part, elle se trouvait charge d'effectuer tous les payements pour le compte de l'tat, y compris le service des intrts et amortis sements de toute dette intrieure et extrieure. C'tait, en un mot, concentrer dans les caisses de la Banque toutes les ressources du pays. Et voici ce qu'il en advint: A ct du march de l'meute fleurissait une autre industrie, tout aussi productive, sinon plus : l'industrie du faux mandat ou, plus exactement, le sys tme des double et triple payements par le Trsor des mandats du gouvernement. 10

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170 HATI EN 1886 J'esquisse rapidement l'analyse du systme, son point de dpart et le but toujours atteint: A chaque meute, quelquefois temps calme, suivant les besoins quelque initi se prposait aux archives du ministre des finances. Et au plus fort de la lutte, quelques liasses, le plus possible, de mandats dj pays lesquels avaient t jets ngli gemment sans autre mention dans quelque carton taient soigneusement recueillies et transportes religieusement, mais secrtement, au dehors. Puis un ordre arrivait : Flambez finances Et les finances flambaient, et sous les dcombres disparaissait jusqu'au dernier vestige de toute preuve de payement. Alors quelques semaines aprs, vhiculs par des courtiers souvent inconscients, voici que les bien heureux mandats reprenaient vivement le chemin du Trsor. Avec quels transports ils taient accueillis La brave caisse publique retrouvait de vieux amis. La tradition n'tait point interrompue en 1883, les finances flambrent comme devant. Maintenant, comment les mandats qui n'taient plus au ministre, mais bien dans les caisses de la Banque, furent-ils extraits de la Banque comme on les extrayait jadis du local ministriel?... Le directeur de la Banque tait

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malade chez lui, retenu par une fracture de la jambe; la plupart des employs, affols par le mouvement et les incendies qui s'tendaient... Bref, on voudra bien me permettre, en cette question encore brlante aujourd'hui (1), de n'accuser... que la force de l'habitude. Mais ceux, quels qu'ils soient, qui ne voulu rent aucun prix rester les mains vides devant l'incendie des finances, n'oublirent qu'une chose : c'est qu'un tablissement priv tait devenu le contrle permanent du travail ministriel, et que sa compta bilit tait le reflet exact de la comptabilit publique. C'tait vraiment trop de lgret : ils en furent punis. Quelques mandats se glissrent d'abord timidement aux guichets de la Banque et furent pays ; on ne s'aperut de rien tout d'abord. Mais la fraude devait tre rapidement dcouverte. Il fallut s'en tenir l, les porteurs en furent pour un court essai. Les livres de la Banque venaient attester les paye ments antrieurs. Une enqute fut ordonne, des poursuites crimi nelles intentes, sur la plainte mme de la direc tion. Un employ de la Banque et un courtier de la place furent condamns comme auteurs ou com(1) Consulter aux Annexes sur cette question de mandats, le rapport de la commission d'examen document tout rcent que je livre aux mditations du Ministre des Affaires trangres, ainsi que la Note explicative. HATI EN 1886 174

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172 HATI En 1886 plices des dtournements commis... Je n'entre pas dans les dtails. Il y a quelques semaines, le Pr sident exerait en faveur de ces derniers et sur la demande expresse des reprsentants de l'Angle terre et de la France le droit de grce que lui accorde la Constitution hatienne. Il me suffit d'avoir constat que, grce au service de trsorerie assur par la Banque nationale d'Hati, de fcheux errements ne pouvaient plus avoir cours. Le gouvernement a sauv en cette circonstance une somme de prs de deux millions, laquelle, faute de preuves, il et t oblig de payer nouveau. Du mme coup, le local du ministre des finances parat dsormais l'abri des flammes du moment qu'il n'y a plus intrt pour personne brler les petits papiers ce qui n'est pas ddaigner. Je me permets d'ajouter que ces tripotages honteux, o le vol s'abrite sous les apparences de bonne foi de cer tains tiers porteurs, deviennent jamais impossibles; que, partant, la morale publique y gagne d'autant. N'est-ce donc point quelque chose que cela?... Un autre article de l'acte de concession mrite d'attirer l'attention, cause de la porte qu'il peut avoir dans l'avenir, de ses consquences probables. Je veux parler du privilge concd par l'article 19 de cet acte.

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HATI EN 1886 173 En voici le texte : ART. 19. La Banque, en tant que personne civile, jouira des droits de citoyen d'Hati Elle pourra, en consquence, contracter, acqurir et possder des immeubles dans l'tendue du territoire d'Hati, prendre inscription hypothcaire, exercer toutes poursuites judiciaires, dfendre et gnralement jouir de tous les droits accords par la loi aux citoyens de la Rpu blique. On sait, ou on ne sait pas, mais enfin je le rap pelle, que l'article 7 de la Constitution hatienne, devenu, je crois, l'article S, depuis quelques mois, depuis la revision refuse l'tranger le droit de possder sur le territoire d'Hati. A l'gard de la Banque seule, les pouvoirs constitus ont fait flchir les textes; le droit de possder lui a t reconnu. Je dmontrerai rapidement plus tard que ce f cheux article 7 ou 5 est depuis longues annes la pierre triangulaire contre laquelle viennent se dchi queter tout la fois et les bonnes volonts du dehors et les efforts srieux du dedans. L'exemple de la Banque dont les promoteurs n'eurent pas la peine de demander l'abolition en leur faveur des effets de ce paragraphe pour l'obtenir l'empressement du gouvernement offrir lui-mme et spontanment le droit nouveau inaugur par ledit art. 19, constituent une dmonstration suffisante. Il en rsulte notoirement qu'aucune institution s-10.

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174 HATI EN 1886 rieuse et utile ne saurait tre implante en Hati, tant qu'on maintiendra cette preuve lgale de dfiance contre l'tranger dont on sollicite le concours. Mais ce n'est point ce dont j'ai m'occuper pour le moment. Je prends le fait et constate qu'un tablissement tranger, une personne trangre, personne morale si vous voulez ne nous attardons pas dans une distinction oiseuse possde en Hati les mmes droits civils que le premier Hatien venu. Et j'ajoute : lesquels droits ce mme Hatien peut pos sder sans conteste en France, ou dans tout autre pays, n'importe lequel, j'entends pays peu prs civilis. Ayant acquis le caractre de citoyen hatien, tout en ne perdant pas son statut personnel en France, la Banque dont le sige social reste Paris offre, par son double caractre, des garanties morales et pratiques; ses moyens et son action chappent l'influence des fluctuations politiques du pays. Elle profite des passes bonnes, elle n'a pas subir les mauvaises. Que si, en Hati, elle jouit de la plnitude des droits de citoyen et peut en recueillir les bn fices d'autre part, elle se trouve en Europe en tat de traiter de pair pair avec le capital, dans le domaine des affaires.

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HATI EN l886 Elle existe donc comme le trait d'union naturel et parfait qui jusqu' ce jour manquait absolument le vhicule oblig et ncessaire de toutes entreprises agricoles et industrielles, lesquelles n'attendent, pour prendre racine sur le sol fcond de notre ancienne colonie, qu'un appui srieux, rel et positif. Voil comment je comprends le rle futur que les promoteurs de la Banque traaient leur entreprise quand ils rdigeaient l'article 19. Il me parat que les signataires hatiens legnral Salomon, son mi nistre dlgu et le pouvoir lgislatif taient sur ce point en communaut d'ides avec M. Durrieu, alors que les premiers acceptaient la clause et, que le Par lement la consacrait par ses votes. Il est certain en effet, mon avis, que le rle utile de la Banque perdrait bientt de son caractre d'uti lit publique, si, indfiniment, cet tablissement se cantonnait dans cette agrable prbende : payer et recevoir, au lieu et place du Trsor public, sans autre souci que de prlever une trs belle commission, perue sans autres risques. Je suis toutefois le premier reconnatre que vri tablement, depuis les cinq annes seulement que la Banque fonctionne elle ne pouvait prtendre autre rle; qu' tous les points de vue elle a pru demment agi en s'y maintenant. 175

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HATI EN 1886 Il y avait, avant tout, l'ordre dans les finances organiser ce serait folie de vouloir difier sur des ruines elle s'est attele cette besogne vigou reusement, repoussant par systme tout ce qui pou vait la distraire de cette tche pineuse. Mais, aujourd'hui que le terrain semble en partie dblay, j'estime que le moment approche o la Banque, modifiant son attitude du dbut, dmontrera qu'elle est outille, mieux que quiconque, pour assu rer ce progrs ncessaire, dont tout le monde parle sans jamais indiquer les moyens. Son intrt person nel la pousse sans conteste dans cette voie. N'est-elle pas comptable des deniers de l'tat, dont la progres sion accumule ses bnfices? Ne dtient-elle pas ainsi, dans le mme ordre, toutes les garanties dsirables? C'est donc la Banque, dans un avenir prochain, pour parfaire son uvre ouvrir toute grande la large voie du travail national et faire de la terre d'Hati ce que celle-ci peut devenir sans trop d'efforts et rapidement : un centre merveilleux de pro ductions multiples, toutes facilement ralisables. Ne s'agirait-il mme que de modifier simplement le mode actuel de production, de l'tendre, de rendre par suite quelque valeur la proprit foncire, que la Banque aurait encore une belle tche mener bonne fin. 176

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HATI EN 1886 177 J'ajoute qu'elle seule peut le faire et que si elle ne le faisait pas, elle deviendrait graduellement et probablement sans s'en rendre compte un obs tacle la marche gnrale du pays. Je mets en fait qu'aujourd'hui aucune affaire n'est possible en Europe pour Hati, sans la participation de la Banque, ou tout au moins sans son appui. La chose est facile comprendre. Un Hatien ou un tranger, je mets les deux dans le mme sac, obtient du gouvernement une conces sion importante. Les uns veulent construire des chemins de fer, les autres tablir des rseaux tlgra phiques ou relier Hati au reste du monde par un cble sous-marin; d'autres encore parlent de marchs, de docks. On plaide pour la ncessit d'une usine sucre il n'en existe pas l'ombre d'une sur la terre o la canne pousse comme de l'herbe. Il s'agit, un autre moment, d'usines dcortiquer le cacao il s'en est lev une trs importante pour le caf, dont je parlerai plus loin. ; et encore de scieries mcaniques... venir, dans un pays o s'assombrisent chaque anne les plus belles forts du monde alors que chacun continue recevoir ses planches et ses bois de construction des tats-Unis, par le mme steamer qui jette la douane les botes de sucre par milliers.

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i78 HATI EN l886 Je ne dis pas que tous ces projets soient imm diatement pratiques. Ainsi j'ai vu concder par exemple, cette anne, pas mal de kilomtres de che min de fer dans un pays o on ne sait mme pas entretenir quelques mtres de route. Mais certaine ment tout est entreprendre en Hati, et chaque entreprise peut trouver aussitt son utilit immdiate. C'est dire en principe que tous projets sont bons, ou encore pourront tre bons, surtout lorsque les Hatiens, reprenant leur uvre son dbut, renonce ront mettre toujours la charrue avant les bufs. Maintenant examinons la filire peu prs constante par laquelle vont passer ces diffrentes affaires. Le concessionnaire, l'acte de concession en poche, dment ratifi par les Chambres et promulgu, n'oublier jamais les prescriptions constitutionnelles, part d'Hati, le cur gonfl de joie. La traverse passe vite pour le voyageur dont l'esprit galope dans des songes dors. Mais en Europe les illusions vont s'envoler, hlas Nous ne sommes plus au temps heureux o des mines lgendaires trouvaient preneurs, o l'on s'arrachait coup de billets de mille les actions des Glacires de l'Equateur. Le capital est devenu prudent, plus que cela, mfiant, et le rgne des lanceurs d'affaires

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HATI EN 1886 179 hypothtiques semble bien fini, pour l'instant du moins. Il faut s'expliquer. Quelques esprits audacieux il s'en trouve encore, s'arrtent cependant l'examen du projet, et l'espoir revient vite au mal heureux concessionnaire qui fait la navette depuis des semaines, entre Paris, Londres, Vienne et Berlin ; sans oublier Bruxelles en Brabant c'est la seconde tape oblige, aprs Paris. Bientt cependant, renseignements pris, le capi taliste apprend : qu'Hati a, au service de ses affaires, une Banque srieuse et riche, appuye sur un des premiers tablissements financiers de Paris ; qu'au tour de cette Banque sont groupes les plus impor tantes maisons du commerce d'Hati ; que, par con squent, celle-ci peut runir tous les capitaux ncessaires pour une bonne affaire en toute con naissance de cause, puisqu'elle est sur les lieux et vit de l'existence du pays. De l conclure que tout ce qui peut tre propos, en dehors de cette insti tution et des syndicats hatiens, est mauvais, il n'y a qu'un pas. Et le concessionnaire est dfinitivement conduit. Alors entrent en jeu les agences d'affaires interlopes, les courtiers marrons. Toutes les boues des ca pitales sont remues ; on ne parle plus que de cette affaire dans les bouges qui avoisinent le palais de la Bourse. Et, quelques mois aprs, l'Hatien revient

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180 HATI EN 1886 tristement chez lui, le gousset plus lger, et l'tran ger se perd dans la nuit des temps. Mais l'affaire, qui tait excellente en elle-mme, est coule jamais. Le crdit du pays en souffre, le peu de considra tion financire qui pouvait subsister s'efface de plus en plus. Que les hommes les plus considrables re prennent par la suite ces affaires en main, ils ne feront pas mieux. Le gouvernement hatien a tort d'garer plus longtemps les concessions qu'il accorde. C'est avec ce systme du n'importe qui que l'on est arriv ne plus croire en Europe aux affaires d'Hati, et que le Hatien lui-mme est arriv se mlier des propositions trangres, les voyant crouler les unes aprs les autres lorsque certaines, j'en connais, ne s'ternissent pas en prlvements quotidiens sur les bourses de quelques gogos. Il est donc de toute ncessit que la Banque entre rsolument et de plein pied dans la voie des affaires; qu'elle prenne surtout en main celles qui fournis sent le premier terme du problme de la prosprit d'un pays celles qui touchent la productivit du sol. Le prsident Salomon ne s'criait-il pas dernire ment : Possesseurs d'un sol riche et fertile, de richesses

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HATI EN 1886 181 naturelles encore inexploites, devons-nous nous croiser les bras, donner au monde le triste spectacle d'un peuple trop enclin la torpeur et l'apathie, ddaignant le bien-tre que la Providence a plac sous sa main?... (Discours prsidentiel l'ouver ture des Chambres, 19 avril 1886.) Tout cela est vrai : les richesses naturelles inex ploites ne peuvent tre, proprement parler, que des non-valeurs. On ne peut gager ce que le sol re tient encore ; on ne base pas des garanties sur des esprances, quelque fondes que puissent tre ces esprances. C'est ce programme de gouvernement que la Banque seule peut aujourd'hui sortir du domaine des dsirs pour en faire une ralit. Parmi tous les services qu'elle peut rendre encore, c'est certai nement celui qui peut jeter le plus d'clat sur sa prosprit actuelle, en mme temps qu'augmenter la grandeur de l'uvre de redressement du gnral Salomon. Et encore quand, grce l'intervention constante de cet tablissement privilgi, il sera amplement dmontr, une fois pour toutes, que l'tranger peut rendre des services, devenir le moteur puissant du progrs et de la prosprit ; que du jour au lendemain le Hatien en recueillera les preuves manifestes dans 11

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182 HATI EN 1886 la plus-value de la fortune territoriale dont bnfi cieront la fois et l'intrt gnral et l'intrt parti culier j'estime que d'eux-mmes les esprits les plus troits et les plus timors trouveront ridicule le maintien contre ces mmes trangers d'une prohibi tion, laquelle il aura suffi de rayer dans un contrat pour fonder en Hati la seule entreprise qui ait t de longtemps utile et viable. Il est un dernier privilge, celui-l exclusif, que la Banque possde : l'mission des billets de banque. Son papier fut, jusqu'en 1884, le seul papier ayant cours lgal en Hati. Cela rsultait des conventions et de la nature de l'institution. Le gouvernement, oblig, aprs les vnements de 1883, de recourir des res sources extraordinaires, voulut trouver ces ressour ces dans une mission directe de papier-monnaie, gag sur une surtaxe douanire amortissable. La Banque pouvait s'interposer, c'tait l une atteinte son privilge. Elle ne voulut pas casser les vitres et se borna rserver les droits des actionnaires. Du reste elle n'avait jamais eu qu'une somme re lativement faible en circulation, ce qui tenait l'l vation de ses coupures. Le contrat ne lui permet tait d'mettre que des billets de vingt et dix gourdes (100 et 50 francs), limite abaisse cinq gourdes

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HATI EN 1886 (25 francs), chiffre encore suprieur aux quotits usuelles en Hati une et deux gourdes. En toute autre circonstance Dieu sait o l'on ft all. Des hommes encore fort jeunes ont vu, en Hati, la gourde-papier 4,000 0/0 je dis bien quatre mille pour cent c'est--dire qu'il fallait 40 piastres hatiennes, soit une valeur nominative de 200 francs environ, pour payer une piastre argent, soit une valeur effective de 5 francs. La Banque put encore devenir en cette circons tance le frein utile et prcieux qui retint le gouver nement contre ses propres entranements. Prpose, de par son contrat, assurer l'amortissement semes triel, elle le fit avec rgularit, et vita une trop grande dprciation du papier. Mais le gouvernement, encourag par le premier rsultat, jetait de nouveau, en 1885, deux millions de gourdes-papier sur le march. La prime du change bondit jusqu' 65 0/0. Il fallait ragir en toute hte, on voyait dj le change 100, 200 0/0. La Banque fut sollicite nouveau. Elle runit un syndicat qui souscrivit une avance au gouvernement de 600,000 piastres, pour retirer gale somme de papier-monnaie de la circulation. La prime revint insensiblement 27 ou 28 0/0. 183

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184 HATI EN 1886 L'amortissement graduel rtablira l'quilibre et le maintiendra, si le gnral Salomon veut rsolument briser les planches du papier gouvernemental. Est-ce que l'anne dernire encore les porteurs de titres de l'emprunt Domingue, mis au courant de la situation nouvelle, ne consentaient pas une rduction de 40 0/0 de leur crance (1)? Le coupon dont le payement est prsentement annonc pour le 8 janvier prochain (1887), est le quatrime coupon rgulirement pay depuis l'arran gement dont je parle. C'est l, me semble-t-il, la meilleure rponse opposer aux dtracteurs syst matiques du revirement notable qui s'est produit, depuis deux ou trois ans, dans les finances hatiennes. J'ajoute cependant, qu'en prvision de toutes ven tualits, le payement de l'emprunt Domingue, ne sera vraiment garanti aux porteurs, qu'autant que la Lgislation franaise Port-au-Prince AURA LE DROIT DE S'EN OCCUPER. C'est l un simple avis que j'mets, et qui ne concerne en rien les porteurs autres que les obligataires franais, et encore moins les intresss de nationalit douteuse. (1) Voir aux Annexes le texte mme du contrat intervenu entre le Gouvernement Hatien et les porteurs d'Obligations de l'em prunt 1875 dit emprunt Domingue. Ainsi que le compte rendu officiel de la sance de l'Assemble Nationale, runie cet effet le 2 aot 1886, dans laquelle furent ratifies ces conventions et qui les contient.

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HATI EN 1886 185 La Banque a encore battu monnaie pour le gou vernement Hatien, et a import pour plus de dix millions de francs de monnaie d'argent, du type de l'Union latine dans laquelle Hati aurait pu esprer entrer, sans la dprciation considrable du mtal argent. N'est-ce donc pas mriter le plus grand titre l'estime d'un pays que de prparer le march euro pen oublier les errements anciens, de permettre un tat discrdit de relever son crdit? Voil l'uvre de la Banque, et je ne parle que des grandes lignes de son action immdiate; voil le rsultat de la premire alliance intime conclue entre Hatiens et trangers. Il est vrai que les ngocia teurs hatiens taient des hommes d'tat ides vastes et gnreuses dont l'un M. Ch. Laforestrie est actuellement ministre plnipotentiaire Paris et que les contractants trangers taient tous gens notables, dignes d'tre crus sur parole. En inaugurant sa prsidence par l'institution de cet tablissement financier, le gnral Salomon jetait les bases d'un nouvel ordre de choses, dont on commence en Hati ressentir les bienfaits. Il pr parait sans bien s'en rendre compte, peut-tre cette seconde lection la prsidence, dont il est sorti il y a quelques mois, grandi, fortifi et plus confiant pour l'avenir de sa race.

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HATI EN 1886 Dans l'adresse au peuple Hatien pour le remer cier de sa rlection, le Prsident consacrait la Banque le paragraphe suivant : Ds mon arrive au pouvoir, j'ai pu raliser, l'heureuse ide que ne dsavouait personne, et aujourd'hui notre Banque Nationale est dans toute la plnitude de son fonctionnement. Rappelons que c'est une uvre humaine, ce titre perfectible, et que les services qu'elle rend par l'esprit d'association qu'elle a cr s'tendront graduellement Maintenant, quelques dtails que j'appellerai tech niques. La Banque d'Hati est, ainsi que je le disais en commenant, une uvre essentiellement franaise. Son sige social se trouve Paris ses statuts constitutifs de Socit franaise sont rgis par la loi de 1867 sur les socits. Les dispositions du rgle ment en vertu duquel s'excute le service de trso rerie sont mme presque toutes empruntes aux rglements franais, et notamment au dcret du 31 mai 1862 sur la comptabilit publique. Elle est dirige Paris par un Inspecteur des finances un des plus distingus fonctionnaires de l'administra tion centrale M. Ch. de Montferrand. Le prsident du conseil d'administration est M. Lehideux le chef 186

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HATI EN 1886 de la vieille et importante maison de banque de ce nom, une de celles qui honorent la place de Paris. Enfin j'aurai tout dit, je pense, du moins tout ce que je sais, lorsque j'aurai spcifi : que le fonds social est de 10 millions de francs, sur lequel la moiti seulement a t appele 250 francs par action de 500 francs ; Que pour l'exercice dernier, comme pour le pr cdent, il tait distribu 22 fr. 50 par action libre de 250 francs ; Qu'enfin la prosprit de cet tablissement est grande, malgr quelques fautes insparables d'un premier dbut ce qui dmontre l'avenir. Cependant il est un petit point noir que je ne puis laisser dans l'ombre. Si l'institution est franaise, le personnel, en Hati, est presque allemand. Je dis presque, pour ne pas tre trop exact. Je sais bien qu'aprs l'affaire des mandats sur laquelle j'ai gliss plus haut, la direction de Paris dut aller au plus press et ne s'occuper, dans le choix de ses agents, que de ceux qui faisaient son affaire. Il reste dsirer que dans un pays o tout est objet de remarque, o du moindre fait chacun tire des consquences perte de vue, il est dsirer, dis-je, que ce provi soire ne devienne pas le perptuel. Je ne fais qu'in diquer l'observation car je suis persuad que le 187

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HATI EN 1886 prsident du conseil, M. Lehideux, et le secrtaire gnral, M. de Montferrand, sont du mme avis que moi et ne pensent pas autrement. Il ne leur sera pas difficile, la longue, de faire que le pavillon franais qui flotte sur la Banque ne recouvre en Hati qu'un personnel franais. 188

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CHAPITRE IX LE GNRAL SALOMON. Son uvre (suite). USINES Barbancourl et Demeurant. USINES CENTRALES du Petit-Gove, do la maison Simmonds frres. Avenir commercial du caf Hatien. Presque en mme temps que la Banque Nationale je pourrais presque dire dans le mme esprit et sous une impulsion identique se fondait quel ques lieues de Port-au-Prince, au fond de l'anse du Petit-Gove, sur la cte Sud, un tablissement de premier ordre, destin fournir un exemple de ce qui est possible en Hati dans l'ordre industriel, comme la Banque fournissait la preuve parallle dans l'ordre financier. Je veux parler de celui qu'on dsigne couram ment aujourd'hui sous le nom d' Usines Simmonds du Petit-Gove, ou encore Usines Centrales; c'est-dire un tablissement considrable, le seul de cette importance qui ait jamais exist sur le territoire 11.

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190 HATI EN 1886 de l'le Saint-Domingue pour le schage du caf en cerises, le dcorticage, le lavage et le triage de la fve. De temps immmorial les cafs d'Hati furent rputs et restent encore comme le type de la qua lit suprieure des cafs fins. Mais d'autre part les prix cots dans les mercuriales sont loin de corres pondre l'estimation des dlicats. Ces prix de vente sont mme, pour la gnralit des marques ha tiennes, sensiblement infrieurs aux cours moyens. Les Hatiens n'ont qu' s'en prendre eux-mmes, leur ngligence, pour expliquer cette anomalie entre la qualit de cette prcieuse denre et la r munration accorde alors que le caf est rest cependant, et de beaucoup, le plus important et le plus productif de leurs produits. Alors qu'au Brsil, Java, Porto-Rico, Ceylan, sur la cte de Zanzibar, la Martinique enfin dans tous les centres de production et mme chez ceux plus nouvellement crs les planteurs entourent presque de plus de sollicitude la rcolte du caf et la trituration prliminaire de la fve, qu'ils n'en accordent souvent la plantation elle-mme ;. le paysan hatien, lui, en est rest aux moyens pri mitifs, aux plus primitifs. La cerise est laisse au pied de l'arbre producteur, puis sche sur place et

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HATI EN 1886 191 dcortique la main une pluie d'orage suffit le plus souvent pour laver la fve. Les grains plus ou moins secs, au petit bonheur, se mlent aux pierres; la poussire, par temps beau, les pntre ; sous une averse, la terre dtrempe en absorbe une partie et couvre le reste d'une paisse couche d'argile. Cependant le paysan ramasse tout cela, comme a se trouve, jette dans le mme sac : pierres, fves et le reste. Puis il va porter sa rcolte au spculateur auquel l'habitant ne peut livrer son caf qu' partir du vendredi soir jusqu'au samedi. Le spculateur, pris d'assaut, n'a pas toujours le temps ni la place ncessaire pour la vrification de la qualit et re passe son tour le paquet l'exportateur tel quel, et dans le mme tat. Ce dernier, enfin, ayant le plus souvent des re mises pressantes faire en Europe, n'achetant le caf que pour l'embarquer sur le premier steamer en charge pour le Havre principalement se borne, trs en hte, transvaser la fve dans des sacs neufs, puis expdie sans autre forme de procs. Et l'acheteur europen qui connat d'avance et par exprience ce dont il retourne, tout ce que re couvre cette toile neuve et immacule tablit pour les sacs de caf d'Hati un cours, non pas seulement infrieur au cours de toutes autres marques, mais

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192 HATI EN 1886 encore notoirement au-dessous de ce que reprsente rellement ce caf, une fois dgag des dtritus qu'il contient. Une double dprciation frappe donc chaque sac de caf, et vous devez penser sur qui cela va retom ber ; que c'est en somme le producteur lui-mme sur lequel les intermdiaires vont faire peser tout le poids du cot du fret, de l'assurance et des droits divers et considrables qui frappent la sortie d'Hati, et l'entre en Europe, les sacs de caf de toutes pro venances, et plus spcialement pour les sacs d'Hati, la terre et les pierres qui concourent au poids total. Un des prdcesseurs du gnral Salomon, prs duquel quelques familiers faisaient valoir les incon vnients d'un pareil tat de choses, fut tellement branl que, sance tenante, un dcret se trouva labor et rdig lequel rglementait le mode de trituration de la fve et prohibait dans tous les ports de la Rpublique tout embarquement de cafs qui ne se prsenteraient point dans les conditions re quises. Mais au moment o le chef de l'tat allait apposer sa signature au bas de l'ordonnance, il fit un soubresaut et rejeta la plume. Mais, mon cher, s'cria-t-il, vous alliez me faire commettre une btise Et les finances de l'tat, vous n'y avez pas song Ne sentez-vous donc pas

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HATI EN 1886 193 que vous allez me faire sacrifier le tiers au moins de nos ressources? Les pierres payent, qu'elles con tinuent donc payer. Ce n'est certes pas moi qui les dgrverai. Je ne donne pas l'histoire pour authentique. Le caractre de l'homme d'tat auquel on l'attribue, l'intelligence hors de pair dont il a donn mille preuves, ses tendances au pouvoir, tout tmoigne qu'il tait incapable de dire une btise, encore moins de la mettre en pratique. A tout prendre, le gnral Boisron-Canal comprit aussitt : qu'une simple or donnance ne pouvait rien la chose ; que ce n'tait point dans les ports qu'une rglementation minutieuse pouvait faire se dgager une solution pratique. Il vit trs nettement qu'il allait ajouter, tant d'autres, une entrave de plus la libert des transactions commerciales. Et, trs peu port de longues dis cussions, le Prsident d'alors se tira de l par une boutade. Quoi qu'il en soit, la marque d'Hati faisait peu aprs un bond en arrire de 40 0/0 de sa valeur moyenne ; c'tait le moment o les arrivages de caf se prsentaient, presque tous, sur le march, admi rablement traits la transformation s'tait laite un peu partout, d'une anne l'autre. Hati seule avait gard son immobilit traditionnelle.

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194 HATI EN 1886 Que si parfois cependant un exportateur, dsireux de donner plus de prix sa marchandise, essaye, avec l'ardeur du nophyte, sinon un triage parfait, tout au moins quelques soins sommaires de pro pret, voici comment il doit oprer : il recrute qua rante, cinquante, cent femmes ou enfants, le nombre qu'il croit ncessaire ; le garde-magasin tend le caf sous d'immenses halles et le livre aux travail leuses. Celles-ci, gravement, accroupies sur une nappe de fves, saisissent machinalement les grains un un et remplissent des mannes. Ce qui reste sur le plancher ou la terre battue vite au moins les droits d'exportation et de douane, l'arrive. Mais que de temps perdu cette longue besogne, et pour quelques centaines de sacs tout au plus. Pendant ce temps les cargo-boats des diverses com pagnies partent sans que le hardi novateur puisse charger sa marchandise, annonce au correspondant d'Europe depuis des semaines. Enfin admettons que, sans se dcourager, celui-l a pu runir le nombre de sacs ncessaires. Il les em barque, et reste persuad qu'il a fait une bonne besogne, une affaire lucrative. Deux mois aprs, rponse du correspondant : deux ou trois francs de plus par sac que celui du voisin, lequel, vieux rou tier de la place, a expdi sans trituration aucune.

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HATI EN 1886 195 Et encore, que de peine pour les couler convena blement! Un peu de plus, et le correspondant croirait juste et quitable de s'attribuer la diffrence. Marque d'Hati! la nature en est connue, l'acheteur n'a accord qu'une attention distraite ces quelques units dans le stock ; il a fallu tout le talent de l'intermdiaire pour obtenir une lgre diffrence en plus : Votre tentative, ajoute toutefois le corres pondant, est bonne, mais il faut continuer; peu peu on connatra votre marque, les acheteurs y viendront d'eux-mmes et tabliront concurrem ment une diffrence srieuse et soutenue en faveur de vos envois. Ah! bien oui, continuer! L'expditeur fait son compte : frais de main-d'uvre, diminution de quan tit d'un tiers environ entre le poids achet et le poids vendu. Total : beaucoup de peine et une lgre perte. S'il n'avait pas conomis une partie des droits, ce serait la ruine bref dlai. Aussi l'anne suivante embotera-t-il le pas der rire ses concurrents. Il se cramponnera aux erre ments, c'est plus simple. Son seul effort, dsormais, sera de presser lui aussi sur le march hatien pour amener le plus grand cart possible entre le prix d'achat et le cours de la revente prsume en Europe.

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196 HATI EN 1886 S'il obtient le rsultat voulu le cultivateur, je le faisais dj pressentir, ptit; s'il ne l'obtient pas, le rsultat est le mme. Il se retire du march et laisse place nette quelques grandes maisons, lesquelles supportent bravement une perte s'il le faut de 20 0/0, pour revendre au gouvernement ce nouveau crdit sur l'Europe avec 30, 40, parfois 60 0/0 de bnfice. Dans les deux cas, c'est l'ensemble de la nation qui souffre. Que les Hatiens continuent faire payer des droits sur leurs pierres, s'ils le veu lent en somme ce n'est jamais qu'eux qui en su bissent et en subiront la consquence. Je n'ai voulu parler plus haut videmment que d'un expditeur de moyenne grandeur du petit expditeur mme, pour qui la chose est encore matriellement faisable, surtout s'il n'est point pouss par un pressant besoin d'argent. Mais pas sons une de ces grandes maisons dont les expdi tions de caf ne se chiffrent pas par centaines, mais par milliers de sacs; vingt, trente, quarante mille sacs il y a couramment des comptes particuliers d'expditions de cette importance en Hati c'est-dire un, deux et trois millions de kilogrammes de caf. Il suffit d'noncer ces chiffres pour dmontrer immdiatement l'inanit de l'effort. L'expditeur ne peut donc rien sans le concours

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HATI EN 1886 197 du rcoltant lui-mme. Et j'ajoute aussitt que ce concours, on ne l'obtiendra pas de longtemps. Car si la faute d'un tat de choses, aussi misrable pour le pays, remonte au cultivateur lui-mme, ce dernier est nanmoins, en partie, excusable. La plantation des cafiers ncessite, partout ailleurs, des frais considrables. Partant, les plan teurs cherchent, pour couvrir ces premiers frais, amliorer autant que possible la production, mul tiplient leurs efforts pour donner aux produits le plus de valeur intrinsque. Il n'en est pas de mme en Hati. Et d'abord, lorsque j'cris cultivateurs, je ne donne pas l'expression rationnelle qui convient en Hati tous propritaires, petits ou grands. Il n'y a pas de cultivateurs proprement parler, ou, si vous aimez mieux, de planteurs, il n'y a que des rcoltants. On ne plante pas du caf en Hati, ou plutt on n'en plante plus : on se borne rcolter ce que la Providence fournit... Et sa bont s'tend sur toute la nature. Les colons franais, au sicle dernier, ont plant des cafiers, ils en ont couvert toute la colonie. Cela a suffi. Et le sol est tellement fcond, la fertilit si tenace,

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198 HATI EN1886 je dirais presque : tellement envahissante, qu'alors qu' deux pas de Saint-Domingue la Martinique, par exemple et encore un peu partout, les planteurs sont obligs, tousles quinze ou vingt ans, de rompre la culture des plantations, de modifier les assole ments des cafires pour remeubler la terre, la re mettre de son puisement en Hati, depuis bien tt un sicle, les habitants rcoltent toujours, sans avoir eu crer une seule plantation nouvelle, sans mme avoir eu un seul moment amliorer leurs champs. Ce qui est plus trange encore, c'est que la pro ductivit n'a pas diminu ; si je m'en rapporte aux statistiques, elle ne fait au contraire que crotre et embellir. Voici que, pour l'exercice 1885, il a t export plus de soixante-quinze millions dlivres de caf, plus que jamais l'ensemble des habitations franaises n'en produisit au temps de la plus grande prosprit. Et encore s'en perd-il une bonne partie en route, des mornes ou de la plaine au port d'em barquement ainsi que je le dmontrerai tout l'heure. ' Aussi bien, au fond, qu'importe ces rcoltants fournis par la nature Certes ils ne ddaigneraient point un prix plus lev, mais les bas prix ne sau raient les toucher, matriellement parlant. Quels que

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Habitation d'un cultivateur dans les MORNES.

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HATI EN 1886 199 soient ces prix, ils sont toujours rmunrateurs. Ces indignes livrent un produit qu'ils n'ont qu' recueillir sans avoir le souci de payer ni maind'uvre, ni frais d'exploitation gnralement quel conques comme l'on dit l-bas tout propos. La somme que l'exportateur compte au prtendu pro ducteur est presque toute un bnfice. Et ce dernier se considrerait comme l'tre le plus inepte de la cration, s'il allait encore s'embarquer dans un tra vail qui lui parat superflu. Car notez que dans sa logique goste unie une forte propension d'vi ter le travail sous quelque aspect productif qu'il puisse se prsenter le propritaire hatien consi dre en effet simplement qu'il vend une piastre, par exemple, une certaine valeur marchande, laquelle il vendrait peut-tre bien une piastre et demie, mais en dpensant une demi-piastre de travail. Aussi tt il en conclut, avec les conomistes de l'endroit, qu'il n'aurait pas, dans ce systme, un sou de plus en poche, que le plus agrable pour lui de tous les sorts est encore de conserver le statu quo les casuistes du pays ajoutent : ante c'est--dire de sucer la canne sucre du matin au soir, ou encore, tendu sous les frais ombrags du manguier, n'avoir qu' ouvrir la bouche, tendre la main pour d guster le fruit le plus savoureux, le plus sain et le plus nourrissant de toutes les Antilles.

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200 HATI EN 1886 L'intrt gnral lui chappe. L'augmentation gra duelle et constante de la richesse publique, il ne per oit pas cela. La mise en valeur du travail, chose perdue l'heure prsente en Hati, ne lui dit rien qui vaille. Que si quelque factieux convive veut lui affirmer entre deux bananes qu'en vendant les pierres avec la fve, il vend bien rellement l'tran ger une portion du sol natal, vous le verrez rire aux larmes; et il se hterait de la trouver bien bonne pour peu qu'il ait une teinte de notre civilisation boulevardire. Les principaux exportateurs, ceux qui, en somme, fixent la cote du march, se sont mus de cette situa tion qui les dpassait. Et naturellement ils ont cherch, pour l'lment le plus important de leur com merce, les moyens de marcher de pair sur les marchs de l'Europe avec les concurrents des autres autres pays. Certains s'taient dj occups de triage mca nique et avaient obtenu quelques rsultats ; mais ces tentatives n'apportrent finalement rien d'ap prciable pour le rendement gnral et surtout le relvement de la denre hatienne dans les mercuriales. Approprier et trier simplement le caf, sch et dcortiqu par les moyens que nous connaissons,

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HATI EN 1886 201 c'tait quelque chose, mais ce n'tait pas tout. Ce qu'il fallait, ce quoi l'on devait tendre, c'tait d'emp cher la dperdition de ce caf entre les mains de ce paysan ngligent, insoucieux par temprament et par la force des choses soit qu'il abandonne une partie de la rcolte sur la terre, soit que, par un s chage imparfait, il fasse perdre ce produit une grosse part de sa valeur naturelle. Que si les entrepreneurs de triage veulent mme faire prosprer leurs entreprises, ils doivent bien tre conduits pratiquer une slection dans les sacs qui leur seraient prsents ; ce qui laisserait immdia tement un stock considrable de mauvais produits, lesquels viendraient, comme devant, influer sur la rputation de la rcolte totale. Il fallait donc faire mieux : prendre le Hatien tel qu'il est, c'est--dire trs port travailler le moins possible; diminuer pour lui le travail de manipula tion dj existant; le supprimer mme, laguer ainsi les causes de dperdition en pratique, donc, saisir le caf au moment mme o il est dtach de l'arbre et lui faire subir toutes les triturations ncessaires, depuis cette minute-l jusqu' l'appari tion de la fve sur les marchs d'Europe. C'est cet important problme qu'un Hatien, doyen du tribunal de commerce, M. Barbancourt ; un notable

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202 HATI En 1886 commerant franais, M. Demeurant, et l'importante maison Simmonds frres, de Port-au-Prince, ont cherch rsoudre les deux premiers la Coupe et au Carrefour, quelques kilomtres de Port-auPrince, dans des conditions modestes les derniers au-Petit-Gove, avec un luxe d'installation dont il n'est nul exemple en Hati. Je m'occuperai de cette dernire entreprise, n'ayant pas l'honneur de connatre les deux autres ; sa grande importance remplit mieux d'ailleurs le cadre un peu large que je me suis trac. L'tablissement de cette grosse affaire n'a pas t sans peines et sans tracas. D'abord les frres Sim monds taient des trangers tablis, il est vrai, en Hati depuis quelque trente ans ce qui, parat-il, aux yeux de quelques purs est un point de vue ngli geable. Mais leur projet, expos tout au long au gnral Salomon, cadrait, semble-t-il, avec les aspirations pro gressistes du Prsident, et ce dernier prit l'entreprise sous sa protection morale en ce qui concernait du moins la concession de l'emplacement choisi. De plus, ces messieurs demandaient le droit : d'acheter directe ment l'habitant, et quelques autres avantages de moindre importance ce qui leur fut accord par les Chambres. Ils mirent quelque constance pour-

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HATI EN 1886 203 suivre leur uvre ; puis virent peu peu les pre miers obstacles tomber les uns aprs les autres. Et comme, d'un autre ct, les concurrents tran gers parlaient d'accaparement, la maison Simmonds offrit une part dans l'entreprise quiconque le dsi rait. A l'unanimit, chacun alors de dclarer que puisque la maison Simmonds offrait des participa tions l'affaire tait mauvaise ou du moins sujette un gros ala, et tous de se retirer prudemment. Le ter rain tait dblay ; les futurs industriels avaient le champ libre. Ils se mirent donc l'uvre, ne s'arrtant ou ne voulant s'arrter ni aux plaisanteries des uns, ni aux sinistres pronostics des autres. Il y eut naturel lement quelques hsitations, quelques ttonnements au dbut ; mais ceux dont je parle n'taient point hommes reculer. Ils allrent courageusement jus qu'au bout. Et aujourd'hui l'usine est difie, ma gnifiquement amnage, fonctionne rgulirement. Elle est venue augmenter l'importance de cette petite ville, dj trs commerante, du Petit-Gove, lui assu rer bref dlai un superbe avenir. Voici bientt trois annes que le premier baril de cerises a t timidement port l'usine, et dj tout fait prvoir, sur les marchs d'Europe, que le but sera atteint que la marque de l'Usine centrale, ou

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204 HATI EN 1886 encore du Petit-Gove, luttera dfinitivement avec les premires marques. Qu'enfin, et par contrecoup, grce cette heureuse initiative, toutes les marques hatiennes se relveront successivement, donnant ainsi aux expditeurs le courage tout au moins de suppler le cultivateur, dans la prparation des sacs, jusqu' ce que l'on puisse faire mieux. Voici maintenant, et en peu de mots, le mca nisme industriel de cet tablissement : Le rcoltant apporte directement son caf en cerises, c'est--dire que, l'ayant recueilli la veille ou le matin et laissant la fve dans son enveloppe, il n'a plus qu' charger la rcolte sur une bte de charge et la transporter l'usine. Une proportion est tablie entre la fve en cerise et le caf sch et dcortiqu; on peut dire que cent livres de cerises donnent en moyenne trente livres de caf marchand. C'est sur cette base, ou peu prs je n'affirme pas l'exactitude mathmatique de la proportion et, d'autre part, en consultant les derniers cours des principaux marchs, qu'est fix le prix d'achat au producteur. Les cerises sont aussitt livres au dcorticage, puis le grain tendu sur des glacis construits spcialement sur lesquels peuvent tre schs, par jour, le produit de deux mille barils de cerises. Le soleil du pays fait alors rapidement son uvre.

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HATI EN 1886 205 Si les intempries de la saison ne permettent pas ce mode naturel et conomique, des schoirs ont t disposs, dans lesquels des appareils spciaux ont t amnags pour forcer mcaniquement cepremier rsultat. Du glacis ou du schoir, le caf, par faitement sch, passe dans des appareils puis sants de diffusion, lesquels livrent rapidement la fve des trieurs mcaniques des plus ingnieux, dont la description ncessiterait une plume com ptente. Cette fve reparat bientt violemment chasse et dissmine aussitt dans des rcipients divers, qui se trouvent ainsi recevoir, tous grains de mme grosseur et de mme forme. Il n'y a plus alors qu' remplir les sacs, les mar quer et les embarquer sur les steamers qui, presque chaque semaine, viennent charger au Petit-Gove o de l'usine ces sacs sont achemins. Les steamers pourraient accoster les deux grands warfs qui pro longent l'usine trs avant dans la mer. Les rgle ments ne le permettent pas. Il faut venir charger dans le port mme. C'est absurde, mais c'est comme cela !... Environ mille mtres de rails Decauville desser vent les diffrents services et se prolongent sur les warfs. Une pareille installation, dans un site merveilleux, 12

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206 HATI EN 1886 tonnerait en n'importe quel pays couvert d'tablis sements industriels. Jugez donc quelle stupfaction on prouve, alors qu'on vient de fouiller tous les plis et replis d'Hati sans trouver la moindre trace d'une exploitation quelconque j'entends de cette impor tance et qu'on dbarque au Petit-Gove. La maison Simmonds a consacr l un capital d'environ quinze cent mille francs absorb en totalit par la construction des btiments, l'achat du matriel principalement, les frais de premire installation. C'est une somme! Et les hommes les plus comptents assurent qu'Hati peut supporter aisment dix usines de cette importance, assurer leur prosprit !... Chacun peut se rendre compte immdiatement des services immenses et divers que pareils tablis sements peuvent rendre au pays. Ce qui pouvait ne paratre jadis qu'une spculation thorique est entr aujourd'hui dans le domaine de la pratique. D'abord, j'ai dj indiqu, sur les marchs d'Europe, la prpondrance certaine du caf hatien par consquent, une surlvation des prix actuels, laquelle suivra ncessairement en Hati le prix d'achat en faveur du cultivateur. Les gens du m tier parlent d'une plus-value probable et bref dlai de cent pour cent pour tous cafs traits par les

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HATI EN 1886 207 usines. Je relate l'opinion, souhaitant qu'il n'y ait pas l un peu d'exagration. Ensuite, en faveur du cultivateur encore, se pr sente la possibilit de vendre sa rcolte sans dper dition aucune, et mme, je le rpte, en simplifiant le labeur, puisque le caf en cerise passe directe ment de l'arbre l'usine sans avoir subir une manipulation maladroite entranant journellement des pertes, lesquelles, en tout autre pays, seraient sensibles. Les chefs de sections interrogs c'est-dire les principaux que la sollicitude du gouverne ment prpose la surveillance des groupes de culti vateurs dans les campagnes estiment 25 0/0 au moins la quantit de caf perdu entre les mains des paysans. C'est dire : qu'tant donn que les statistiques offi cielles indiquent par exemple pour l'anne 1885, une exportation d'environ 75 millions de livres, cette exportation, sans les dperditions signales, au rait atteint le chiffre respectable de 100 millions de livres lequel reste alors la vritable reprsenta tion de la production annuelle du caf en Hati. Soit 833,000 sacs (120 livres chacun) au lieu de 625,000 ; soit donc encore une quantit sensiblement sup rieure la quantit importe au Havre par le Brsil 825,000 sacs en cette mme priode. Et le

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208 HATI EN 1886 Brsil est cependant aujourd'hui le premier produc teur du monde pour les cafs le Havre, le port o les exportateurs brsiliens expdient la majeure partie de ce produit, pour la consommation Euro penne. Quant chercher comparer la qualit du caf du Brsil celle du caf d'Hati, il n'y faut pas songer. Les statistiques seules, dfaut d'autre tmoignage, nous fourniraient la preuve de la prfrence mar que du consommateur pour ce dernier. Nous cons tatons en effet qu'en 1885, sur les 528,000 sacs hatiens introduits sur le march du Havre, les cinq siximes environ trouvaient preneurs alors que les trois quarts seulement des sacs brsiliens, sur les 825,000 imports, gagnaient un dbouch. Et n'oublions pas que les cafs du Brsil arrivent en un tat parfait; que d'autre part j'ai expliqu les tristes conditions dans lesquelles se trouvent les sacs hatiens, le peu de confiance qu'ils inspirent. N'ai-je donc pas raison de dire que l'avenir est acquis pour les produits d'Hati, alors qu'ils parvien dront sur le march dans de bonnes conditions de vente? C'est cet avenir vers lequel les usines Simmonds, Demeurant et Barbancourt ouvrent aujourd'hui la premire voie.

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HATI EN 1886 209 Mais, fatalement, l'influence d'un grand tablisse ment ne peut se faire sentir que dans le court rayon de la circonscription dont il porte le nom l'outillage ne peut tre proportionn qu'au traitement des pro duits de cette seule circonscription. Le mauvais tat des routes en Hati, la difficult grande de commu nications suivies et rgulires, ne sauraient permettre d'ailleurs une entreprise de ce genre de gnrali ser bien loin les avantages qu'elle offre. C'est donc maintenant sur les autres points de la cte que d'autres tablissements similaires devront tre fonds. Cette premire tentative fournit l'exemple et a donn l'impulsion. Il faut en profiter. L'tablissement de cette importante usine, sur un point perdu de la cte, amne quelques autres obser vations gnrales qu'il me reste numrer rapide ment. La main-d'uvre a t compltement fournie par la population indigne, pour l'dification de l'usine. Sous la direction, il est vrai, d'ingnieurs europens, des maons et des manuvres se sont forms, des apprentis charpentiers sont devenus habiles manier l'querre, l'enclume a trouv bientt ses forgerons. Et cela sans qu'il ait t besoin de battre la cam pagne le recrutement a t rapidement termin. Il est donc inexact de prtendre qu'il est impossible 12.

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210 HATI EN 1886 d'difier en Hati avec les seules ressources du pays, que la main-d'uvre est introuvable. En second lieu, il est permis de constater que deux ou trois cents ouvriers sont journellement employs par l'usine, presque demeure, depuis trois ans que si le directeur voulait ou pouvait en employer six cents, il les trouverait du soir au lende main. L enfin le salaire de ces hommes varie, sui vant la nature du travail, d'une demi-piastre une piastre par journe. Il est donc encore plus inexact de dire, comme je l'entends rpter tout venant, qu'aucune entreprise srieuse ne saurait trouver en Hati les bras ncessaires pour son fonctionnement que le salaire est hors de prix, hors de toutes pro portions avec les services rendus. Enfin, ajoute-t-on souvent, il est impossible de diriger les quelques travailleurs qu'on a difficile ment recruts. Voici l'usine Simmonds qui va rfuter encore cette dernire assertion, comme la prc dente par l'exemple de son propre fonctionnement. Depuis ces trois annes la direction a pu conser ver le mme personnel, quelques exceptions prs. Il n'y a pas eu, tout ce temps-l, un seul cas de mutinerie ou de rbellion. Pas une fois la section de police n'a eu intervenir. La discipline la plus grande rgle sans peine toute cette petite lgion

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HATI EN 1886 211 de travailleurs, tant au point de vue des heures de travail, qu'en ce qui concerne la tenue et le langage. Dans toute cette manipulation du caf, la plus grande propret est une condition essentielle im pose dans chacune des parties de l'usine. Or, il faut savoir que toute la journe, et surtout la tche, le travailleur mche des morceaux de canne sucre, qu'il rejette, aprs en avoir extrait le jus jusqu' la dernire goutte. Les rglements intrieurs dfendent de jeter ces dbris terre, mais la pr voyance des administrateurs a tabli, aux extrmits des avenues, des rcipients cet usage. Vous pouvez parcourir l'usine dans tous les sens, vous ne trou verez pas un seul dtritus de canne. Le rglement est scrupuleusement respect, pas un travailleur ne cherche sournoisement s'y soustraire. Il en va ainsi pour tout. Sans revenir sur l'intrt gnral, de quels pr cieux renseignements de pareils tablissements in dustriels ne sont-ils pas la source quand il s'agit d'un pays devenu presque inconnu tous, d'un peuple dont il ne subsiste que des lgendes ? La Banque et l'Usine Simmonds, voil les deux exemples vivants que l'tranger entreprenant doit aller ausculter quand il veut sonder les reins de ce

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212 HATI EN 1886 petit peuple. Il n'est pas besoin d'aller s'garer en d'autres chemins. Ces deux institutions parallles sont encore les deux tmoignages premptoires que l'lment tran ger soutenu par des hommes clairs et intelligents de la race a placs sous les yeux de l'Hatien, aux deux points mmes qui intressent la prosprit du pays et son avancement. Ils serviront, j'en ai la con viction, dmontrer l'indigne quel est vritable ment le rle de l'tranger et du capital tranger, dans un pays priv de tous enseignements pratiques dnu de ressources, mais dtenteur d'normes richesses naturelles. Quels bnfices personnels luimme peut retirer de cette intrusion bienfaisante ; quels sont les avantages de tous ordres qui l'ac compagnent. Le prsident Salomon, en encourageant ces entreprises, en les imposant presque malgr la vive opposition souvent de ses plus proches amis en s'adjoignant des collaborateurs habiles comprendre sa pense et la soutenir, a fourni ses contempo rains les preuves videntes d'un esprit clair et" d'une intelligence ouverte. Sans rien brusquer, sans vouloir effaroucher de vieux prjugs, ce chef d'tat a prpar, tranquille ment et sans tapage, l'volution naturelle des murs

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HATI EN 1886 213 et des usages de son pays, et, pour ce faire, a voulu frapper les esprits par des exemples et non par des prceptes. C'est en effet par ce mode de procder qu'insensiblement les nations jeunes peuvent s'engager souvent malgr leur sentiment intime sans prouver aucune secousse, dans la voie na turelle de toutes les rformes utiles. Une fois l, le courant les emporte. Il est souhaiter que le gnral Salomon prside en personne l'accomplissement de l'volution com mence sous ses auspices.

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X,e Prsident dlinlti, ses Ministres et le Corps Diplomatique acore-iit a PORT-^-PRINCE. HORELLE Consul, W'OOLLEY Consul. MARCHENA Consul. FOUCHARD Mlro des Finances. WOELTGE Consul. LELIO DOMINIQUE M,rB de la Justice. LE GNRAL SALOMON Prsident d'Hati. Le G'1 BRENOR-PROPHTE Ministre del Guerre. LAFONTANT Chef du Cabinet du Prsident. H. S.M. HILL Haut-Commissaire du Gouv1 Britannique. THOMSON Mlre Plnipotentiaire des Etats-Unis. TULLUS ROUSSEAU. JUNG Directeur de la Banque d'Hati. M. le Cliarg d'affaires d'Espagne. TWERY Consul. Cil. MIOT Consul du Danemark M. GERMAIN Prsident de la Chambre des Dputs. G" F. MANGAT Ministre de l'Intrieur. Hon. HUNT Consul G1 d'Angleterre. D' GREENBACK Consul G'1 d'Allemagne. H. DE BACOURT M1 Plnipotentiaire Envoy extraord" de France.

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CHAPITRE X LE GNRAL SALOMON. Sa personne. MME SALOMON. Une Franaise Prsidente d'Hati. Un voyage du Prsident aux Cayes et sur la ITcte sud. Allocutions prsidentielles et harangues du clerg franais de diverses paroisses. Discours du R. P. L horme, cur de Jacmel. En dcrivant l'uvre de rgnration entreprise par le gnral Salomon, en traant les grandes lignes de cette uvre, j'ai voulu mettre cette figure int ressante dans son cadre vrai je veux dire au mi lieu de ses occupations ordinaires, accomplissant ses obligations de chef d'tat. Ce faisant, je crois avoir pu dgager tout la fois, et la nation hatienne, et son premier reprsentant, de cette sorte de lgende funambulesque, mle de cruaut et de ridicule, dont nous nous complaisons envelopper Hati et son gouvernement sur les dires intresss de certains, ou encore si l'on veut prendre la lettre les excs de patriotisme de quel ques jeunes Hatiens, frais moulus des bancs de l'-

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2 I 6 HATI EN 1886 cole, et qui ont pris tche, en France surtout, de relever le prestige de leur race en cassant les vitres. Si je m'en rapporte en effet quelques ouvrages que j'ai parcourus jadis et rapidement, la race ha tienne ne serait qu'un amalgame d'ignorance et de passion, avec quelques accs de singerie de civilisa tion dont le voyageur factieux relve les petits cts nafs et burlesques. C'est peu prs l'histoire de celui qui rencontre une femme rousse quelque part et dclare que l toutes les femmes sont rousses ; ou encore qui, ayant trouv un Mridional fougueux et hbleur, raconte que les Franais sont de murs extravagantes. Un brave bourgeois en voyage, voyant l'htel qu'il habite envahi par une bande de touristes Cook's, dduit de l'attitude de quelque commis de Manchester que la politesse n'est pas la qualit dominante de la nation anglaise. Quoi encore? Je multiplierais les exemples, mme en m'en tenant au seul domaine du commun. C'est ce qui est arriv pour Hati. Chacun s'est appliqu prendre la partie pour le tout, fermant systmatiquement les yeux l'vidence que c'tait une race jeune qui demandait quelque mnagement et un peu de sympathie. Connaissez-vous une po sition plus ridicule pour un homme que de mar cher quatre pattes? Il n'y a que les btes, direz-

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ESHAIT EN 1886 217 vous, qui emploient ce mode de locomotion. Mais cet enfant, ce petit tre que pour la premire fois vous posez terre et dont vous considrez avec amour les premires volutions, ne fait pas ce pendant autre chose. Et le passant, voyant cette forme humaine qui s'agite terre terre, inscrira-t-il gravement sur ses tablettes que dans cette famille on marche, comme les btes, quatre pattes? Et sur ce thme, brodant quelques plai santeries faciles, lui sera-t-il permis d'envelopper cette famille dans le ridicule? Ne voyons-nous pas chaque jour dans nos maisons, dans les promenades publiques, nos fillettes prendre les manires de leurs grandes surs, de leurs mres, des amies de la famille s'aborder gravement en se ten dant la main, ne consentir augmenter le cercle de leurs camarades que sur une prsentation en rgle? Direz-vous que ces petites jeunes personnes sont ridicules parce que dj, avant l'heure, elles jouent srieusement le rle qui les attend dans la vie?... Il en est des nations comme des individus. Le pen seur sourit en regardant ces bats, mais il ne s'y arrte pas si l'tre est bien conform, si quelques lueurs d'intelligence traversent de loin ces enfantillages, le voil rassur et pleinement satisfait, l'avenir lui est apparu. 13

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218 HATI En 1886 Je ne suis ni un penseur, ni un homme grave, mais je suis un Franais qui, ayant pas mal couru le monde, me suis arrt tout surpris devant ce peuple, en travail de dentition. Et comme j'ai dj vu bien des ridicules dans ma vie, mme chez les hommes ptris de traditions, ceux que je discernais l chez no-citoyens ne pou vaient arrter ma critique. Je suis all jusqu'aux premiers rsultats acquis et m'y suis interress comme tout ce qui, l'tranger, de loin ou de prs, intresse ma patrie et s'y rattache. C'est de ce sentiment qu'est ne cette courte tude, crite plus en vue de la France que pour Hati; conue pour rpondre ce sentiment confus d'ex pansion lointaine qui nous entrane, mais qui nous entrane l o n'existent ni assimilation ni sympathies, au moment mme o nous nous dtournons de ceux dont l'affection intime n'attend que l'occasion pour s'affirmer. Et c'est me renfermant dans cette mthode, comme dans une chambre noire o les dtails se fondraient dans l'harmonie de l'ensemble, que j'ai essay de graver dans ma mmoire la silhouette de cette petite nation, laquelle n'a voulu retrancher des couleurs de la France que le blanc qui lui rappelait de cruels souvenirs. Et ce au moment mme o, sous l'impul sion d'un chef nergique et dcid, celle-ci cher-

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HATI EN 1886 219 chait rattraper du temps, perdu en dissensions et en dclamations vagues. Je pourrais donc m'en tenir l, en ce qui concerne le gnral Salomon, si je n'obissais instinctivement ce besoin tout moderne de chercher, dans l'exis tence intime de celui que la faveur populaire place bien au-dessus de ses semblables, de quelle pte il est ptri de dcouvrir si, par hasard, quelque ph nomne surnaturel n'a point marqu ce front pour une destine glorieuse. Dire ce qu'un homme a fait pour son pays, noter les rsultats, prvoir un avenir meilleur par le seul fait de son initiative personnelle, alors qu'au dclin de la vie, parvenu dj presque l'extrme limite d'une existence mle de grandeur et de misres, celui-l ne saurait travailler ni pour son repos, ni pour des enfants, dont il est priv n'est-ce donc pas dj faire connatre cet homme, oprer la syn thse de ce temprament, l'taler au grand jour, sans avoir plus retoucher la physionomie ni rectifier la posture? 11 parat que ce n'est point assez. Je dois dire tout de suite qu'en ce qui concerne les dtails intimes de l'existence de ce chef d'tat, il n'est nul besoin de phrasologie. Le prsident Salomon est, avant tout, l'homme

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220 HATI EN 1886 le plus simple de sa race. Voil, si je ne m'abuse, le caractre essentiel de sa personnalit dans cette jeune nation qui sacrifierait jusqu'au ncessaire pour satisfaire son got immodr d'un luxe criard et tapageur. C'est une de ces physionomies pour ainsi dire d'un autre ge, taille des pieds la tte dans un seul bloc de granit. Celui-l, parvenu la vieillesse, peut marcher le front haut, n'ayant se reprocher au cune faiblesse, ne rveillant le souvenir autour de sa personne ni d'une compromission ni d'une turpitude. Son intrieur est son unique joie, son unique con solation. Si les principaux de la rpublique trem blent devant ce vieillard dont la haute carrure les domine tous, j'ai vu, moi, le sourire d'un enfant clairer doucement cette physionomie un peu sombre et dure parfois les enfantins caprices du bb faire ployer ce colosse, empress d'teindre la colre de l'enfant sous ses caresses, de satisfaire les plus en diabls dsirs. Il est rare que le prsident Salomon rompe la douce intimit dont il s'entoure jalousement dans sa villa de Turgeau pour venir, dans son palais pr sidentiel, se soumettre aux lois d'une tiquette qui, toute simplifie qu'elle soit, n'en constitue pas moins pour lui un fardeau pnible.

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HATI EN 1886 221 La rception officielle d'un envoy tranger, ou encore les audiences du dimanche, peuvent seules amener le prsident prendre pied, pour quelques heures, dans sa demeure officielle. Le reste du temps le gnral garde la hauteur, enferm dans cette Solitude-Villa, dont les rsidants trangers et les solliciteurs ont appris peu peu la route ce qui fait de cette solitude parfois, mais rarement, le point le plus mouvement des environs de Port-au-Prince. Le Prsident actuel est, mon avis, le plus Hatien de tous les Hatiens lettrs et intelligents. Il a eu le bonheur ou le malheur cela dpend du point de vue auquel on se place d'tre lev en Hati mme, dans sa ville natale des Cayes, sous la direction il est vrai d'un matre franais. De n'avoir connu l'Europe, ses pompes et ses uvres, que dans l'ge mr, alors que, par un premier passage au pouvoir, jeune encore, comme ministre de l'empereur Soulouque, il avait pu dj apprcier l'existence les hommes et les affaires du pays qu'il devait plus tard diriger la premire place. Ce n'est point la fortune habituelle de la plupart des jeunes hommes, que leur nom ou encore leurs aptitudes destinent clairement prendre une part plus ou moins importante dans la direction de leur pays.

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222 HATI EN 1886 Les plus fortuns sont envoys en France ds l'ge de dix ans, levs dans quelque pensionnat, ou encore suivent les cours d'un lyce. Le collge Rollin et le lyce Charlemagne ont d, certaines annes, leurs succs universitaires des Hatiens. Pour ne citer que deux noms, les contemporains de Fnelon Faubert et d'Alexandre Delva, tous deux de familles illustres en Hati, se rappellent encore quelles places d'honneur ces deux jeunes trangers conquirent brillamment dans les Concours gnraux de l'poque. Au sortir du collge, les jeunes Hatiens sont saisis par les tudes du droit et de la mdecine; les uns acquirent les grades, les autres se contentent de suivre quelques cours. Mais tous se confinent dans le quartier des coles, ne retenant de la vie euro penne que les folies de jeunesse dont ils sont t moins, lesquelles certains prennent srieusement pour des scnes de la vie relle. De retour en Hati sceptiques prcoces avant mme de savoir la vie cette nouvelle existence un peu terre terre et uni forme leur parat un fardeau; ils s'en dgotent vite. Quelques-uns, praticiens distingus, trouvent quelque aliment dans la pratique de la mdecine et du droit; ils ragissent un peu. Mais les autres se crent une vie eux vie factice qui n'est celle

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HATI EN 1886 223 ni d'un Hatien ni d'un Franais. Ils la crent leur usage. C'est la phalange des mcontents toujours, lesquels, insensiblement, leur insu mme, se tien nent aussi loigns des aspirations vraies du pays que des sympathies du dehors. Peu consentent refaire un nouvel apprentissage, marcher la tte de la nation. Certains qui se sont remis la tche ont bien vite montr, en maintes circonstances, de quelle utilit seraient ces hommes, si ne retenant de l'ducation europenne que les principes dont les matres ont mis un germe dans leur me ils se reprenaient ne vouloir plus tre que de bons Hatiens. S'ils s'atte laient vite la rude besogne de relever leur pays la hauteur de l'entendement qu'ils ont acquis. Combien, en la situation prsente du pays, je pr fre ceux-l qui, ds leur jeune ge, demandrent leur patrie de se rvler eux, et eurent tout loisir pour l'tudier et la connatre; puis, saturs de tous les besoins dont ils se sont rendu un compte pra tique, viennent alors demander l'exprience de la vieille Europe les remdes qui sont urgents, et non ceux dont la nation ne saurait que faire. Tel fut le cas du gnral Salomon. Il ne sortit d'Hati, que ptri, pour ainsi dire, des aspirations nationales. Lorsqu'il y revint, aprs vingt annes

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224 HATI EN 1886 d'exil, il avait pu discerner, au milieu des progrs incessants qu'il avait vu exprimenter ses cts, ceux qui pouvaient tre utiles, ceux qu'il estimait applicables. C'est l le secret de son uvre. C'est en se main tenant dans cette voie prudente et pratique qu'il a pu, en quelques annes, enrayer vigoureusement et avec succs le mouvement en arrire qui menaait d'emporter Hati raliser sans bruit ce que beau coup ne croyaient pouvoir jamais tre ralis par les Hatiens : un peu d'ordre dans les affaires et le main tien de la stabilit gouvernementale. Il ne revenait pas seul. Une Franaise tait devenue la compagne de celui que les Hatiens devaient bientt appeler du vivant mme de l'homme du nom glorieux de : PRE DE LA PATRIE. Mmo Salomon avait connu, aux cts du futur pr sident, les prets de l'exil, les dsillusions et les dsenchantements qui attendent sur la terre tran gre le chef d'un parti politique. Elle devait connatre, toujours ses cts, les amertumes du pouvoir. Et lorsque, en 1883, il sembla un instant que toute cette fortune soudaine allait crouler dans un embra sement gnral, elle n'hsita pas davantage.

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HATI EN 1886 225 Le prsident la pressait, elle, la Parisienne, rieuse et enjoue s'effrayant parfois de ces baonnettes qui, autour de son nouveau palais, brillaient dans le silence de la nuit, de ces incendies qui s'allumaient parfois sur la cte, embrasant cet horizon que les grandes flammes semblaient lcher avec rage il la pressait, dis-je, de le laisser seul sur la brche, d'aller attendre, en lieu sr, la fin de tous ces vnements. La femme, la Franaise fit son devoir elle resta. Et quand enfin celle-ci se dcida revoir ce Paris qui l'avait connue modeste et rsigne, que les portes de l'lyse s'ouvrirent devant Mme la Prsidente c'est que le ciel politique tait pur, l'horizon clair, le lendemain assur. Quelques mois plus tard, elle regagnait Port-auPrince en toute hte. On annonait que le parti adverse ne laisserait pas passer la rlection de son poux sans prendre les armes. Elle voulait tre encore l. J'ai dj dit que le gnral Salomon avait t un des collaborateurs du gouvernement de Soulouque. J'ai entendu le Prsident raconter quelques pri pties de cette collaboration. Cela se passait un jour que deux ou trois de ses ministres taient partis dans le Nord et dans le Sud inspecter les arrondissements tant au point de vue 13.

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226 HATI EN 1886 administratif que pour se rendre un compte exact et par eux-mmes de l'tat de l'opinion quel ques mois avant la rlection. De vieux Hatiens, des plus fidles de ses partisans, reprochaient l au gnral Salomon de laisser vagabonder l'aise ses lieutenants, et l'un d'eux ajouta mme : Vous vous en repentirez Le prsident avait cout toutes ces harangues, lgrement courb, souriant doucement. Mes chers amis, reprit-il, laissez-moi vous rappeler un souvenir. J'ai t ministre de l'empe reur Soulouque. Vous connaissez mon dvouement aveugle pour sa personne. Eh bien! l'empereur se mfiait de moi, comme de mes collgues, comme de tout le monde, et nous faisait surveiller jour et nuit. Pour rendre cette surveillance plus facile, il nous avait intim l'ordre exprs de ne pas bouger de Portau-Prince sans son commandement. Et il entendait par Port-au-Prince la ville mme ; les faubourgs res taient interdits. C'est ainsi que nous ne pouvions franchir ce champ de Mars que vous venez de tra verser pour venir jusqu'ici. Comme plus tard, re trouvant mon souverain sur la terre d'exil, je lui demandais ce qu'il aurait fait si nous avions trans gress ce commandement que rien ne justifiait : Ordre tait donn, repartit mon ancien matre, de vous fusiller sur place.

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HATI EN 1886 227 Eh bien! cela a-t-il empch l'empereur d'tre renvers? Non. Vous voyez donc bien que les pr cautions les plus minutieuses ne prvalent pas contre les dcrets de la Providence. D'ailleurs, croyez-moi, je sais ce que je fais et connais mes hommes. Mes ministres, moi, travaillent la cause commune et font de bonne besogne. Je prfrerais me sparer d'eux plutt que de les mettre en butte une suspicion, laquelle je suis en pratique le premier rprouver. Il est de fait que c'est prcisment en dpchant ses lgats sur tous les points du pays, en envoyant chacun d'eux voir par soi-mme ce qui se fait, ce qui se dit, quels sont les vrais besoins, que le gnral Salomon a mrit le culte dont la nation tout entire entoure sa personne. Lui-mme va souvent de l'avant, malgr son ge, et, s'arrachant aux douceurs de Turgeau, court sur quelque point de la cte o l'appellent des plaintes graves, quelque malheur public. Peu de ses prdcesseurs osrent en agir de la sorte. Voici que ces derniers mois la ville des Cayes moiti dtruite il y a peu de temps par un incendie formidable tait de nouveau ravage en quelques heures par le dbordement d'une ravine dont les eaux, sur leur passage, entranaient tout la mer : hommes, bestiaux, habitations et plantations.

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228 HATI EN 1886 Le prsident accourut bord d'un des vaisseaux de guerre, le Toussaint-Louverture construit r cemment en France. Je laisse la parole un des voyageurs dont le National de Port-au-Prince tra duit les impressions lesquelles je livre en partie dans toute leur originalit : Aux Cayes, le 9 septembre 1886. Dans la salle d'audience se pressent les autorits civiles et militaires. Le prsident d'Hati commence sa causerie Depuis huit jours, je serais au milieu de vous, mais les soucis du pouvoir, les ncessits et les embarras du gouver nement et aussi le mauvais tat de ma sant ne m'ont pas permis de quitter Port-au-Prince. Ma venue ici est un tmoignage de ma sollicitude pour les Cayes. pour cette ville qui m'a vu natre, dans laquelle j'ai tous mes parents, mes plus chres affections, qui conserve mes plus prcieux souvenirs, et qui, je dois le dire, a toujours t attache ma personne et devoue mon gouvernement. Le prsident d'Hati parle ensuite du gnral Fontange-Chevalier et dit que cet officier a rendu des services qui ne peuvent s'oublier Le gnral Franois Manigat, secrtaire d'tat, qui est mes cts, m'a donn Jacmel rpute imprenable; le gnral Fontange-Chevalier m'a donn Jrmie, rpute imprenable; le gnral Anselme Prophte m'a donn Miragone, rpute im prenable; je leur en garde une grande reconnaissance, et ce pendant je suis tellement soucieux du bonheur de tous les

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HATI EN 1886 citoyens, que lorsque j'ai connu les actes imputs au gnral Chevalier, je n'ai pas hsit le frapper, me priver de ses services. S'adressant au public, le chef de l'tat dit : Je sais que vous avez souffert, mais c'est un peu la faute certaines personnes trs respectables qui assistent cette audience et qui, lorsqu'elles ont t interroges par moi, par crainte de la vengeance du gnral Chevalier, ne m'ont pas mis au courant des menes de votre ancien commandant d'arrondissement. Son Excellence parle ensuite des rcents vne ments qui viennent de jeter la misre dans la ville des Cayes. Il s'lve contre les gens qui considrent le gouvernement comme la Providence, attendant, en se croisant les bras, tout de lui. Il rappelle que l'on a dit fort justement : Aide-toi, le ciel t'aidera et dclare que seul, l'tat ne peut pas entreprendre les grands travaux qu'il y a faire pour remdier aux drglements de la ravine. Chacun, poursuit le gnral Salomon, doit, dans la circonstance, appor ter son concours. Le gnral Salomon rappelle qu'il a dj envoy sur les lieux M. Laforestrie, ingnieur en chef, qui lui a fait un rapport dtaill, et que, sur l'indication de ce haut fonctionnaire, des matriaux, dont une partie est arrive, ont t commands l'tranger. La situation depuis la visite de M. L. Laforestrie 229

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230 HATI EN 1886 s'est aggrave; nous allons ds demain voir ce qu'il y a possibilit de faire. Croyez-le, dit le chef de l'tat, je ne suis pas indiffrent vos malheurs et je n'oublie pas que je suis Cayen; mais si je n'ai pas fait pour les Cayes tout ce que mon cur m'et port faire, c'est afin que l'on ne m'accuse pas de crer ma ville natale une situation privilgie. Le gnral Salomon s'lve contre les gens qui cherchent profiter des calamits publiques pour s'en faire une source de bnfices et ajoute que puisque le flau menace tout le monde, tous les ci toyens doivent faire preuve de dsintressement. Nous aurons exproprier ; nous agirons pour cela comme nous le dit la loi. A ceux qui refuseront de se soumettre aux dcisions, nous prendrons ce qui nous fera besoin : l'intrt du pays passe avant les intrts particuliers. D'ailleurs le prsident d'Hati donnera lui-mme l'exemple : Port-au-Prince, pour des travaux d'uti lit publique, on aura besoin probablement d'une partie de sa proprit : il ne se laissera pas exproprier et donnera tout ce qu'il faudra. Continuant sa causerie, Son Excellence, qui, on le sait, possde une mmoire extraordinaire, raconte que ce n'est pas la premire fois que la ville des Cayes est ravage par les eaux : il y a cinquante-cinq ans, le torrent a pntr en ville et une chaloupe de

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HATI EN 1886 231 quarante pieds vint s'chouer devant la maison de son pre : quelques mtres plus haut que l'endroit o nous sommes. On convoqua les notables pour leur demander s'il n'y avait pas lieu de dplacer la ville; mais comme on est attach aux lieux qui vous ont vus natre, on refusa. Aujourd'hui, dit le prsident d'Hati, si nous voulons con server notre ville, il faut que chacun prenne sa part de la tche ; vous l'avez compris, je crois, car dans la ptition que vous m'avez adresse, vous prenez l'engagement de subvenir aux besoin des travailleurs qui seront employs. Passant un autre sujet : la paix, Son Excellence flicite la population des Cayes de son attitude et de son attachement son gouvernement pendant les heures de tristesse. Elle invite les citoyens se grouper autour du nouveau commandant d'arrondis sement, le gnral Louis-Auguste. Elle dit que le peuple trouvera dans cet homme sage, loyal, fon cirement honnte, un ami, un frre, un pre. Puis, avant d'entendre les autorits, Son Excel lence dclare que si elle n'et pas t soucieuse de remplir tous ses devoirs, elle se serait drobe au spectacle douloureux que lui offre sa ville natale ra vage par le feu et l'eau. Ces dernires paroles lectrisent l'assemble qui, ne sachant comment manifester sa reconnaissance

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232 HATI EN 1886 et son respect pour le gnral Salomon, se met ap plaudir et rpter mille fois le cri de : Vive le Pre de la Patrie Aux Cayes, le 14 septembre 1886. L'heure du dpart du courrier ne m'a pas permis de vous envoyer la fin du compte rendu de l'impor tante audience donne par Son Excellence, mercredi. M. Claude, doyen du tribunal civil des Cayes, a compliment le prsident d'Hati, protestant des sentiments de respect et de sympathie du corps judi ciaire pour le gouvernement en gnral et le chef de l'tat en particulier. En terminant son allocution, M. Claude a dit : Nous demandons Dieu de continuer vous inspirer, vous aider, afin que votre rgne soit considr par les gn rations futures comme l'un des meilleurs. Son Excellence rpond qu'il connat les senti ments du tribunal des Cayes et qu'il lui a rendu un hommage public dans un document officiel rcent. Si certains tribunaux de la rpublique, ajoute-t-elle, ne sont pas la hauteur de leur tche, en revanche celui des Cayes ne mrite aucun reproche. Le prsident d'Hati invite de nouveau les ci toyens sacrifier sur l'autel de la patrie leurs haines, leurs inimitis, leur rancunes, leurs prventions, et

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HATI EN 1886 233 placer l'intrt du pays au-dessus des intrts particuliers. Le chef de l'tat rappelle qu'il a le premier donn l'exemple. Personne, dit-il, n'a t plus injus tement calomni, plus outrageusement diffam, et cependant il peut aujourd'hui affirmer qu'il n'a que des amis : J'ai t trait de voleur, d'assassin, j'ai t le bouc mis saire charg de tous les pchs d'Isral, je n'ai pas cherch me venger, je n'ai pas oubli, j'ai pardonn. Imitez cet exemple! Des hommes, continue le prsident d'Hati, qui, pour avoir port les armes contre mon gouvernement, taient en prison, sont aujourd'hui appels des postes importants et s'acquittent avec zle, intelligence et patriotisme, de leur mission. Je ne vois que le salut de la patrie en cherchant, et en faisant mme le premier pas vers les citoyens qui peuvent tre utiles. Pas de passion, donc, pas de vengeance personnelle. Mercredi, jeudi, vendredi et samedi au PalaisNational Son Excellence et MM. les secrtaires d'tat ont tenu conseil. Avec un courage digne des plus grands loges et sans mnager une sant si prcieuse au pays, le prsident d'Hati, chaque jour, a donn audience, recevant petits et grands, humbles et riches, cou tant les dolances des uns, les rclamations des autres, ayant pour tous un mot aimable, une bonne parole.

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234 HATI EN 1886 Samedi Son Excellence a employ sa matine distribuer des secours aux familles ncessiteuses. Jeudi, en compagnie de Mme la Prsidente, qui, elle aussi, a donn audience toutes les personnes qui dsiraient la voir, Son Excellence est alle pieu sement s'agenouiller sur la tombe de ses chers parents pour lesquels, on le sait, elle professe un vritable culte et dont elle ne parle qu'avec un pro fond respect. Nos trois honorables secrtaires d'tat profitent de leur prsence aux Cayes pour tudier sur place les services relevant de leur dpartement. C'est ainsi que le gnral Brenor Prophte, se crtaire d'tat de la guerre et de la marine, a t inspecter l'arsenal install sur la place d'Armes, ainsi que les postes militaires. Le gnral Franois Manigat, secrtaire d'tat de l'intrieur et de l'instruction publique, de son ct, a tenu visiter les tablissements d'ducation. Sa premire sortie a t pour l'cole dirige par les dvoues soeurs de Saint-Joseph de Cluny. De puis quelque temps cette cole a t installe dans une maison neuve de la place d'Armes. Tout est propre, le local est bien ar et le matriel scolaire, que les surs ont elles-mmes pay, est confortable mais non luxueux. L'honorable secrtaire d'tat, auquel une des

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HATI EN 1886 235 jeunes lves a adress un compliment trs genti ment tourn, a parcouru la maison en dtail, puis a questionn plusieurs lves. Le ministre de l'ins truction publique a paru satisfait de son inspection. Puisque nous parlons des surs de Saint-Joseph de Cluny, nous nous faisons un devoir de constater que partout aux Cayes nous avons entendu faire un loge mrit du dvouement de ces saintes femmes et de l'excellence de l'ducation qu'elles donnent. La seconde sortie de M. le secrtaire d'tat a t pour le lyce. Cet tablissement d'ducation sup rieure est remarquablement dirig par M. DupontLabastille, un homme de valeur. Malheureusement ce lyce est, depuis l'incendie, install dans l'ancien Palais-National et s'y trouve aussi mal que possible. Cette situation a frapp M. le ministre de l'ins truction publique. Nul doute qu'avec sa sollicitude bien connue pour tout ce qui touche l'enseignement il ne cherche remdier cet tat de choses. M. Franois Manigat a continu sa tourne en allant inspecter le cours suprieur des demoiselles que dirige fort bien Mme Clodius... Le prsident d'Hati profite de ce dplacement pour poursuivre sa tourne dans le Sud. Des Cayes Aquin. Je continue faire des extraits. Comme aux Cayes, la premire visite du ITprsi-

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236 HATI EN 1886 dent est pour l'glise, la porte de laquelle il est reu par le pre d'Arnaiz et son vicaire. M. le cur conduit sa place Son Excellence et lui adresse de sages et loquentes paroles. Aprs le Te Deum, le chef de l'tat est conduit au bureau de l'arrondissement, o il reoit les autorits. Un peu aprs il donne une audience publique dans laquelle il vante les bienfaits du mariage, de la garantie et de la scurit qu'y trouvent les citoyens. Il tance quelque peu les membres du tribunal, dit au doyen qu'il est un honnte homme, mais par fois un peu faible; replace le commissaire du gou vernement, suspendu depuis deux mois; rvoque le substitut et lui donne dans la journe mme un successeur. Les ministres aprs l'audience inspectent les diffrents tablissements; Mme Salomon va visiter les bonnes surs de Saint-Joseph de Cluny, pendant qu'au gouvernement Son Excellence reoit le corps consu laire d'Aquin, que lui prsente M. Lon Arnauld, vice-consul de la Rpublique franaise. Enfin le soir mme le prsident, ayant constat que la situation de l'arrondissement d'Aquin tait bonne et qu'aucune plainte n'avait t formule contre les autorits, se rembarque pour se rendre Jacmel o le Toussaint-Louverture arrive vendredi huit heures du matin.

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HATI EN 1886 237 Jacmel, 18 septembre 1886. La rception faite au chef de l'tat est enthou siaste. En dehors de l'apparat officiel suprieurement organis par le gnral Prophte, le commandant d'arrondissement, les maisons sont gnralement pavoises et dcores. Sur le passage du gnral Salomon de nombreux vivats sont pousss. A la cathdrale le prsident est reu par M. l'abb Lhorme, entour de son clerg. Une fois le prsident arriv son sige, M. le cur le harangue en ces termes : Monsieur le Prsident, Votre Excellence ne pouvait nous apporter une plus grande joie, en mme temps qu'elle nous fait le plus insigne honneur, par cette visite, que Jacmel esprait, du reste, depuis long temps. La visite, en effet, de l'autorit, cette autorit qui vient de Dieu et qui reprsente sa majest et sa puissance sur la terre, a un double but : ennoblir, lever jusqu' elle ceux vers qui elle vient, et, en la faisant se mler elle-mme aux intrts des populations par sa prsence, et la connaissance qu'elle lui facilite de leurs besoins et de leurs justes dsirs, prparer ces mmes intrts moraux et matriels une satisfaction lgitime. C'est ainsi que toute aigreur disparait; que les yeux s'ouvrent, que les mes se rassrnent, et que tout un peuple arriv l'unanimit de pense et de volont prend, la suite de ses chefs, sa place glorieuse et fire dans l'assem ble des autres peuples ses frres.

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238 HATI EN 1886 Celui, monsieur le Prsident, dont vous tes l'image et le reprsentant terrestre, vous inspira toutes ces choses, dans la vrit, et vous donnera la force de les accomplir, dans la justice; car vous avez foi en lui, et c'est cette mme foi qui vous amne aux pieds de Dieu, dans cette enceinte. C'est donc, monsieur le Prsident, la joie dans l'me, et au milieu de ces penses leves, que je salue votre bienvenue sur les marches bnies de cette glise. Puis, si malgr tout, l'autorit toute seule, mme quand elle arrive pour faire le bien, quelquefois effraye, il n'en est plus ainsi quand elle se prsente accompagne d'une autre image qui la revt de misricorde et de grce. Soyez donc aussi, Madame, la bienvenue au milieu de nous, et croyez que nos curs vous en disent encore plus que nos paroles. En levant mes yeux, une autre pense me saisit. Ce signe de l'honneur dont votre poitrine a t orne, il y a quelques mois, monsieur le Prsident, me rappelle un souvenir : le souvenir de ma patrie absente! Car, si j'ai trouv une autre patrie, que j'ai choisie librement, je n'oublie pas l'ancienne et je les confonds toutes les deux dans un mme amour! Je l'en aime davantage, s'il est possible, mon ancienne patrie, depuis que j'ai connu, par cette distinction dont elle vous a honor, qu'elle savait vous connatre, elle-mme! Mon cur vou lait vous dire cela : j'attendais une occasion favorable; je ne pouvais en avoir une plus heureuse, et je la saisis avec un empressement joyeux. Allons, Excellence, porter aux pieds de Dieu toutes ces choses : le remercier des unes et lui demander ses lumires et son secours pour les autres. Aprs cette excellente allocution, le cur de Jacmel entonne le Te Deum et donne la bndiction du Saint-Sacrement, puis le chef de l'tat est con-

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HATI EN l886 duit l'arrondissement, o des appartements ont t prpars pour le recevoir. C'est ici l'occasion de rendre un hommage public au gnral Prophte, qui commande l'arrondissement de Jacmel. Officier intelligent et instruit, adminis trateur actif et entreprenant, il a su dans ses impor tantes fonctions, parfois d'une nature dlicate, se concilier l'estime et la sympathie des populations places sous son commandement. Pendant son sjour Jacmel aucune plainte n'a t porte Son Excel lence contre ce commandant d'arrondissement, qui est digne tous gards de la confiance que lui donne le gouvernement. Vendredi le prsident et Mme la Prsidente ont pris un repos bien mrit, pendant que les ministres visitaient les tablissements relevant de leurs mi nistres. Samedi matin Son Excellence a reu le clerg que lui a prsent M. l'abb Lhorme, cur de Jacmel ; les frres de l'Instruction chrtienne, les surs de Saint-Joseph de Cluny, qui ont ici une cole des mieux tenues. Dans l'aprs-midi du mme jour le prsident a donn audience au personnel des tri bunaux civil et de paix. M. le commissaire du gou vernement du ressort a prononc une allocution. Enfin le corps enseignant a t prsent par M. D. Jean-Louis, inspecteur des coles. 239

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240 HATI En 1886 M. le secrtaire d'tat de l'instruction publique, dont nous avons pu apprcier la sollicitude pour toutes les branches de l'instruction, a fait connatre Son Excellence que l'on reprochait l'inspecteur de ne pas visiter assez souvent les coles; que des plaintes trs graves sont formules contre le sousinspecteur; que le lyce qu'il avait visit tait bien tenu et promettait de devenir un tablissement r pondant ce qu'en attend le gouvernement ; que dans les autres coles beaucoup d'lves manquaient, fait qui malheureusement se produit un peu partout. L'inspecteur a rpondu que son travail ne lui permettait pas de visiter aussi souvent qu'il pourrait le dsirer les tablissements secondaires, et qu'il porte tous ses soins sur les coles primaires. Le sous-ins pecteur, lui, a demand qu'on lui fit connatre les accusations portes contre lui. Dimanche, il y a eu grande parade, prside par le gnral Salomon. Les troupes ont dfil plusieurs fois devant le chef de l'tat et ses ministres. A l'issue de la parade, Son Excellence a runi au gouverne ment tous les officiers prsents Jacmel. A dix heures, audience publique laquelle as sistaient toutes les autorits civiles et militaires, MM. E. Bordes et Fauch, dputs de Jacmel, ainsi que plusieurs de leurs collgues de la rgion. . ...

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HATI EN 1886 241 J'arrte ces extraits. Ils me paraissent suffisam ment concluants. C'est une sorte de photographie fidle o l'homme et le politique apparaissent tout entiers, sans affterie et sans recherche dans ces assises familires dont j'ai dj parl plus haut, en rappelant une circonstance mmorable. A ses cts, la Prsidente continue la vie de cha rit et de bienfaits que sait remplir un cur de Franaise les ministres, d'autre part, dploient une activit dvorante. Et le pays se rassure, et les craintes disparaissent. Voyez-vous quelque part l'intervention ncessaire des dputs ou des snateurs? N'est-ce pas ce que je vous disais en narrant les murs parlementaires : la communion intime du chef de l'tat et du peuple? Le conseil communal le reoit dans la foule, et, pour connatre les besoins de ses sujets, le chef s'assoit au milieu d'eux... Pourquoi continuer dpeindre ce chef d'tat et quelles expressions ne viendraient pas diminuer l'effet de ce rcit pris textuellement dans une feuille ignore, laquelle ne s'attendait certes pas pareille reproduction? Ne vous semble-t-il pas, en lisant ces quelques lignes, qu'Hati sort bien, comme je le disais, d'une lgende de convention? J'aurais crit la moiti de ce qui se trouve racont 14

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242 HATI EN 1886 dans ces extraits, ou du moins quelque chose d'qui valent; j'aurais paraphras la touchante allocution de ce prtre franais, le R. Pre Lhorme, le cur de Jacmel laquelle j'ai tenu mettre en relief dans son propre style on m'aurait tax de partialit, qui sait mme?... de servilit, peut-tre. Je ne dis ici que ce que vous diraient eux-mmes ces prtres franais, ces pres de l'ordre du SaintEsprit, si vous les interrogiez ; ou encore ces surs de Saint-Joseph de Cluny, ces frres de l'Instruction chrtienne, des Franais et des Franaises, tous et toutes qu'une autre Franaise, Mme Salomon, s'empresse d'aller visiter, que les ministres encouragent dans l'uvre de rgnration sociale et religieuse, laquelle ces hommes courageux, ces saintes filles sont venus entreprendre. Tous conservent dans le cur la flamme de la patrie absente, et, par leur seul exemple, relvent le vieux levain franais qui est dans l'me de tout Hatien. Ceux-l vous diraient comme moi comme le dclare le Pre Lhorme du haut de sa chaire curiale que, pour un Franais, Hati est une seconde pa trie ; que tout ce qui intresse notre ancienne colonie devrait nous intresser, que sa joie devrait faire notre bonheur. Et que, lorsqu'un chef d'tat fait en Hati quelque

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HATI EN 1886 243 chose de bien, d'utile et de grand, qu'il assure le bonheur de la nation et lui prpare une prosprit nouvelle, il faut qu'il se trouve un Franais pour le dire. Laissons les autres leurs envies haineuses, et nous, Franais, sachons rendre justice et reconnatre ceux dont les sympathies sont les ntres, et qui tiennent tout de nous, jusqu'... nos travers.

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CHAPITRE XI LE HATIEN ET L'TRANGER : Compte rendu in extenso d'une sance de la Chambre hatienne. Opinion du gouvernement actuel en la matire. Quand un Hatien que ne secondent ni une intelli gence pratique ni les services rendus veut acqurir quelque notorit, il dresse une philippique contre l'tranger en gnral. Celui-l se proclame en principe adversaire de ces coureurs d'aventure, et, confin dans son patriotisme troit, dnie tout tranger le droit de respirer librement sur la terre hatienne. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que cer tains trangers opinent doucement du bonnet j'entends ceux qu'un long commerce avec l'Haitien a accoutums ce vhment langage, qui en con naissent l'inanit, et savent bien que tous privilges ne sauraient subsister que dans des situations d'ex ception Quand le Dmosthne hatien a donc suffisamment pror sur ce thme et qu'il se rassied en s'pon14

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246 HATI EN 1886 geant le front, ses collgues l'applaudissent tout rompre, et lui-mme se flicite intrieurement. La vrit, c'est que celui-l vient de faire une btise et que ses collgues s'associent ses erre ments. Je m'expliquerai plus loin. Le mme jour que cet homme a dclam contre l'tranger, il a peut-tre ouvert sur quelque point de la ville une boutique sous le nom d'emprunt d'un tranger. Ainsi, d'une part, l'tranger est, pour les convic tions publiques de cet homme, une bte galeuse dont il faut poursuivre la ruine; et, d'autre part, ce mme patriote couvre ses propres intrts de ce manteau tranger qui lui parat, commercialement parlant, la meilleure des couvertures. Pour expliquer l'anomalie, il faut avoir vcu quelque temps dans le pays, s'tre baign dans ses courants divers, avoir not les degrs de densit de l'eau aux diffrentes heures du jour enfin n'tre pas le premier venu qu'une discordance entre les paroles et les actions puisse tonner outre mesure. L'original ne s'est point encore trouv qui, aprs avoir vendu sa proprit l'tranger car l'tran ger a des moyens d'achat malgr la prohibition constitutionnelle, il est mme l'heure actuelle le

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HATI EN 1886 247 gros dtenteur de la proprit urbaine, des quatre cinquimes pour le moins de Port-au-Prince, sans parler des autres villes, l'original, dis-je, ne s'est point trouv qui, aprs une pareille affaire, compre nant le monopole oblig que cre quelques tran gers amens tourner les prescriptions de la loi une semblable situation, viendrait la tribune de la Chambre ou encore sur les autels de la patrie tenir simplement ce discours : Que nous le voulions ou non, nous sommes tributaires du capital tranger. Devant la ncessit, les prescriptions constitutionnelles ne prvalent pas ; je viens d'en fournir la preuve, moi, qui ayant ma proprit vendre, m'estime fort heureux d'avoir pu trouver une maison trangre qui fasse l'affaire. Seu lement j'ai vendu mille piastres ce qui en vaut cinq mille. Si les portes de la patrie taient ouvertes tous les capitaux, j'aurais peut-tre trouv mon prix. Je vous le dis en vrit, nous sommes tributaires du capital tranger. Tchons de payer ce concours le moins cher possible, et, pour cela faire, appelons la concurrence. Donnons tous venants le droit de proprit. Non, cet original, cet homme de bon sens, ne s'est point encore trouv, parole d'honneur !... Je le regrette pour les Hatiens. Je ne dsespre pas cependant. Des signes prcur-

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248 HATI EN 1886 seurs annoncent ce phnomne. Je puise cette con viction toute nouvelle dans un document prcieux qui fera poque un jour le compte rendu d'une des dernires sances de la Chambre des dputs de Port-au-Prince. Je l'ai prcieusement recueilli. C'est la premire fois que le gouvernement actuel a eu formuler une opinion peu prs nette sur le con cours qu'il faudrait solliciter de l'tranger. C'est un faible pas en avant, mais c'en est un. La prsente tude serait incomplte, si je ne constatais le fait en fournissant le document lui-mme. Voici tout d'abord le sujet, en quelques lignes. Il s'agissait de l'tablissement d'un cble sousmarin concd par le gouvernement un tranger, le contrat tait soumis la sanction lgislative. Tout est lire attentivement. Et le dialogue sur l'tranger, qui s'tablit cette occasion entre le secrtaire d'tat de l'intrieur, le gnral Franois Manigat, dont j'ai dj parl plus haut, et son hono rable contradicteur, le dput Dieudonn Thomas. Ce dernier, pre dans ses attaques, cantonn dans son patriotisme farouche, ramassant tous les lieux com muns qui tranent en Hati contre l'tranger puis, peu peu pouss dans ses derniers retranchements par la logique implacable et positive de l'homme d'tat, rclame au moins que l'tranger soit tenu de se cacher derrire un Hatien, que ce dernier devienne

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HATI EN 1886 249 un prte-nom?... O navet des ges antiques!... Puis, pour couronner l'uvre, un pote qui me parait avoir quitt depuis quelque temps le com merce des Muses pour lgifrer avec passion le dput EN-usOswald Durand, clt la discussion en propo sant tout tranquillement... quoi? De rejeter le con trat d'Oksza et de s'adresser un autre voisin... tranger la EN-usWest India and Panama C y... Puis enfin... Mais lisez, plutt. CHAMBRE DES REPRSENTANTS Sance du 23 juillet 1886. PRSIDENCE DE M. GERMAIN Aprs la lecture du procs-verbal et la discussion de diff rents projets de loi, la Chambre passe ensuite la discussion du rapport du comit de l'intrieur sur le contrat d'Oksza. M. Windsor Terlonge demande la parole sur la mise aux voix du principe de ce rapport. La parole lui est accorde. M. Terlonge : Messieurs, l'une de nos prcdentes sances, lorsqu'il s'tait agi du dpt du contrat d'Oksza, vous m'avez vu me lever et dire mon mot sur la question. Aujour d'hui, il s'agit de dlibrer dfinitivement sur ce contrat ; vous devez connatre, avant aucune discussion, le sort qui lui est rserv. (Sic!...) Loin de moi, Messieurs, la pense de m'opposer la marche progressive de mon pays ; mais, en ma qualit de citoyen, je ne puis m'empcher de prvoir les difficults que l'excution d'un pareil contrat peut entraner au

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250 HATI EN 1886 pays. Aussi, appel comme mandataire du peuple faire mon devoir, je le ferai jusqu'au bout, quand le moment viendra ; c'est la dclaration que je vous fais. M. le Prsident : Si aucun orateur ne demande la parole, je vais mettre aux voix le principe de ce contrat. M. le secrtaire d'tat des relations extrieures a la parole. M. le Secrtaire d'tat : Je dois faire observer la Cham bre que dans le contrat primitif... M. J. C. Laferrire : Motion d'ordre C'est le principe du contrat d'Oksza qui est en discussion. M. Dieudonn Thomas (lisant) : Devant ce contrat dont le principe est soumis notre dli bration, je vais soulever une question dont vous tous, sou cieux comme vous l'tes de la stabilit, de l'autonomie et des intrts de la patrie, apprcierez l'importance. Avant tout, j'accomplis le devoir de dclarer tous ceux qu'il appartiendra, que je suis progressiste, anim du plus grand dsir de voir s'accomplir dans mon pays toutes les bonnes ides en germe, toutes les entreprises en voie d'ex cution, capables d'amliorer notre situation. Je dis toujours que je considrerai mon pays avoir fait un pas gigantesque vers la conqute des grandes perfections humaines, lorsque nous aurons vu s'tablir des chemins de fer, des lignes tlgraphiques et des cbles sous-marins. Or, pour atteindre ce but, j'atteste que je suis prt donner tout mon concours qui le rclamera pour la conscration de tous les moyens humainement possibles. Toutefois, Messieurs, il y a un principe que les enseigne ments du pass nous disent de mettre dsormais en pratique, lorsque la question de contrats rclame notre sanction. Nous n'ignorons point ce que c'est qu'un contrat chez nous. C'est toujours avec beaucoup de plaisir et de bonheur que nos gouvernants contractent, envisageant en cela une mesure dont le pays pourra jouir des avantages ; mais, il arrive

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HATI EN 1886 presque toujours que l'autre contractant n'est pas anim de ces mmes sentiments. Et cela est incontestable, car le sort qu'ont eu les divers contrats que les Chambres ont sanctionns, les schismes auxquels ils ont donn lieu, tout nous dit de prendre des prcautions lorsqu'il s'agit de cette question. Ces prcautions sont l ; nous n'avons pas aller loin pour les trouver, et il n'y a pas non plus faire beaucoup d'efforts pour les implanter : c'est que le gouvernement adopte le principe que toute compagnie ou toute association trangre qui voudra, par contrat, entreprendre une exploitation quel conque dans le pays, s'abouchera avec un Hatien pour ce faire. Par cette mesure, nous prviendrons les schismes, les interventions diplomatiques et les dix mille autres dsagr ments de cette espce ; nous diminuerons le souci que ces schismes donnent nos honorables gouvernants ; nous cal merons les inquitudes qu'ils suggrent nos patriotes, et nous aurons consacr en cela la sauvegarde de nos intrts, en nous garant contre les tracas que la plupart prennent tche de nous mettre sur le dos lorsqu'ils viennent nous demander la concession d'une exploitation. C'est pour cela que je conclus en proposant la Chambre de rejeter le contrat en question, en donnant autorisation au gouvernement de contracter le plus tt dans le sens que je viens de prconiser. A. Dieudonn Thomas, Jn. Louis, Fontaine Vaval, L. Douyon, Windsor Terlonge. Le deuxime secrtaire du bureau donne une nouvelle lec ture de cette proposition. M. le Prsident : Avez-vous entendu, honorable secrtaire d'tat, la proposition du dput Dieudonn Thomas? Il a conclu au rejet du contrat en question. M. le Secrtaire d'tat de l'intrieur : Si vous vouliez nous la communiquer, monsieur le prsident. 251

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252 HATi en 1886 Il est dfr au dsir de M. le secrtaire d'tat de l'int rieur. Ensuite, M. le prsident dclare que la discussion est ouverte sur cette proposition. M. le Secrtaire d'tat de l'intrieur : Messieurs les dputs, j'ai eu sous les yeux la proposition du dput Dieudonn Thomas, appuye par de nombreuses signatures. Au nom du cabinet, j'ai l'honneur de dclarer la Chambre en gnral que le pouvoir excutif est inspir des mmes sentiments patriotiques que le dput Dieudonn Thomas, l'auteur de la proposition maintenant en discussion. Le dput Dieudonn Thomas dclare qu'il est progressiste ; je le prie de croire que le pouvoir excutif ne l'est pas moins. Papier en main, le dput Dieudonn Thomas dclare tous ceux qu'il appartiendra qu'il est partisan de l'avance ment de son pays ; encore sur ce point, je suis parfaitement d'accord avec lui. Messieurs, le pouvoir excutif a cru devoir signer ce con trat qu'il vous a soumis ; s'il est accept, il sera expdi l'autre fraction du Corps lgislatif pour avoir sa sanction; s'il est rejet, ce lui sera indiffrent. Cependant, Messieurs, avant d'entrer dans le fond de la question, je vous ferai observer que le pouvoir excutif a le droit d'accepter ou de rejeter toute proposition tendant contracier avec les puissances trangres. La Chambre n'est officiellement saisie d'un contrat qu'aprs le vote du conseil des secrtaires d'tat. Maintenant, tout comme le pouvoir excutif, la Chambre des reprsentants a aussi le mme droit, et personne ne saurait le lui contester. Aussi, la Chambre, compose de quatre-vingt-quatre dputs, est appele voir plus clairement que le pouvoir excutif qui est compos de cinq six membres. Le dput Dieudonn Thomas, aprs avoir mis, certaines considrations qui prcdent sa proposition, a conclu au rejet de ce contrat. Pour ma part, il y a matire discussion, et soyez persuads, Messieurs, que le cabinet fera son devoir en

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HATI EN 1886 253 cette circonstance ; si rellement le contrat est reconnu mauvais, il saura ce qu'il aura dire. Il y a un point capital sur lequel, Messieurs, vous devez rflchir longuement, c'est celui-ci : nous sommes un peuple jeune, un peuple nouveau; nous n'avons pas un sicle d'exis tence; il importe, en consquence, que nous tendions le bras, afin que ceux qui sont en haut nous offrent la main pour nous aider monter. Par exemple : jetez les yeux sur les cartes tlgraphiques des Antilles, parcourez toutes les petites les qui sont gauche d'Hati, vous verrez qu'elles sont toutes lies entre elles par un cble ; la seule qui soit reste isole, c'est la ntre. En ce moment o je vous parle, si nous avions un cble tlgraphique, facilement nous pourrions demander et rece voir les nouvelles de ces pays avant mme que la sance soit leve. Cette ligne, dont je parle, est tablie de droite gauche d'Hati, passe tout prs de Jacmel et continue sa route pour l'Europe. D'ailleurs, Messieurs, vous le savez comme moi. Vous devez l'avouer franchement : pour faire entrer notre pays dans cette grande voie de progrs, ne faut-il pas des fonds considrables? Je ne pense pas mme que nous puissions trouver dans la caisse publique de quoi entreprendre ce tra vail I Quand le dput Thomas fait la proposition de ne pas passer pareil contrat au profit d'un tranger, il me permet tra de lui demander s'il est sr de trouver un Hatien ca pable de faire ce travail et dans le cas o il le trouverait Ce QUI EST MATRIELLEMENT IMPOSSIbLE s'il serait posses seur de fonds suffisants pour faire marcher convenablement ce travail. L'Hatien, qui aurait celte concession, serait bien oblig d'avoir recours des capitaux trangers; et si, contre son attente, on ne les lui accordait pas, il renoncerait au bnfice de ce contrat. Nous ne devons jamais nous mettre dans la 15

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254 HATI EN 1886 ncessit de demander autrui ce que nous n'avons pas, surtout en pareil cas. Si, par exemple, le dput Thomas recommandait simple ment au gouvernement de prendre des prcautions, afin que ce contrat n'occasionne pas des dsagrments au pays, nous serions d'accord avec lui; mais dire formellement qu'il ne doit tre pass qu'avec un Hatien, c'est trop exiger. C'EST DIRE, D'UNE PART, QUE VOUS VOULEZ, ET, D'UNE AUTRE, QUE VOUS NE VOULEZ PAS. Je m'arrte l pour entendre la rplique du dput Dieudonn Thomas. M. A. Dieudonn Thomas : Je remercie, mon tour, le secrtaire d'tat de l'intrieur d'avoir rendu justice aux sen timents qui m'ont suggr ma proposition ; quoique ce soit papier en main que je les ai manifests, ils ont eu si bien leur poids qu'il n'a pas pu les laisser inaperus. Messieurs, j'applaudis des deux mains et du plus profond de mon cur aux ides nobles, aux ides patriotiques qu'a le gouvernement de doter le pays d'un cble sous-marin ; j'applaudis aux ides progressistes qu'il a de relier Hati au monde civilis. Oui, je reconnais, comme lui, l'utilit d'une pareille exploitation chez nous. Je le reconnais si bien, que cela m'a valu des compli ments. Oui, je ne l'ai pas seulement dclar papier en main, mais aussi de sentiments mris et bien combins. Mais, seulement, l'honorable secrtaire d'tat de l'int rieur, pour rfuter mon argumentation, me dit : o trouver un Hatien capable d'entreprendre un contrat de ce genre? Il me permettra de lui rpondre qu'il m'a sans doute mal compris. Je n'ai pas dit, je n'entends pas non plus dire qu'il faut que cette concession soit accorde un Hatien ; NON ; j'ai dit que l'on ne doit pas contracter directement avec l'tranger et que celui-ci (l'tranger) devra toujours s'abou cher avec un Hatien. Cela n'est point impossible et je n'ai pas besoin d'aller bien loin pour vous trouver un exemple. L'anne dernire, nous avons vot un contrat pour l'tablis-

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HATI EN 1886 255 sment d'une ligne de bateaux vapeur : j'entends parler du contrat-Marcelin (i). Tout le monde savait que le vrai con cessionnaire tait un Hatien. Mais, malheureusement, par la force des circonstances, le contrat se trouve frapp de for clusion. Eh bien, malgr la clause pnale qui, dans tous nos con trats avec l'tranger, interdit formellement l'intervention diplomatique, oui, malgr cette clause pnale, qu'en serait-il advenu depuis, si au lieu du dput Marcelin, il se ft agi d'un tranger? qu'en serait il advenu? Ai-je besoin de le dire, quand on sait que pour des questions de moindre importance le pays a eu en souffrir ; c'est donc pour viter ces choses qui, hlas! tous ont dj trop cot; c'est pour empcher les schismes, les interventions diplomatiques, que je ne veux contracter qu'avec l'Hatien. L'tranger, quand il arrive pour contracter avec nous, Messieurs, je ne crains pas de le dire, vient avec l'ide arrte, l'ide prconue de nous chercher chicane. Il ne vise qu' ce seul but, sans chercher nullement satisfaire ses engagements. Et il trouve toujours moyen de faire son lot en s'en allant avec! H est temps de lever le front, il est temps que nous fassions comprendre l'tranger qu'Hati n'est pas, comme il le croit, une vache qu'il peut venir traire sa guise, sa fantaisie Messieurs, c'est, mon amour, mon profond amour pour la patrie qui m'a guid vous faire cette proposition ; et s'il vous tait impossible de voter cette anne mme un contrat pour l'tablissement d'un cble sous-marin, le gouvernement pourrait passer un nouveau contrat que la lgislature pro chaine viendrait sanctionner. (1) Voir aux Annexes l'Ordonnance consulaire autorisant les ca pitaines des navires franais immobiliss Port-au-Prince pour ce service, de se procurer les fonds ncessaires pour reprendre la mer Les considrants de cette ordonnance motive expliquent l'affaire, sans autres commentaires, du dbut la conclusion.

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256 HATI EN 1886 Messieurs, vous volerez ma proposition M. le Secrtaire d'tat. Tout d'abord, Messieurs, le cabi net, au nom du pouvoir excutif, dclare qu'il tient voir passer ce contrat, mais qu'il ne s'y cramponne pas. Les Chambres rgulatrices, tout en tenant compte des consi drations que j'ai mises, considrations ayant pour but le progrs moral et matriel du pays, doivent faire leur devoir. Ainsi, le dput Dieudonn Thomas vient de dire que l'tran ger, qui dsire contracter avec notre pays, doit s'aboucher avec un Hatien. JE DSIRE SAVOIR LE RLE QUE JOUERA CET HATIEN. Doit-il prter son nom cette socit? Premire question. Et, seconde question, contractera-t-il avec l'tat? Je voudrais voir le dput Dieudonn Thomas prendre la parole pour m'clairer sur ces deux points. Comme le gouvernement ne veut pas, Messieurs, qu'Hati reste isol : comme le gouvernement ne veut pas que les petites rpubliques qui sont deux pas de nous continuent faire des progrs, tandis que nous restons en arrire, il a jug ncessaire de passer ce contrat. Supposons, Messieurs, que le dput Dieudonn Thomas aurait un enfant en Europe, croyez-vous qu'en raison de ses occupations dans son pays, il ne serait pas content d'avoir de ses nouvelles par cette voie ? Srement, il me rpondra oui. Ici, on entend par homme riche celui qui a quelques gour des en poche; mais on se trompe. Ce que vous croyez tre la richesse, quand vous possdez vingt, trente mille, n'est rien, comparativement ce que possdent certains trangers, je ne dis pas non : vous tes riches rellement avec vos vingt ou trente mille gourdes, mais pour un pays malheureux comme celui-ci. Si un Hatien tait sr qu'en contractant avec l'tat il trouverait sans difficult des capitaux trangers pour pou voir entreprendre ce travail, je vous affirme que depuis long temps dj le cable sous-marin serait implant dans notre

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HATI EN 1886 257 pays. Or, dans ce cas, ce serait toujours une compagnie trangre, tant donn que le nom de l'Hatien ne servirait que de couverture. Maintenant, pour ce qui a trait une socit purement hatienne, je dsire savoir s'il y a des Hatiens en assez grand nombre qui, comme je viens de le dire tout l'heure, poss dent assez de fonds pour entreprendre ce genre de travail. C'est encore la question que je pose au dput Thomas et laquelle il va rpondre, je pense. M. A. Dieudonn Thomas : En vrit, Messieurs, si la tho rie que vient de soutenir l'honorable secrtaire d'tat de l'int rieur tait vraie, il y aurait dsesprer de notre pays. Pour rpondre la question qu'il m'a pose, je lui dirai qu'il m'im porte peu que l'excution de tel ou tel contrat soit laisse un tranger, pourvu que le pays sache qu'il est li directe ment avec un Hatien. Voil ce que nous voulons ; car je tiens, moi aussi, que le pays aille de l'avant et suive le mouvement progressif de ce sicle. Je tiens qu'Hati, comme vient de le dire le secrtaire d'tat, soit place au niveau des grandes nations. Mais, quand je rflchis, quand je pense que nous allons contracter avec l'tranger, il m'est impossible de ne pas vous communiquer mes justes apprhensions ; car je crains que ce contrat ne soit plus onreux que profitable au pays. Un peuple aussi jeune que le ntre ne sera jamais trop prudent, alors qu'il a eu dj tant supporter. Et pour quoi ne pas vous l'avouer : mon cur de patriote saigne, quand je pense que, malgr les soins dont nous entourons l'tranger lorsqu'il arrive chez nous, malgr la franche estime, la grande sympathie que nous lui tmoignons, il ne cherche pas moins nous gruger. Or, faisons comprendre l'tranger que nous sommes peuple et qu'aprs avoir pass un contrat avec nous il a pour devoir, il est tenu de se ren fermer dans la plus stricte excution de ce contrat. Donc, je persiste dire que la Chambre comprendra, avant d'ac corder pareil privilge l'tranger, qu'elle doit bien prendre

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258 HATI EN 1886 ses prcautions pour que demain elle n'ait point adresser des reproches qui que ce soit. Je m'en tiens l, Messieurs, laissant la parole l'honorable secrtaire d'tat de l'intrieur. M. le Secrtaire d'tat : Messieurs, le dput a dit qu'il redoute tous les contrats passs avec l'tranger ; C'EST JUS TEMENT LE POINT SUR LEQUEL JE NE TOMBERAI JAMAIS D'ACCORD AVEC LUI. Il va craindre, en effet, lorsqu'on contracte avec l'tranger; mais, pourvu que l'on prenne ses prcautions, pourvu que l'on n'accorde pas plus que ce que l'on doit accorder, toutes les craintes doivent disparatre. En ce moment nous sommes dans un cas tout fait particulier. IL S'AGIT DE SAVOIR SI HATI DOIT RESTER ISOLE, SI HATI DOIT TRE RAYE DU RESTE DU MONDE La Chambre rejettera le contrat, cela ne nous fera rien. Mais, avant de le rejeter, elle doit rflchir sur les consid rations que j'ai mises. Il a t dit ici qu'aprs le rejet de ce contrat EN-us, le pouvoir excutif tait libre d'en passer un nouveau; mais, assur ment, et d'aprs le dput Thomas, ce sera avec une socit hatienne. Je rpte que s'il est sur qu'en rejetant le contrat, le gouvernement trouvera des Hatiens en assez grand nombre et possdant suffisamment de fonds pour faire le travail, je vote avec lui. DANS LE CAS CONTRAIRE, JE PRIE LA CHAMBRE DE REJETER CETTE PROPOSITION. Je l'ai dj dit, Messieurs, le pouvoir excutif ne se cram ponne aucun contrat ; mais je crois qu'exiger pareilles for malits, c'est en quelque sorte restreindre ses droits. Et, avant de m'asseoir, je dirai au dput Thomas qu'il n'a pas du tout rpondu la question que je lui ai pose. M. A. Dieudonn Thomas : L'honorable secrtaire d'tat de l'intrieur, dont je connais la grande impartialit, vient de dire pourtant qu'il regrette que je n'aie pas rpondu aux questions qu'il m'a poses. Je sais lui avoir dj donn pleine satisfaction. Le secrtaire d'tat a dit, et c'est bien cela, que

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HATI EN l886 259 le gouvernement ne trouvera pas des Hatiens pouvant dis poser de capitaux suffisants pour l'excution d'un pareil contrat et en a mme donn la certitude. Devant cette dclaration M. le Secrtaire d'tat : Moiion d'ordre! Je regrette que le dput Thomas, au lieu de rpondre mes questions, dnature mes paroles. J'ai dit que le dput Thomas ne pouvait nous assurer que le gouvernement... M. le Dput Dieudonn Thomas (interrompant) : Le secr taire d'tat me permettra de lui dire que sa motion d'ordre n'a pas sa raison d'tre. Je n'ai fait que rpter textuelle ment ses paroles. Il a dit qu'il est impossible de trouver des Hatiens ayant assez de capitaux pour excuter ce contrat. C'est bien la dclaration qu'il a faite, et il ne sortira pas de l. Or, je crois remplir un devoir, en combattant le principe du contrat d'Oksza, et, en le faisant, ce n'est certes pas que je cherche entraver l'excutif dans sa bonne voie. Loin de moi cette pense. Comme lui, je suis partisan du progrs et n'entends pas que le pays reste en arrire. Mais devant la dclaration du secrtaire d'tat de l'intrieur, je me verrai amen dire la Chambre : votez le contrat tel qu'il est, si vous le jugez ncessaire ; acceptez-le ; je souhaite qu'il soit excut la lettre, je souhaite que le pays en retire tout le fruit qu'il a droit d'en attendre; que ce contrat, loin de lui tre un objet d'embarras, lui devienne profitable, et qu'enfin, Messieurs, la postrit ait vous en remercier. M. Oswald Durand : Le dput Dieudonn Thomas t'ait uvre de patriote en parlant comme il vient de le faire; mais ce courant d'ides actuel, auquel il fait allusion, ne va pas si loin. Il veut, ce courant d'ides, que toutes les fois qu'il y a en prsence moyens gaux, capacits gales, mora lit gale, entre l'Hatien et l'tranger, pour un contrat quel conque, la prfrence soit accorde l'Hatien. Mais pour le cas qui nous occupe, il faut avouer que l'Hatien ne s'occupe

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260 HATI EN 1886 pas de ces spcialits; qu'il y a des compagnies formes cet effet, ayant des millions de capital, des navires prts toutes ventualits, comme la Telegraph Cy West India and Panama, dont le superintendant, M. Ross, tait ici dernire ment, lequel a envoy au gouvernement une carte ayant en trac rouge les diffrents points des Antilles et autres les re lis au reste du monde. Le dput soussign, Considrant qu'il y a tout prs de nous, Saint-Thomas, M. Ross, superintendant de la ligne tlgraphique (West India and Panama Cy ) lequel tait Port-au-Prince, l'autre jour, et qui a fait des propositions au pays par un contrat dans le genre de celui de M. d'Oksza; Considrant que cette compagnie, tablie depuis longtemps, a la confiance de tous les gouvernements de l'Europe et qu'elle relie toutes les colonies des Antilles et autres les du golfe du Mexique au monde entier; que la France entre autres, au lieu de s'adresser M. d'Oksza, s'est confie sa compagnie; Considrant que nanmoins le contrat, modifi comme il l'est par le comit, est bon et qu'il n'y a pas lieu d'adopter gnralement ..L'ARGUMENTATION DU DPUT DIEUDONN THOMAS, TENDANT A EXCLURE PUREMENT ET SIMPLEMENT L'TRANGER QUI N'AURAIT PAS UN HATIEN POUR COUVRIR SA SIGNATURE ; Propose la Chambre de rejeter ce contrat en tant que la question du signataire qui n'offre pas suffisamment de garanties, et d'autoriser le gouvernement contracter d'ores et dj, dans les mmes conditions, avec une compagnie solide, dj tablie, comme celle dont j'ai parl prcdemment; Fait la Chambre, le 23 juillet 1886. Oswald DURAND, Appuy : T. C. Laurent, S. Dubuisson fils, Jh. Rameau.

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HATI E 1886 261 M. le Prsident: Messieurs, nous avons en ce moment trois propositions en prsence : 1 le rapport de la commission spciale; 2 la proposition de l'honorable dput Dieudonn Thomas ; 3 celle de l'honorable dput EN-usOswald Durand. D'aprs nos rglements, la dernire de ces propositions ayant la priorit, je la mets en discussion. M. Dieudonn Thomas : Je diffre un peu de sentiments avec le dput Durand, en ce qui s'agit de la forme de sa propo sition; mais, pour le fond, nous sommes d'accord. Je dclare trouver mon compte dans la proposition Durand et m'y ral lier entirement. M. le Secrtaire d'tat : A mon tour, je prie l'Assemble d'ajouter la proposition Durand les mots : dans les meilleures conditions possibles. En la moditiant ainsi, nous pou vons accorder, sinon moins de privilges, du moins les mmes cette compagnie qui voudrait peut-tre nous faire des exi gences. Et, en finissant, Messieurs, je prie le dput Thomas, qui, en prsence de la proposition Durand, vient de dclarer qu'il y a trouv son compte, de croire que le cabinet y a trouv plus que son compte. M. EN-usOswald Durand se rallie l'amendement propos par M. le secrtaire d'tat de l'intrieur. Puis, la proposition Durand, mise aux voix, est agre avec l'amendement de M. le secrtaire d'tat de l'intrieur. Le dput Dieudonn Thomas a vot avec la majorit . Et alors, me direz-vous... et les tirades de Dieudonn?... Vous btisez, mon cher. Tout cela tait le hors-d'uvre. Le dput Dieudonn Thomas n'tait pas fch de dire aux trangers ce qu'il a sur le cur. Mais d'un 15.

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262 HATI EN 1886 autre ct il a rendu au pays un signal service, puisqu'il venait prter le flanc au gnral F. Manigat; lui permettait de dblayer le terrain en faveur de la West India and Panama Cy, de libeller une ptition de principe en faveur des entreprises trangres, sur le dos d'un autre tranger dont la cause tait perdue d'avance. J'ai tout lieu d'esprer ceci dit entre paren thse que les raisons de premier ordre qui ont fait hsiter le gouvernement hatien, depuis dj plusieurs annes, livrer ses relations tlgraphiques une compagnie anglaise, subsistent encore aujour d'hui. Elles ne sauraient tre oublies, aprs la mis sion Hill. Je m'inscris en faux, d'autre part, contre l'assertion du dput Durand : que le gouverne ment franais s'est confi une compagnie trangre. Que si les propositions d'Oksza n'ont pu tre acceuillies, cela n'est pas une raison pour Hati de se jeter, l'aveuglette, dans les bras de la West India and Panama Cy D'ici la runion de la pro chaine lgislature avril ou mai 1881 j'ai la confiance absolue que les ngociations entreprises sur le terrain d'une uvre franaise, pourront tre reprises sur ce mme terrain ; que le gouverne ment hatien, cette fois, se trouvera en prsence d'une organisation tout au moins gale celle de la compa-

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HATI EN 1886 263 gnie anglaise, avec de puissants moyens d'action. Non seulement j'en ai la confiance absolue, mais je puis dj donner ici une quasi-certitude. Je continue. Ce qui subsiste, ce qui devait subsister dans l'esprit des promoteurs de cette discussion, c'est que les principes en la matire flchissent quelque peu ; que, si j'en juge par les rpliques gouverne mentales, la question de l'tranger en Hati semble sortir du domaine de certains prjugs aussi ridicules, mon avis, que prjudiciables ce beau pays. Ce que l'on retient, surtout, c'est la dclaration faite par un dput, et non le moindre, par un homme dont les sentiments patriotiques ne sauraient tre une minute mis en doute, lequel dclare qu'il n'y a pas lieu d'adopter gnralement l'argumentation du dput Dieudonn Thomas, tendant exclure purement et simplement l'tranger qui n'aurait pas un Hatien pour couvrir sa signature Cela est clair, limpide, solennel mme, vu le dbat auquel il se rapporte. Il n'y a qu'une chose de regret table : c'est qu'en l'an 1886 il soit encore ncessaire de faire pareille dclaration dans une nation parle mentaire, qui proclame chaque jour son dsir immo dr de progresser.

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264 HATI EN 1886 Il a fallu quelque courage M. le secrtaire d'tat de l'intrieur, pour prendre pareille posture le dput 0. Durand peut sans conteste tre tax de tmrit. Mais si, pntrant un peu dans les coulisses officielles, je constate que le ministre Franois Manigat est un des porte-parole les plus accrdits du chef de l'tat, que le dput Oswald Durand est un leader parlementaire, lequel, dans les circonstances graves, va prendre langue auprs du prsident je suis bien conduit dire que ces deux personnages politiques ont traduit la pense intime du gouverne ment hatien ; qu'on peut saisir dans leurs efforts une tendance nouvelle, de laquelle il est permis d'esprer de srieux rsultats. Et je suis encore conduit rapprocher des dcla rations prcdentes, une autre dclaration au Snat, du gnral Brnor Prophte, ministre de la guerre et de la marine, au cours de la dernire discussion du budget (18 aot 1886). Il s'agit de la mission mili taire franaise en Hati, sollicite par le gouverne ment hatien incidemment la question fut sou leve : M. le Secrtaire d'Etat de la guerre et la marine : Je crois devoir informer l'Assemble que le gouvernement attend de l'tranger un instructeur gnral. M. Montasse, snateur : A cent soixante-six piastres par mois?

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HATI EN 1886 265 M. le Secrtaire d'tat de la guerre et de la marine : Et mme davantage, peut-tre ; j'ai reu de notre ministre plnipotentiaire Paris, M. Laforestrie, une lettre d'aprs laquelle nous n'aurons pas un bon instructeur moins de mille francs par mois. Nous avons offert cent cinquante piastres, et nous ne savons pas si elles seront acceptes. Comment pourrions-nous esprer qu'un homme qui ne nous doit rien et qui abandonne ses affaires, sa famille, ses affections, pour venir travailler pour nous, SE METTRAIT A NOTRE SERVICE AUX MMES CONDITIONS QU'UN HATIEN ? Quand nous demandons cet homme d'affronter notre climat, souvent meurtrier, et de nous apporter sa science, DONT NOUS AVONS BESOIN, pouvons-nous prtendre lui donner les mmes appointements qu' celui que sa nationalit lie nous et oblige servir le pays? Certainement, cet tran ger a droit une rmunration plus leve, car il a moins d'obligations ET FAIT PLUS DE SACRIFICES. Quant la question de capacit, je regrette de n'avoir pas le temps de communiquer l'Assemble la correspondance du gouvernement avec M. Laforestrie. Vous verriez, Mes sieurs, que notre ministre plnipotentiaire est charg de s'adresser directement au gouvernement franais pour avoir un instructeur capable, et que nous lui avons recommand de nous envoyer un officier, et non un simple sous-officier. Une dcision de notre digne ministre de la guerre, le gnral Boulanger, du mois de novembre 1886, a autoris le dpart pour Hati de cette mission militaire, compose de trois capitaines artillerie, cavalerie et infanterie. La presse allemande a relev le fait, avec quelque aigreur. Quant la presse fran-

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266 HATI EN 1886 aise, elle reprenait, quelques jours aprs, une suite de railleries l'gard des Hatiens. Un des plus rpandus de nos organes parisiens contenait l'adresse de la personne mme du Prsident les attaques les moins justifies. Quelle opportunit! le lendemain du jour o nos voisins s'inquitaient de l'envoi de cette mission militaire, la veille du d part de trois officiers franais lesquels allaient reprendre, pour ainsi dire, l'uvre militaire com mence par nos pres, interrompue depuis un sicle. 0 sainte ignorance!... Je n'insiste pas. Jusqu' ce jour, l'antagonisme entre l'tranger et le Hatien je devrais dire du Hatien contre l'tranger est la consquence d'un malentendu qui, je l'espre, va se dissiper au plus vite. Mais ce qui est plus triste, c'est que ce malentendu ait t entretenu jusqu' aujourd'hui par des esprits troits et chagrins, impuissants en toutes choses, enclins touffer leur pays sous leur impuissance plutt que de laisser dmontrer qu'eux seuls sont les artisans des ruines qu'ils constatent, du mouvement en arrire dont Hati, la terre fconde, souffre plus que toute autre. Certains trangers, tablis en Hati, n'ont pas craint, je dois le dire aussi, de perptuer cet anta gonisme. Je parle de ceux qui cherchaient se crer une situation prpondrante, connaissaient la facilit

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HATI EN 1886 267 des moyens. La ncessit leur faisait se boucher les oreilles pour ne pas entendre les tirades passion nes de l'Hatien contre l'tranger. Ne s'taient-ils pas dj rendu compte de la parfaite innocuit de ces provocations!... Le terrain pour eux tait bon, beaucoup dsiraient le conqurir sans partage. Rien n'tait donc plus prjudiciable leurs intrts qu'un accs largement ouvert des intelligences indus trielles et commerciales, au moins gales la leur. De plus, ces mmes trangers surgissaient en Hati comme une exception. Ils y apparaissaient comme les hardis pionniers de l'avant-garde europenne, les sentinelles perdues de la civilisation. A ce titre ils devaient trouver auprs de leurs gouvernements, auprs des lgations accrdites, une oreille favo rable, un appui dcid. Leurs rclamations, leurs exigences quelque fantastiques qu'elles pussent tre, quelque exorbitantes qu'elles pussent paratre, mme aux yeux du consul, taient admises et soutenues. La moindre hsitation du reprsentant de leur nationalit pouvait mettre cet agent en sus picion. Eh quoi ces nationaux venus, au pril de leur vie, implanter en cette terre lointaine quelque chose du sol natal, crer des dbouchs... est-ce ainsi qu'on protge l'initiative prive, l'esprit d'aventure, si en honneur aujourd'hui dans la vieille Europe?

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268 HATI EN 1886 Et le rsultat fut que, peu peu, chaque lgation poussant l'autre, chacun voulant renchrir, pour l'honneur du pavillon, sur le zle du voisin Hati put paratre un instant ce que le dput Dieudonn appelle dans son langage tout la fois imag et raliste : une vache qu'il (l'tranger) peut venir traire sa guise, sa fantaisie!... Et, en effet, certaines injustices criardes et videntes passrent en bloc avec quelques rclamations justes. Veut-on que je montre un autre tableau? Sup posons un instant l'article prohibitif de la Constitu tion abroge. L'tranger a le droit de possder, c'est-dire que le Franais, par exemple, a en Hati les mmes droits que l'Hatien en France ce qui me paratrait de toute justice. Il ne paye pas plus de droits de patente que l'Hatien; en un mot, l'ex ception des droits politiques, il se trouve sur le mme pied que l'Hatien. Voici d'importantes maisons du continent, qui viennent aussitt crer des comptoirs c'est--dire qu'au lieu de venir tenter la fortune sans avoir rien perdre, c'est un capital que celles-ci viennent faire fructifier. Double avantage, et pour le pays, et pour l'Hatien. Ce dernier n'a plus affaire des nonvaleurs qui ne deviennent une valeur relle qu' ses dpens; il reoit une valeur commerciale dont la

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HATI EN 1886 269 prosprit gnrale est la premire bnficier. Le nombre des trangers s'accrot, peut-tre bien ; mais, du mme coup, une concurrence libre se cre sur son propre sol, non plus seulement avec le ngoce ha tien, mais entre les maisons trangres. Eh bien devant cette situation nouvelle, qu'arrive-t-il? Dans un moment de crise, j'admets qu'il en advienne; des rclamations s'lvent. Croyez-vous que celui-l, ngociant honnte et srieux, qui ne demande qu' la marche rgulire des affaires les moyens de faire honneur sa signature, ira per mettre son consul d'accueillir la rclamation de quelque cumeur de marchs, son compatriote, lequel se prvaut de sa nationalit pour oprer une liquidation fructueuse pendant que lui continuera lutter avec des moyens amoindris contre la diffi cult des temps? Mais si cette rclamation est injuste, celui-l sera le premier protester : car, en faisant admettre cette rclamation, son propre con sul le ruinerait lui-mme, qui a droit cette protec tion tout comme un autre. Il n'est pas permis, dans tous les cas, cet agent de favoriser des concur rences illicites entre ses nationaux ce serait le cas. Ce n'est que dans les pays d'exception que les cumeurs dont je parle russissent et trouvent un

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270 HATI EN 1886 appui et que les ngociants europens, dj matres d'une situation, hsitent pntrer. C'est aux Hatiens dcider s'ils continueront tre aveugles et sourds, s'ils ne comprendront pas, une fois pour toutes : qu'avec cent trangers privilgis, ils restent la proie toujours facile et maniable qu'avec mille, avec dix mille mme, si jamais ce nombre tait possible, c'est la prosprit du pays, c'est son indpendance assure tous les points de vue. Croyez-le bien, ce ne sont point les trangers, faisant honntement de bonnes affaires dans un pays, qui iront solliciter quelque mtropole de venir leur mettre la chane au cou. Je crois que depuis dix ans les Hatiens euxmmes en ont des preuves patentes sous leurs yeux C'est d'ailleurs une vrit trop banale dans le mouvement actuel du commerce intercolonial pour mme tre rpte. Ce sont des vrits qui pourraient se faire jour en Hati. Il serait heureux que le mouvement ft bien men, surtout auprs des masses. J'ai, quant moi, la ferme conviction que l'alliance intime du Hatien et de l'tranger se fera, bref dlai, sur le terrain naturel du travail et de l'indus trie nationale... Je crois que je me rpte; mais c'est l une ques-

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HATI EN 1886 271 tion si vitale pour Hati et qui offre aux entreprises du dehors des srets de productivit telles, que la formule instinctivement revient toujours sous ma plume. C'est la tche entreprise par le prsident Salo mon dans cette premire priode de pouvoir qui finit c'est encore celle qui lui incombe dans cette seconde priode qui commence. J'crivais ce dernier paragraphe lorsque mes yeux tombent sur un numro du journal le Matin, du 20 octobre 1886. L'article leader est sign de Jules Simon, ce matre illustre, dont j'coute toujours de loin, et avec respect, les leons d'un libralisme clair et les larges penses. Et j'y lis la phrase sui vante, parlant de la France : Ceux qui lui parlent (au pays) songent l'tourdir ou l'blouir, jamais l'clairer. Ils mettent une chappatoire dans tous leurs discours. Lui, au contraire, il sent un besoin imprieux, et tous les jours croissant, de clart et d'autorit. Plus le gouvernemement sera clair et prcis dans ses dcla rations, ferme et rsolu dans ses actes, plus il sera content de lui. C'est une grande chance pour un gouvernement : on devrait se hter de la saisir. Ce peuple capricieux, qui sou vent ne peut supporter de frein, aujourd'hui demande tre men. Le mal dont il souffre n'est pas l'oppression; ce n'est pas l'anarchie: c'est l'INDCISION. Ne dirait-on pas cette phrase crite pour le pays d'Hati?

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272 HATI EN 1886 Je me permets de renvoyer au prsident de la rpublique d'Hati ces quelques lignes du plus grand de nos hommes d'tat, qui sut rester le plus libral et le plus correct dans la marche un peu indcise de la dmocratie franaise. La similitude est telle, que les leons donnes la France trouvent en Hati leur application con stante. Et c'est merveille que d'en trouver une preuve chaque pas.

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CHAPITRE XII LES FRANAIS EN HATI. Le clerg franais et les ordres religieux enseignants. La Socit de bienfaisance franaise. L'asile franais. Une fte l'tablissement franais. Un nouveau ministre plnipotentiaire de France Port-au-Prince. Pre miers rsultats. Quand un Franais dbarque en Hati, Port-auPrince ou ailleurs; que, sur tout son passage, il est salu dans son propre idiome, souvent dans les formes les plus pures de notre langue; qu'aprs un court sjour il reconnat que, pour se guider dans les formes lgislatives, judiciaires et adminis tratives qui rgissent le pays, il n'a qu' faire appel ses propres souvenirs d'cole l'tonnement suc cde la surprise. Il savait certainement, car certains Franais connaissent l'histoire coloniale de leur pays que l'le de Saint-Domingue avait appartenu la France. Mais penser que l'empreinte franaise tait reste si fortement incruste sur ce sol, qu'aprs trois quarts

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274 HATI EN 1886 de sicle de sparation violente, cette petite nation semblerait encore habiter une province franaise dtache du sol natal, suivant pas pas dans son isolement politique les mouvements divers de l'an cienne mtropole cela, il n'y aurait jamais song. C'est un puissant vhicule, vraiment, que l'idiome, et la similitude de langage permet tous les rappro chements. Il semblerait donc, de prime abord, que notre po litique extrieure a d tout faire pour recueillir le bnfice moral de cette sorte de parent persistante; qu'ayant abandonn tout espoir de reconqurir jamais notre anciennne colonie, nous avons essay au moins d'y maintenir prpondrante notre in fluence morale, de nous assurer l des dbouchs naturels. Il ne m'a point paru qu'il en soit ainsi. Tout semblerait mme confirmer l'opinion con traire. Et si aujourd'hui la France Noire comme l'appelait un brillant capitaine de vaisseau qui avait pass quelques semaines d'tudes sur les ctes d'Hati reste encore favorable noire nom, s'intresse notre honneur, au point souvent de le faire sien, comme il arriva aux heures nfastes de 1870-71, il ne faut voir l que l'effet d'une sym pathie naturelle ou encore instinctive qui rsiste

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HATI EN 1886 toutes les excitations trangres ; et, disons-le har diment, notre propre indiffrence, notre igno rance mme de nos intrts bien entendus sur certains points de notre propre hmisphre. Il est encore une autre cause qui vient miraculeu sement notre secours et dont nous pourrons peuttre bnficier un jour : la prsence en Hati d'un nombre respectable de Franais, lesquels, se con fondant aisment avec la masse hatienne, forment presque corps avec les indignes. Ils le peuvent faire d'autant mieux qu' ct de la similitude de langage et de murs, le caractre franais est ennemi n des prjugs de race et de couleur que les alliances entre Franais et Hatiennes sont frquentes, tou jours possibles, alors que pareilles alliances restent l'tat d'exception avec les colons trangers des autres nationalits. L'Hatien lui-mme, d'ailleurs, trouve dans la par tie fminine de la nation franaise un quivalent accueil, puisque, pour ne citer que celui-l ab uno disce omnes le gnral Salomon, prsident de la rpublique et chef suprme du parti national, a pous une Franaise. Et pareil exemple, tant donn nos ides, ne serait point rare, si des relations plus suivies et plus intimes s'tablissaient entre familles franaises et familles hatiennes. Malheureusement 275

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276 HATI EN 1886 Paris la colonie hatienne, trs riche et trs nom breuse, reste l'cart, un peu timide et embarrasse dans ce brouhaha ou encore s'abandonne des guides peu srs dans un monde douteux : ce qui n'est pas fait pour assurer des relations durables, et fcondes en rsultats utiles. Il est un troisime lien puissant qui retient sous notre gnie jusqu'aux plus secrtes penses de la nation hatienne. C'est la religion. Ici encore la direction de notre politique trangre n'a rien revendiquer son actif. La religion catholique tant pour ainsi dire la reli gion d'tat en Hati place, toujours notre exemple, sous le rgime concordataire toutes les paroisses de la rpublique, sans exception aucune, sont desservies par des prtres franais dont la direction souveraine appartient, tant au spirituel qu'au temporel, deux prlats franais : l'arche vque de Port-au-Prince, aujourd'hui Mgr Hillion, et son suffragant, l'vque du Cap-Hatien, Mgr Kersuzan. Voici donc l'lment franais, et le plus pur et le plus vivace, en contact direct et intime non plus l avec les intrts de quelques-uns, mais avec la conscience et les convictions intimes de toute la nation dont la foi est ardente. Et encore, ct de ce clerg sculier, les ordres religieux consacrs

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HATI EN 1886 277 en France l'enseignement primaire et secondaire fournissent des succursales fondes en Hati, un personnel nombreux de professeurs et de matresses, lesquels, rpartis sur plusieurs points du pays, font prosprer des tablissements de premier ordre. J'ai dj, dans un chapitre prcdent, saisi au pas sage l'action de tous ces prtres et congrganistes franais, au cours de la tourne prsidentielle je reviendrai un jour sur cette importante question du clerg franais en Hati. Plus que personne ces missionnaires de la France ont besoin de sentir leur ct l'influence franaise. C'est un dur mtier que de parcourir les mornes cheval, par tous les temps, dans des paroisses qui ont plusieurs lieues d'tendue. Souvent le dcoura gement vient, le plus souvent les maladies diminuent le personnel. Parfois le recrutement devient difficile. Ne permettons pas que, par ncessit, les choix aillent se porter ailleurs qu'en France. Ces hommes courageux ont besoin de savoir il serait nces saire que quelque voix autorise leur rptt parfois qu' ct du devoir religieux ils remplissent une uvre patriotique. Ce serait en France surtout dans les maisons-mres un double entranement qui dissiperait souvent bien des hsitations. Ne parle-t-on pas chez nous d'imposer le service 16

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278 HATI EN 1886 militaire ces militants, ces obscurs pionniers de notre gloire et de notre influence? Voyagez donc un peu, vous, les chefs d'emploi de nos scnes po litiques. Allez donc vous rendre compte au loin comme certaines attitudes paraissent grotesques C'est que, voyez-vous, quelque parti qu'on appar tienne, quand on se trouve l'tranger, que l'on assiste ces luttes dsespres d'influence que sou tiennent ces missionnaires, simplement, sans osten tation dont l'utilit pratique au point de vue hu main chappe mme ces mes simples il vous prend comme des rages certains spectacles parle mentaires... Passons.... Grce donc ces deux concours d'initiative person nelle l'lment civil et priv pntrant la masse et se confondant avec elle, l'lment religieux presque officiel, levant les mes et faonnant les intelli gences notre mode le courant sympathique s'est maintenu en notre faveur, malgr mme quel ques incartades draisonnes de certains reprsen tants de la France en Hati. Mais les Franais rsidants ont fait plus et mieux encore. Tandis que les autres trangers restaient, dans le pays, des units: ils ont voulu, eux, former un groupe permanent et rsistant. Et de ce dsir est ne la Socit franaise de bienfaisance, double de

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HATI EN l886 l'institution de l'Asile franais lesquels existent et fonctionnent aujourd'hui avec un succs toujours grandissant (1). Cette association franaise, son nom l'indique est une oeuvre de bienfaisance et de solidarit. Plus encore de solidarit que de bienfaisance, je dois le dire, car je n'ai pas rencontr en Hati un seul Franais qui puisse se trouver dans la ncessit de solliciter la bienfaisance de ses compatriotes. L'tran ger Franais ou autrequi, dans un pays o tout travail et toute industrie sont ngligs ou peu prs, par l'indigne, laisserait la misre le gagner, ne pourrait tre que le propre artisan de son mal heur. Le seul cas de maladie peut militer en sa faveur, appeler un secours momentan. C'est prcisment en prvision de cette hypothse que la Socit a in diqu pratiquement avec beaucoup d'intelligence et d'-propos comment elle entendait justifier sa qualification. Aux locaux de ses runions habituelles elle a ad joint un asile franais, c'est--dire un hpital sp cialement destin aux malheureux lequel asile est devenu immdiatement le souci constant de la Socit, le seul et unique but de son uvre. (1) Voir aux Anuexes les statuts de la Socit. 27c,

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280 HATI EN 1886 L, dans cet tablissement hospitalier plac sous la surveillance directe d'un comit spcial com pos des sommits mdicales de la ville de Port-auPrince, tout Franais, membre de la Socit, peut, aprs avoir fait constater son cas par le mdecin de service, et sur l'autorisation du prsident de la So cit ou d'un dlgu, choisir un lit, une chambre ; s'installer et recevoir gratuitement tous les soins ncessaires, les plus minutieux mme et souvent les plus chers, jusqu' parfaite gurison. J'ai trouv l des convalescents qu'on ravitaillait avec les mets les plus dlicats et les plus recherchs, arross de vieux bordeaux. Et moi, satur de ma cuisine d'htel, j'appelais presque quelque mal soudain, pas trop dan gereux cependant, qui me permit de solliciter de pareils soins. Car le Franais de passage, ou encore qui ne fait pas partie de la Socit ce qui est rare dans la colonie franaise peut, lui aussi, en sa qualit de Franais, rclamer asile en ce lieu. Mais alors en payant un prix dtermin par des tarifs dlibrs et arrts en assemble gnrale. Cette facult est prcieuse pour les marins franais en parti culier. Un quipage retenu en rade par un long charge ment ou dchargement voit un ou plusieurs de ses

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HATI EN 1886 28l hommes tomber se tordre d'une minute l'autre sous l'treinte du soleil, avec complication le plus souvent d'abus d'alcools. Maladie laquelle n' chappent gure les Europens, sjournant acciden tellement, et qui se trouvent astreints un travail pnible, hors de tout abri. Quelques premiers soins familiers seulement aux gens acclimats, et que les mdecins du pays, tous gens trs distingus, appliquent sous des formules scientifiques diverses peuvent en quelques heures remettre ces hommes sur pied : qu'ils manquent de ces soins, c'est la mort. A Port-au-Prince, rien de plus facile, on transporte immdiatement ces malades l'asile. Si le mdecin de service n'est pas l, il est immdiatement prvenu, et, en attendant, le personnel de l'tablissement prend tous palliatifs ncessaires. Neuf fois sur dix vous pouvez tre assur que le steamer ou le voilier re prendra la mer avec patente nette son rle d'qui page intact. J'ai vu, pendant mon sjour, quatre steamers fran ais abandonns pendant prs de six mois en rade de Port-au Prince en tout cent vingt hommes d'quipage livrs par consquent toutes les ma ladies chroniques ou accidentelles. Il ne se passait pas une semaine que, pour une cause ou pour une 16.

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282 HATI EN 1886 autre, de quelqu'un de ces steamers, deux ou trois matelots, quelquefois davantage, ne fussent dbar qus prcipitamment. Le plus souvent ces mal heureux grelottaient de fivre. On les dirigeait im mdiatement sur l'asile. Un pauvre mousse, entre autres, fut amen dans un tat dsespr. Les mdecins, un moment, l'avaient condamn. Le docteur Aubry et ses collgues ne voulurent cependant pas dsesprer une minute. Dans toute la ville, chacun s'intressait bientt cette lutte contre la mort. Du matin au soir c'taient des demandes pressantes : taitil mort ou combien d'heures lui restait-il vivre? On les sauva tous, le mousse comme les autres. Les quipages revinrent en France, sans un manquant. J'estime que sans cet asile et les soins qui furent li bralement prodigus, l'armateur aurait aujourd'hui quelque chose de plus sur la conscience. Ce qui lui serait peut-tre bien gal d'ailleurs. Il arrive comme cela, de loin en loin, dans ces pays lointains quelques atteintes la bonne renomme du nom franais... Je reviens immdiatement l'uvre de nos compa triotes. Presque au bout de la rue de la Rpublique au pied de ces mornes qui surplombent Port-au-Prince la Socit franaise a difi ses pnates. Voici un premier difice, le principal lieu de runion des

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HATI EN 1886 283 assembles gnrales. C'est aussi le local o se tien nent les belles ftes de charit que la Socit donne de loin en loin, soit au bnfice de quelque ncessit pressante, soit pour apporter son obole quelque souscription de la mre patrie pour l'Institut Pasteur par exemple ou encore et surtout pour fournir des subsides l'hpital. Ce n'est, vrai dire, qu'une grande salle carre, flanque de deux autres plus petites, lesquelles s'ouvrent dans toute leur largeur sur la premire formant toutes trois une sorte de large croix grecque. Cet ensemble constitue, les jours de runion ou les soirs de gala, le local le plus vaste qui existe Portau-Prince. L'amnagement est sobre mais de bon got. La flamme tricolore mle un peu partout ses plis au drapeau hatien. Des cartouches sur les quelles le cri de Vive Hati alterne avec les cussons de France rappellent chacun s'il venait parfois l'oublier que nous sommes les htes de la rpublique hatienne. Quelques mauvais portraits du Prsident Grvy, de Thiers et de Gambetta encore de l'amiral Courbet et des principaux person nages de la France contemporaine forment, avec les tableaux d'inscription des noms des membres de la Socit, tout l'ornement des murs de la salle principale. De la galerie par laquelle on pntre dans cette salle spacieuse, propre et bien are, l'il

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284 HATI EN 1886 s'gare sur des plates-bandes fort bien entretenues, et du plus brillant aspect, au milieu desquelles les tubreuses les plus varies et les lauriers-roses m'ont paru jouer un rle prpondrant. Derrire ce principal corps de btiment courent paralllement deux longs difices en bois, levs sur maonnerie spars par une vaste cour sable que recouvrent et ombragent de superbes manguiers. C'est l'asile, c'est l'hpital franais. L'un de ces difices comprend trois ou quatre salles communes, lesquelles en temps ordinaire reoivent quatre lits, mais pourraient aisment en contenir six. Dans l'autre se trouvent le cabinet de consultation des m decins attachs l'asile des chambres particulires pour certains malades, qui exigent des soins plus minutieux ou encore qui, payant un supplment, rclament un local spar. Dans le fond de la pro prit deux petites constructions isoles sont destines, s'il tait ncessaire, abriter les malades atteints de quelque mal contagieux. Tout cela est admirablement ar et entretenu, la propret la plus grande rgne dans tout l'tablisse ment chaque salle et chaque chambre ouvre de plain-pied sur de larges galeries bties qui servent de promenoir aux plus faibles. Toute la proprit est livre aux convalescents, ceux auxquels l'exer-

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HATI EN 1886 285 cice est recommand certaines heures du jour. L'eau coule de toutes parts, et de grands bassins, toujours pleins d'une eau limpide et courante, per mettent aux malades de prendre tous soins de pro pret une des prescriptions le plus souvent ordon nes dans ces pays et certainement la plus efficace. Un personnel trs dvou, sous la direction effec tive des mdecins, veille ce que l'ordre le plus parfait rgne dans cette maison bienfaisante. La munificence d'un Franais, lev dans le pays, et chef d'une importante maison d'exportation de la place, M. Ch. d'Aubigny, a permis la Socit de devenir propritaire d'difier cet ensemble de belles constructions. Devenu prsident de l'uvre, M. Ch. d'Aubigny a fourni spontanment toutes les avances ncessaires pour que la Socit se mt dans ses meubles. Pour juger les bienfaits de l'institution, apprcier le service important qu'a rendu son prsident, en permettant la Socit de procder d'un coup tous les amnagements ncessaires il faut avoir t t moin et souvent victime de tous les dangers climat. riques qui guettent l'tranger, ds qu'il met le pied sur le sol de ces rgions intertropicales. Passe encore pour l'Europen fortun, lequel trouve immdiate ment ses parents ou des amis encore n'est-il pas

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286 HATI EN 1886 bien sr que souvent il ne prfert l'asile. Mais pour le manuvre, l'ouvrier, le marin, que les hasards de l'existence jettent quelques jours, quelques semaines ou quelques mois dans cette zone brlante quelle ressource inespre que de trouver l, au premier danger, et pour peu d'argent, gratuitement mme, s'il est par trop besogneux, tous les soins ncessaires. Ce n'est rien encore en temps ordinaire le climat d'Haiti est certainement le plus salubre de toutes les Antilles. Je dois le dire, l'asile manque souvent de malades. Mais que quelque jour, la surveillance sanitaire soit mise en dfaut ce qui tait possible notre arrive, je l'ai racont que quelque stea mer, arrivant de l'le de Cuba ou de la Jamaque, laisse sur le rivage les germes de la fivre jaune ou de la variole ce qui est malheureusement arriv trop souvent quels grands services une uvre pareille n'est-elle pas appel rendre! Dans cette prvision les amnagements les plus minutieux et les plus complets ont t prpars pour transformer tout l'tablissement les salles de runion comprises en une vaste ambulance pouvant contenir une centaine de malades au besoin. C'est plus que suffi sant pour rpondre tous les besoins. Les Hatiens ont compris l'utilit incontestable de pareil tablissement le parti que tout le pays lui-

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HATI EN 1886 287 mme pouvait en tirer, dans ces moments ter ribles d'pidmie. Les mdecins les plus distingus de Port-au-Prince ont offert spontanment leur concours dsintress et s'acquittent tour de rle de cette tche avec un zle vraiment au-dessus de tout loge. Au milieu de ses confrres, le docteur Aubry, snateur de la rpu blique, et chef du service sanitaire, montre glorieuse ment le ruban rouge de chevalier de la Lgion d'honneur enlev par le praticien distingu la reconnaissance du gouvernement franais pour ser vices rendus nos nationaux, auxquels le rattachent d'ailleurs sa bonne humeur et son esprit. Pour le docteur Aubry, cet hpital franais, c'est sa clinique et sa chose. Sous ces ombrages, dans ces salles spacieuses, amnages avec tous les soins de l'hygine, il se complat avec amour. Il espre aussi que, piqus au jeu, ses compatriotes voudront bien transformer l'hpital de la ville sur le modle de l'asile. Jusqu' prsent il n'y est point parvenu. Pour parer toutes les dpenses que ncessite semblable installation, la Socit compte sur les coti sations de ses membres, ce qui n'est pas lourd, sur les dons de toute nature qu'elle sollicite parfois de la g nrosit des principaux d'entre eux; et, pour parfaire ce qui manque le plus souvent, son bureau orga-

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288 HATI EN 1886 nise des ftes charmantes ou encore des loteries, dont les produits ont constitu jusqu' ce jour le plus clair de ses revenus. Un instant, pendant quelques mois mme, les locaux sont rests vides et sans ftes. La lgation de France dirige ce moment par un pauvre vieil lard, qu' son retour en France on a d relguer dans une maison de sant tait en froid avec le gouvernement hatien et les rapports tendus. Le bureau de la Socit, son prsident en tte, crut faire uvre nationale en prennant part au dbat et ferma les portes de la salles des ftes, pour n'avoir pas faire des politesses aux Hatiens et leur gouvernement. Quelques membres s'murent de cette tendance, si naturelle cependant. A une assemble extraordi naire, des mots durs furent changs entre une partie de l'assistance et le prsident, M. d'Aubigny. Quand je dis furent changs, je me trompe : furent adresss plutt, ce dernier n'avait pas rpondre. Mais M. d'Aubigny tant venu en France pour quelques mois, et la prsidence tant chue par intrim au vice-prsident, M. Thibault homme modeste mais d'un commerce sr l'incident n'eut pas d'autre porte. Le 14 Juillet dernier, l'occasion de la Fte nationale, l'entrain fut superbe. Les

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HATI EN 1886 289 ftes de la Socit avaient retrouv leur splendeur. Cette situation se maintient. On peut dire aujour d'hui que les traditions de bon ton, d'urbanit et de franche cordialit, qui sont le fond du caractre vrai ment franais et doivent rester l'tranger l'apanage d'un groupement franais, ont repris leur cours. J'emprunte un journal de Port-au-Prince le compte rendu de la dernire fte donne l'asile. On peut voir par l quelle place importante tient la Socit en Hati, quel clat jettent ses ftes ce qui peut rejaillir de ce petit remuement franais pour le maintien de notre influence. Depuis quinze jours on ne parlait que de la fte de charit que devait donner la Socit franaise de bienfaisance. Aussi, malgr la gne gnrale, personne n'a lsin pour les $ 5, prix d'entre des cavaliers qui taient les seuls payants. Nous envoyons nos sincres compliments au comit organi sateur pour le tact et le discernement qu'ils ont mis dans le placement des cartes ; on s'est trouv l'asile franais, samedi 11 septembre, au milieu d'une socit choisie et en bonne compagnie. Le local de la Socit franaise tait cette occasion dcor avec got : tout le jardin tait illumin a giorno par une my riade de lanternes vnitiennes aux tons multicolores ; au dedans, des drapeaux et des cussons avec l'inscription : Vive Hati! Vive la France Et, pour complter la fte, une lune splendide prodiguait profusion sa lumire argente. Astre est son poste, chacun consulte le programme qu'on lui a gracieusement offert. Une critique, la seule qu'on puisse 17

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290 HATI EN 1886 mettre pour toute cette belle soire : il y avait trop de pol kas la clef et pas assez de valses. Nous voudrions connatre l'auteur du programme, qui ne doit pas tre un grand val seur I... Au demeurant, on ne s'est pas fait faute de danser, mme les polkas!... Les danseurs ne se retiraient du rond que pour aller offrir leur bras aux demoiselles et les conduire aux deux charmants kiosques qui prcdaient latralement le perron d'entre, o l'on avait install deux buvettes qui ont d bien produire pour la caisse de la Socit de bienfaisance!... En effet, les com missaires d'honneur qui s'y relayaient tour de rle taient fort peu charitables pour des agents d'une fte de charit. Ils faisaient payer la Vve Clicquot $ 6. Mais l'on s'est excut de bonne grce. Nanmoins, comme nous nous tions promis de les vouer la vindicte publique, nous dnonons ces froces commissaires d'honneur qui sont : MM. Gavanno, G. Dauzon, C. Roney, G. Huttinot, M. Leroy, E. Duhamel, E. Castera, E. Miot, L. Peloux. MM. Toinon, Chefdru et Germain n'ont pu, leur regret, donner leur concours cette fte au mme titre. Aprs cette excution, la loyaut nous oblige dire, que, pour le reste, ces messieurs ont t d'une galanterie nulle autre pareille. A onze heures les cavaliers prennent le bras des dames et vont dans le jardin pour admirer le feu d'artifice. Nos flicitations la Socit franaise. Ce feu d'artifice bien nourri a t pour beaucoup dans le succs de la fte, il a dur plus d'une demi-heure. Rombes, fuses, girandoles, bouquets, soleils, rien n'y a manqu. Il fallait les voir s'lever dans l'air une hauteur vertigineuse et clater avec le bruit d'un coup de canon; on a spcialement admir les bouquets de fuses qui taient d'un effet splendide, ainsi que les soleils et es girandoles qui faisait ruisseler une pluie d'or. Jupiter n'a pas d se mettre plus en frais pour Dana. Enfin, pour couronner cette partie de la fte, soudain l'on

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HATI EN 1886 291 voit resplendir, dans le jardin, en grosses lettres de feu, les mots patriotiques de Vive la France! Vive Hati!... Nos com pliments ritrs aux organisateurs de la fte. Ce qui ajoutait l'originalit et l'effet trange de ce feu d'artifice, c'tait une compagnie de pompiers libres qui avaient prt gracieusement leur concours cette fte, et qui sonnaient d'un beau son de cuivre la charge ou le garde-vous, que rptait au lointain un autre clairon. On se serait cru transport dans un manoir en fte du moyen ge. Aprs cela, l'on rentra dans la salle pour redanser de plus belle et le bal continua jusqu' quatre heures du matin, avec un entrain qui a t crescendo. Nous voudrions citer le nom de toutes les demoiselles qui rehaussaient la fte de leur entrain et de l'clat de leur beaut; nous dirons pourtant que nous avons eu lieu d'admirer les demoiselles Barrgat et Dorval, rcemment arrives Portau-Prince. Au dehors, les buvettes ne dsemplissaient pas et les sand wichs disparaissaient vue d'il malgr leur prix. Il semblait que, par charit, nous avions plus faim et plus soif que jamais. En somme, succs complet de fte et d'argent. Nous ne voulons pas finir sans complimenter le mastro Astre qui est certes notre meilleur chef de musique de danse de Port-au-Prince ; lui et ses musiciens travaillent conscien cieusement et se font apprcier chaque fte. X. (National de Port-au-Prince.) Le bureau de la Socit s'est adress, il y a quel ques mois, la sollicitude du gouvernement franais. Le gouvernement a rpondu avec bienveillance, par l'entremise des dpartements des affaires trangres et de la marine. Le premier a annonc l'envoi d'un vase de Svres

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292 HATI EN 1886 on ne les puisera jamais ces vases de Svres et la marine a expdi un mandat de cent francs La Socit est jeune. Telle qu'elle se prsente aujourd'hui elle n'a, si je ne me trompe, que deux ou trois annes d'existence. Le gouvernement fran ais ne pouvait probablement faire ni mieux ni plus. Mais il serait peut-tre intressant dans l'avenir et pour nous et pour lui que l'on marqut une solli citude un peu moins restreinte. Le ministre plnipotentiaire de France, accrdit prs le gouvernement hatien, est, cela va sans dire, prsident d'honneur de l'uvre. Sa place est rser ve toutes les sances. Il peut donc renseigner, toutes pices en main, son gouvernement sur le rle utile de semblable association. Cela est incontestable que l'effet produit en Hati par ce groupement spontan a t trs grand. Et je ne suis pas loign de croire que le nouveau reprsentant de la France, M. F. de Bcourt, un esprit dli et sr, que les fluctuations de la carrire ont pouss, par un heureux hasard pour les Fran ais d'Hati au poste de ministre plnipotentiaire et envoy extraordinaire Port-au-Prince, n'ait com pris immdiatement le parti avantageux qu'un habile politique pouvait tirer de cet instrument nouveau,

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HATI EN 1886 293 ajout tant d'autres moyens de consolider notre influence morale. Nul doute pour moi que, dans ces quelques pre miers mois passs dans son nouveau poste, le jeune diplomate ne se soit dj rendu parfaitement compte que nulle autre puissance que la France et aucune plus srement qu'elle ne pouvait aspirer en Hati au seul rle rellement pratique qui soit possible dans ce pays : celui de conseiller intime, de protec teur moral de ce jeune peuple lequel cherche sa voie dans notre orbite, et reste parfois tonn de ne plus trouver notre main. C'est que malheureusement dans cette contre un peu perdue, que des hsitations continuelles refoulent chaque jour dans une sorte d'isolement territorial, la France, le plus souvent, n'a pas eu le bonheur de possder toujours un reprsentant de cette envergure. Hati tait devenu faute, je me hte de le dire, d'autres candidats le refugium suprme de consuls au dclin de leur carrire, reputs inhabiles oc cuper d'autres consulats gnraux, plus en rapports directs, ceux-l, avec la direction gnrale du quai d'Orsay. Peu peu la charge a paru, aux yeux de tous, Hatiens et trangers, perdre de son importance. Les titulaires faonnaient la lgation la mesure de

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294 HATI EN 1886 leurs moyens. Ce qui s'effondrait vritablement, en pareille aventure, c'tait le prestige de la France. Et insensiblement les autres lgations gagnaient autour du pouvoir local tout le terrain que dsertaient nos agents. O taient ces envoys de la France qui, au temps jadis, arrtant les meutes, ou encore les rpressions sanglantes du pouvoir, voyaient tous les regards se tourner vers le drapeau tricolore qui les couvrait devenaient les arbitres, non seulement de leurs na tionaux, mais de tous autres trangers dont les re prsentants taient conduits Les portes du palais prsidentiel s'ouvraient toutes grandes ce moment devant le ministre de France, ses conseils taient couts, ses avis suivis la lettre. Et comment se fait-il qu'aujourd'hui, degr par degr, nous en soyons arrivs l : qu'au mois de mai dernier, dans son dernier message au parlement, le prsident osait dresser un rquisitoire en rgle contre l'ancien ministre de France que ce rquisi toire n'tait mme pas relev par le charg d'affaires, intrimaire, Port-au-Prince? C'est qu'abandonnant bientt la politique tradi tionnelle, les titulaires de la lgation, loin de marcher l'avant de l'action diplomatique, rglaient bientt timidement le pas sur les lgations \oisines FREt

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HATI EN 1886 comme ces dernires, indiffrentes de gagner en Hati une considration et une sympathie qui leur seraient d'ailleurs toujours refuses se htaient de profiter de notre retraite pour organiser leur profit la terreur diplomatique, n'agissaient auprs du gou vernement hatien qu'en le menaant de mesures coercitives finalement, pour ne pas rester en arrire, le reprsentant franais se mit de la partie. L consul anglais rclamait-il quinze mille piastres pour une carafe brise d'un coup de pierre chez un de ses nationaux la lgation franaise trouvait vite un Franais dont la devanture avait t brche, lequel rclamait mme somme. Le consul amricain se mettait de la partie, la lgation franaise rench rissait. Et ainsi de suite. Mais, chose digne de re marque, seul le consulat allemand restait coi. A ces rclamations plus ou moins justifies ou du moins que ne justifiait que le simple dsir de ne pas mettre nos nationaux aux yeux des Hatiens dans une posture amoindrie succdrent quelques coups de tte. Le costume officiel de nos envoys fut livr en spectacle dans l'enceinte judiciaire. Il parat, cette fois, que c'en tait trop. Les agents furent dplacs. L'un est actuellement en disponi bilit, et l'autre, le pauvre vieux ministre, victime de sa faiblesse snile, est venu finir ses jours en France, dans une maison de sant. 295

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296 HATI EN 1886 Il y a mme dans toute cette histoire entremle de gnrosit vraie et de burlesque voulu des inter ventions de cabotine franaise, de dixime ordre, dompteuse de lions ses heures, choue Port-auPrince, Dieu sait comme. Fte officiellement par le ministre comme la reprsentation de l'Art franais ftant son tour, le verre en main, dans une salle publique de restaurant, l'envoy extraordi naire de la Rpublique franaise... Enfin des choses tranges et qui paratraient invraisemblables, si ma plume ne s'arrtait pas d'elle-mme devant ces insanits. 11 tait temps de sortir de ces errements, nous y perdions jusqu' notre honneur national. C'est ce qu'a pens M. de Freycinet lorsque le pr sident du conseil a dsign au poste de Port-auPrince un nouveau ministre, prudent et habile, ayant donn dj les preuves les plus brillantes de son intelligente initiative dans diffrents postes im portants rompu, on peut le dire, toutes les pra tiques des gouvernements, et dont le chef actuel de notre diplomatie connaissait la dextrit de main et la promptitude de rsolution, alors que M. de Bcourt travaillait ses cts comme chef du cabinet parti culier. Il a fallu quelques jours seulement au nouveau ministre de France pour faire immdiatement sentir

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HATI EN 1886 297 son influence. On peut dire qu'aujourd'hui nous avons, tout au moins, regagn auprs de la popula tion hatienne notre considration personnelle. C'est dj quelque chose. Mais ce n'est pas tout. Ce qu'il faut ressaisir, mais en toute hte, c'est notre place prpondrante. Et, pour cela, prendre le contre-pied de ce qui a t fait ces dernires annes nous dgager de ces actions coercitives entre prises par les lgations voisines contre la bourse de l'Hatien. Nos nationaux du moins ceux qui sont dignes de ce nom n'y perdront rien, loin de l. En nous maintenant, nous, dans les limites de l'quit sans faiblesse comme sans provocation nous aurons du mme coup reconquis notre influence, notre part morale dans l'volution de ce petit peuple. Quand on ne tient pas l'amiti de quelqu'un, qu'on n'a aucun intrt mnager son estime, on profite de toutes circonstances pour le pressurer. C'est ce que les autres font en Hati. Eux, ils ont rai son. Qu'est-ce qu'Hati pour l'Angleterre et les tats-Unis, par exemple, sinon une nation catholique, reste franaise de langage et de murs, et par sa forme politique et par ses sympathies avoues dont ni l'une ni les autres ne peuvent esprer la conqute 17.

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298 HATI EN 1886 morale. La conqute brutale et matrielle, le cas chant, menacerait d'en faire, pour les uns comme pour l'autre, un fardeau lourd et trs embarrassant. Quant l'Allemagne elle n'est pas assez riche encore pour prendre la charge d'un arrir budgtaire aussi considrable. Que faisons-nous donc au milieu de ces gens-l, leur remorque, nous qui avons leurs sympathies, nous qui n'avons qu' le vouloir pour effectuer la conqute morale d'Hati ?... Ce fut l'ternelle question que je me posai pen dant mon sjour Port-au-Prince. Souvent je suis rest songeur devant ce consulat allemand qui jus qu' ce jour n'a pas fait une seule rclamation pour ses nationaux laquelle ne ft tellement juste et jus tifie qu'elle n'entranait jamais la moindre protesta tion du gouvernement hatien ; qui s'efface modeste ment, aussi modestement qu'il lui est possible, et vite soigneusement de la part de ses nationaux ces heurts de chaque jour que d'autres ne craignent pas de multiplier, avec une certaine pret. Sommes-nous donc aveugles, ou les mots n'ont-ils plus un sens dans notre dialecte politique? Nous cherchons partout des dbouchs pas autre chose, disons-nous, des dpts de charbon pour notre flotte. C'est une formule nouvelle qui parat faire fortune dans les conversations diplomatiques c'est

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HATI EN 1886 299 en faisant cette formule ntre que nous sommes alls sur la cte d'Afrique et dans l'Extrme-Orient. Ne nous parlez pas de conqute, nous n'en dsirons aucune. Que si nous tirons le glaive, c'est que nous avons t accueillis coups de fusil qu'un fer de lance est venu piquer le drapeau. Eh bien mais il me semble que voici un point du globe, o ce problme peut tre facilement rsolu. C'est l une ancienne colonie franaise. Nous avons droit l'amiti de son peuple, ses faveurs et son estime. Non seulement nous y avons droit, mais la nation elle-mme nous offre tout cela. Il ne s'agit pas ici de conqute eu de protectorat. Il s'agit seulement de reprendre les traditions d'il y a quelque vingt ans; en change de cette amiti et de cette faveur, de fournir A. ce petit peuple un appui moral, des conseils amicaux. Il s'agit surtout d'en finir avec cette politique de continuelles vexa tions et d'ternel mpris dont nous fmes une poque les plus nergiques adversaires dont nous semblons, bien malgr nous, avoir fait notre pra tique depuis quelques annes, aux cts d'anciens adversaires. Est-ce l le but pour lequel la chancellerie franaise a charg de ce poste un de ses agents les plus srs?...

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300 HATI EN 1886 Faut-il voir une preuve de proccupations nou velles dans l'ordre d'ides que j'indique plus haut dans cette dcision rcente du dpartement de la guerre, autorisant le dpart pour Hati d'une mission militaire?... Je constate ici simplement ce premier rsultat. Dans quelques mois je dirai si c'est l le commen cement d'un systme ou un fait isol, sans im portance aucune. AIMONS QUI NOUS VEUT AIMER !... Telle tait la conclusion hardie d'une rcente no tice d'un publiciste hatien, ITsurIT la politique ext rieure de son pays. Le mot est fier. Mais cette fiert ne saurait paratre dplace, sous la plume de gens qui dtiennent, en somme, dans la mer des Antilles... les clefs du futur canal de Panama (Dcembre 18S6.) FIN

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ANNEXES DOCUMENTS OFFICIELS INDITS

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ANNEXE A (Note de la page 107) TEXTE INTGRAL DU COMPTE RENDU OFFICIEL DE LA SANCE DE L'ASSEMBLE NATIONALE AU COURS DE LAQUELLE FURENT RENOUVELS LES POUVOIRS PRSIDENTIELS DU GNRAL SALOMON ASSEMBLE NATIONALE Sance du 30 juin 1886. PRSIDENCE de M. le snateur B. MAIGNAN VICE-PRSIDENCE de M. le dput GERMAIN Le nombre de 96 dputs et snateurs prsents est accus. M. le Prsident dclare la sance ouverte et parle en ces termes : Honorables membres de l'Assemble nationale, avant de commencer les travaux de cette importante sance, spcia lement affecte la rlection du Prsident de la Rpubli que, le bureau se fait le devoir de rappeler votre haute attention que c'est aprs une srieuse apprciation par le Corps lgislatif d'un voeu unanime, formellement exprim par les diffrentes communes de la Rpublique, au moyen de nombreuses adresses dposes sur les bureaux du Snat

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HATI EN 1886 de la Rpublique et de la Chambre des reprsentants, que ces deux grands corps, pour donner satisfaction cette ma nifestation populaire, ont compris qu'il y avait ncessit de reviser l'article 102 de la Constitution, tel qu'il l'a t par le dcret de l'Assemble nationale, en date du 23 juin courant. C'est donc pour une application urgente de ce dcret, et aussi pour rpondre aux vux des communes, que nous, membres de l'Assemble nationale, nous nous runissons aujourd'hui pour procder la rlection du chef de l'tat. L'ordre du jour de la sance est ainsi constitu : 1 sanc tion du procs-verbal de notre dernire runion ; 2 lecture de la correspondance, et 3 lection du prsident de la R publique. Nous allons passer, ajoute M. le Prsident, au premier point de cet ordre du jour. Le secrtaire-rdacteur est invit donner lecture du procs-verbal du 23 juin courant ; la rdaction en est admise par l'Assemble. Ensuite le premier secrtaire du bureau est pri de donner communication de la correspondance. Cette correspondance consiste : 1 en une dpche de M. le Prsident de la Rpublique, relative au dcret consacrant la revision de l'article 102 de la Constitution (dcret dont ce haut fonctionnaire a annonc la promulgation), et 2 en une dpche de M. le ministre de l'intrieur touchant la rim pression d'une certaine quantit d'exemplaires de la Consti tution, telle qu'elle a t modifie par l'Assemble nationale. M. le Prsident : Messieurs, nous allons maintenant abor der la rlection du Prsident de la Rpublique. Au moment d'entamer cette importante opration qui s'im pose et se recommande pleinement par le vox populi vox Dei, qui en est la caractristique, j'ai l'honneur, avec l'as sentiment toutefois des membres du bureau, de vous faire une dclaration qui ne saurait tre considre comme une innovation, puisque, aprs les dernires rlections du Prsi304

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HATI EN l886 dent Ption, jamais encore le pays n'en a vu d'autre que celle qui nous occupe aujourd'hui 1 La dclaration que j'ai vous faire est celle-ci : c'est que, pour un motif de convenance politique entre divers autres, votre bureau, en constatant l'attitude et l'affluence de l'audi toire, pense qu'il y a obligation pour l'Assemble de satis faire au plus tt l'anxit publique : et il a t unanime dcider qu'il est urgent de procder immdiatement au vote, et cela, sans aucun retard prliminaire, afin que le calme et la joie, que commandent l'importance et la grandeur de cette solennit, ne soient pas altrs un seul instant par l'impa tience et la lassitude. Cependant je crois devoir faire observer mes nombreux collgues qui se sont fait inscrire pour avoir la parole, que l'Assemble sera dispose les couter aprs l'opration des lections. (Sensation sur plusieurs bancs.) M. J.-C. Laferrire demande la parole pour produire une observation. M. le Prsident : Je vous l'accorderai dans un" instant, monsieur le dput. Je n'ai pas encore fini. Votre bureau ne croit pas superflu, continue M. le Prsi dent, d'exprimer le vu, qu'en conformit des adresses reues,votre suffrage rponde pleinement,par son unanimit, la volont exprime par toutes les communes de la Rpu blique. Nous allons procder au vote par l'appel nominal. Chaque membre de l'Assemble, dont le nom sera appel, voudra bien arriver l'estrade o il est dispos un pupitre, sur le quel il crira son bulletin et le dposera dans l'urne. (Des ordres sont transmis aux huissiers, dans le sens des paroles de M. le Prsident.) M. J.-C. Laferrire : J'ai eu l'honneur de demander la parole M. le Prsident pour produire une observation. Je no sais pas s'il est dispos me l'accorder. 10,

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306 HATI EN l886 M. le Prsident .-J'accorde la parole M. le dput Laferrire. M. J.-C. Laferrire : Vous me permettrez de vous dire, monsieur le Prsident, que cette sance est toulo spciale, en ce qu'elle n'a lieu que pour la rlection du chef de l'tat. A cette occasion, il y a des orateurs qui voudraient se faire entendre avant les lections et qui se sont mme fait inscrire bien avant l'ouverture de la sance. J'estime qu'il y a lieu d'entendre ceux-l. (Approbation sur beaucoup de bancs.) M. le Prsident : Il y a, en effet, beaucoup d'orateurs qui sont inscrits, et, si nous voulons couter tous les discours, nous n'en finirons pas d'aujourd'hui avec la rlection. Comme il ne faut pas, ainsi que je viens d'avoir l'honneur de le dire, monsieur le dput Laferrire, que la solennit des lections soit un seul instant altre par la lassitude et l'im patience, le bureau a cru devoir dcider qu'il n'accordera la parole qu'aprs les lections. M. J.-C. Laferrire : Pardon, monsieur le Prsident, vous devez comprendre qu'aprs les lections personne De voudra rester ici pour entendre les discours. Je vous demande donc la mise aux voix de ma motion qui tend consulter l'Assemble si oui ou non elle doit couter les diffrents orateurs qui ont parler avant les lections. M. le Prsident : Le bureau, monsieur le dput Laferrire, regrette de ne pouvoir prendre votre motion en considration, quelque juste qu'elle puisse vous paratre, et il s'arrte la dcision qu'il a cru devoir prendre dans l'intrt de la bonne marche des travaux de l'Assemble. M. J.*C. Laferrire : Ce n'est pas possible, monsieur le Prsident. Je crois que je suis en droit de rclamer la mise aux voix d'une motion qui ne droge en rien aux us et cou tumes parlementaires. Je persiste demander que cette mo tion-l soit mise aux voix. Dans le cas o l'Assemble ne partagerait pas mon avis, elle l'exprimerait par un vote et, ma

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HATI EN 1886 307 foi! je n'aurai qu' courber une tte docile devant sa volont! M. le Prsident, s'adressant l'Assemble : Messieurs, l'incident qui se produit en ce moment met le bureau dans l'obligation de vous offrir sa dmission plutt que de dlib rer sur la dcision qu'il a prise. Nombreuses voix : Non non Ce n'est pas possible Nous n'acceptons pas la dmission du bureau. (motion sur tous les bancs.) M. Laferrire : Je demande la parole. M. le Prsident : Si c'est sur la mme question, dput Laferrire, je regrette de ne pouvoir vous l'accorder. M. le snateur C. Fouchard : Une observation, monsieur le Prsident. Peut-tre que le dput Laferrire a l'intention de faire une proposition accessoire en vue de lever la diffi cult, ou bien encore veut-il retirer sa motion. M. le Prsident : Je dclare ne plus accorder la parole au dput Laferrire sur le mme sujet! Le bureau attend l'opi nion de l'Assemble sur la dmission qu'il a offerte. M. J.-C. Laferrire : Puisque, de par ses pouvoirs discr tionnaires, M. le Prsident de l'Assemble croit devoir m'empcher de continuer, je n'ai plus qu' me taire. M. le snateur Aubry demande produire une observation. La parole lui est accorde. M. le snateur Aubry : Messieurs, les diffrents membres de l'Assemble nationale, qui peuvent avoir porter la pa role avant l'opration des lections, doivent avoir certaine ment l'intention de recommander la candidature du Prsi dent SALOMON. Eh bien je dois vous dire franchement que je ne vois pas de ncessit pour recommander cette candida ture, alors que tout le monde est d'accord sur la rlection de ce grand citoyen (Applaudissements prolongs dans l'Assemble.) Plusieurs voix : Trs bien trs bien M. le Prsident : Tout le monde est donc d'accord? Nombreuses voix : Oui! oui; continuez les lections!

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308 HATI EN 1886 M. le Prsident : Puisque l'Assemble accepte la faon de voir du bureau, je dclare l'incident clos. Nous passons donc la continuation de notre ordre du jour. Nous en sommes au 3e point. Sur l'invitation de M. le Prsident, le secrtaire-rdacteur procde l'appel nominal. Chaque membre de l'Assemble, dont le nom est cit, vient crire son bulletin sur le pupitre et le dpose dans l'urne. Arriv sur le nom de M. le snateur T. Riboul, qui est appel venir dposer son vote, il prononce les paroles sui vantes : Je vote pour celui qui a redonn de l'clat nos cou leurs nationales : pour l'illustre gnral SALOMON M. le dput 0. Piquant, lorsque son tour de voter est arriv, a dpos son vote en disant : Messieurs, la mme satisfaction avec laquelle le dput Henry Piquant avait vot l'lection du gnral Salomon m'anime en ce moment o je viens dposer mon vote dans l'urne pour la rlection de ce grand citoyen! M. le dput Bienvenu, son tour, est appel venir dposer son bulletin. Il dit les paroles suivantes : Messieurs, tout le monde doit savoir que je vote en ce moment pour le Rgnrateur de la patrie, le Prsident Salomon M. le Prsident, agitant la sonnette : Le bureau croit de voir faire observer tous les membres de l'Assemble qu'aux termes de l'article 102 de nos rglements, l'lection doit se faire au scrutin secret. Or, les membres de l'Assemble sont invits se confor mer strictement cet article Les lections se poursuivent. Aprs que chacun eut dpos son bulletin dans l'urne, Messieurs J. P. L. Apollon et le

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HATI EN 1886 309 snateur Aubry sont invits venir procder au dpouille ment du scrutin. 96 bulletins sont trouvs dans l'urne et portent tous le nom du gnral SALOMON. En vertu de ce rsultat, proclame M. le prsident, le gn ral LOUIS-TIENNE-FLICIT SALOMON est rlu Prsident de la Rpublique pour une nouvelle priode de sept annes Cette nouvelle priode commencera le 14 mai 1887. Une salve de 101 coups de canon salue la rlection; un tonnerre d'applaudissements et des vivats frntiques accueil lent de toutes parts les paroles de M. le prsident de l'As semble nationale et se prolongent pendant un quart d'heure environ. Aprs cet intervalle, M. le Prsident agite la sonnette et reprend la paroles en ces termes : Messieurs de l'Assemble, votre bureau vient de former une dputation de 15 membres, l'effet d'aller porter au gnral SALOMON la bonne nouvelle de sa rlection ; voici les noms des membres de cette dputation : MM. les snateurs : Montasse, Riboul, Hyppolite, Des sources, Zphir, ITStewart; MM. les dputs : Dujour Pierre, A. Dieudonn Thomas, Cicron Chariot, Laferrire, Alcidor, Paillire, Thodore, Robert Cadet et S. Dubuisson fils. La sance est momentanment suspendue, continue M. le prsident, votre bureau travaille la rdaction d'un dcret qu'il y a rendre l'occasion de cette rlection. Une demi-heure aprs, la dlgation revient dans l'enceinte et M. le prsident annonce que la sance est reprise. M. le snateur Montasse, prsident de la dlgation, ob tient la parole. Messieurs, dit-il, votre dputation, en conformit de vos instructions, s'est empresse d'aller annoncer au gnral

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310 HATI EN 1886 SALOMON qu'aux termes de l'article 102 de la Constitution, l'Assemble nationale l'a appel, pour une nouvelle priode de sept annes, la prsidence de la Rpublique. Tout en nous priant de tmoigner sa plus vive gratitude l'Assemble nationale pour cette haute marque de confiance et de sym pathie dont il vient d'tre l'objet, le Prsident SALOMON nous a chargs de vous donner l'entire assurance que ses efforts tendront constamment justifier votre attente, celle du pays enfin, qui, par votre organe, a cru devoir lui imposer une nouvelle fois le fardeau des affaires de l'tat I M. le Prsident : L'Assemble nationale est heureuse du succs de la mission dont elle a charg sa dputation. Elle n'attendait pas moins du tact et des sentiments patriotiques des honorables membres de cette dputation. S'adressant ensuite l'Assemble : En consquence de l'acceptation du gnral SALOMON, un membre du bureau va donner lecture du dcret qui consacre sa rlection. Le premier secrtaire lit le dcret suivant : DCRET Portant rlection du citoyen LOUTS-ETIENNE-FLICIT SALOMON, l'office de Prsident de la Rpublique d'Hati. Considrant que, pour consolider la paix et la scurit publiques, l'intrt du pays commande de procder, ds prsent, l'lection du Prsident de la Rpublique ; Vu l'article unique et l'article 69, 1er paragraphe, de la Constitution ;

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HAT I EN 1886 311 Usant du pouvoir que lui accorde l'article 102 de la Constitution, 2e alina. L'Assemble nationale dcrte : Article 1er. Le Citoyen LOUIS-ETIENNE-FLICIT SALOMON dont le mandat prsidentiel finira le 15 mai 1887, est rlu Prsident de la Rpublique, pour une nouvelle priode de sept ans, qui com mencera le 15 mai 1887, pour finir le 15 mai 1894. Article 2. Il prtera le serment constitutionnel sa rentre en fonction, le 15 mai 1887. Article 3. Le prsent dcret sera imprim, pu bli dans toute l'tendue de la Rpublique. Donn au Palais de l'Assemble nationale, au Portau-Prince, le 30 juin 1886, an 83 de l'Indpendance. Les 1er et 2e considrants de ce dcret, ses articles 1er, 2e et 3e, ainsi que son ensemble, successivement mis en dlibra tion et aux voix, sont littralement agrs par l'Assemble. Une nouvelle dputation compose de MM. les snateurs St-Cap Ls. Blot, Bra, Nemours Pierre-Louis, de MM. les dLe Prsident de l'Assemble nationale, B. MAIGNAN. Le Vice-Prsident, GERMAIN. Les Secrtaires, Ls. AUGUSTE, N. LEGER, JH. RAMEAU, WINDSOR TERLONGE.

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312 HATI EN 1886 puts Fontaine Vaval, Jh. Dumouriez, Rabel, Paul Bienvenu, DEMarius Gaston jeune, Bienaim Jean-Bernard, et Joseph Favrol, est charge d'aller remettre le dcret au gnral SALOMON. Plus rien n'tant l'ordre du jour, M. le Prsident lve la sance. Sign : Lgitime, M. Momplaisir, E. Pierre, F. Ducasse, Badre,G. Chariot, C. Fouchard, S. Mirville, C. Rigaud, O.Du rand, D. St. Ls. Alexandre, C. Laferrire, M, Montasse, A. Mrion, S. M. Pierre, T. Riboul, A. Dufour, J. P. DELa fontant, Breaud, Aubry, 0. Piquant, M. Zphir, F. Manigat, S. Gentil, L. Jh. Adonis, H. Hriss, Jameau an, N. Rameau, A. Bra, F. Bordes, F. Marcelin, Jh. Favrol, A. V. Cabche, J. P. L. Apollon. St. Cap Ls. Blot, Dennery, DESamson, A. Mauchil, N. Pierre Louis an, Jh. Osson, Hyppolite, P. Bienvenu, Pre. A. DEStewart, S. Paillire, Ed. Jn. Franois, Poisson, D. Thomas, DEAug. Dn. Thomas, B. St. Victor. DEAug. Fauch, Jh. Dessources, Massna Rabel, Ripert Honorat, Franois DESalien, Joachim fils, Ls Jh. Dubourg, Glomus Guillaume, T. C. Laurent, F. N. Apollon J. P. St. Louis, P. Bernard, C. Alcindor, M. Gaston jeune, P. Gondr, Rmilus Pierre, P. Landre Denis, DEJh. D. Ra bel, S. Dubuison fils, A. St. Amand, B. Jn. Bernard, J. P. Jn. Louis, L. Armand, G. Guillaume, R. Cadet, Pli. Argant, F. Vaval, S. Valery (ils, L. Vrit jne., Marc Franois, Salomon fils, F. C. Domingo, D. Franois, Fignol, S. DEBottex, L. Douyon, Deslandes, F. Manigat jeune, Ph. Pro phte, D. Thodore, C. Jn. Franois. Le prsident, B. Maignan, le vice-prsident, Germain, les secrtaires, Ls. Au guste, Jh. Rameau, N. Lger, W. Terlonge. Le Secrtaire-Rdacteur, ANSELME. Le Secrtaire-Archiviste, BUTEAU fils.

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ANNEXE B (Page FR169.) Voici le texte mme du contrat pass entre le gouvernement hatien et les promoteurs de la Banque. C'est un document prcieux consulter pour ceux que pourraient attirer Hati et ses richesses. RPUBLIQUE D'HATI BANQUE NATIONALE D'HATI DCRET SALOMON, Prsident d'Hati, Vu le dcret de l'ASSEMBLE NATIONALE du 1er avril 1880, Sur le rapport du Secrtaire d'tat de l'Intrieur, charg par intrim du portefeuille des Finances, Et de l'avis du Conseil des Secrtaires d'tat, A propos, Et l'Assemble nationale a rendu d'urgence le Dcret sui vant : 18

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314 HATI EN 1886 ARTICLE PREMIER. Est approuv et sanctionn, sauf les modifications suivantes, le trait pass Paris, le 30 juillet dernier, par : MM. Laforestrie (tienne-Charles), Secrtaire d'tat au Dpartement des Finances, du Commerce et des Relations extrieures de la Rpublique d'Hati, agissant en ladite qualit, d'une part, Et Henri Durrieu, officier de la Lgion d'honneur, Prsi dent du Conseil d'administration de la Socit gnrale de Crdit Industriel et Commercial, agissant tant en cette qua lit qu'au nom d'un Comit de capitalistes pour lequel il se porte fort, d'autre part; A l'effet de la concession par le Gouvernement d'Hati du privilge de la cration et de l'exploitation d'une Banque d'tat sous le titre de Banque nationale d'Hati. ART. 2. Cette concession est faite pour cinquante annes partir du jour de la promulgation du Dcret qui approu vera la prsente Convention. Une anne avant l'expiration de la concession, le Gouvernement d'Hati et la Socit aux droits du concessionnaire dont il va tre question auront la facult de dnoncer leur intention do dissoudre la Banque. Le Gouvernement aura dans ce cas, et au moment de la d nonciation, payer la Banque tout ce qu'il pourra lui devoir en capital, intrts et commission. Ce remboursement devra avoir lieu en francs et au pair. La Banque, de son ct, devra liquider toutes ses dettes et retirer les billets en circulation en les remboursant en mon naie de bon aloi. Aprs expiration des dlais lgaux, la va leur des billets qui n'auraient pas t prsents au rembour sement appartiendra la Banque. Dans le cas o, une anne avant l'expiration de la concession, le Gouvernement ou la Socit ne manifesterait pas l'in tention de rsilier le prsent Contrat, la Banque continuerait de droit exister pendant une nouvelle priode de douze annes, et ainsi de suite.

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HATI EN 1886 ART. 3. La Banque sera constitue en Socit anonyme franaise, en conformit de la loi du 24 juillet 1867 sur les Socits; son sige social sera Paris, o se runira son Conseil d'administration. Son tablissement principal sera au Port-au-Prince. La Banque aura la facult, en se concertant avec le Gou vernement, d'installer des Succursales ou Agences partout o le besoin du service l'exigerait; elle aura seule l'apprcia tion de l'opportunit de la cration de ses Succursales. ART. 4. Le capital de la Banque sera de 10 millions de francs, divis en 20,000 actions de 500 francs, qui seront libres de 250 francs et mises au porteur aprs l'accom plissement des formalits lgales. Ce capital pourra tre augment, si le dveloppement des oprations de la Banque rendait cette augmentation nces saire. ART. 5. Le concessionnaire, d'autre part, est autoris faire apport ladite Socit de la prsente concession, ainsi que du trait relatif la fabrication montaire dont il sera ci-aprs parl. ART. 6. La Banque sera administre, au Port-au-Prince, par un ou plusieurs Directeurs dlgus par le Conseil d'ad ministration de ladite Socit dont ils tiendront leurs pouvoirs. ART. 7. Il y aura auprs de la Direction de la Banque, au Port-au-Prince, un Conseil choisi par le Conseil d'admi nistration, soit dans son sein, soit en dehors. Les attributions de ce Conseil seront fixes par le Conseil d'administration Paris. ART. 8. Le Gouvernement hatien exercera son contrle sur les oprations de la Banque ; et, cet effet, il sera nomm prs d'elle par le Prsident d'Hati un Commissaire spcial qui sera charg d'assurer la stricte excution des conditions de la concession, sans que ce Commissaire puisse s'immiscer dans l'administration de la Banque. Le Gouver315

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316 HATI EN 1886 nement pourra galement nommer un Commissaire spcial Paris. ART. 9. La Banque a le privilge exclusif d'mettre des billets au porteur, remboursables en espces prsentation. Ce remboursement ne pourra tre demand qu' l'tablisse ment du Port-au-Prince ou de ses Succursales Hati, s'il en est cr. Ces billets, considrs comme monnaie, auront cours lgal dans toute l'tendue de la Rpublique et seront reus dans toutes les caisses publiques. ART. 10. Les billets de la Banque ne pourront tre mis en circulation qu'aprs avoir t viss et signs par le Com missaire spcial du Gouvernement attach la Banque et rsidant au Port-au-Prince. Ils porteront, en outre, la signature de l'un des Adminis trateurs de la Socit et d'un des Directeurs de la Banque au Port-au-Prince. ART. 11. Le montant des billets en circulation ne pourra, en aucun cas, excder le triple de l'encaisse mtallique. Ces billets pourront tre mis en coupures de 10 gourdes, 20 gourdes, 100 gourdes et 200 gourdes. Toute latitude est d'ailleurs laisse la Banque pour fixer la quantit de chacune de ces coupures. ART. 12. Le Gouvernement, pour favoriser les transactions, tant dans la capitale que dans les provinces, s'engage tablir dans le pays une unit de Monnaie nationale dont la cration devra concider avec l'tablissement de la Banque. La Banque sera seule charge de faire frapper ces mon naies par la Direction de la Monnaie Paris, conformment au trait spcial, pass avec M. le Ministre des Finances, qui sera approuv, en mme temps que les prsentes, par l'autorit comptente. Le Gouvernement s'engage dmontiser dans le dlai d'un an toutes les monnaies nationales en cours, et prend sa charge tous frais et perles que pourrait occasionner cette opration.

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HATI EN 18886 317 La Banque prtera son concours au Gouvernement pour le remplacement desdites monnaies actuellement en circula tion par la nouvelle monnaie nationale. Quant la circulation des monnaies trangres dans la Rpublique, un rglement spcial d'administration publique sera mis ds l'installation de la Banque et aprs entente pra lable avec elle par M. le Ministre des Finances. ART. 13, Pendant toute la dure de la concession, le Gouvernement d'Hati ne pourra mettre aucun papier-mon naie, ni autoriser aucune Banque ni tablissement jouir de privilges semblables ceux concds la Banque d'Hati. Il devra, en outre, protger la Banque contre toute entre prise qui pourrait porter atteinte aux droits rsultant son profit de la prsente concession. ART. 14. En dehors du service de la Trsorerie dont il va tre parl, la Banque pourra faire toutes les oprations ordinaires d'une banque d'mission, de dpts, de prts et d'escomptes et toutes les oprations de banque en gnral. ART. 15. La Banque sera charge du service de la Tr sorerie du Gouvernement d'Hati et, par suite, de recevoir l'encaissement toutes les sommes revenant l'tat, et notamment les droits de Douane sur l'importation et l'expor tation. Elle sera galement charge, dans les limites du crdit dont il est parl l'article 17, d'effectuer tous les payements pour le compte de l'tat, y compris le service des intrts et amortissements de toute dette intrieure et extrieure. La Banque prlvera sur ces encaissements, conformment au budget et la loi, les fonds ncessaires au service de la dette publique. Ce service gnral de payement et d'encaissement sera l'objet d'un rglement d'administration publique arrt entre le Ministre des Finances et la Banque. ART. 16. La Banque, en rmunration des services sti puls en l'article ci-dessus, aura un droit de commission 18.

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318 HATI EN 1886 de 1 0/0 sur les encaissements et de 1/2 0/0 sur tous les payements l'intrieur. Les payements oprer l'extrieur donnent lieu une commission supplmentaire de 1/2 0/0, la perte du change restant la charge de l'tat. RU. 17. Le compte des recettes et payements, qui s'ta blira entre le Gouvernement et la Banque par suite de ce service de trsorerie, sera arrt et balanc tous les mois. Les sommes qui peuvent en rsulter au dbit du Gouverne ment seront portes au compte du crdit que la Banque s'en gage faire l'tat. Ce crdit pourra s'lever la somme de trois cent mille gourdes. ART. 18. L'tat dlivrera la Banque, jusqu' concur rence des sommes dont il sera dbiteur envers elle, des recon naissances cent vingt jours de la date de leur cration. Le compte spcial des avances de la Banque sera rgl et balanc tous les quatre mois. Les sommes ainsi avances por teront un intrt fixe de 6 0/0 par an. Il sera, en outre, allou par l'tat une commission de banque de 1/2 0/0 pour chaque priode de quatre mois. Si la Banque trouvait opportun d'augmenter le chiffre de ses avances et de prolonger le ternie des chances, ces con ditions nouvelles seraient l'objet d'une convention spciale entre l'tat et la Banque. Les reconnaissances dlivres par l'tat la Banque, soit dans les limites conventionnelles, soit en dehors, seront rem boursables leur chance, soit en venant en dduction du crdit ci-dessus nonc, soit par l'encaissement fait par la Banque de sommes appartenant l'tat. ART. 19. La Banque, en tant que personne civile, jouira des droits de citoyen d'Hati. Elle pourra, en consquence, contracter, acqurir et possder des immeubles dans l'ten due du territoire d'Hati, prendre inscription hypothcaire, exercer toutes poursuites judiciaires, dfendre et gnrale-

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HATI EN 1886 ment jouir de tous les droits accords par la loi aux citoyens de la Rpublique. Le Gouvernement accordera la Banque la protection mili taire indispensable la scurit de son sige principal et de ses succursales. Le Chef de l'tat s'interdit, ds prsent, le droit de grce pour toute personne poursuivie et condamne pour contre faon des billets de la Banque et contrefaon de monnaies mtalliques. ART. 20. La Banque et ses succursales seront entire ment exemptes de toutes espces de taxes et d'impts, et il en sera de mme pour ses billets seulement. ART. 21. Chaque mois, la Banque publiera son tat de situation dans le Moniteur. ART. 22. Le fonctionnement de la Banque au Port-auPrince devra commencer, sauf le cas de force majeure, dans le dlai de six mois dater du reu de la notification officielle qui sera faite de la promulgation du Dcret approuvant la concession. Cette approbation devra tre donne dans un dlai maxi mum de trois mois dater de ce jour, sauf galement le cas de force majeure. Dans les huit jours qui suivront la rception de l'avis officiel de l'approbation dont il s'agit, le concessionnaire s'en gage dposer, soit la lgation d'Hati Paris, soit la Banque de France, au choix du concessionnaire et quitte de tous frais, un cautionnement de cent mille francs, qui sera attribu titre d'indemnit au gouvernement d'Hati, si, par son fait, la Banque n'tait pas constitue dans les dlais cidessus. Ledit cautionnement sera mis la disposition du conces sionnaire aussitt que la Banque sera constitue. ART. 23. En cas de divergence sur l'interprtation des clauses et conditions de la concession entre le Gouvernement et la Banque, la contestation sera soumise des arbitres nomms 319

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320 HATI EN 1886 par le Gouvernement et la Socit reprsentant les conces sionnaires. Dans le cas de partage, lesdits arbitres nommeront un tiers arbitre, et leur dcision sera en dernier ressort; toute inter vention diplomatique est formellement interdite. ART. 24. Toutes les contestations entre la Banque et les tiers, l'occasion d'oprations faites dans l'tendue du terri toire d'Hati, seront juges d'aprs les lois du pays, et les dci sions des tribunaux appels les juger, excutes confor mment ces mmes lois, sans que la Banque puisse opposer aucune exception d'incomptence. Toutes assignations, notifications et significations seront valablement faites au sige de la Banque tablie au Port-auPrince. ART. 25. Le prsent Dcret, qui abroge toutes disposi tions de loi et de dcret qui lui sont contraires, sera contre sign de tous les Secrtaires d'tat, imprim, publi, et le Secrtaire d'tat des finances est charg de son excution. Donn la Maison nationale du Port-au-Prince, le 10 sep tembre 1880, an 77 de l'Indpendance. (Suivent les signatures.) Au NOM DE LA RPUBLIQUE, Le Prsident d'Hati ordonne que le Dcret ci-dessus de l'Assemble nationale soit revtu du sceau de la Rpublique, imprim, publi et excut. Donn au Palais national du Port-au-Prince, le 10 sep tembre 1880, an 77 de l'Indpendance. SALOMON. Par le Prsident : Le Secrtaire d'tat de l'Intrieur et de l'Agriculture, charg par intrim du portefeuille des Finances et du Commerce, E. LAROCHE.

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HATI EN 1886 321 Le Secrtaire d'tat de la Justice, de l'Instruction publique et des Cultes, charg par intrim du portefeuille des Rela tions extrieures, C. ARCHIN. Le Secrtaire d'tat de la Guerre et de la Marine, II. PIQUANT.

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CULTES d 'oxdxa Date du Mandat Titulaire Anne administrative 188 Numro de l'ordonnance ou tat correspondant Chapitre Section MONTANT REPORT TOTAL reporter. N RPUBLIQUE D'HATI Secrtairerie d'Etat des Finances CULTES MANDAT DE PAYEMENT Enregistr la Secrtairerie des Finances, le 188 En vertu de l'art. 15 du Contrat du 10 Septembre 1880 el du R glement d'administration publique du 26 juillet 188:, La BANQUE NATIONALE payera pour le compte de la Rpublique la somme LE SEERM1IIB t'TlT DES PUINEES, Valeur au dbit de l'tat, ce Port-au-Prince, le 188 Pour acquit, le .188 de # en vertu et pour l'acquittement de : l'ordonnance ou tat N 188 en date du Chapitre du Budget 188 Section. en l'acquit de M_ titulaire de ladite ordonnance ou dudit tat. BANQUE NATIONALE D'HATI N

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ANNEXE FRG DE(Note de la page 171.) RAPPORT DEde la commission DEdes mandats, au secrtaire d'tat DEdes finances DENOTE EXPLICATIVE Pour rendre aussi intelligible que possible la lecture du rapport ci-dessous, nous croyons utile de donner ci-contre un fac-simil des mandats de paye ment sur la Banque d'Hati pour l'acquit des d penses publiques tels qu'ils sont usits, et prvus du reste au rglement sur le service de Trsorerie. On voit que, dans leur contexture, rien n'a t nglig pour les rendre absolument nominatifs, in susceptibles de ngociation et d'agiotage, bien diffrents en cela des titres informes et au porteur qui les avaient prcds. Comment, dans ces condi-

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324 HATI EN 1886 tions, la fraude devint-elle possible? Elle semble avoir d tre d'autant plus difficile que l'enqute a dmontr que les mandats dtourns, et qu'on essayait de remettre en circulation, taient revtus de l'acquit des parties prenantes. C'est que, dans les troubles insurrectionnels de 1883, le ministre des finances d'alors ne rsista pas, dans la pnurie de fonds o il se trouvait, la tentation de remettre aux mains des cranciers, qui le harcelaient, des mandats de payement qui ne pouvaient momen tanment tre pays. Aucune force humaine ne pouvait ensuite empcher des titulaires besoigneux de ngocier lesdits mandats perte sur la place, en ap posant leur acquit, titre d'endos en blanc. Des ngociations de bonne foi purent avoir lieu ainsi. Ds lors, le systme de rgularit tabli par la Banque tait entam; les errements anciens pou vaient reprendre leur cours. Cependant la chose n'tait pas aussi facile qu'au trefois. Car la Banque prenait bien soin d'annuler les man dats prsents sa caisse et de les frapper d'un timbre pay. L'enqute et le procs n'ont pas dmontr en effet qu'un seul des mandats pays la caisse de la Banque, contre espces et conformment aux stipu lations contractuelles du service de Trsorerie, et t dtourn. A quoi bon, en effet, puisque l'apposi-

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HATI EN 1886 325 tion du timbre pay et rendu inutile toute tentative d'utilisation frauduleuse de telles pices. N'y avait-il donc aucun moyen de se procurer des mandats dj pays, mais vierges pourtant de ce mal encontreux timbre pay? C'est ici qu'il est ncessaire de se munir d'une torche lumineuse, pour pntrer dans les arcanes de certaines oprations de la trsorerie hatienne; renouveles du reste de celles que les traitants im posaient au trsor des rois de France, et qui n'on entirement disparu de notre comptabilit qu'avec la rorganisation des finances nationales sous le premier Empire. Toutes les dpenses publiques, en Hati, taient malheureusement loin d'tre acquittes guichet ouvert. Bon nombre taient laisses en souffrance, faute de disponibilit en caisse. De ces dernires, les titres : soit anciennes ordonnances informes, soit mme mandats tablis suivant la formule nouvelle, pouvaient tre, on vient de le voir, et taient effec tivement recueillis vil prix par quelques spculateurs. Et, le jour d'un pressant besoin venu pour le trsor, ces derniers, en prtant au gouvernement quelques espces sonnantes, obtenaient de passer dans le montant du prt, qui tait major d'autant, un chiffre dtermin de mandats en souffrance, lesquels taient ainsi rembourss au pair aux prteurs. Ceux-19

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326 HATI EN 1886 l ralisaient donc, en bnfice, la diffrence entre te prix d'achat avili, et te pair, taux de remboursement de l'tat. Il est juste d'ajouter que cet cart tait suf fisant pour les dispenser de demander l'tat au cun intrt supplmentaire; juste aussi de recon natre que ces mmes spculateurs, encouraient et pour la valeur des espces remises, et pour celle vnale des mandats passs tout l'ala du remboursement, dont l'poque tait parfois indter mine. Ces sortes de contrats, la grosse aventure, se justifient, la rigueur, la condition que les pices remises ne soient pas entaches de fraude. Les deux contractants sachant quoi s'en tenir, te contrat est libre; et, ajoutons qu'il dpendrait encore du gouvernement hatien de faire dispa ratre jusqu'au vestige de ces sortes d'oprations en amnageant mieux des ressources, trs suffi santes, quoi qu'on en dise, pour les besoins du ser vice public. Quel que soit le jugement de la postrit sur ces oprations, il suffit de savoir qu' ct des mandats pays guichet ouvert la Banque, il s'en trouvait toute une catgorie nombreuse et comprenant les gros appoints, qui recevaient leur payement, indi rectement, et sans mouvement immdiat d'espces, dans les transactions signales plus haut. Ces opra tions, se traitant directement au cabinet du ministre,

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HATI EN 1886 327 les mandats y taient remis. Ils y restaient ind finiment, ou, parfois, taient transmis, en dpt, la Banque, des semaines ou des mois aprs, sans tre revtus du timbre pay. Le problme, un instant, sembla tre rsolu. La mine d'or natif tait-elle retrouve?... Ce ne fut qu'un rve. Les critures d'ordre tenues la Banque pour les mandats elle transmis en d pt, et pour toutes les oprations du trsor hatien, diverses preuves plus accablantes les unes que les autres, vinrent touffer dans son germe cette dernire tentative de retour un pass brusquement inter rompu. Pour ce qui est des mandats drobs la Banque, ils furent judiciairement dclars nuls. Un courtier entre les mains duquel ces mandats furent saisis, un Franais, et un employ de la Banque, un Anglais ce dernier prpos la rception de ces man dats furent condamns trois ans de rclusion. Gracis par le gouvernement, leur premier soin fut de rclamer diplomatiquement le montant de nou velles pices, drobes celles-l au Ministre des Finances, et dont l'origine n'tait pas moins douteuse que celle des mandats pris la Banque. Nous ne saurions penser que le gouvernement franais in conscient de jouer, en cela, le jeu de l'Angleterre puisse s'intresser un instant pareille rclamation, au point d'envoyer des cuirasss pour faire indem-

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328 HATI EN 1886 niser ce courtier. Ce dernier a jusqu' prsent nglig de faire connatre de qui il avait acquis les mandats qu'il prtend tre vrais et sincres, et qui pourtant se rapportent en bloc des oprations pour lesquelles la preuve du payement antrieur existe. Le rapport qu'on va lire est une rponse du gouvernement hatien des prtentions byzantines. Ajoutons qu'il a t en vain cherch et demand pour mettre en regard une rponse quelconque des intresss. Il n'a point t rpondu ce rapport, qui n'aura plus de secrets pour ceux qui auront pris la peine de lire attentivement le chapitre VIII et la prsente note. Il serait heureux que ces documents, venant tomber sous les yeux de l'un des trs dis tingus fonctionnaires du quai d'Orsay, lui rvlas sent par surcrot car il s'en doute probablement dj la moralit, tout fait tropicale des rcla mations auxquelles la France est sollicite de prter son appui matriel, et par suite ce qui est plus grave son concours moral. Ces lignes sont inspires par un sentiment tout patriotique. Les personnalits quelles qu'elles soient disparaissent. C'est de la France qu'il s'agit, de son attitude. Et la France a d'autres causes soutenir en Hati, d'un intrt la fois plus avouable et plus gnral.

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HATI EN 1886 329 Port-au-Prince, 6 octobre 1886. RAPPORT 2. Au Secrtaire d'tat des finances et du commerce. Monsieur le Secrtaire d'tat, La commission charge de vrifier les mandats en circula tion mis jusqu'au 22 aot 1883, dont la marche avait t momentanment arrte par suite de circonstances sur les quelles elle n'a pas dlibrer, a repris, ds le 26 aot der nier, le cours de ses oprations, aux termes de votre dpche, section du contrle, n 701, date du 24 aot 1886, dont la teneur suit : MESSIEURS A. ROSSIGNOL, F. SCOTT, ALEXIS ANDR ET A. LILAVOIS Messieurs, Je vous prie de vouloir bien vous runir en commission au local de la Banque nationale, jeudi prochain, 26 du cou rant, dix heures du matin, pour continuer la vrification des mandats mis sous l'administration du gnral Damier, no tamment de ceux qui vous seront prsents, pour une valeur de 19,000 gourdes environ, pour compte du sieur Louis Clouchet. M. de Bcourt, ministre de France Port-au-Prince, se fera reprsenter devant la commission, pour assister la vrification des 19,000 gourdes environ de mandats. J'cris au directeur de la Banque de vous fournir tous les renseignements qui pourront vous tre ncessaires, dans l'intrt de l'accomplissement de cette tche.

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330 HATI EN 1886 Veuillez agrer, Messieurs, les assurances de ma consid ration distingue. Sign : C. FOUCHARD. La commission commencera, monsieur le Secrtaire d'tat, par les quatre mandats s'levant 19,485g,50, solde de 15 mandats retenus par vous et montant 22,228 gourdes, qui lui ont t prsents pour compte du sieur L. Clouchet. Elle vous fera remarquer que le ministre de France s'est abstenu de nommer un reprsentant auprs d'elle. Mandat n 71 373g,50, intrts dus jusqu'au 30 septem bre 1882, sur des titres dont sont porteurs MM. Tweedy, Peters et Cie. C'est un bon d'intrts dlivr par le chef du service de la Caisse d'amortissement pour intrts dus le 30 septembre 1882 MM. Tweedy, Peters et Cie sur des titres de la Caisse d'amor tissement, dont il sont porteurs, qui a caus mandat. Le 18 janvier 1883, MM. Tweedy, Peters et Cie vendent le bon d'intrts la Banque nationale d'Hati, laquelle son tour le passe au gouvernement, en le dbitant sur ses livres au compte Prt spcial n 14 Contre ce prt, le secrtaire d'tat des finances Damier remet, le 25 janvier 1883, la Banque, des bons compensa mes en droits de douane. 11 va sans dire que la compensation de ces bons s'est effec tue depuis laps de temps. Dans ces conditions, le gouvernement se trouve complte ment libr envers son crancier lgitime, et le mandat au n 71 n'a t mis que pour la rgularisation du payement du susdit bon d'intrts. Que ce mandat soit rest au ministre des finances, d'o il ne devait sortir que pour aller dormir dans les cartons de la Banque nationale, charge du service de la trsorerie, les faits n'en restent pas moins tels qu'ils sont relats plus haut. Ni MM. Tweedy, Peters et Cie, ni la Banque nationale (celle-

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HATI EN l886 ci en tant qu'tablissement commercial, cessionnaire des pre miers), ni M. Louis Clouchet a fortiori n'y ont aucun droit : cetle pice de rgularisation appartenant la comptabilit publique. Comment M. L. Glouchet peut-il avoir acquis des droits sur ce mandat, quand son cdant, demeur inconnu, n'en a jamais possd? Comment peut-il rclamer de l'Etat le payement d'une crance dj paye au cessionnaire du crancier originaire ? Aux termes de l'article 1466 du Code civil, le cdant d'une crance ou autre droit incorporel n'est-il pas seul tenu de garantir l'existence d'une crance au temps du transport? L'intelligence humaine peut aisment concevoir une crance sans titre, ou dont le titre aurait t adir ; mais elle ne saurait jamais concevoir un titre nominatif valable, quand la crance dont il tait la forme a t paye, soit au bnficiaire, soit son cessionnaire direct ; dans ce premier cas, il n'y a plus qu'un corps sans vie, une obligation teinte, un titre nul, un chiffon. Il peut tre utile de faire remarquer que ce mandat, mis entre le 18 et le 23 janvier 1883, porte nanmoins la date du 30 dcembre 1882. D'aprs les renseignements fournis par la secrtairerie d'tat des finances, celte date a t porte pour se conformer la lettre des rglements pour le service de la trsorerie. Ils veulent que l'exercice budgtaire commenant le 1er octobre d'une anne, pour finir le 30 septembre de l'anne suivante, soit clos au plus tard le 31 dcembre suivant. Article 58 : Toutes les dpenses d'une anne administra tive doivent tre liquides et ordonnances dans les trois mois qui suivent l'expiration de cette annes administrative. Or, cette dpense relve de l'exercice 1881-82. Cette question de forme d'ailleurs ne peut en rien changer le fond mme de la question. MM. Tweedy, Peters et Cie ont-ils eu deux crances contre l'tat de 5,737s, 50 chacune, pour intrts chus au 30 septembre 1882 ? 3?'

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332 HATI EN 1886 Non. Ils n'ont jamais eu que le seul bon d'intrts, que la Banque nationale a achet et que le trsor a pay. (Voir dpche du secrtaire d'tat des finances du 30 sep tembre 1886, n 624, Tweedy, Peters et Cie, et la rponse de ces derniers au 1er octobre 1886.) Mandat n 21,10,000 gourdes pour intrts chus au 30 sep tembre 1882, sur des titres dont sont porteurs MM. H. Etienne et Cie. Au mois de novembre 1882, MM. H. Etienne et C prtent l'Etat 23,440 gourdes en : 1 Une traite de 60,000 francs 5 pour une soit 12,000g. 2 Prime 12 0/0 1,440 3 Un bon d'intrts (caisse d'amortissement) 10,000 23,440 g. C'est ce bon d'intrts qui a donn naissance au mandat n 21, ainsi que l'atteste la lettre de MM. H. tienne et Cie, responsive la dpche du secrtaire d'tat des finances en date du 21 septembre 1886, n 845. La lettre de MM. H. tienne et Cie porte la date du 24 sep tembre 1886. En retour de ce prt, le secrtaire d'tat des finances, le gnral Damier, dlivre cette maison un bon n 54, compensable en droits fixes d'importation au Cap-Hatien. Cette compensation s'est dment effectue. En rgularisation, ledit bon d'intrts est converti en mandat, avec la date du 30 septembre 1882, lequel est ac quitt le 11 dcembre 1882, par le chef du service de la caisse d'amortissement. Le 26 fvrier 1883, il est vis (le mandat) par le commis saire du gouvernement prs la Banque nationale d'Hati. Une criture passe le 24 fvrier 1883, pour ordre, sur le livre-journal de cet tablissement, fait mention de cette op ration.

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HATI EN 1886 333 Dans leurs lettres, MM. H. tienne et Cie dclarent catgo riquement que cet effet de 10,000 gourdes de la caisse d'a mortissement, remis au gouvernement dans la transaction ci-dessus dcrite, est le seul de ce chiffre que leur maison ait eu en sa faveur, pour intrts chus au 30 septembre 1882, ou toutes autres dates, et qu'ils n'ont jamais ngoci des effets pareils aucun particulier, pas plus au Cap-Hatien qu' Port-au-Prince ou ailleurs. Par suite, ce mandat n 21 est class dans la mme cat gorie que le prcdent au n 71, la dette dont il tait la preuve ayant t paye au titulaire mme. Ce titre appar tient donc aux archives de la trsorerie. Mandat n 713. 3,600 gourdes. Guerre pour ration extraordinaire paye pendant la semaine du 1er dcembre 1882 au Cap-Hatien. La commission n'a eu qu' jeter les yeux sur les comptes de l'agence de cette ville pour constater, qu' la date du 15 dcembre 1882, l'administrateur des finan ces de cet arrondissement financier avait touch de la Banque une somme de 3,600 gourdes. D'aprs les documents que vous avez fait venir du CapHatien, il ressort que cette somme de 3,600 gourdes avait t remise au payeur et qu'elle a servi payer la ration extraordinaire du 17 dcembre 1882. Cette dpense effectue, feu le gnral Damier met le mandat n 713 et l'envoie, par dpche n 446, avec trois autres mandats (n 712, 3,000 gourdes; n 714, 4,186g75, et n 715, 2,400 gourdes), au secrtaire d'tat de la guerre et de la marine, pour recevoir l'acquit de son payeur. Le secrtaire d'tat de la guerre les retourne acquitts, le 21 fvrier 1883, son collgue des finances, appert sa dpche, section du payement, n 66. Ce mandat qui, en un mot, n'est qu'une pice justificative d'une dpense effectue, tout comme les deux prcdents, n'a jamais t expdi la Banque par la secrtairerie d'tat des finances, car cette institution dtient toujours le reu 19.

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334 HATI EN 1886 provisoire dlivr par l'administrateur principal des finances du Cap-Htien, s'levant 3,600 gourdes. Le mandat n 715, figurant sur l'tat E., annex au pr sent rapport, se trouve dans le mme cas que celui au n 713 : la Banque possdant le rcpiss provisoire de 2,400 gourdes, dlivr par l'administrateur du Cap. Quant celui au n 712 de 3,000 gourdes, figurant sur le susdit tat E., les dpenses qu'il mentionne ont t payes au moyen de pareille valeur expdie par le secrtaire d'tat des finances, voie des Gonaves, l'administrateur des finances du Cap-Hatien (voir dpche du 7 dcembre 1882, n 277, du gnral Damier, l'administrateur du Cap; r ponse du dernier au premier, 11 dcembre 1882, n 423; tat de la caisse du payeur du Cap, vis par son administra teur, rendant compte de l'emploi des trois dernires valeurs sus-mentionnes). Ainsi, des quinze mandats montant 22,228 gourdes, la commission, dans son rapport n 1 er, a dj signal comme pays et remis frauduleusement en circulation : 11 mandats s'levant 2,742 g50 A ce chiffre, il y a lieu d'ajouter aujourd'hui trois autres mandats, n os 71, 21 et 713 . . 19,337 50 (Voir tat D.) 22,080g00 Il ne reste donc que celui au n 1460 Intrieur de 148 gourdes. La commission vous retourne, sous le couvert du prsent rapport, les quatre mandats aux n os 71, 21, 713 et 1460. Indpendamment de ces mandats, pour lesquels vous avez tenu qu'on vous fit un rapport spcial, la commission, en continuant la vrification dos mandats mis sous l'adminis tration de feu le gnral Damier, a trouv, comme dj pays et remis frauduleusement en circulation, dix mandats s'levant 12,417 g,05. (Voir tat cot E.)

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HATI EN l886 Rcapitulation. La commission vous retourne, clos et arrt, son registre d'inscription des mandats prsents, ainsi que toutes les dpches et pices qui lui ont servi dans le cours de ses investigations . Elle se hte de dclarer qu'olle a puis d'utiles ren seignements dans les livres ou documents fournis par la Banque nationale, par les maisons de commerce Tweedy, Peters, et O, C. Fouchard, H. Etienne et Cie (Cap-Hatien), par l'administrateur des finances du Cap-Hatien, par le di recteur gnral des postes, par le commissaire du gouver nement prs la Banque. 3TS Rapportn lor du 28juillet 1884 tatsAetB. 274,038^21 Rapport n 2. tat D 19,337 0 Rapport n 2. tat E 12,417 05 Total des mandats dj pays et remis frau duleusement en circulation, signals dans les deux rapports 3u5,8126 Plus, mandats pays deux fois. (Voir tat G rapport n 1er.) 14.903S40 188,378*? 02 Mandats prsents la commission et enregistrs : Rapport n 1er divers Un mandat, n 5087, Intrieur, enregistr par exception le 24 juillet 1884, en vertu de la dpche du secrtaire d'tat des finances, mme Paveurs de divers dpartements, rapport n 1". date, n 1907 1,500 332,1898 39 522,0676 41

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336 HATI EN 1886 Ci-joint les pices annexes au prsent rapport aux nos 1 13, 13 bis 16. En attendant votre accus de rception, veuillez agrer, monsieur le Secrtaire d'tat, l'expression de nos sentiments bien distingus. A. Andr, A. Rossignol, A. Lilavois, Scott. Pris connaissance du contenu de ce rapport. Sign : A. JUNG (N 1.) Port-au-Prince, le 30 octobre 1886, an LXXXIII e de l'Indpendance. SECTION DU CONTRLE. N 624. LE SECRTAIRE D'TAT. AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE A Messieurs TWEEDY, PETERS et Cie. Messieurs, Je vous serai bien oblig de me faire connatre s'il a t mis en votre faveur par le chef du service de la caisse d'amortissement un ou plusieurs bons au chiffre de 5,737g50, cinq mille sept cent trente-sept gourdes, cinquante cen times, pour intrts chus au 30 septembre 1882 sur titres de la caisse d'amortissement, appartenant votre maison de commerce. Veuillez agrer, Messieurs, l'assurance de ma parfaite con sidration. Sign : C. FOUCHARD.

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HATI EN 1886 337 (N 2.) COPIE Port-au-Prince, 1er octobre 1886. Monsieur le Ministre, En rponse votre honore du 30 septembre, nous avons l'honneur de vous annoncer que nous trouvons dans nos livres le chiffre de 5,737 g50 en intrts chus au 30 sep tembre 1882 sur titres de la caisse d'amortissement, vendus la Banque nationale d'Hati, sans doute les titres ou bons formant ce chiffre ont d tre livrs la Banque nationale contre ces intrts. Veuillez agrer, monsieur le Ministre, l'assurance de notre parfaite considration. A Monsieur C. Fouchard, secrtaire d'tat des finances, etc., LE SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE A Messieurs H. TIENNE et Cie, Cap-Hatien. Messieurs, M. A. Lilavois, comptable au ministre des finances, membre de la commission de vrification des mandats de payement de l'exercice Damier, a mission de se rendre en FRSign : TWEEDY, PETERS FRet C ie. prsent. (N 3.) Port-au-Prince, le 21 septembre 1886, an EN-usLXXXIII e de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. N 845

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HATI EN l886 votre ville pour faire des investigations touchant les effets qui avaient l dans le temps accepts d.ins diffrentes tran sactions faites avec divers ngociants de voire place. Pour le faciliter dans l'accomplissement de la lche que le gouvernement contie son patriotisme, votre concours lui sera d'une absolue ncessit. En mettant sa disposition tous les documents qui lui ferom besoin et en lui fournissant tous les renseignements qu'il jugera propos de vous de mander, vous aurez donn au gouvernement, une lois de plus, la preuve des sentiments tout de bienveillance dont vous tes anims pour la chose publique. Je saisis cette occasion pour vous renouveler, Messieurs, les assurances de ma considration distingue. Sign : C. FOUCHABD. P.-S. J'entends vous parler des renseignements qui con cernent votre maison. C. F. (N 4.) Port-au-Prince, le 21 septembre 1886, an LXXXIII" de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. N 846 LE SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE A l'administrateur des finances du Cap-Hatien. Monsieur l'Administrateur, M. A. Li'avois, CDTiitab'e aj ministre du tiaiuea membre de la commission de vrification des mandats de payement de l'exercice Damier, a mission de se rendre en votre ville pour faire des investigations touchant les effets qui avaient l accepts dans le temps dans diffrentes tran sactions faites avec divers ngociants de votre place. 318

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HATI EN 1886 339 Pour le faciliter dans l'accomplissement de la tche que le gouvernement confie son patriotisme, votre concours lui sera d'une absolue ncessit. Vous mettrez sa disposition tous les documents qu'il jugera propos de vous demander et vous lui fournirez tous les renseignements qui lui feront besoin. Je vous salue avec une parfaite considration. Sign : C. FOUCHARD. (N 5.) COPIE H. TIENNE et Cie, Cap-Hatien, 24 septembre 1886. Au Secrtaire d'Etat des finances et du commerce. Port-au-Prince. Monsieur le Secrtaire d'tat, Votre dpche du 21 septembre de cette anne, n 845, section des finances, nous annonant que M. A. Lilavois, comptable votre dpartement, membre do la commission de vrification des mandats de payement de l'exercice Da mier, a mission de faire certaines investigations, en notre ville, touchant certains effets accepts dans le temps par le gouvernement dans diverses transactions faites avec divers, a eu toute notre attention. Par sa lettre du 4 septembre courant, la commission charge de la vrification de ces titres nous demandait des renseignements l'gard d'un bon d'intrts de dix mille piastres, pour intrts chus au 30 septembre 1882 sur des titres d'amortissement dont nous tions porteurs. Rpondant sa demande, nous lui avons adress notre lettre du 15 sep tembre courant, couvrant une note des affaires que notre maison avait faites dans le temps avec le gouvernement. Nous croyons devoir, sur les renseignements que nous a demands votre dlgu, M. A. Lilavois, vous donner les

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340 HATI EN 1886 explications suivantes, tires de nos livres, l'gard du bon d'intrts de dix mille piastres. L'effet de 10,000 piastres en question, mis en notre faveur par le bureau de la caisse d'amortissement pour intrts chus au 30 septembre 1882, sur les titres dont nous tions porteurs alors, a t, par notre maison de commerce, remis au gouvernement dans la transaction dont nous vous faisons ci-dessous le dtail : Autant prt au gouvernement en traites : A 5 pour une, 60,000 francs 12,000p Prime de 12 0/0 1,400 Un bon d'intrts 10,000 Contre cette valeur de 23,400 piastres, un bon portant le n 54, remboursable en droits fixes d'importation CapHatien, a t mis en notre faveur. Nous ne pouvons pas encore avoir droit cette crance de 10,000 piastres, puisque le bon remboursable susparl a t dment acquitt selon les conditions dans lesquelles il nous a t dlivr. Je profite de l'occasion, monsieur le Secrtaire d'tat, pour vous dclarer que cet effet de 10,000 paistres de la caisse d'amortissement est le seul de ce chiffre que notre maison ait eu en sa faveur, pour intrts au 30 septembre 1882, ou toutes autres dates. Nous croyons, en outre, devoir vous affirmer que nous n'avons jamais ngoci des effets pareils aucun particulier, pas plus au Cap-Hatien qu' Port-au-Prince ou ailleurs. Nous mettant toujours votre disposition pour tous rensei gnements cet gard, nous vous prions, monsieur le Se crtaire d'tat, d'agrer nos salutations distingues. Sign : H. TIENNE ET Cie Total 23,400p

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HATI EN 1886 341 (N 6.) COPIE Port-au-Prince, le 7 dcembre 1882, an LXXIXe de l'Indpendance. SECTION DE LA CORRESPONDANCE GNRALE. N 277 LE SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE. A l'Administrateur des finances du Cap-Hatien. Monsieur l'Administrateur, Je vous informe que j'ai expdi au commandant de l'ar rondissement des Gonaves une somme de 3,000 gourdes, qu'il vous fera parvenir sous bonne escorte ; cette valeur est exclusivement affecte au service de l'arme. Recevez, monsieur l'Administrateur, l'assurance de ma par faite considration. L'Administrateur principal des finances de cet arrondissement, au Secrtaire d'tat des finances et du commerce. Secrtaire d'Etat, Conformment votre dpche n 277, j'ai reu du com mandant de l'arrondissement des Gonaves 3 caisses conte nant 3,000 piastres qui ont t remises immdiatement au payeur de cette arrondissement, avec ordre de ne payer que la ration avec ces fonds. Je vous salue respectueusement. Sign : DAMIER (N 7.) COPIE Cap-Hatien, le 11 dcembre 1882, an LXXXIX e de l'Indpendance. Sign : G. W. CARVALHO.

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342 HATI EN 1886 (N 8.) COPIE Port-au-Prince, le 8 dcembre 1882, an LXXIX e de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. 278, LE SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE A l'Administrateur des finances du Cap-Hatien. Monsieur l'Administrateur, Je vous donne avis que la Banque nationale m'a ouvert un crdit de six mille piastres (6,000 p.) sur sa succursale en votre ville. Cette somme, qui est tenue votre disposition, ne devra tre tire de ladite succursale qu'en cas d'ventua lit et pour le service exclusif de la ration extraordinaire que vous auriez payer ; dans ce cas, vous lui fourniriez un reu contre la valeur touche. Il est bien entendu que cette valeur de 6,000 piastres ne sera tire qu'au fur et mesure des ncessits du moment. Recevez, monsieur l'Administrateur, l'assurance de ma con sidration distingue. Sign : DAMIER. (N 9.) COPIE Cap Hatien, le 11 dcembre 1882, an LXXIXe de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. 424 L'Administrateur principal des finances de cet arrondisse ment, au Secrtaire d'tat des finances et du commerce. Secrtaire d'tat, J'ai bien reu votre dpche n 278, avec la lettre ouverte que le directeur de la Banque Port-au-Prince adresse aux

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HATI EN 1886 agents de la Banque du Cap-Hatien, qui leur annonce qu'ils auront tenir ma disposition une somme de 6,000 piastres, que j'aurai fournir reu aux agents de la Banque pour les valeurs que je toucherai. Vos instructions seront suivies la lettre. Je vous rappelle seulement que la ration ordinaire et la solde de dcembre ne me sont pas encore parvenues ; que j'ai d prendre de l'argent des ngociants qui doivent des droits de douane pour payer les rations des 3 et 10 courant tant ordinaires qu'extraordinaires. Je n'ai pas pay la solde du 3 dcembre. Je vous salue respectueusement. Sign : G. W. CARVALHO. (N 10.) COPIE Port-au-Prince, le 9 dcembre 1882. an LXXIX e de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. N 293 LE SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE A l'Administrateur des finances du Cap-Hatien. Monsieur l'Administrateur, Sur le crdit de six mille piastres (6,000 p.) que la Ban que nationale a ouvert au gouvernement dans la succursale de votre ville et rserv au service extraordinaire de l'anne, je vous autorise distraire la somme de 2,400 piastres, que vous compterez comme suit : 100 piastres chacun des mem bres des diverses dlgations que le gouvernement a dsi gns dans les arrondissements ci-aprs, pour les indemniser

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344 HATI EN 1886 de leurs frais de voyage, etc., et 100 piastres chacun des commandants de ces arrondissements, soit : Arrondissement du Cap-Hatien. Au commandant de l'arrondissement, aux dlgus : St. Cap Louis Blot, Nemours Pre Louis jeune, Souverain Mathieu. Arrondissement du Trou. Au commandant de l'arrondissement, aux dlgus : Maxime Pre. Louis, Mus Desrosiers, Ermeri Dastazar Svre. Arrondissement de la Grande-Rivire. Au commandant de l'arrondissement, aux dlgs : Bottex, Honor Mose, Dorsainville. Arrondissement du Fort-Libert. Au commandant de l'arrondissement, aux dlgus : Laerte Charles Pierre, Dalusma, Rubens Charles. Arrondissement du Limb. Au commandant de l'arrondissement, aux dlgus : Jean Gilles, Blanc Euzbe, Huchert Lubin. Arrondissement du Borgne. Au commandant de l'arrondissement, aux dlgus : Syndic, Guerrier Jean Nol, juge de paix du Port-Margot, Monsieur Lespinasse. Vous fournirez reu la succursale, comme je vous l'ai dit dans ma prcdente dpche. Agrez, Monsieur l'administrateur, l'assurance de ma con sidration distingue, Sign : DAMIER.

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HATI EN 1886 345 (N 11.) COPIE Cap-Hatien, le 19 dcembre 1882, an LXXIXe de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. N 491 L'Administrateur principal des finances de cet arrondisse ment, au Secrtaire d'tat des finances et du commerce. Secrtaire d'Etat, J'ai bien reu votre dpche n 130, en date du 16 dcembre, par laquelle vous m'invitez acquitter les feuilles de ration que me fera prsenter le commandant de l'arrondisse ment du Fort-Libert, pour quelques troupes qu'il a ordre, au besoin, de mettre sur pied. Vos ordres seront excuts la lettre. Permettez-moi de vous faire remarquer que des 6,000 pias tres que la Banque avait ordre de me compter, j'ai pay 2,400 piastres aux dlgations et n'ai pu verser au trsor que 3,600 piastres avec 3,000 piastres, en espces reues des Gonaives. Ces fonds sont presque absorbs, il me faut d'autres fonds. Dans l'tat des rations extraordinaires que mon employ, au visa, a dress, il n'a port que la ration extraordinaire des arrondissements du Cap, du Limb et du Borgne ; celles de Fort-Libert, de la Grande-Rivire ne s'y trouvent pas, et la ration ordinaire de tout mou arrondissement, que je paye de ce mme argent, ne figure point. Je vous salue respectueusement. Sign: G. W. CARVALHO.

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346 HATI EN 1886 (N 12.) COPIE Port-au-Prince, le 30 dcembre 1882, an LXXIXe de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. N 368 LE SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE A l'Administrateur des finances du Cap-Hatien. Monsieur l'Administrateur, Je vous accuse rception de votre lettre du 9 de ce mois, au n 491, responsive ma dpche du 16 au n 130. Vous ESmeES dites que des 6,000 piastres que la Banque avait ordre de vous compter, vous avez pay 2,400 piastres aux dlgations et que vous n'avez pu verser au trsor que 3,600 pastres. Vous me faites savoir que presque tous vos fonds sont absorbs. Comme le service ne doit pas souffrir et qu'il me faut me mettre en rgle avec la Banque, vous devez toujours faire dresser les ordonnances de dpense pour me mettre en me sure de rgler avec elle les premires valeurs qui nous ont t dlivres sur simples reus. Quant aux autres feuilles que vous n'avez pu payer, il y aura les ordonnancer en dpense, lesquelles ordonnances me seront expdies assez temps pour tre mandates sur la Banque. Recevez, monsieur l'Administrateur, l'assurance de ma EScon sidration distingue. Sign : DAMIER

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HATI EN 1886 347 (N 13.) COPIE Port-au-Prince, le 21 fvrier 1883, an LXXX e de l'Indpendance. SECTION DU PAYEMENT. N 66 LE SECRTAIRE D'TAT INTRIMAIRE AU DPARTEMENT DE LA GUERRE ET DE LA MARINE Au Secrtaire d'tat des finances, etc. Mon cher Collgue, J'ai l'avantage de vous remettre sous ce pli les mandats NOS 712,713,714 et 715, dment acquitts, du payeur de mon dpartement, et mis pour rations extraordinaires la garnison du Cap-Haiten pendant les semaines des 3, 10 et 17 du mois de dcembre 1882, pour gratification et payement faits aux dlgations que le gouvernement a dsignes dans les loca lits suivantes : Cap-Hatien, Grande-Rivire, Fort-Libert, Trou, Limb et Borgne, s'levant ensemble 13,186 p, 75. Mes compliments empresss, Sign : MADIOU. P.-S. Ces mandats sont tirs du couvert de votre d pche de ce jour, n 446. Pour copie conforme : Le Comptable-payeur, Sign : JH. NICOLAS.

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348 HATI EN 1886 (N 13 bis.) Dtail des mandats retourns au dpart ement des finances d'aprs dpche du 21 fvrier 1883, n 66, du Secrtaire d'tat intrimaire de la Guerre et de la Marine, responsive celle de son collgue des finances, mme date, n 446, et ce, d'aprs le livre d'enregistrement tenu la Secrtairerie d'tat de la Guerre, etc. Mandai n 712, pour l'acquittement de l'ordonnance de d pense n 24, mise pour ration extraordinaire payer pendant les semaines du 3 au 10 dcembre 1882, au Cap-Hatien, s'levant G. 3.000 n 713, pour l'acquittement de l'ordon nance de dpense n 23, mise pour ra tion extraordinaire de la semaine du 17 dcembre 1882 3.600 n 714, pour l'acquittement de l'ordon nance de dpense n 26, pour gratifica tion accorde aux troupes casernes au Cap 4.186 75 n 715, pour l'acquittement de l'ordon nance de dpense n 27, mise pour payement fait aux dlgations du Gou vernement 2.400 47 G. 13.186 75 Ensemble treize mille cent quatre-vingt-six gourdes soixante-quinze centimes Certifi conforme l'enregistrement : Le Comptable-payeur, Sign : JH. NICOLAS. Port-au-Prince, le 3 septembre 1886.

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HATI EN l886 349 CAISSE (N 14.) RECETTES 1882 Mois Dbre. 14 Pour Autant vers par la Banque natio nale d'Haiti l'administrateur prin cipal des finances 2.400 21 A Reu de l'administrateur principal des finances pour le payement de la ration extraordinaire des 3 et 10 d cembre 1882 courant 3.000 Reu du mme, pour le payement de la ration extraordinaire du il d cembre courant 3.600 9.000 9.000 1882 Mois DPEN SES Dbre. 14 Par Autant compt par l'administra teur des finances, en vertu de la dpche n 293 du 9 dcembre 1882 du ministre des finances aux 24 dl gus du gouvernement dans le Nord, 24 dlgus g. 100 2.400 21 Autant pay pour la ralion aux troupes cantonnes dans divers ar rondissements, semaines des 3, 8, 10 dcembre 1882 3.000 Autant pay pour la ration de la semaine du 11 dcembre 1882 aux troupes en caserne, 3.600 9.000 P. 9.000 Certifi sincre, Le payeur de l'arrondissement du Cap-Hatien, Sign: H1PP0LYTE. Vu : L'administrateur principal des finances du Cap, Sign : G. W. CARVALHO. 20

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350 HATI EN 1886 (N 15.) COPIE Port-au-Prince, le 2 octobre 1886, an LXXXIIIe de l'Indpendance. SECTION DES FINANCES. N 945 LE SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT DES FINANCES ET DU COMMERCE A L'ENTREPRENEUR GNRAL DES POSTES. Monsieur l'Entrepreneur, Veuillez me faire, savoir si, oui ou non, les mandats suivants vous ont t pays : Mandat n 373, Intrieur pour trois mois d'abonnement 2 boites aux lettres, du 1er octobre au 31 dcembre 1882, Soit G. 6 N 4911, Justice pour affranchissement de lettres et journaux, au 30 septembre 1882. 7.55 n 827, Agriculture du 22 fvrier 1883 affranchissement et ports de lettres, du 1er octobre au 29 dcembre 1882 5.10 G. 18.63 Accusez-moi rception de la prsente au plus tt, et recevez-, monsieur l'Entrepreneur, l'assurance de ma parfaite considration. Par autorisation : LE CHEF DE DIVISION, Sign : D. DAUMEC.

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HATI EN 1886 351 (N 16.) COPIE Port-au-Prince, le 4 octobre 1886. ADMINISTRATION GNRALE DES POSTES. N 197. Monsieur le Secrtaire d'tat, En rponse votre lettre en date du 2 de ce mois, n 945, j'ai l'honneur de vous faire savoir que ces trois mandats dont vous me donnez la liste me sont dj pays et que les valeurs sont aussi portes au crdit des comptes des divers dpartements minist riels, tenus en mes bureaux pour avances de timbres-poste, taxes de lettres, etc. Agrez, je vous prie, Monsieur le Secrtaire d'tat, les assu rances de mes respectueux et bien dvous sentiments. Le Directeur gnral des postes, Sign: DELUY. Monsieur le Secrtaire d'Etat des Finances et du Commerce.

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352 HATI EN l886 TAT Mandats prsents, enregistrs pour compte du sieur Louis Cloucbet, reconnus dj pays et remis frauduleusement en circulation. DPARTEMENTS N PORTEURS CHIFFRES OBSERVATIONS Amortissement... 71 91 L. Clouchet. S.737 50 10.000 3.600 19.337 50 Voir le rapport Guerre 21 713 S.737 50 10.000 3.600 19.337 50 Dix-neuf mille trois cent trente-sept gourdes cinquante centimes. Port-au-Prince, 6 octobre 1886. A. ANDR, A. ROSSIGNOL, A. LILAV01S, SCOTT

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TAT E Mandats prsents, enregistrs, reconnus dj pays et remis frauduleusement en circulation. EnsemMe douze mille quatre cent dix-sept gourdes cinq centimes. Port-au-Prince, 6 octobre 1836A. A.NDI, A. ROSSIGNOL, A. LILAVOIS, SCOTT. 20. DPARTEMENTS Nos PORTEUR? CHIFFRES OBSERVATIONS Guerre ... Guerre... Finances. 115 712 710 E. Sievers (L. Clouchet)... E. Sievnrs(L. Clouchet)... F. Woolly (L. Clouchet).. 2.400 3.060 750 Intrieur, Agriculture. Justice Amortissement.. Guerre. Guerre Guerre. 7 A 9 A ill Ml i S 491 827 373 F. Woolly (L. Clouchet) .. F. Woolly (L. Clouchet)... F.Woolly (L. Clouchet). Aug. Laurenceau (G. Kcilel et C1").. A.-N. Creswell Seymour'Ihzan JoseN.Espine 6 510 7 53 6.000 72 60 12 163 80 12.417 05 Voir le rapport sur le mandat n 713. Voir le rapport sur le mandat n 713. Diffrence de change snr une traite de fcs. 60.000 reue de H. Etienne et C'e. 5 pour 1 soit g. 12,000 et donne en paiement par le Se crtaire d'Etat des finances B. Rivire et O 5 1/5, soit g. 11.250 diff rence 750. Ce mand.itatmisen rgu larisation d'critures. Dj pays apport d claration du directeur gnral des postes Voir lettre du mi nistre des tinances du 2 octobre, n 945 et rponse du pre mier du 4 du mme mois n 197. Dj pay.Voir livrejournal de la Banque, n 7, fol. 96 la date du 31 aot 188-2. Dlivr en duplicata pice nulle, priraata en la possession du payeur de la guerre. Dlivr en duplicata effet nul, primata ayant t pay pal rglement fait avec la Banque le 30 mai 1883, appert dpche du Secrtaire d'Etat Damier au n 285. Dlivr en duplicataeffet nul,primata pay comme ci-dessus.

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ANNEXE D (Note de la page 184.) Texte du contrat intervenu le 2 septembre 1885, entre le gouvernement d'Hati et les porteurs d'obli gations de l'emprunt d'Hati 1875 dit emprunt Domingue. Compte rendu officiel de la sance de l'Assemble nationale, du 2 aot 1886, o furent ratifies ces conventions. ASSEMBLE NATIONALE Sance du lundi 2 aot 1886. PRSIDENCE de M. le snateur B. MAIGNAN Vice-prsidence de M. le dput GERMAIN. La sance est ouverte. M. le Prsident : Messieurs, comme vous le savez dj par la circulaire que vous avez vise, l'Assemble a t con voque, sur la demande du Pouvoir excutif, pour recevoir une communication du secrtaire d tat des finances. En attendant l'arrive de ce haut fonctionnaire, nous allons, s'il n'y a pas d objection, prendre connaissance de la correspondance et sanctionner le procs-verbal de la der nire sance. Sur l'invitation de M. le Prsident, l'un des secrtaires du

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HATI EN l886 bureau donne lecture d'un message du 7 juillet, au n 426, par lequel le Prsident de la Rpublique accuse rception de celui sous le pli duquel l'Assemble lui a remis le dcret qu'elle a rendu le 30 juin dernier et qui porte rlection de Son Excellence la premire magistrature de l'tat pour une nouvelle priode de sept annes. M. le Prsident : Nous ne pouvons sanctionner aujourd'hui le procs-verbal de la dernire sance, le secrtaire rdac teur dclarant que cette pice n'est pas prte. A ce moment MM. Calisthne Fouchard, secrtaire d'tat des finances et du commerce ; Brutus Saint-Victor, secr taire d'tat des relations extrieures et de l'agriculture ; Franois Manigat, secrtaire d'tat de l'intrieur et de l'ins truction publique; Brenor Prophte, secrtaire d'tat del guerre et de la marine ; et Hugon Lechaud, secrtaire d'tat de la justice et des cultes, viennent occuper les fauteuils rservs aux organes du Pouvoir excutif. M. le Prsident : Messieurs les Secrtaires, vous vous pr sentez sans doute dans le but de faire l'Assemble la com munication pour laquelle elle a t convoque. M. le Secrtaire d'tat des finances : Je demande la parole. M. le Prsident : Vous l'avez. M. Secrtaire des finances : Honorables lgislateurs, nous nous prsentons cette sance pour vous soumettre toutes les pices relatives au nouveau rglement de l'Emprunt 1875. Par notre dcret de septembre de l'anne dernire, vous avez autoris le Gouvernement traiter avec les obligataires de cet emprunt pour l'adoption des conditions dfinitives de ce nouveau rglement. La Socit Gnrale de Crdit Industriel et Commercial, laquelle nous nous sommes adresss pour atteindre ce but, demanda qu'on la fit assister de deux des principaux obliga taires agissant dans l'intrt commun. Il ne fut pas difficile de trouver deux honorables commer356

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HATI EN 1886 357 ants qui prtrent leur appui moral au Gouvernement avec un dvouement et un dsintressement que je tiens vous signaler. Vous verrez, Messieurs, par la lecture du contrat pass avec les obligataires de l'Emprunt, de l'expos des motifs qui contient l'analyse de ce contrat et enfin du projet de dcret que le Gouvernement soumet vos dlibrations, votre vote, les utiles prcautions qui ont t prises pour sau vegarder les intrts de l'tat, sans lser ceux des porteurs de titres, et l'heureux rsultat auquel il nous a t donn d'arriver. Je vous prie donc de prter attention la lecture de ces diffrentes pices, que voici. EMPRUNT D'HATI 1875. Contrat entre le Gouvernement d'Hati et les porteurs. Il est expos que le Gouvernement de la Rpubli que d'Hati ayant, en principe, accueilli favorable ment les dmarches faites auprs de lui par M. Dur rieu, prsident de la Socit Gnrale de Crdit Industriel et Commercial, 66, rue de la Chaussed'Antin, sur les sollicitations d'un grand nombre de porteurs d'obligations de l'Emprunt d'Hati 1875 ; et dsirant arriver la conclusion d'un arrangement quitable et pratique, compatible avec les ressources financires du pays, a nomm M. A. Jung son dl gu spcial, l'effet d'arrter les bases de la reprise

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358 HATI EN 1886 du payement des. intrts et du remboursement du susdit emprunt. M. Durrieu s qualit qu'il agit, ayant manifest le dsir de poursuivre les ngociations avec le con cours de deux des principaux porteurs d'obligations de l'Emprunt 1815, MM. Charles Miot et G. Larcade ont consenti prter leur assistance. En consquence, entre les soussigns : M. Adolphe Jung, agissant au nom du Gouverne ment de la Rpublique d'Hati, en vertu de pleins pouvoirs, dats de Port-au-Prince, le douze mai mil huit cent quatre-vingt-cinq, pleins pouvoirs dont la teneur suit, et dont une expdition rgulire est annexe au prsent ; M. A. Jung dclarant agir en pleine conformit avec les instructions reues du Gouvernement d'Hati. Par-devant nous, Me Valcour Frdrique, notaire du Gouvernement, et son collgue, la rsidence de Port-au-Prince, juridiction du tribunal civil de ce ressort, dpartement de l'Ouest, soussigns, A COMPARU : A. Calisthne Fouchard, secrtaire d'Etat au d partement des finances et du commerce, demeurant et domicili Port-au-Prince ; Lequel, dclarant agir en sa qualit officielle sus nonce, pour et au nom du Gouvernement d'Hati,

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HATI EN l886 en vertu de la dcision du conseil des secrtaires d'Etat, relative l'effet des prsentes, en date du vingt-trois mars dernier, de la prsente anne mil huit cent quatre-vingt cinq, a, par ces-dites pr sentes, donn plein pouvoir au sieur A. Jung, sousdirecteur de la Banque nationaled'Hati, demeurant Port-au-Prince, ce prsent et acceptant, aux fins de ngocier et d'arrter, pour et au nom du Gouver nement d'Hati, les conditions lgales d'un arrange ment amiable et dfinitif, avec les obligataires ou cessionnaires de ceux-ci, relativement l'Emprunt de mil huit cent soixante-quinze, Paris, et ce, en vertu d'une entente rciproque qui eut lieu au pra lable entre le Gouvernement et ledit sieur A. Jung, ainsi que le dclarent et le reconnaissent les com parants. Au moyen du pouvoir dont est investi le susdit sieur A. Jung par le Gouvernement d'Hati, repr sent comme dit est, aux termes formels de ces mmes prsentes, il est autoris comparatre, en l'tude de tous notaires choisis Paris, o partout besoin sera, avec ces mmes obligataires ou leurs cessionnaires, y faire dresser toutes dclarations, tous compromis, tous actes, contrats dterminatifs et d'atermoiement ce relatifs, aux actes et condi tions antrieurs ; de faire, en outre, tous les actes prvus ou non prvus en ces prsentes, pour par3 59

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venir au but que se propose le Gouvernement d'Hati, et dont le sieur A. Jung se dclare bien imbu. Promettant, M. A. Jung, d'employer toute sa dili gence et son aptitude dans l'excution du prsent pouvoir qui lui est donn, et au mieux des intrts du Gouvernement en cette occurrence. Dont acte. Fait et pass Port-au-Prince, la Secrtairerie d'tat des finances et du commerce, o les notaires soussigns ont t requis de se transporter, l'an mil huit cent quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-deuxime de l'Indpendance d'Hati, et le douze mai ; aprs lecture, les comparants ont sign avec nous notaires, en conformit de la loi ; Et MM. Henri Durrieu, prsident de la Socit Gnrale d Crdit Industriel et Commercial; Charles Miot, ngociant Port-au-Prince, actuellement Paris, 95, rue de Monceau; G. Larcade, ngociant Paris, 11, rue de la Grange-Batelire, constitus en comit sous la prsidence de M. Durrieu, eUes aus pices de la Socit Gnrale du Crdit Industriel et Commercial, pour reprsenter les porteurs de l'Em prunt d'Hati 1875; Il a t entendu et convenu ce qui suit : ARTICLE PREMIER.Les 12,353(soixante-douzemille trois cent cinquante-trois) obligations en circulation 360 HATI EN l886

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HATI EN l886 361 de l'Emprunt de 1878, dit Domingue, sont conver ties en 12,355 obligations, au capital de 300 francs (trois cents francs) l'une, rapportant 5 0/0, soit 15 francs (quinze francs) par an. Les 70,908 (soixantedix mille neuf cent huit) bons de coupons du mme Emprunt (dcret des 1ER et 2 avril 1880), non encore amortis, sont convertis en bons au capital de 60 fr. (soixante francs) l'un, rapportant 3 francs (trois francs) d'intrt annuel. Le service des intrts aura lieu semestriellement par coupons de 1 fr. 50 (sept francs cinquante cen times) pour les obligations, de 1 fr. 50 (un franc cinquante centimes) pour les bons ; payables les 1ER janvier et 1ER juillet de chaque anne, Paris, aux guichets de la Socit Gnrale de Crdit Indus triel et Commercial. Le premier coupon sera payable le premier jan vier mil huit cent quatre-vingt-six. AUT. 2. Indpendamment de ce premier cou pon, le Gouvernement s'est engag payer imm diatement une somme de 1 fr. 50 (sept francs cin quante centimes) par obligation, et de 1 fr. 50 (un franc cinquante centimes) par bon de coupon contre remise de tous les coupons chus et en retard depuis et y compris le 1ER juillet 1882, jusques et y com pris le 1ER juillet 1885. ART. 3. En plus du service d'intrt 5 0/0 sur si

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362 HATI EN 1886 le capital, obligations et bons, le Gouvernement s'est engag pratiquer sur ledit capital, tant bons qu'obli gations, un amortissement qui sera, chaque anne, de 1 % de ce capital, converti ainsi qu'il est sti pul plus haut ; l'amortissement s'augmentant chaque anne et au fur et mesure de l'intrt des obliga tions et bons amortis les annes prcdentes. L'amortissement sera annuel. Les bons seront amortis en nombre et capital proportionnels ceux des obligations et au mme moment. Les bulletins numriques des obligations et des bons de coupons seront placs dans deux roues qui seront tablies aux frais du Gouvernement haitien et qui resteront dposes dans les caisses du Crdit Industriel. Les numros des obligations et bons seront dsi gns par un tirage au sort qui sera fait un mois avant l'chance du coupon de juillet. En consquence, le tirage aura lieu au sige social du Crdit Industriel et Commercial, le premier juin de chaque anne, par les soins du prsident de cette Socit, et en prsence du consul gnral ou minis tre d'Hati et du directeur de la Banque nationale d'Hati, Paris. Le tirage sera annonc, et les rsul tats en seront rendus publics par la voie du journal officiel et d'un autre organe de publicit.

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HATI EN l886 363 Les titres amortis seront remboursables le pre mier juillet suivant. Les intrts des titres sortis cesseront de courir partir de la mme date, et viendront augmenter les fonds d'amortissement, ainsi qu'il a t dit plus haut. Le premier tirage aura lieu le premier juin mil huit cent quatre-vingt-six. ART. 4. D'aprs les bases poses ci-dessus et admises de part et d'aure, l'annuit servir en deux semestres par le Gouvernement d'Hati sera de un million trois cent deux mille trois cent cinquantequatre francs pour les obligations ; Deux cent cinquante mille deux cent soixantehuit francs, quatre-vingts centimes pour les bons ; Au total : un million, cinq cent Cinquante-sept mille, six cent vingt-deux francs, quatre-vingts centimes. Il a t dress un tableau d'amortissement prsen tant le service des intrts et du remboursement des obligations et des bons. Ce tableau reste annex au contrat dont il fait partie. Suivant les rsultats qu'il prsente, l'extinction totale de l'Emprunt aura lieu en 1921 (mil neuf cent vingt et un), soit une p riode de 37 ans (trente-sept ans). ART. 5. Le service de l'annuit est garanti d'une manire gnrale par tous les revenus de la nation, et spcialement par le cinquime de tous les

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364 HATI EN 1886 droits d'exportation portant principalement sur le caf, le cacao, le EScamp ESche, etc., etc., et perus sui vant le mode et le tarif actuellement en vigueur, c'est--dire en traites sur l'Europe ou les tats-Unis, par les produits dsigns plus haut, sans que ce mode et ces tarifs puissent tre modifis pendant toute la dure prvue pour l'amortissement. Dans le cas o le cinquime des droits en ques tion viendrait ne plus suffire au service de l'an nuit, le Gouvernement s'engage affecter au mme objet, et dans la mesure ncessaire, une proportion plus forte des mmes droits ou d'autres droits. ART. 6. Pour l'excution de l'article ci-dessus, le Gouvernement, dlguant d'ores et ESdj l ESes droits ci-dessus aux porteurs, charge la Banque nationale, qui est confi l'encaissement de tous les revenus du Trsor, d'ouvrir un compte spcial intitul : Service de l'Emprunt de 1875. Chaque jour, au fur et mesure de l'encaissement des droits d'exportation et de la rception des traites en payement des droits sur les cafs, cacao et EScam p ESche, la Banque sera tenue conformment aux ins tructions que le Gouvernement s'engage lui don ner, de porter au crdit de ce compte le cinquime des valeurs verses, le Gouvernement s'interdisant

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HATI EN l886 365 d'y toucher pour quelque motif que ce soit, les sommes portes au crdit dudit compte appartenant aux porteurs d'obligations. Chaque mois la Banque nationale remettra Paris, son sige social, les fonds et les traites ainsi accu muls, le Gouvernement s'engageant endosser cet effet, et au fur et mesure, les traites en question. Quinze jours avant le payement du coupon, la Banque nationale, Paris, remettra la Banque de Crdit Industriel et Commercial le produit net des remises faites et dans la mesure ncessaire pour assurer le service de chaque semestre. ART. 1. Il ne sera pas cr de nouveaux titres en change des anciens; ces derniers, obligations et bons, seront estampills au moyen d'un timbre l'encre grasse et par les soins de la Socit Gnrale de Crdit Industriel et Commercial d'une mention ainsi conue : Pour les obligations : Convention du 2 septembre 1885. Capital converti 300 francs 5 0/0. Pour les bons : Convention du 2 septembre 1885. Capital converti 60 francs 5 0/0. Pour pouvoir toucher les intrts et participer l'amortissement, les titres devront tre prsents

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366 HATI EN l886 l'estampillage, au moment de la mise en payement du coupon, payable du 1er au 15 septembre, et du retrait des coupons en souffrance. La formalit de l'estampillage quivaudra l'adh sion la convention pour ceux des porteurs qui ne se seraient pas encore prononcs. ART. 8. Le Gouvernement s'est engag obte nir la sanction lgale des Chambres pour le prsent arrangement et les garanties affectes son ex cution. ART. 9. Les porteurs se rservent de crer Port-au-Prince un comit de dfense de leurs int rts, compos de Franais, chargs de veiller l'ex cution de la prsente convention. ART. 10... M. le Secrtaire d'tat (interrompant sa lec ture). Avant de lire cet article, je dois vous faire remarquer que le Gouvernement ne l'a pas accept, comme vous le verrez tout l'heure dans l'expos des motifs... ART. 10. Dans le cas o, par un motif quel conque, le service de l'Emprunt sur les nouvelles bases viendrait tre laiss en souffrance, le Gou vernement et les porteurs se trouveraient ipso facto replacs sous l'empire des conventions primitives, et les porteurs rentreraient dans la plnitude de leurs droits antrieurs. ART. 11. Les prsentes conventions lient dfitivement le Gouvernement de la Rpublique d'Hati,

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HATI EN 1886 367 mais n'engagent les porteurs d'obligations et de bons de l'Emprunt 1875, au nom desquels il est stipul, qu'au fur et mesure de l'estampillage des titres, comme il est dit l'article 7. Fait Paris le deux septembre mil huit cent quatre-vingt-cinq, en double. EXPOS DES MOTIFS Messieurs, Mettant de ct l'intrt matriel que tout tat recueille en faisant le service de sa dette, en le reprenant quand il a t interrompu par des circonstances indpendantes de sa vo lont, il y a dans ces payements rguliers qui sont la source de la consolidation du crdit une question de dignit et d'honneur dont il ne peut pas se dpartir. C'est en respeet de ces principes que l'anne dernire, le Gouvernement a pens qu'il fallait, aprs transaction avec les porteurs des titres de l'emprunt de 1875, appliquer au ser vice de cette dette des revenus certains, disponibles, com mandant la confiance et donnant toutes garanties aux cranciers. Vous le savez dj, pour atteindre ce but, il s'est mis en rapport, par l'entreprise d'un dlgu spcial, avec un co mit des porteurs de titres de cet emprunt, et au moment o les ngociations se poursuivaient et louchaient un rsultat satisfaisant, il vous a t prsent son dcret y relatif que vous avez sanctionn le 11 septembre. Toutefois, prvoyant que certaines modifications pouvaient s'introduire dans le contrat dfinitif, par suite de transmissions, d'instructions par voie tlgraphique, il n'a pas man qu, dans son dcret, de vous demander la facult d'effectuer

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368 HATI EN l886 le rglement de la dette dont il s'agit par toutes autres formes que celles prvues, le rsultat restant toujours le mme. Pleins de confiance dans le Gouvernement, vous n'avez pas hsit lui accorder cette facult. Vous verrez, Messieurs, dans le contrat dfinitif qu'il sou met aujourd'hui votre sanction le rsultat obtenu : vous constaterez que les intrts du pays ont t sauvegards et favoriss, que l'conomie la plus svre a prsid celte op ration financire, et qu'en somme notre crdit s'est consolid. Il convient d'analyser les diffrents articles de ce contrat, avant de vous prsenter le dcret qui le sanctionne. ARTICLE PREMIER. Par suite d'amortissements antrieurs, le nombre des bons de coupons est tomb 70,908, d'o une rduction de 1,445 de ces bons, en capital 144,500 francs, si l'on prend pour base le taux initial de l'mission, et 86,700 fr., si l'on se base sur celui de la transaction. Ainsi, comme point de dpart, la circulation de notre em prunt se composai!, au commencement de septembre 1885, de 72,353 obligations de 500 francs, rduits 300, et de 70,908 bons de coupons, convertis en bons de 60 francs, au lieu de 100. L'intrt payer reste le mme, soit semestriellement 7 fr. 50 par obligation et 1 fr. 50 par bon. Le payement du premier coupon a t excut le 1er jan vier de cette anne, ainsi que celui du deuxime coupon chu le 1er juillet. ART. 2. Indpendamment de ce coupon, il y avait 7 cou pons en retard, du 1er juillet 1882 au 1er juillet 1885, in clusivement. Ces 7 coupons reprsentaient une valeur due de 105 francs par coupon, soit au total : 72,353 obligations 87 1/2 pour les 7 cou pons 6,330,887f50 70,908 bons de coupons 17 1/2 pour les 7 coupons 1,240,890 Ensemble. 7,571,777' 50

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HATI EN l886 369 C'est pour cette dernire somme que les porteurs de titres, contre remise do tous les bons chus, ont accept 7 fr. 30 par obligation, et 1 fr. 50 par bon, ensemble une valeur de 649,009 fr. 80, moins d de l'arrir d. ART. 3. L'amorlissement ne change pas. Les dtails d'excution de tirage au sort, de payement des titres dont les numros sortent des roues sont consigns dans cet article. En consquence, le premier tirage a eu lieu le 1er juin, et le remboursement a d s'oprer le 1er juillet. ART. 4. Le chiffre de l'annuit, au lieu d'tre de 1,562,824 fr. 80, n'est que de 1,557,622 fr. 80. Un tableau annex montre que l'extinction totale de la dette aura lieu en 1921, dans une priode de 37 ans. ART. 5. Le service de l'annuit reste toujours garanti par la surtaxe de 20 0/0 l'exportation. 11 n'y a pas lieu de prendre en considration le second alina de cet article, puisqu'il n'est pas possible que le cin quime des droits l'exportation, qui ne seront point dimi nus, puisse arriver un chiffre moindre que celui de l'an nuit, et d'autant plus que, chaque anne, on constate une progression croissante dans les produits exports. ART. 6. Il ne modifie pas notre lgislation sur la ma tire. Ce sont des rglements sur la comptabilit tenir par la Banque pour le service de l'emprunt et pour l'expdi tion des traites perues. L'article 2. de la loi du 11 septembre 1885 consacre les mmes dispositions. ART. 7. Le Gouvernement a recul devant la dpense faire poiir l'mission de nouvelles obligations. L'impres sion, la signature, le timbrage, l'change exigeraient une dpense de plusieurs centaines de mille francs. Les titres ne seront donc pas changs, et restent diviss comme par le pass. La rduction 300 francs des obligations, et celle 60 des 21.

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370 HATI EN 1886 bons de coupons seront consignes sur ces titres par l'estam pillage d'une EN-usmention spciale, comme cela est dit cet article, et toutes les prcautions sont prises pour que les adhrents la convention soient seuls pays. Du reste, nous sommes informs qu'il n'y a plus qu'un nombre restreint de titres en retard pour la formalit de l'estampillage. ART. 8. C'est la demande de sanction lgale obtenir de l'Assemble nationale. ART. 9. Cette disposition est dj consacre par l'ar ticle 3 de la loi du 11 septembre 1885. ART. 10. Le Gouvernement, dans le dcret prsent, en demande la radiation pure et simple, radiation dj admise, car dans les bordereaux des bons de coupons consolids, d'intrts arrirs, les dposants y consentent d'une manire formelle, comme l'indique le texte de ces bordereaux. ART. 11 et dernier. Il y a redire, propos de cet article, ce qui est dj mentionn l'article 7. Les adhrents seuls la convention sont pays, et il n'y a plus qu'un nombre res treint de titres en retard pour toutes les formalits remplir. Voici, Messieurs, l'tat dtaill do l'opration qui a t conclue entre le Gouvernement et les porteurs de titres par l'intermdiaire du Crdit Industriel. Emprunt de 1875. tat de la dette: 72,353 obligations 500 fr. 36,176,500 f 70.908 bons de EN-uscoupons 100 francs. . 7.090.800 43,207,300f Intrts arrirs, apport, dtails plus haut 7,571,777 50 50,839,077f50 Valeurs consolides : 73,353 obligations 300 francs 21,705,900f 70,908 bons de coupons 60 francs 4,254,480 25,960,380f En faveur de l'Etat 24,878,697f50

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HATI EN 1886 371 De cette valeur de vingt-quatre millions huit cent soixante dix-huit mille six cent quatre-vingt-dix-sept francs cin quante centimes (24,878,697 fr. 50) : Aprs dduction du coupon des obligations et bons de coupons, pays contre les intrts arrirs, de la commission au Crdit Industriel et Commercial, des frais d'estampillage, courtage, dlgation, frais gnraux, il rsulte un solde de 23,019,687 fr. 70 (vingt-trois millions dix-neuf mille six cent quatre-vingt-sept francs soixante dix centimes) venant en faveur de la Rpublique, en rduction du capital reprsentant les obligations et les bons de coupons. Messieurs, Vous tes appels peser les rsultats que le Gouverne ment a obtenus; vous tes appels constater jusqu' quel point les intrts de la nation ont t sauvegards dans celte opration financire. Le Gouvernement, heureux d'avoir trouv pour la rgula risation de celte dette extrieure la solution la plus conve nable, la plus approprie nos ressources, la plus avanta geuse qu'il ft possible d'obtenir, vient vous demander la sanction du dcret dont la teneur suit : DCRET SALOMON, Prsident d'Hati, Sur le rapport du secrtaire d'tat des finances et du commerce, Et de l'avis du conseil des secrtaires d'tat, A propos, Et l'Assemble nationale a rendu le dcret suivant :

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372 HATI EN 1886 ARTICLE PREMIER. Le trait dfinitif conclu Paris, le 2 septembre 1885, entre le dlgu sp cial du Gouvernement et le comit, des porteurs de titres de l'Emprunt de 1815, est et demeure sanc tionn dans toutes ses parties, except dans son article 10, ray du susdit trait. ART. 2. Les dposants des bordereaux des bons de coupons consolids, d'intrts arrirs, avant de pouvoir obtenir aucun payement, feront la dcla ration crite, nette et formelle, qu'ils consentent cette radiation. ART. 3. Le prsent dcret abroge tous dcrets, arrts, lois et toutes dispositions de dcrets, arrts, lois qui lui sont contraires, et sera imprim, publi et excut la diligence du secrtaire d'tat des finances et du commerce. Donn au Palais-National de Port-au-Prince, le 30 juillet 1886, an LXXXIIIe de l'Indpendance. SALOMON. Par le Prsident : Le Secrtaire d'tat des finances et du commerce, C. FOUCHARD. Messieurs, je vous demande l'urgence et le vote immdiat de ce dcret, que le Gouvernement doit expdier en Europe demain, par la malle royale. Je vous remets, en mme temps que les pices dont vous venez d'entendre lecture, un modle des bordereaux que si-

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HATI EN 1886 373 gnent les porteurs de titres, au fur et mesure de leur adh sion la convention, et comme preuve de cette adhsion. Je joins aussi ces documents un tableau de l'amortissement des obligations et des bons de coupons, tableau qui demeure annex au contrat. M. le Prsident : L'Assemble est appele se prononcer sur l'urgence et le vote immdiat demands par M. le secr taire d'tat des finances, relativement au projet de dcret dont il vient de donner lecture. M. le snateur Ch. Rigaud : Messieurs, ce projet do dcret me parat trop important pour tre vot sance tenante. Je prie donc le cabinet d'accorder l'Assemble une huitaine de jours au moins pour l'examen srieux de ce projet et du contrat dont il est la sanction. M. le Secrtaire d'Etat des finances : Messieurs, ce projet n'est que la consquence du dcret que vous avez vot l'anne dernire et par lequel vous avez autoris le Gouver nement arrter un nouveau rglement de l'Emprunt. Si vous dcidiez qu'il vous faut une huitaine de jours pour dlibrer, ce serait huit jours de perdus, puisque ne pouvant vous amener revenir sur votre vote de l'anne passe, vos dlibrations devraient ncessairement vous conduire au r sultat, que nous vous demandons de consacrer ds mainte nant, le vote du dcret et la sanction du contrat, que vous avez, encore une fois, autoris le Gouvernement signer. On ne peut d'ailleurs avoir aucun doute sur les avantages rels qni rsultent pour le pays d'un contrat grce auquel l'Em prunt de 1875 se trouve rduit de plus de vingt-trois millions de francs. En tout cas, si le snateur Rigaud veut avoir quelques renseignements particuliers, je suis absolument prt les lui fournir tout de suite. L'ajournement qu'il demande n'est donc pas ncessaire et aurait au contraire l'inconvnient de nous faire perdre l'occasion qui se prsentera demain d'expdier le dcret en France par la malle royale.

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374 HATI EN 1886 M. le snateur Rigaud : Je comprends parfaitement les observations de M. le secrtaire d'tat des finances; mais il me permettra de lui dire que, s'il tenait profiter de la malle royale pour envoyer le dcret en France, il aurait pu le prsenter plus tt la discussion et au vote de l'Assemble. Le retard qu'il a mis agir ne m'empchera donc pas de soutenir la ncessit d'examiner loisir le projet, ne serait-ce que pour vrifier les calculs faits l'occasion du rglement de l'Emprunt. M. le Secrtaire d'tat des finances : Le snateur Rigaud me permettra de lui dire que ces calculs ont t faits avec tout le soin que mrite un rglement de cette importance, et que, ensuite, fussent-ils entachs de quelque erreur, il n'y aurait l aucun pril pour l'tat, une erreur de calcul pou vant toujours tre releve quelque poque que ce soit. Soyez persuads, Messieurs, que le Gouvernement prendrait soin dans cette circonstance, comme il l'a toujours fait, des moindres intrts de la Rpublique. M. le snateur Rigaud : J'ai fait une proposition qui me parait judicieuse. C'est l'Assemble qu'il appartient de prononcer. M. le snateur Riboul : Messieurs, un vote dans le sens de celui que demande le snateur Rigaud aurait sa raison d'tre, quand le cabinet est venu, l'an pass, nous de mander l'autorisation de consentir ce nouveau rglement de l'Emprunt de 1875. Mais aujourd'hui que le Gouvernement a t nanti par l'Assemble de pouvoirs extraordinaires pour signer le contrat dont lecture vient de nous tre donne, nous ne pouvons nous dispenser de le sanctionner, c'est-dire de confirmer purement et simplement notre vote do l'anne passe, sur lequel il ne nous est pas possible de revenir. 11 n'y a donc pas lieu de renvoyer la discussion une autre sance. M. le snateur Rigaud: Messieurs, quand nous avons vot l'an pass le dcret que le Gouvernement nous avait pr-

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HATI EN 1886 375 sent, il y avait lieu pour nous de croire que tout tait dfi nitivement rgl. Voil cependant que le cabinet est oblig de venir encore cette anne nous soumettre un nouveau projet. Nous devons donc prendre le temps de le bien exa miner, de le discuter en connaissance de cause, afin que la question soit dfinitivement rsolue et qu'il n'y ait pas lieu de nous en occuper une troisime fois. M. le Secrtaire d'tat des finances : Au moment o le Gouvernement s'est mis en rapport, l'an dernier, avec la Socit Gnrale de Crdit Industriel, elle a demand qu'un dcret du Corps lgislatif nous autorist contracter avec elle. C'est pourquoi nous vous avons prsent cette poque le projet que vous avez vot. Cela fait, il a fallu, pour arr ter dfinitivement les conditions du rglement de l'Emprunt, pour obtenir la condition avantageuse qui rduit les obliga tions de 500 300 francs et les bons de coupons de 100 60 francs, il a fallu entretenir une volumineuse correspon dance; et ce n'est pas sans de nombreuses dmarches, que nous avons obtenu l'adhsion des porteurs de titres la ra diation de l'article 10 du contrat; ces rsultats obtenus, ne nous faut-il pas revenir devant vous pour avoir la sanction du rglement que vous nous avez autoriss faire. Voil pourquoi nous nous prsentons ici deux fois au lieu d'une. Nous vous apportons aujourd'hui toutes les pices concer nant ce rglement, dfinitivement arrt, et nous vous de mandons de confirmer votre vote de l'anne passe, en adop tant le projet de dcret que nous venons de vous soumettre. En supposant mme que, comme le fait entendre le sna teur Rigaud qui parle de vrifications faire, en supposant qu'il y et quelque erreur rectifier, je vous prie de remar quer qu'il s'agit ici de chiffres et non de phrases, et qu'une erreur de chiffres peut toujours tre releve. Or ce serait le devoir du Gouvernement de faire rectifier toute erreur de ce genre qui et pu se glisser dans les calculs au moyen des quels on a tabli le chiffre dfinitif du rglement de la dette.

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376 HATI EN 1886 Messieurs, quand le Gouvernement a dj reu de vous le pouvoir de signer le contrat que vous avez sanctionner aujourd'hui ; quand aprs cela, soucieux du crdit de la R publique, il est rest un an entier dbattre les conditions du rglement; qu'il a fini par signer un contrat, on ne peut plus avantageux pour nous, je ne comprende pas qu'on vous demande d'en ajourner la sanction, lorsqu'il s'agit de sauve garder les intrts du pays, lorsqu'il s'agit de consolider le crdit de l'tat ; il n'y a pas d'attermoiement qui puisse tre profitable. M. le dput Dieudonn Thomas : Messieurs, l'anne passe, le Gouvernement nous a dit qu'il y allait de l'honneur et du crdit de la Rpublique de rgler l'emprunt de 1875 dans des conditions telles que le pays pt tre sr de s'ac quitter de celte dette. Il nous a demand l'autorisation de fixer ces conditions avec les porteurs de litres, au mieux des intrts de l'tat. Nous lui avons donn les pouvoirs nces saires pour signer ce rglement. Aujourd'hui, il nous prsente le contrat, qu'il a pass en vertu mme de ces pouvoirs, et il nous demande de le sanctionner, en votant le dcret qu'il nous prsente. Pouvons-nous refuser cette sanction? Assu rment non, puisque ce serait revenir sur notre vote de l'anne passe. Pourquoi donc renvoyer la discussion une autre sance, quand cet ajournement ne peut modifier la dcision que nous devons prendre? Je demande donc l'Assemble de rejeter la proposition du snateur Rigaud et de voter le projet de dcret d'urgence et immdiatement. M. le Prsident : Contrairement la demande d'urgence et de vote immdiat, faite par le secrtaire d'tat des finances, le snateur Rigaud propose M. le snateur Rigaud : Je dclare retirer ma proposition, devant les explications du secrtaire d'tat des finances. Mise aux voix, la demande d'urgence et de vote immdiat est agre.

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HATI EN 1886 177 Une nouvelle lecture est ensuite donne du projet de d cret, dont les considrants, les articles 1, 2, 3 et l'ensemble, successivement mis en discussion, puis aux voix, sont vots sans modification. M. le Secrtaire d'tat des finances : Je tiens dclarer l'Assemble que de ces 72,353 obligations qui ont t r duites 300 francs, il n'en est que quelques-unes qui n'aient pas encore t prsentes l'estampillage prvu par le con trat pour constater l'adhsion des obligataires ce nouveau rglement; mais la valeur de ces titres est dpose Paris aux ordres des porteurs qui ne seront pays qu'autant qu'ils adhreront la convention en signant des bordereaux con formes au modle que je vous ai mis sous les yeux. Nous sommes convaincu qu'ils ne tarderont pas en agir ainsi, et nous pouvons dire que tout est dfinitivement rgl. M. le Prsident : Messieurs les secrtaires d'Etat ont-ils d'autres communications faire l'Assemble? M. le Secrtaire d'Etat des finances : Non, monsieur le Prsident. M. le snateur Saint-Cap Louis Blot : Messieurs de l'As semble nationale, nous savons tous et le pays sait comme nous avec quel zle infatigable pour le bien public, avec quel dvouement au Prsident SALOMON, le secrtaire d'tat des finances dirige le dpartement confi ses lumires et son patriotisme. Aussi est-ce do cur joie que j'ai vot avec vous le dcret qu'il vient de soumettre notre sanction et qui est un nouveau tmoignage de son grand souci de la chose pu blique. Je lui exprime ici toute ma satisfaction personnelle et j'espre que l'Assemble nationale rendra aussi un clatant hommage son mrite et au bien qu'il a su raliser dans la gestion des finances du pays ; car l'exemple du devoir cons ciencieusement accompli est toujours bon mettre sous les yeux de cette jeune gnration, destine nous remplacer dans la conduite des affaires publiques et qui se montre dj anxieuse de servir le pays.

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378 HATI EN 1886 M. le Prsident : Avant que MM. les secrtaires d'tat aient pris cong de nous, le bureau tient leur exprimer, au nom de l'Assemble, le dsir que toutes les pices qui viennent de lui tre soumises relativement au rglement dfinitif de l'emprunt de 1875 soient publies par les soins du Gouvernement. M. le Secrtaire d'tat des Finances : Il en sera fait ainsi, Monsieur le Prsident. MM. les Secrtaires d'Etat prennent cong de l'Assem ble et rien n'tant plus l'ordre du jour, M. le Prsiden dclare la sance leve. Sign : M. Momplaisir, F. Ducasse, C. Chariot, Oswald Durand, J.-C. Laferrire, A Dufour, Breaud, 0. Piquant, L.-Jh. Adonis, Jameau, F. Bordes, F. Marcelin, J.-P.-L. Apollon, Dennery, Jh. Osson, Bienvenu, G. Cayemitte, A. Du, Thomas, Poisson, D. Thomas, Aug. Fauch, R. Honorat, F. Salien, C. Guillaume, T.-C. Laurent, P. Bernard, E. Valade, M. Gaston jne, R. Pierre, P.-L. Denis, L. S-neillac, S. Dubuisson fils, A. Saint-Amand, B.-Jn. Bernard. J.-B.-J. Louis, P. Mnard, Jh. Argant, 0. Lalane, S. Valery, Salomon fils, D. Franois, J.-N. Fignol, S. Bottex, Deslandes, F. Manigat jeune, Jh. Prophte, D. Thodore, Chariot, Jh. Franois, E. Hector, Stewart, Nemours Pre, Louis an, Samson Hippolyte, Aubry, Ed.-Jn. Franois, H. Hriss, Rameau, Lgitime, Riboul, S. Pierre, Bra, Badre, M. Montasse, Ch. Rigaud, Saint-Cap Louis Blot, D. St. Ls. Alexandre, B. Maignan, prsident, Germain, vice-prsident; les secrtaires : N. Lger, Jh. Rameau. M. Zphyr, W. Terlonge. Le Secrtaire-Rdacteur. F. L. CAUVIN. Pour copie conforme: Le Secrtaire-Archiviste, BUTEAU fils.

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ANNEXE ITE (Note ITpage FR279.) STATUTS DE LA SOCIT FRATERNELLE DE SECOURS MUTUELS ET DE BIENFAISANCE DE LA COLONIE FRANAISE, FONDE A PORT-AU-PRINCE, LE I ER MARS 1885 De mme que l'article 60 des prsents statuts place la Socit sous la protection du pavillon de la France, de mme j'ai voulu placer cette uvre sous la pro tection de ceux, et ils sont nombreux, qui toujours et en tout temps ont accord un bienveillant appui toute entreprise lointaine laquelle a pour mot d'ordre : France, et la Bienfaisance pour but. La reproduction intgrale du document suivant indique le but de l'uvre, dfinit ses moyens d'action. Ce sont les meilleurs renseignements qu'il soit possible de fournir ceux dont je parle. Esprons que ce modeste appel sera entendu. P. D.

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380 HATI EN 1886 Art. 1er. Cette Socit a pour but : 1 D'assister les membres socitaires qui seraient prouvs par la maladie ou par des accidents ; 2 De venir en aide, dans la limite de ses ressources, aux Franais indigents qui se trouvent dans le pays ; 3 De prter son concours toute infortune mritante, et de faire le bien partout o se trouve la souffrance ; do le faire, autant que possible, avec fruit, intelligence et discrtion. Tous les secours accorder restent d'ailleurs l'apprcia tion du Bureau. SIGE DE LA SOCIT Art. 2. Le sige de la Socit est Port-au-Prince, l'Asile de la Socit. MEMBRES DE LA SOCIT Art. 3. La Socit se compose : 1 Des membres titulaires ayant adhr aux prsents Statuts, conformment l'article 12; 2 De membres honoraires. Art. 4. Le nombre des membres de la Socit est illimit. Art. 5. Les membres honoraires sont ceux qui, par leur concours et les services spciaux rendus la Socit, ont contribu sa prosprit et ont ainsi mrit ce titre. Toute personne peut tre admise comme membre hono raire ; mais elle doit tre honorablement connue et donner son adhsion aux prsents Statuts. Les membres honoraires sont nomms, sur la prsentation du Bureau, par l'assemble gnrale. Art. 6. Les membres honoraires ne sont soumis aucune cotisation ; s'ils sont trangers la Socit, ils ne sont ni lec teurs ni ligibles. Art. 7. Les membres honoraires peuvent assister aux as-

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HATI EN l886 381 sembles gnrales, et, lorsqu'ils s'y prsentent, ils ont le droit tous les honneurs que la Socit peut rendre. Art. 8. Peuvent tre admis dans la Socit, dans les mmes formes que celles tablies par les prsents Statuts, tous les Franais rsidant en dehors de son sige social dans les con ditions prvues par les paragraphes 1, 2, 3, 4, 5 de l'ar ticle 12. Art. 9. Ces socitaires seront tenus de faire parvenir leurs cotisations, chaque mois, directement Port-au-Prince, aux mains du Trsorier. Art. 10. Les demandes de secours, de quelque nature que ce soit, seront faites et les secours seront administrs confor mment aux articles 38, 39, 40 et 41 des Statuts. Art. 11. Les socitaires rsidant ailleurs qu' Port-au-Prince seront invits aux assembles gnrales. CONDITIONS ET MODE D'ADMISSION Art. 12. Pour tre admis dans la Socit titre de membre titulaire, il faut : 1 tre Franais et tre inscrit sur les registres de la Lgation de France ; 2 Donner son adhsion aux prsents Statuts ; 3 tre rsidant en Hati, n'avoir jamais forfait l'honneur, n'tre sous le coup d'aucune peine afflictive ou infamante, et avoir une moralit notoirement bien tablie ; 4 A partir de la constitution de cette Socit, tre prsent par deux membres de la Socit, qui adresseront la demande d'admission par crit au Conseil d'administration ; 5 tre admis la majorit des voix par les membres du Bureau. Art. 13. Tout socitaire admis par le Bureau en sera avis par crit et devra verser pour droit d'entre une somme de deux piastres.

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382 HATI EN 1886 Art. 14. Les femmes sont admises dans la Socit ; elles ont le droit de vote, mais elles ne peuvent pas faire partie du Bureau. FONDS SOCIAL Art. 15. Le fonds social se compose : 1 Des sommes reues pour droits d'entre ; 2 Des cotisations ; 3 Des dons et legs qui seraient faits la Socit ; 4 Des revenus que la Socit pourrait se crer au moyen de ses conomies. Art. 16. La Socit accueillera avec reconnaissance les dons, de quelque nature qu'ils soient. COTISATIONS Art. 17. Tout membre de la Socit doit verser, outre le droit d'entre fix l'article 13, une cotisation mensuelle d'une piastre. Les versements doivent s'effectuer aux mains du Trsorier ; ils seront inscrits sur le registre des recettes. FONDS DE RSERVE Art. 18. Il sera cr un fonds de rserve qui sera compos des valeurs surpassant de cinq cents piastres l'encaisse de la Socit. Art. 19. Ce fonds de rserve sera plac par les soins du Bureau ; les intrts en seront capitaliss. Le Bureau pourra raliser tout ou partie de ce fonds de rserve pour tre employ au service courant. Art. 20. Le Prsident, autoris par le Conseil d'administration, fera les placements au nom de la Socit, en recevra le remboursement et aura tous pouvoirs de donner quittances, consentir tous dsistements d'hypothques et mainleves d'ins cription hypothcaire, opposition, saisie, etc.

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HATI SN l886 Art. 21. L'administration de la Socit est confie un Conseil d'administration compos de : 1 Un Prsident, lu sparment ; 2 Un Vice-Prsident, lu sparment ; 3 Neuf conseillers, lus par scrutin de liste. Le Conseil, ainsi form, choisira dans son sein un Trsorier et un Secrtaire, dont les fonctions dureront une anne. Art. 22. Nul ne peut tre lu membre du Bureau s'il n'a sa rsidence effective Port-au-Prince. Art. 23. Le Prsident et le Vice-Prsident sont lus pour une anne ; ils sont rligibles. Pour tre lu Prsident ou Vice-Prsident, il faut avoir au moins trois annes de rsidence conscutives en Hati. Art. 24. Les autres membres du Bureau sont nomms pour deux ans. Art. 23. Pour donner l'administration de la Socit l'es prit de suite ncessaire, il sera procd chaque anne un renouvellement partiel du Bureau, dans les conditions sui vantes : La premire anne, quatre membres du Bureau sortiront, et la seconde, cinq ; La troisime, quatre, et ainsi de suite. La premire anne, on procdera par voie de tirage au sort. Art. 26. En cas de dcs, dmission ou absence prolonge de plus de trois mois, sans autorisation, d'un membre du Bureau, le Conseil d'administration pourvoira son rempla cement par intrim. Art. 27. Le Conseil administre la Socit, accepte ou rejette les propositions d'admission. Il doit se runir tous les deux mois pour connatre la situa tion de la Socit et pour dlibrer sur les affaires qui la concernent. 383 ADMINISTRATION

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384 HATI EN l886 Art. 28. Cette runion bimestrielle aura lieu l'Asile pour la lecture des divers rapports faisant connatre les oprations et la situation de la Socit. DU PRSIDENT Art. 29. Au Prsident seul appartient le droit de convo quer les membres du Bureau, ainsi que les assembles g nrales, et de conduire les dlibrations. Ses fonctions consistent, en outre : reprsenter la Socit partout o besoin sera, titre de mandataire ; veiller au maintien de l'ordre et la stricte observance des Statuts de la Socit. DU VICE-PRSIDENT Art. 30. En cas d'absence ou d'empchement du Prsident, le Vice-Prsident le remplace dans toutes ses attributions. DU TRSORIER Art. 31. Le Trsorier est charg des recettes et des dpenses ; il ne doit effectuer aucun payement sans la pr sentation d'un bon sign du Prsident, et autrement qu'en se conformant l'article 43. Art. 32. Il tiendra un registre cot et paraph par le Pr sident, o seront inscrites rgulirement les recettes et les dpenses. Ce registre devra tre prsent au Prsident par le Trsorier chaque fois qu'il lui en fera la demande. Art. 33. Il est responsable de la caisse, des titres et valeurs de la Socit. Art. 34. La perception des cotisations mensuelles et des dons sera faite par le Trsorier, auquel il est adjoint un em ploy qui sera charg en mme temps du service de l'Asile. Cet employ est nomm par le Conseil d'administration, sur la prsentation de trois personnes dsignes par le Trsorier.

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HATI EN 1886 385 DU SECRTAIRE Art. 35. La correspondance, la rdaction des procsverbaux, les archives, le compte rendu annuel l'assemble gnrale, la transmission des ordres du Prsident et du Bureau sont confis au Secrtaire. DES CONSEILLERS Art. 36. Les conseillers ont notamment pour mission de renseigner le Bureau sur tous les faits de nature intresser la Socit et de lui faciliter son action bienfaisante ; de donner leur concours lorsque le Prsident le leur demande, tant pour les renseignements prendre que pour les secours admi nistrer. DU CONSEIL ET DES SECOURS A ACCORDER Art. 37. Le Conseil runi peut prendre, la majorit abso lue des voix, toute dcision qu'il jugera convenable dans l'in trt de la Socit et pour le but qu'elle se propose. 11 ne peut dlibrer qu'avec sept membres au moins. Art. 38. Les secours accords par la Socit consisteront en argent, en soins mdicaux, en mdicaments, en rapatrie ments et en tout autre moyen que le Conseil jugera conve nable. Art. 39. Le Conseil d'administration est seul juge de l'op portunit des secours accorder. Art. 40. Tout socitaire malade a le droit d'entrer l'Asile pour y recevoir les soins que ncessite son tat. Art. 41. Les Socitaires malades pourront, par dcision du Conseil d'administration, recevoir des mdicaments et les soins du mdecin domicile. Art. 42. Toute demande de secours est adresse au Prsi22

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386 HATI EN 1886 dent ; chaque membre de la Socit est appel faire con natre au Conseil d'administration toute infortune et signaler tout bien faire, de manire atteindre le but de la Socit et lui faciliter son action de bienfaisance et de charit. Art. 43. Le Prsident peut, dans un cas urgent, accorder des secours jusqu' concurrence de cinq piastres, soit en argent, soit autrement. Au-dessus de cinq piastres et jusqu' vingt, il faut l'agr ment de deux membres du Bureau. Si les secours accorder excdent la somme de vingt piastres, il faut le consentement du Bureau. Art. 44. L'administration peut choisir un ou plusieurs m decins et pharmaciens et s'entendre avec eux pour le service de la Socit, fixer les conditions qu'elle jugera les meilleures dans l'intrt de l'uvre. Art. 43. La Socit se runit en assemble gnrale chaque anne, le premier dimanche de mars, pour procder aux lec tions et pour entendre le rapport du Bureau. Elle se runit encore tous les trois mois pour connatre tout ce qui pourrait l'intresser. Art. 46. Le Prsident peut convoquer extraordinairement l'Assemble. Art. 47. Sont seuls ligibles et ont droit de prendre part aux dlibrations et de voter : les membres titulaires qui ne sont pas en retard de payement de plus d'un mois de leurs cotisations. Sont excepts de cette mesure : les membres titulaires qui, pendant cinq annes conscutives, auraient rempli strictement leurs obligations et se trouveraient sous le coup de circons tances malheureuses apprcies par le Bureau. Au commencement de la sance, il sera fait par le Trso rier un appel nominal de tous les membres qui se trouvent dans les conditions ci-dessus. Tout membre titulaire dont les cotisations sont en retard

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HATI EN 1886 387 peut, sance tenante, les payer, moins la dernire, facultati vement ; il rentre alors dans tous ses droits. Art. 48. Les dlibrations n'auront lieu qu'en prsence du quart au moins des membres lecteurs prsents Port-auPrince. Les membres non rsidant Port-au-Prince peuvent se faire reprsenter aux assembles, o ils auront droit de vote, s'ils ne sont pas en retard de plus d'un mois de leurs cotisations. Art. 49. Les votes auront lieu par assis et lev ; quand il s'agit de personnes, le scrutin est de rigueur. Il en est de mme lorsque la majorit, consulte par assis et lev, le dsire. Art. 50. Dans les assembles, nul n'a le droit de prendre la parole sans l'avoir obtenue du Prsident. Art. 51. Tout socitaire qui chercherait troubler une ssemble sera rappel l'ordre. En cas de rcidive, le Prsident pourra demander l'assemble son exclusion de la Socit. Art. 52. Toute personnalit et toute discussion trangre au but de la Socit sont formellement interdites. DES EXCLUSIONS Art. 53. Les exclusions sont prononces par le Conseil d'administration la majorit des voix et au scrutin secret. Tout membre exclu ne peut plus rentrer dans la Socit. Art. 54. Sont exclus de la Socit : 1 Ceux qui sciemment auront tromp la bonne foi de la Socit ; 2 Ceux qui auront forfait l'honneur ; 3 Ceux qui mneront une vie drgle, notoirement reconnue. Art. 55. Tout Socitaire est tenu de faire connatre sa demeure au Secrtaire du Bureau.

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388 HATI EN 1886 S'il vient quitter le pays ou Port-au-Prince, il doit gale ment en donner avis. DE LA CAISSE Art. 56. La caisse est confie au Trsorier. Lorsque les fonds excderont la somme de cinq cents piastres, le surplus sera plac par les soins du Bureau, con formment ce qui est dit l'article 19 concernant le fonds de rserve. Art. 57. La Socit peut louer et acqurir des immeubles, possder des objets mobiliers et faire tous actes relatifs ces droits. Art. 58. Les dpenses sont votes par le Conseil d'admi nistration, sauf ce qui est dit l'article 43. MODIFICATIONS Art. 59. Les Statuts ne pourront tre modifis avant deux ans, partir de la date de la formation de la Socit ; et cela, la majorit des deux tiers des membres prsents l'assem ble gnrale. Les modifications devront d'abord tre soumises par crit au Conseil d'administration au moins huit jours l'avance. Art. 60. La Socit est place sous la protection du pavil lon de la France. Art. 61. Le reprsentant de la France en Hati est de plein droit Prsident d'honneur de la Socit. Il a voix consultative et dlibrative ; il sige ct du Prsident titulaire. Art. 62. Les prsents Statuts ont t accepts et vots en assemble gnrale des membres titulaires, le 1 er mars 1885.

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ANNEXE F (Note de la page 255.) AFFAIRE MARCELIN F. MORELLI ET Cie Le 1er juin 1886, dbarquant Port-au-Prince, le nouveau ministre de France, M. de Bcourt, trou vait sur le bureau de la lgation quatre lettres iden tiques de quatre capitaines de steamers franais ces derniers l'ancre depuis six mois dans la rade de la capitale de la Rpublique d'Hati. En voici le texte intgral : Port-au-Prince le 31 mai 1886. A MONSIEUR LE CHARGE D'AFFAIRES DE LA LGATION DE FRANGE A PORT-AU-PRINCE Monsieur, J'ai l'honneur de porter votre connaissance que MM. d'Aubigny et Cie ayant refus la consignation de mon bateau et exigeant, en vertu des conventions changes entre eux et moi, le remboursement immdiat des avances qu'ils m'ont faites pour subsister jusqu'au 31 mai, je n'ai trouv aucun ngociant de Port-au-Prince dcid s'en charger. 22.

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390 HATI EN 1886 La direction de noire Compagnie nous ayant enjoint, par dpche confirme par lettre, l'ordre formel de nous tenir toujours ses ordres dans la rade de Port-au-Prince, nous nous trouverons ds demain, mon quipage et moi, sans moyens d'existence. Je porte ces faits votre connaissance, Monsieur, convaincu qu'en votre qualit de reprsentant de la France dans ces pays lointains, vous ne sauriez que faire le ncessaire pour nous aider remplir nos engagements et sortir de cette f cheuse situation, en empchant que des marins franais ne souffrent de la faim dans la rade de Port-au-Prince o ils se trouvent. Convaincu que la haute sollicitude de la France ne pourra qu'obvier aux difficults que nous avons malheu reusement surmonter en ce moment, je vous ITprie, Monsieur, de vouloir bien au plutt m'honorer d'une rponse la pr sente, notre situation ne nous permettant pas d'attendre plus longtemps une solution. Dans celte attente et celle de l'honneur de vous lire, Veuillez agrer, Monsieur, la nouvelle assurance de mes respectueux sentiments. Sign : LE CAPITAINE. Le ministre de France procda immdiatement une enqute, et le 7 juin six jours aprs sta tuant l'gard de deux des steamers, gages hypothcaires pour des crances dont le rembour sement tait devenu exigible, il rendit l'ordonnance suivante que sollicitaient depuis des semaines les cranciers hypothcaires eux-mmes, mais que la demande dsespre des capitaines pouvait seule justifier, en l'tat de la question :

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HATI EN 886 391 Lgation de la Rpublique franaise en Hati. Nous, Ministre plnipotentiaire de la Rpublique franaise en Hati : Considrant que les deux paquebots le Congo et la Vannina, de la Cie Insulaire de Navigation vapeur de Marseille, gre par M. F. Morelli, ont t envoys en Hati pour servir l'exploitation d'une concession postale accorde par le Gouvernement hatien au dput Marcelin ; Que ces paquebots arrivs Port-au-Prince, l'un le 6 dcembre, l'autre le 31 dcembre 1885, n'ont point rempli le but de leur destination, tant par le fait du concessionnaire et premier consignataire, M. Marcelin, que par suite de diverses autres cir constances ; Que depuis lesdites poques, le capitaine et les quipages ont vcu, jusqu'au 31 mai, aux dpens de diffrents consignataires et que le dernier de ceux-ci, M. Ch. d'Aubigny, a dclar, avec menace de saisie immdiate, ne plus vouloir continuer les avances, sans que les capitaines ni M. Villa, reprsentant de M. Morelli et embarqu avec eux, aient pu trouver sur la place d'autres moyens de subsistance, confor mment aux dclarations crites qu'ils en ont faites ; Qu'en outre M. le grant responsable de la Cie In sulaire a laiss sans rponse les lettres et tl-

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392 HATI EN l886 grammes qui lui ont t adresss par son agent et ses capitaines lui faisant connatre la situation plus que prcaire de son personnel et le suppliant d'y porter remde ; Considrant en outre que les paquebots ont quitt leur port d'armement, grevs d'une hypothque de 244,000 francs (capital et intrts), consentie en faveur du Comptoir Lyon-Alemand, et qu'un sjour plus prolong en rade de Port-au-Prince aurait fata lement pour rsultat l'alination des navires, vise par l'article 33 de la loi du 10 juillet 1885, et la dis parition du gage d'une crance devenue exigible depuis le 25 janvier dernier ; Que, sans voir une intention frauduleuse dans les actes de la Compagnie, elle est tout au moins cou pable de la plus grande ngligence; Que, de plus, cet tat de choses est cause de con flits constants et expose les capitaines aux excs les plus graves de la part de leurs quipages laisss sans solde ; Qu'enfin la situation des deux paquebots apparte nant une Compagnie subventionne par le Gouver nement franais a atteint les proportions d'un scan dale qui rejaillit sur le pavillon ; Dans ces conditions nous n'hsitons pas prendre en considration les requtes adresses le 31 mai la chancellerie de notre lgation par MM. Nicola et

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HATI EN 1886 393 Brun, capitaines des paquebots Congo et Vannina, et les autorisons emprunter les sommes nces saires pour se mettre en tat de reprendre la mer. Le contrat la grosse aura lieu, le mercredi 9 juin 1886, la chancellerie de la lgation de France, et en prsence des principaux ngociants de cette ville convoqus cet effet. Port-au-Prince, le 7 juin 1886. Le Ministre plnipotentiaire, Sign : H. DE BACOURT. Par le ministre ; Le Chancelier de la lgation, Sign : DESPESSAILLES. Pareille dcision fut prise le 18 juin, mme mois, l'gard des deux autres steamers, le Sampiero et le Ministre-Abbatucci, de la mme Compagnie, venus Port-au-Prince pour la mme destination et frapps, ceux-l, d'une inscription hypothcaire de 200,000 francs au profit de la Compagnie Houil lre de Bessges. La reproduction de ces documents m'a paru int ressante. C'est la premire fois qu'un agent de la France avait faire respecter l'tranger les pres-

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394 HATI EN 1886 criptions de la loi du 12 juillet 1885 sur l'hypothque maritime. Les quatre bateaux se trouvent prsentement dans le port du Havre, et les tribunaux de la Seine-Inf rieure sont appels fixer la jurisprudence dfini tive en la matire.

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TABLE DES MATIRES Pages. CHAPITRE Ier Arrive a Port-au-Prince 1 CHAPITRE II. Deux parenthses 25 CHAPITRE EN-usIII. Port-au-Prince 47 CHAPITRE IV. Un peu de gographie 69 CHAPITRE V. Une page d'histoire 93 CHAPITRE VI. Les moeurs parlementaires en Hati 113 CHAPITRE VII. Le gnral Salomon 138 CHAPITRE VIII. Le gnral Salomon (suite). La Banque nationale d'Hati 161 CHAPITRE IX. Le gnral Salomon (suite). Usines. . 189 CHAPITRE X. Le gnral Salomon (suite). Sa personne. 213 CHAPITRE XI. Le Hatien et l'tranger 245 CHAPITRE XII. Les Franais en Hati 275 ANNEXE A. Sance de l'Assemble nationale o furent renouvels les pouvoirs prsidentiels du gnral Salomon 304 ANNEXE B. Le Gouvernement hatien et la Banque d'Hati. 313 ANNEXE C. Rapport de la Commission des mandats au secrtaire d'tat des finances 323 ANNEXE D. Contrat entre le Gouvernement hatien et les porteurs d'obligations de l'Emprunt d'Hati. 355 ANNEXE E. Statuts de la Socit de secours mutuels et de bienfaisance de la colonie franaise, fon de Port-au-Prince le 1er mars 1885. . 378 ANNEX F. Affaire Marcelin F. Morelli et Cie 389 ILLUSTRATIONS hors texte. Paris. Soc. d'Imp. PAUL DUPONT, 41, rue_J.-J.-Rousseau (Cl.) 132.1.87.